Chapitre 26 : Quelques bribes d'explications

Il m'aura fallu attendre deux jours de plus pour que Mademoiselle Pomfresh se décide à me laisser quitter (à regret) l'infirmerie. La fièvre a fini par disparaître et le feu qui me rongeait la poitrine a largement diminué. Pendant ces deux jours, James, Peter, Sirius et Lily sont venus me voir dès qu'ils avaient une heure de libre.

Mais je n'ai pas vu Lucrèce une seule fois.

Je ne sais pas quoi en penser. Les autres se chargent de m'occuper l'esprit. Sirius parle déjà de la prochaine pleine lune. Ce sera la semaine prochaine. Je ne m'étais pas rendu compte à quel point le temps passe vite. Ceci dit, j'ai passé presque une semaine à délirer. Il y a des trous dans mes souvenirs.

Est-ce que j'ai vraiment tué un quintaped ?

Cette simple pensée me fait frissonner. Tout comme Peter, je m'inquiète de la présence de ces créatures dans la Forêt Interdite. S'il y en a vraiment alors je comprends pourquoi Dumbledore insiste pour que les élèves n'y pénètrent pas.

Je termine de lacer mes chaussures et quitte enfin l'infirmerie. La vie suit toujours son cours dans le château. J'ai l'impression de renaître, d'être de retour d'un long voyage. Je reconnais pas mal de visages. De temps à autre, je croise un regard mais personne n'a l'air de faire réellement attention à moi. Ça me soulage. Les autres élèves ont l'habitude de mes absences. Ils doivent être nombreux à penser que, cette fois, j'ai été sérieusement malade. Ce qui n'est pas tout à fait faux d'ailleurs.

Je marche dans les couloirs d'un pas traînant. La lumière, les diverses odeurs, un fantôme qui traverse un mur… J'ai l'impression de tout redécouvrir. Un élève minuscule me bouscule en passant près de moi. Il se retourne à moitié, marmonne un vague pardon avant de détaler. Ses bras sont chargés de livres plus gros que lui et il tient une plume entre ses dents. Des morceaux de parchemins dépassent de ses poches.

J'avise un groupe de filles de ma promotion un peu plus loin. Je vois Lyra et Marie, assises sur un appui de fenêtre. Deux filles de Poufsouffle parlent avec de grands gestes. Une Serdaigle est appuyée contre le mur. C'est elle, la première à me voir arriver.

« Tiens, dit-elle. Je commençais à croire que tu avais été renvoyé. Ça fait un moment qu'on ne t'a pas vu.

_ J'étais malade, dis-je un peu mal à l'aise. Je…

_ Tu cherches Lucrèce ? » demande Marie.

On dit que les filles ont un sixième sens : l'intuition. Moi je dis qu'elles parlent simplement le langage des garçons.

« Tu l'as vue ? »

Ce n'est pas Marie qui répond mais Lyra. Toujours assise sur l'appui de fenêtre, elle balance doucement ses jambes dans le vide. Ses cheveux bruns retombent sur son épaule. Elle sourit, dévoilant ses dents d'une blancheur éclatante. Un sourire digne de sorcière hebdo… ou d'une publicité quelconque pour un dentifrice moldu.

« Tu as réfléchi à ma proposition ? »

Si les filles parlent le langage des garçons, je peux assurer que les garçons, eux, ne parlent pas la langage des filles.

« Ta proposition ? Quelle proposition ? »

Les autres se mettent à glousser. Visiblement, je suis le seul à ne pas savoir de quoi elle parle. Elle-même se met à rire.

« Laisse tomber Lucrèce et sors avec moi. »

Leurs regards sont tournés vers moi. Elles attendent toutes ma réponse avec impatience, presque avec avidité.

« Non. »

Je me rends compte trop tard de ce que ce simple mot a de blessant. Les rires cessent immédiatement. Je tente de me rattraper mais, à mon avis, je viens de me faire une bonne paire d'ennemis.

« Lyra, je suis désolé mais…

_ Je ne suis pas à ton goût ? »

Où est donc Sirius lorsqu'on a besoin de lui ? S'il avait été là, il aurait pu me donner un coup de main. Lui sait toujours trouver les mots qu'il faut… Enfin presque. En tout cas, il aurait su me tirer de ce mauvais pas.

« Si mais… »

Elle se laisse glisser au bas de son appui de fenêtre. Je commence à regretter l'infirmerie et même la fièvre. Un brasier flambe dans les prunelles de Lyra. Elle s'avance vers moi, pose sa main dans mon cou.

« Je ne te plais pas ?

_ Tu es très jolie mais… »

J'écarte sa main.

« Moi je n'ai pas de frère qui cherchera à te tuer.

_ Lyra, je…

_ Te bile pas, va. J'ai compris. »

Je ne vois où elle veut en venir que lorsque sa main gifle ma joue. Ses copines se mettent à rire.

« La dernière fois que j'ai vu Lucrèce, elle se dirigeait vers la salle commune. »

Elle fait demi-tour et retourne s'asseoir sur son appui de fenêtre. Elles me regardent toutes en riant. Est-ce que j'ai vraiment mérité cette claque ? Je suppose que oui. La finesse n'a jamais été mon fort. James me l'a déjà dit. N'empêche, j'étais bien tranquille quand les filles ne s'intéressaient qu'à Sirius. Je commence à croire ce que me disait mon père, il n'y a pas si longtemps que ça. Les gens ne veulent que ce que les autres ont. Personne ne s'intéressait vraiment à moi mais il a suffi que Lucrèce me donne ma chance pour que toutes aient soudainement la même envie. Combien d'entre elles sont vraiment sincères ? Lily m'a dit un jour que je suis plutôt mignon mais qu'on voit tout de suite que je n'ai pas confiance en moi.

Comment pourrait-il en être autrement ? La bête est toujours présente. Je la sens à longueur de journée et même jusque dans mes cauchemars. C'est une présence qui ne me lâche jamais, qui s'agite et qui palpite dans mon âme. Comment pourrais-je avoir confiance en moi alors qu'à tout moment, je suis susceptible de me laisser aller à ma véritable nature ?

Je suis différent des autres loups-garous ? Non, je ne crois pas. J'ai juste plus de contrôle sur moi-même. Peut-être parce que j'ai été infecté très jeune, peut-être parce que j'ai eu la chance de rencontrer James, Sirius et Peter avant qu'il ne soit trop tard.

Le temps que je pense à tout ça, j'ai pris la route de la salle commune sans adresser un mot ou un regard aux filles. Elles doivent sûrement s'imaginer que mon attitude leur donne raison. Eh bien qu'elles parlent dans mon dos. Comme dit mon père, si les gens n'ont rien d'autre à faire que de parler de moi, alors tant pis pour eux.

Je n'ai pas le temps d'atteindre la salle commune. Je suis encore dans les escaliers lorsque Lucrèce surgit de nulle part, saute dans mes bras et m'embrasse. Je manque de peu de perdre l'équilibre. Je sais que je devrais la repousser et lui demander des explications, tout de suite, mais je suis incapable de mettre fin à notre étreinte.

« Tu vas mieux ? me demande-t-elle après s'être légèrement éloignée.

_ Si tu t'étais posée la question plus tôt, tu l'aurais su. »

Elle prend un air triste.

« J'ai essayé d'aller te rendre visite à l'infirmerie mais tes amis m'en ont toujours empêché. Surtout Lily. »

Est-ce que je dois la croire ? Bien sûr, ce serait tout à fait le genre de choses que Lily serait capable de faire et je parie que James et Sirius l'ont suivie les yeux fermés. Au final, il n'y a peut-être que Peter qui me comprenne réellement.

« Elle dit que tout est de ma faute. »

Il y a de l'inquiétude dans son regard.

« Je vous ai entendu toi et ton frère, l'autre soir. Qu'est-ce que vous mijotez tous les deux ? »

Elle baisse les yeux.

« Lucrèce, j'ai entendu tout ce que vous avez dit. Vous comptez vous servir de moi pour quoi au juste ? »

Je ne peux pas empêcher la colère de transparaître dans ma voix. J'aimerais pouvoir lui parler calmement, lui laisser une chance de s'expliquer. Dumbledore dit toujours qu'il ne faut pas condamner avant d'avoir pu juger. Je suis justement en train de faire le contraire.

« Ne restons pas là, dit-elle. Je n'ai pas envie d'avoir cette explication au milieu des escaliers. »

Elle me prend la main. Je me dégage d'un geste sec. Une larme brille au coin de son œil. Chacun son tour, moi, j'ai déjà assez pleuré. Nous nous dirigeons vers le septième étage et plus précisément vers la salle sur demande. Lucrèce n'est à Poudlard que depuis deux semaines et elle est déjà au courant pour cette pièce. Je suppose que Wilkes et Avery en ont parlé à Timothée et que lui-même a tout expliqué à sa sœur.

La salle que fait apparaître Lucrèce n'a rien d'accueillant ou de joyeux. Ce doit être un reflet de son humeur. On dirait un salon, rongé par l'humidité et recouvert de poussière. Un canapé grisâtre se tient en plein milieu devant une cheminée vide de feu et noire de cendres. Je ne prends pas la peine de m'asseoir.

« J'attends tes explications.

_ Les gens ne font pas toujours ce qu'ils ont envie de faire, Remus.

_ Comme sortir avec un loup-garou ? »

Elle me renvoie un regard blessé.

« Ce n'est pas ce que tu crois. »

J'éclate de rire. Ma colère me rend amer. Il ne me faudrait pas grand-chose pour prononcer des paroles que je regretterai assurément.

« Ton frère a l'intention de m'éliminer.

_ C'est le plan, en effet. »

Sa franchise me cloue sur place. J'ouvre la bouche mais la referme sans avoir prononcé le moindre mot. Je voulais des explications, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit aussi franche.

« Dans le meilleur des cas, tu pourrais finir comme Thomas.

_ C'est pour ça que tu as été virée ?

_ Non. »

Elle s'assoit dans le canapé, faisant s'envoler un grand nuage de poussière.

« Timothée est dangereux et il a surtout très envie de se venger.

_ De qui ? Pourquoi ? »

Elle lève vers moi des yeux emplis de larmes. Je sens ma fureur diminuer peu à peu. Quoi qu'il soit en train de se passer, elle en souffre.

« J'aimerais pouvoir t'en parler mais si je le trahis, mon frère le saura.

_ Comment est-ce qu'il pourrait le savoir ? Nous sommes dans la salle sur demande même la… »

Même la Carte du Maraudeur est incapable de voir qui s'y trouve. Si quelqu'un la regardait en ce moment même, il lui serait impossible de nous localiser. Nous avons comme disparus de l'école. De la magie à l'intérieur de la magie.

Je ne termine pas ma phrase. Pour l'instant, Lucrèce n'a pas besoin de connaître l'existence de cette carte. Je ne veux pas qu'elle tombe entre les mains de Timothée.

« Même la quoi ?

_ Rien. »

Elle m'envoie un petit coup d'œil suspicieux mais reprend son récit.

« Timothée sait beaucoup de choses. C'est un legilimens.

_ Manquait plus que ça.

_ Il savait que tu étais un loup-garou avant même que ne commence la cérémonie de répartition. Il m'a donné l'ordre de me rapprocher de toi. C'est pour ça que le Choixpeau m'a envoyée à Gryffondor. Ce n'est pas très difficile de le berner.

_ Pourquoi est-ce que tu as accepté ?

_ Parce que je n'ai pas mon mot à dire. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévues. Je suis vraiment tombée amoureuse de toi. Tu es quelqu'un de formidable.

_ Arrête, tu n'en penses pas un mot. »

Elle se lève, s'approche de moi, pose sa main sur ma poitrine.

« Ouvre un peu ton cœur et tu te rendras compte que je dis la vérité.

_ Je ne sais pas si je peux te faire confiance.

_ Comment est-ce que je peux te prouver que je t'aime ? »