Merci à tous pour vos commentaires, ils me font chaud au cœur. Pour ce chapitre je vous recommande vraiment d'écouter cette chanson, elle en vaut la peine et selon moi elle pourrait vous aider à comprendre l'ambiance de l'histoire. . .

(je m'excuse à l'avance pour les fautes)

Bonne lecture à tous. . .Into the Fire

( Thirteen Senses)

[ come on, come on

put yours hands into the fire...]

Il su que quelque chose n'allait pas à l'instant même où il entrait dans la pièce.

Une journée entière passée à visiter des patients tous plus mal en point les uns que les autres avait mis ses nerfs à vif et il n'était pas d'humeur à subir une nouvelle catastrophe de la part de la tornade qu'était Sherlock Holmes.

Las, il retira son chapeau et son manteau pour les poser dans l'entrée. Le manteau improbable et le chapeau parme de son colocataire étaient « rangés » juste à côté et il les regarda avec une certaine tendresse, malgré la fatigue.

Il était chez lui.

Le docteur pris une grande inspiration, l'odeur de tabac opiacé emplissant ses poumons avides. Quoiqu'il puisse en dire, cette odeur particulière lui manquait à longueur de journées et il redoutait au plus profond de lui le jour où il devrait quitter cet endroit.

Ou plus exactement il redoutait le jour où il devrait dire adieu à celui qui avait fait de cet appartement un espace à part, une caverne d'Ali baba merveilleuse et étrange, où il faisait bon se vautrer après une dure journée de travail et qui résonnait toujours de leurs éclats de rire et de leurs disputes.

Il avança prudemment, repoussant de sa canne divers objets qui se trouvaient sur son chemin, rangeant un papier ou deux, redressant une pile de livres qui menaçait de s'écrouler à tout moment sur Gladstone.

L'appartement était étrangement calme : pas de mélodie stridente au violon, pas de coups de feu intempestifs, même les pas qui résonnaient sans cesse lorsque le détective réfléchissait à une affaire étaient absents.

Watson commençait à s'inquiéter sérieusement.

Il traça son chemin et constata avec stupéfaction que les rideaux n'étaient pas fermés et que la lueur orange d'un feu vigoureux éclairait ses jambes.

Contemplant pensivement les flammes, Holmes était assis en tailleur sur le plancher, parfaitement immobile. Watson pouvait d'ici distinguer son profil concentré et l'intensité de son regard. Il ne l'avait même pas entendu arriver, ce qui était plus qu'inhabituel.

Le docteur aurait du signaler sa présence, mais voir son ami ainsi était si rare qu'il s'abîma lui aussi dans sa propre contemplation.

Dehors, il pleuvait encore. Une pluie londonienne froide et drue, qui frappait sans relâche les fenêtres et vous trempait jusqu'aux os. Par un effet de lumière saisissant, les gouttes se reflétaient sur la chemise blanche et sur la peau du détective, et il sembla à Watson que la pluie elle-même émanait de lui. Le profil qui était tourné vers le feu bénéficiait au contraire d'un reflet ambré, d'authentique morceaux de coucher de soleil s'accrochant aux cheveux et aux mains du détective.

Feu et eau.

La dualité parfaite.

Tandis que Watson pensait que ce contraste décrivait son ami à la perfection, ce dernier leva lentement sa main gauche, éclairée par la pluie. Comme toujours subjugué par ses gestes empreint d'une grâce étrange pour un homme de son âge, le docteur ne bougea pas et laissa son regard s'arrimer aux doigts fins du détective.

Il ne pouvait évidemment pas prévoir ce qui allait se dérouler à l'issu de cette danse d'un autre genre, sinon il aurait eut tôt fait de bondir pour empêcher ça.

Holmes plongea sa main dans les flammes en une caresse sensuelle.

_ Holmes !

_ Watson ? Je ne vous avais pas entendu entrer. . .

Interdit, le docteur se rua sur lui et tira sa main hors du feu.

Holmes le fixait intensément et ne montrait aucune trace de souffrance. Ses yeux brillaient et sur ses lèvres flottait un sourire qui alarma Watson plus que de raison.

Il examina rapidement la blessure. Elle s'étendait sur toute la paume et les flammes avaient également léché l'intérieur des doigts et une partie du poignet. La chair se détachait en grosses cloques et une odeur de poulet carbonisé avait envahi la pièce. Il attrapa le premier verre à sa portée et, après l'avoir reniflé pour s'assurer qu'il ne s'agissait que d'eau, il le versa sur la brûlure.

Il ne pu rien faire de plus.

Des morceaux de peau carbonisés gisaient sur le tapis et il sentit une grande lassitude s'emparer de lui. Dans son esprit défilait toutes les fois où il avait craint pour la vie de cet homme, toutes les fois où il l'avait soigné in extremis en plein milieu de la nuit.

Peu à peu, il avait compris la raison de ce manque de prudence et de cette recherche du danger, de la douleur. Il le soignait, lui hurlait dessus jusqu'à ce qu'il n'ait plus de voix ou plus d'arguments valables à lui jeter à la figure et la vie continuait son cours.

Mais cette fois ci il ne pouvait pas.

Holmes avait posé sa main valide sur son épaule et il jurait ne jamais avoir vu pareille expression sur le visage de son colocataire. Une maturité qu'il ne lui avait jamais connu habitait ses traits et Watson se sentit soudain comme un jeune garçon en face de son professeur.

Il ne connaissait pas cet homme.

Tout le savoir de l'univers semblait avoir pris place dans ses yeux, chacune de ses rides abritaient une histoire extraordinaire et sa bouche avait adopté un sourire serein.

Sa voix grave aux accents chantant retenti par-dessus les crépitements du feu.

_ Ne vous alarmer pas ainsi, mon ami. J'avais pris soin de m'injecter une bonne dose de morphine avant de commettre cette folie. . .

Il laissa son regard errer à nouveaux parmi les flammes, leur chaleur colorant ses pommettes d'un rouge insolite.

_ . . .J'ai toujours eu envie de connaître la sensation de ces flammes sur mon corps, sur ma peau…elles sont magnifiques n'est-ce pas ? Si chaleureuses. . .Malheureusement elles font partie de ces choses que l'être humain s'efforce de maîtriser, qu'il accueille chez lui tout en sachant qu'elles sont faîtes pour le détruire et qu'un seul faux pas signerait sa perte. C'est une des premières interdictions que l'on apprend aux enfants lorsqu'ils sont en âge de comprendre des ordres simples : ne pas touchez le feu. . .Mais l'enfant reste éternellement fasciné par cet élément et c'est pourquoi, une fois devenu grand, il s'appliquera à jouer avec : armes à feu, allumettes, cheminées, feux d'artifices, torches et canons. . .

Watson écoutait sans mots dire, n'osant pas l'interrompre. Il était fasciné par la manière qu'avait Holmes de tourner ses yeux brillants vers lui à chaque fin de phrase, par la chaleur du feu qui épousait la chaleur de ses doigts sur son épaule.

_ Je suis autant obsédé par cette idée que n'importe qui d'autre, Watson…excepté que je ne suis pas n'importe qui. J'ai donc pensé que je devais aller directement à la source, sans passer par un quelconque artefact qui dénature immanquablement l'essence de cet élément. . .et l'expérience fut, je me dois de l'avouer, terriblement grisante.

Il contemplait à présent sa main meurtrie avec satisfaction, son corps se souvenant parfaitement de la chaleur quasi érotique des flammes sur sa peau, de leur douceur lorsqu'elles léchaient l'intérieur de ses doigts de leur souffle.

Le docteur s'était adossé contre un fauteuil et ses épaules tombantes témoignaient de son abattement. Sa main soutenait celle du détective mais il ne faisait rien pour le soigner. Il se sentait perdu, perdu et épuisé.

Un peu idiot aussi. Car il avait crié tant et tant de fois sur Holmes sans même lui laissé une occasion de s'expliquer qu'il éprouvait maintenant la morsure de la culpabilité et celle d'une petite voix qui lui chuchotait vicieusement « tu vois, il y a un sens à tout cela mais tu étais trop bête pour t'en apercevoir ! ».

Egoïstement, il avait ainsi longtemps cru que son ami s'infligeait ses blessures diverses pour qu'il s'occupe de lui et qu'il reste à ses côtés.

Sa propre voix sonna comme une plainte maladive à ses oreilles.

_ Mais vous souffrez. . .

Il avait relevé la tête vaillamment et ses yeux clairs s'embrumaient à la vue de la blessure et des nombreuses cicatrices qui barraient le torse et les bras de son ami.

_ Cette souffrance est dérisoire, mon cher. Je dirais même qu'elle est nécessaire. . .

_ Cela en vaut-il vraiment la peine ?

Leur proximité s'était accru sans que le docteur ne le remarque et il sentit le soupir du brun caresser le coin de ses lèvres.

Il but ce soupir au parfum particulier comme il buvait ses paroles.

_ Oui, Watson, car ces « folies », comme vous les nommez, me permettent de savoir où sont mes limites. . .jusqu'où serais-je prêt à aller pour obtenir ce que je veux vraiment. . .si ma peur primaire de la douleur est supérieure à mon courage. . .

Une expression douloureuse pris place sur le visage du docteur.

Holmes et ses expériences. . .il ne pu que hocher la tête avec résignation.

_ Vous êtes fou. . .

_ Démonstration magistrale. . .de ce qui saute aux yeux.

_ Gardez vos sarcasmes pour Lestrade, il n'y a que lui pour les aimer autant. . .

Il avait déjà entendu cette boutade adressée à l'inspecteur de Scotland Yard mais ce soir, elle n'était plus si drôle.

Holmes paru ennuyé. D'un regard, Watson lui demanda ce qui le gênait, excepté bien entendu qu'il s'était pratiquement carbonisé la main et que la morphine devait commencer à s'estomper dans ses veines.

_ Vous m'avez pris de court mon ami. . .et le masque du détective misanthrope excentrique et irresponsable est resté blotti dans les plis de ces rideaux ouverts lorsque vous m'avez surpris.

_ Ne peut-il pas y rester encore un moment ?

Une paire d'yeux noisette étonnés se leva vers lui.

_ J'aime cette partie de vous. . .J'aimerai en apprendre plus sur elle.

_ Comment pourrai-je vous refuser ce plaisir, quand vous m'accepter et me supportez jour après jour ? Approchez. . .

Le docteur obéit et se décolla du fauteuil pour se blottir dans les bras du brun. Ils se refermèrent sur lui en un étau rassurant et Watson eut la sensation d'être dans les bras d'un parent plus âgé et plus sage que lui, avec la certitude que rien ne pourrait lui arriver. Il était bon de se laisser aller et de déléguer la responsabilité de soi à quelqu'un d'autre, juste le temps de reprendre confiance.

Malgré la main tendre du détective qui lui caressait le dos, Watson ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi Holmes cachait-il sa vraie nature derrière ce masque peu glorieux.

_ J'ai plus de quarante ans, mon ami. J'ai acquis assez d'expérience pour savoir que montrer sa vraie personnalité aux autres c'est s'exposer à eux et ce de la plus dangereuse des façons. . .

Holmes avait répondu à sa question muette et son menton reposait sur la tête du docteur, qu'il berçait à présent lentement, en rythme avec le battement de la pluie.

Le monde extérieur était noyé et redessiné en un tableau flou et incertain, qui ne semblait pas avoir de prise sur eux.

_ Mais vous êtes plus fort qu'avant, n'est-ce pas ? Ne pouvez-vous pas. . .être vous-même à présent ?

_ Non Watson. . .car je ne suis plus seul. J'ai quelqu'un à protéger désormais. . .

Il sentit le détective s'éloigner de lui et une main relever son menton.

_ . . .vous.

Un rougissement embrasa ses joues, et le feu n'y était pour rien.

Le docteur fronça les sourcils tandis qu'on le replaçait contre ce torse chaud et accueillant.

Réflexions faîtes, il se rendait compte que Sherlock Holmes l'avait toujours protégé, que ce soit face à la société londonienne ou face aux criminels qu'ils poursuivaient chaque jour.

Protégé de lui-même aussi, quelquefois.

L'ironie était si parfaite qu'il en aurait volontiers ris s'il n'était pas aussi occupé à écouter les battements de cœur qui accompagnaient sa respiration.

Il étreignit une dernière fois son ami et se recula, séchant les larmes qui avaient eut l'audace de couler sur ses joues. Holmes laissa un bras protecteur encercler son épaule et ils se tournèrent vers le feu, plus flamboyant que jamais.

Cette vue plongea le docteur dans une torpeur confortable, jusqu'à ce que la voix sérieuse et douce du brun ne vienne l'en déloger.

_ Vous souhaitez savoir ce que ça fait ?

_ Je. . .

Sans réfléchir, son envie prenant le pas sur son indécision, Watson hocha la tête et embrasse doucement le détective.

Il se recula prestement, un éclair ayant chatouillé ses lèvres à l'instant même où elles rencontraient celle du brun.

Holmes avait retrouvé un air amusé et penchait sa tête sur le côté, comme Gladstone faisait lorsqu'il se moquait de son maître.

_ Le feu, Watson. Je parlais du feu. . .

_ . . .oups.

Un fou rire irrépressible s'empara d'eux et pris place entre le feu ronflant et la pluie battante, ajoutant sa mélodie tendre aux crépitements chaleureux des flammes et à la douce musique des gouttes qui venaient mourir sur les vitres du 221 Baker Street.

Encore aujourd'hui, un certain docteur affirme qu'il ne fait jamais froid dans cet appartement et que, si vous tendez l'oreille, vous pouvez encore entendre des éclats de bonheur qui ricoche sur ses murs. . .