Interlude
Shakespeare has the power to educate convicted killers and help them examine the choices they made that landed them here—and how to avoid making those choices again
—Laura Bates
GUILDENSTERN :Prison, my lord?
HAMLET :Denmark's a prison.
ROSENCRANTZ :Then I guess the whole world is one.
HAMLET :Yes, quite a large one, with many cells and dungeons, Denmark being one of the worst.
ROSENCRANTZ : We don't think so, my lord.
HAMLET : Well, then it isn't one to you, since nothing is really good or bad in itself—it's all what a person thinks about it. And to me, Denmark is a prison
ROSENCRANTZ : That must be because you're so ambitious. It's too small for your large mind.
—Shakespeare
Light Yagami n'avait rien trouvé à répliquer à celui qui lui avait donné la réplique, préférant achever la pièce de théâtre improvisée par un soupir de résignation. De son côté, Ryuzaki avait laissé ses doigts reprendre leur va et vient le long d'une chevelure auburn, contemplant en silence la criminelle qu'il venait de rallonger sur son lit, et qui avait délaissé son oreiller, préférant y substituer les genoux de son détective.
« Impressionnant, à croire que la langue de Shakespeare est ta langue maternelle... »
« C'est le cas. »
Se retournant pour faire face à celui qui la surplombait, l'adolescente emprisonna une main dans la sienne, cette main qui était déjà unie à la sienne par une chaîne, tout en adressant un sourire malicieux mais nullement moqueur à son propriétaire.
« Oh ? Tu me donnes un indices sur ton précieux passé ? Prends garde qu'il ne me fasse pas remonter jusqu'à toi... Après tout, un voyage de mille lieux commence par un simple pas... »
Une suggestion qui fût accueillie par un haussement d'épaules et le reflet de son propre sourire.
« L'Angleterre est bien assez vaste pour m'abriter... et tu aurais du deviner mes origines dès l'instant où j'ai emprunté ses paroles au barde sans m'appuyer sur les œuvres de l'auteur, cette fois... Ce qui est réellement impressionnant, c'est que nous ayons pu nous offrir un dialogue au lieu d'un monologue limité à mon humble personne, faute d'avoir une actrice sous la main pour le second rôle...ou le tout premier dans ce cas précis...»
« Tellement de provincialisme dans ce compliment qui ne dit pas son nom... Shakespeare fait partie du patrimoine de l'humanité, tu sais... Tu pourrais le partager avec une demoiselle nippone sans sourciller ni même t'en étonner... »
Ryuzaki s'efforça de domestiquer le pli moqueur qui lui tordait les lèvres, sans fournir beaucoup d'effort pour parvenir à ses fins.
« Ce n'était pas un compliment, c'était un simple constat. »
« Je suis libre de le prendre comme un compliment. »
« Oui, tu es libre de le faire... »
Une atmosphère complice flotta autour d'une adolescente et de son gardien, formant une bulle de silence protectrice qui s'interposait avec le reste du monde... Bulle qui éclata en silence, crevée non pas par un mot mais un simple regard, ce regard qui se dépouilla de toute chaleur sans devenir glaciale pour autant...
« Ce qui est réellement impressionnant, Ryuzaki, c'est de voir à quel points certaines œuvres traversent les frontières comme si leur existence n'avaient aucune importance... On peut substituer le Japon au Danemark, sans que je vois la différence... »
« Sans doute parce que c'est la pire de toutes les prisons à tes yeux... »
La manière dont la tristesse comme la tendresse avaient étiré les lèvres d'une criminelle pouvait sans problème se substituer à un hochement de tête.
« Sans doute pour cela que le barde me parle autant... Tu as entendu parler de Laura Bates ? Un professeur de littérature qui s'est mis en tête de réformer les criminels les plus endurcis en les plongeant dans les œuvres de Shakespeare... »
« Une initiative des plus insolites... »
« En effet... Surtout qu'elle semble avoir obtenu des résultats... Son premier étudiant a même vu ses analyses cités dans des revues universitaires... Je n'ose même pas imaginer la fierté de son professeur... »
« Peut-être que je devrais m'en inspirer... »
Un gloussement remua dans le ventre d'une criminelle avant de mourir sur ses lèvres dans un soupir, parvenant tout juste à les étirer de quelques millimètres supplémentaires.
« Je n'aurais pas le temps d'analyser grand chose... et si tu me laisses le temps, je n'en aurais plus les moyens... »
Prophétie amère qui s'enfonça dans le silence comme la conscience du détective dont la main demeurait emprisonnée par une chaîne et les doigts par une chevelure auburn. Un silence suffisamment oppressant pour l'amener à relancer la conversation.
« Tu sais, il m'arrive de me poser une question régulièrement dans le cadre de ma profession... Qu'est ce qui peut pousser un être humains au crime? »
Interrogation qui fît frémir les épaules de celle supposée en détenir la réponse.
« Mauvaise perspective, Ryuzaki... Pourquoi les êtres humains ne commettent-ils pas plus de crimes que ça ? Enfin, je suppose que c'est la déformation professionnelle qui parle...hehe... »
Provocation qui suscita l'amusement en lieu et place de l'irritation escomptée.
« Je suppose que tu as ta réponse... Et elle tient en un nom... Et pour la propriétaire de ce nom, j'ai aussi ma réponse... »
Elle était installée sur ses genoux cette réponse après tout. Une réponse qui continuait de se présenter sous la forme d'une énigme. Le who dunnit était une question futile à présent, mais le how conservait désespérément sa pertinence, quant au why... Avait-il réellement besoin de creuser cette dimension de sa criminelle ? Ce n'est pas comme si elle pouvait lui apporter grand chose à ce niveau...
Mais pourtant...
« Est-ce que tu pourrais néanmoins répondre à ma question ? Pourquoi... »
Question qui fût balayée du revers de la main, faisant cliqueter une chaîne.
« Quelle importance, Ryuzaki, quelle importance ? Que ce soit pour toi...ou pour moi... »
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