Chocolat
Croâ !
Disclaimer : évidemment, tous les personnages et lieux qui vous sont familiers appartiennent à J. K. Rowling.
Coâ !
OS rédigé pour un jeu du FoF, en 1 heure.
Thème 3 : chocolat
Le bâtiment trapu et aux murs sales, jadis blanchis à la chaux était l'un des secrets les mieux gardés de la communauté sorcière britannique. On y accédait par un chemin chaotique, déformé par les congères, envahi par les herbes folles et gardé par une barrière disloquée, qui serpentait dans un sous-bois avant de déboucher sur une cour vaguement délimitée par des plates-bandes rachitiques, jaunâtres toute l'année sauf en hiver où la neige avait le bon goût de les faire disparaître. Pas d'enseigne, juste une lanterne d'âge indéterminé, hors d'usage depuis belle lurette, indiquant l'entrée des services administratifs auxquels on accédait par quelques marches cimentées.
Le complexe était de plein pied, avec un seul niveau, tout en longueur. Qui voulait entrer dans les ateliers devait passer par les bureaux, ce qui permettait de filtrer les indésirables, de renvoyer ceux qui n'étaient pas accrédités et de contrôler les heures d'arrivée et de départ des employés. Certes, tout cela ne payait pas de mine, mais le privilégié qui franchissait le seuil découvrait un monde sous pression, agité d'une activité perpétuelle, presque frénétique à l'approche des fêtes, où les murs étaient couverts de rayonnages abritant des classeurs, des registres de différentes couleurs, où la grande cheminée luisait d'une lueur verte en permanence, et où il valait mieux faire attention à sa tête pour éviter d'entrer en collision avec un message volant plié en forme de petit avion. Toutes les deux heures, un employé arrivait du dehors, porteur d'un gros sac de toile de jute renfermant le courrier récupéré aux pattes des hiboux qui effectuaient des rotations quotidiennes. Il y avait d'ailleurs un tel mouvement aviaire aux alentours de la colline voisine que des ornithologues moldus distingués avaient coutume de se réunir régulièrement pour observer ces rassemblements mystérieux de hiboux. On ne comprenait pas pourquoi tant d'oiseaux affluaient à cet endroit, en dépit des saisons et des migrations, mais on ne se lassait pas de photographier et de prendre des notes. Parfois, un représentant d'un cabinet quelconque venait déranger l'entreprise installée à proximité pour vérifier qu'elle ne rejetait rien de toxique, qu'elle recyclait ses déchets mais les rapports qui atterrissaient sur le bureau du ministre de l'environnement étaient invariablement corrects, soulignant l'excellente tenue des comptes et des registres de fournisseurs de la chocolaterie. Le lait et les œufs étaient produits en Grande-Bretagne, le sucre, la gomme arabique et la gélatine étaient importés de l'union européenne, le cacao était depuis peu certifié « commerce équitable », les emballages sous-traités à une entreprise londonienne. Non, tout était en règle. Un coup de tampon, des signatures de chefs de bureaux, un classement aux archives et tout était réglé, l'administration moldue se déclarait satisfaite de cet ajout aux statistiques et personne ne se demandait jamais comment on livrait la marchandise quand la route était à l'évidence à peine carrossable.
A l'origine de Frogy, il y avait, comme souvent, une modeste entreprise familiale de confiserie. Rien n'aurait jamais distingué cette firme d'une autre, si l'un des fils du propriétaire n'avait épousé une moldue, dans les années soixante. Celle-ci avait commencé par prêter serment de ne jamais ébruiter le secret de la société sorcière, avait fait installer l'électricité, fatiguée de devoir appeler son mari pour des choses aussi bêtes qu'allumer la lumière, la cuisinière ou se faire chauffer un bain, puis avait, dans un laps de temps raisonnable, produit un marmot, puis un deuxième, dans la foulée. La succession assurée, il avait fallu éduquer les enfants, ce qui occupa madame à plein temps. C'est là que commencèrent les ennuis, mais aussi la fortune de la famille.
En effet, en bonne moldue, la jeune maman aspirait parfois au repos et regrettait le bon temps de la télévision et de ses programmes si pratiques pour calmer les enfants. Monsieur refusa. Madame insista. Monsieur se fâcha. Madame pleura. Monsieur eut honte. Madame demanda une potion de Sommeil sans rêves et monsieur céda. Madame put donc enfin respirer et eut bientôt envie de partager quelques plaisirs simples avec ses enfants : chapi-chapo, la girafe en plastique, la chèvre de monsieur Seguin, les sept petits biquets, et les oursons en chocolat. Quand elle revint un soir, les bras allongés par deux énormes sacs bourrés à craquer d'objets moldus achetés chez Harrods, presque trop lasse pour embrasser son mari qui l'attendait sur le quai de la gare pour la faire apparaître chez eux, rien ne laissait présager que de ce jour naîtrait leur fortune. Maggie cassa son hochet et fit une comédie pour prendre celui de William qui lui tira les cheveux avant de glisser, de se cogner et de hurler à la mort, le genou sanguinolent. Essuyant d'une main le visage de son fils, empêchant de l'autre Maggie de se mettre les doigts dans le nez, troquant les paroles d'apaisement pour des menaces, madame finit par jeter l'éponge et ouvrit un sac en papier, sortit deux oursons en chocolat et les fourra dans les bouches de ses chères têtes blondes. L'effet fut immédiat. Chacun suçailla sa friandise, se barbouilla de chocolat au lait, s'enduit les mains de guimauve collante qui finit par se déposer sur le tapis, les vêtements, et même les murs. Madame se laissa tomber dans un fauteuil et mâcha à son tour un ourson, les yeux fermés, presque au bord des larmes. Monsieur, quant à lui, après avoir savouré un instant la tranquillité retrouvée, sentit son intérêt professionnel piqué par ce bonbon moldu. Il prit un ourson et l'analysa. Oui, une bonne friandise, sucrée, rassurante sous sa forme de petit ours adorable qui évoquait les peluches des enfants, facile à faire à la chaîne avec un moule. Peu de main d'œuvre, des ingrédients assez bon marché : un bon produit. Evidemment, il pourrait en faire : après tout, personne n'irait lui demander des comptes, mais il sentait qu'il manquait quelque chose. Intéressé tout de même, il se renseigna et apprit qu'il ne pourrait pas garder le modèle de l'ourson qui était sous brevet. A court d'idée, il abandonna. Pourtant, un après-midi, après avoir tancé William qui attrapait des grenouilles et faisait exprès de les relâcher dans le lit de sa sœur pour lui faire peur, il eut le déclic. Tous les enfants aiment les grenouilles. Sauf les filles, lui suggéra la vision de la sienne en train de pleurnicher dans un coin… peut-être, mais ça faisait quand même, grosso modo, la moitié des enfants. Une grenouille en chocolat… qui saute.
On contacta sur l'heure un camarade de classe, qui avait été doué en potions, car l'idée de devoir faire activer un sortilège par un jeune enfant n'était pas réaliste. Pouvait-on élaborer une potion que l'on mélangerait au chocolat qui nappait la guimauve et qui permettrait à la grenouille de sauter ? Les essais furent longs et fastidieux. Un vieil Elfe affranchi, en quête d'un emploi non qualifié, accepta de jouer les cobayes, immunisé naturellement contre beaucoup de toxines, tant qu'elles n'étaient pas trop concentrées. Dix mois après, les associés se présentèrent chez Honeydukes avec une boîte prototype de douze grenouilles sauteuses au chocolat. Il y eut des ratés, des erreurs de dosage : une série ne sauta jamais, mais aboya, à la suite du mélange malencontreux de poils de chien avec la solution qui reposait dans un chaudron autocuiseur. Un avocat demanda des dommages-intérêts pour le préjudice moral soi-disant subi par les enfants, dont certains auraient fait pipi au lit pendant une semaine après cet épisode traumatisant. Il y eut l'affaire du jeune Gratius Warren qui mangea une grenouille qui avait reçu un nappage où la potion « sauteuse » avait été dosée trois fois supérieure à ce qui était requis. Non seulement la grenouille sauta pendant deux heures avant que l'enfant ne l'attrape, mais en plus, les résidus de potion passés dans le système digestif du garçon entrainèrent des sursauts spasmodiques de son estomac et finirent par gagner ses membres le faisant sauter sur place pendant une partie de la nuit, même bordé dans son lit. Le procès qui s'en suivi n'eut pourtant aucune incidence sur les ventes du produit : au contraire, les chiffres explosèrent, les enfants espérant tomber à leur tour sur une grenouille « défectueuse ». Vingt ans après leurs débuts, les associés étaient à la tête d'un empire, tenant un véritable classique dont ils avaient été assez astucieux pour déposer le brevet et le renouveler à expiration.
Les ateliers sont interdits à tous ceux qui ne sont pas employés en contrat à durée indéterminée, et encore, ils sont tenus au secret professionnel. Le visiteur ne pourra apercevoir que les affiches publicitaires dans les bureaux, les cartons des boîtes d'assortiments renouvelées à chaque Noël. Une boîte attirera peut-être son attention. Elle porte une étiquette annonçant « prototype 3/2003 » et elle présente un curieux dessin figurant une dizaine de chocogrenouilles s'activant dans une confiserie, certaines avec des toques, d'autres au comptoir de vente, d'autres encore emballant les bonbons. La boîte ne sera jamais fabriquée : le dessin est charmant mais il ne peut rendre justice à ce que le directeur avait en tête. Un petit dessin animé où des grenouilles auraient remplacé des marmottes et où des poules bleues auraient été substituées à des vaches mauves. Mais les sorciers n'ont pas la télévision et ne connaissent pas la vache Milka.
