25, Yucca
Urahara se posa au pied de la barrière orangée.
« J'ai bien cru que j'y arriverai jamais… » Grommela-t-il en se tassant le long d'un mur.
Ce qu'il y avait de bien avec les barrières spirituelles des Shinigamis, c'est qu'elles copiaient et isolaient une portion du monde réel et les gens à l'intérieur de cette barrière du monde réel, rendant toute escapade impossible. De cette manière la ville de Karakura n'était pas mystérieusement endommagée et ses contribuables forcés à rembourser une dette si énorme qu'elle finirait par vraiment mettre les pouvoirs publics sur la paille. Pour leurs ennemis, c'était évidemment un atout non négligeable dans la chasse à l'homme que Soul Society menait dans les rues de la ville, leur permettant d'agir vite et de coincer facilement un fuyard ou deux. Voire plus comme c'était actuellement le cas. Bref, c'était vraiment l'une des meilleures barrières jamais conçue. Et pour un scientifique comme Kisuke, perdre une occasion d'étudier cette barrière serait vraiment d'un innommable gâchis, car bien qu'il en connaisse l'aspect théorique, la pratique lui échappait un peu. La barrière traversait littéralement les habitations mais sans les endommager. Il entra discrètement dans une maison et s'approcha de la barrière orangée qui coupait le salon et ses meubles en deux. Parfait, songea-t-il en voyant une chaise touchée en plein milieu. Il la tira vers lui sans lui faire quitter le faisceau orange et remarqua comme il l'avait déduit qu'elle n'était pas coupée en deux ni même abimée – à part peut-être cette espèce de tache marron probablement due à la chute intempestive d'un chocolat ou deux. Kisuke repoussa la chaise vers le faisceau et elle traversa sans souci. Il tenta de traverser lui-même le mur orange translucide tout en tenant la chaise mais n'y parvint pas, ce qui lui tira une moue dubitative. Il se gratta la tête sous son bob et commença à faire les cent pas dans la portion de salon coincée dans la barrière.
Il chercha un instant les reiatsus de ses compagnons et sourit légèrement en se rendant compte que tout le monde répondait présent. Puis il se remit au travail. Son Gigai portatif modifié ne tiendrait pas longtemps face à adversaire comme Hachi, même réglé sur le mode « défense »… A ce moment-là il faudrait peu de temps aux Shinigamis pour s'apercevoir de la supercherie et lui mettre la main dessus par la suite. Il se réjouit d'avoir pensé à l'emporter, celui-là – sans ça, étudier la barrière et trouver un moyen d'en sortir aurait été mission impossible. Littéralement. Hachisogen ne l'aurait pas quitté d'une semelle et connaissant les effets du Bankai de Soi Fon, ça aurait fait un joli feu d'artifice au bout du compte… Il fallait qu'il s'active. Son double ne tiendrait qu'un laps de temps limité, et encore, il était bien loin d'être au niveau du vendeur.
Ce dernier s'assit devant la chaise et poursuivit son examen.
Une brume anti-brouilleur avait été répandue à l'intérieur de la barrière, forcément. Il allait donc falloir trouver un moyen de déclencher le brouilleur depuis l'extérieur de la barrière pour pouvoir en sortir vu qu'ils étaient tous coincés à l'intérieur… Hmm. Voilà qui risquait d'être difficile à résoudre. Kisuke se gratta pensivement le menton. Il y a toujours un truc qu'on ne peut pas mettre sur ces barrières, sinon on ne pourrait pas y rentrer, le reiatsu y serait trop dense et trop concentré. Et il faut pouvoir la rouvrir pour en sortir… Il lança un nouveau regard à la chaise dont il y avait une moitié de chaque côté de la barrière et un grand sourire étira ses lèvres. Voilà qui n'était finalement pas aussi difficile qu'il l'avait cru…
Au dehors, Ichigo continuait à combattre, s'armant de patience et tentant d'oublier les maigres réactions que son corps produisait à chaque fois qu'il essayait de contrer les attaques de Kuchiki. Grimmjow ne semblait avoir aucun problème particulier à combattre Kensei – contrairement aux Shinigamis, la plupart des soldats d'Aizen et surtout les Espadas s'étaient entraînés durement en vue de leurs prochaines escapades dans le monde réel, car outre le sourire satisfait du Maître et ses envies de conquête, ils avaient la certitude de pouvoir renverser l'ordre préétabli une bonne fois pour toute. Jaggerjack, même ex Espada, n'avait pas fait exception et ses entraînements étaient devenus un rituel qu'il honorait encore la veille. Alors bien évidemment, Muguruma ne lui posait aucun problème… Contrairement à Kuchiki contre qui Ichigo se battait à armes égales, car à la différence de ses précédents combats, celui-là s'étirait en longueur et si son corps avait suffisamment récupéré de ses longues années de captivité, de ses courses poursuites dans le désert et de ses longues nuits d'insomnie, ce n'était pas encore suffisant pour prétendre tenir quelques heures contre un ennemi de niveau Capitaine, qui lui, aurait l'endurance suffisante pour le mettre à terre. Pourtant ce n'était pas l'envie d'étriper le noble qui lui manquait, et pour tout ça il enviait terriblement Grimmjow qui souriait comme si tout ça n'était qu'une bonne blague.
Lui-même trouvait que tout ça avait des airs de grosse blague, d'ailleurs. Se battre sous une cloche transparente de couleur orange contre des pétales roses par milliers… Voir Yoruichi avec un papillon noir sur la hanche – attention à ne pas se faire frapper là une seconde et dernière fois… Oui, tout ça était bien comique si on prenait le temps d'y réfléchir un peu. Voir Urahara se faire casser la gueule par une idiote aux cheveux verts qui semblait se téléporter tant elle était rapide, voir son père se jeter sur Kenpachi avec le cure-dent décoré qui lui servait d'épée… Tout ça était bien idiot, non ? Ichigo repoussa un groupement de pétales qui s'approchaient d'un peu trop près et recula vivement.
Il se sentait fatigué.
Alors il prit le parti de plutôt se défendre que de contre attaquer. S'éloigner des ses camarades n'était sûrement pas une bonne chose, mais il ne voulait pas non plus passer pour une demoiselle en détresse. Son regard se fit dur à cette pensée. Merde, je suis un hybride. J'ai survécu à Aizen. Et c'est un connard de Soul Society qui va me tuer ? Pourtant il était trop tard. Kuchiki le repoussait déjà dans l'étroit espace qui servirait de point d'impact au missile de Soi Fon et charger à travers les pétales était totalement prohibé. Alors il se lassa pousser presque tranquillement vers les maisons où les autres avaient été renvoyés, le coin où ils mourraient.
Et ça sentait vraiment, vraiment mauvais toute cette histoire.
Urahara se transforma soudain en poussière sous leurs yeux effarés et un autre, le vrai visiblement, sorti à toute vitesse d'une maison et vint à leur rencontre en les joignant à partir au plus vite. Ils commencèrent à faire demi-tour, mais du coin de l'œil Ichigo aperçut un canon semblant fait d'un métal doré qui brillait sous l'éclat pourtant paresseux du soleil. Alors, évidemment, il ne se posa pas des questions et tira un Getsuga Tensho pour leur donner le temps de s'enfuir. Mais en face, Soi Fon fit pareil et les deux tirs se heurtèrent violemment. Ichigo se protégea le visage d'un bras et aperçut Lisa et un bouclier rouge – la Brume de Sang d'Urahara qu'il devait avoir déployée pour les protéger - devant lui avant de se sentir propulsé contre le sol par le souffle de l'explosion. Ichigo heurta durement le sol et se sentit perdre pied. Son corps ne tiendrait jamais à ce rythme ! Il se força donc à rester conscient. Aucune douleur ne lui indiquait qu'il allait s'effondrer et perdre connaissance, mais les petits points noirs au coin de ses yeux et cet espèce de sifflement qui envahissaient sa tête le poussèrent à la plus grande prudence.
Bordel de merde, qu'est-ce qui s'est passé ?
Son regard erra sur la ville dévastée et devant lui le corps allongé de Lisa qui saignait abondamment sur le bitume enneigé. Les flocons s'étaient remis à tomber et Lisa tourna lentement sa tête vers lui, comme un robot à qui on aurait coupé un cordon dans la nuque et dont la tête avait roulé sur le côté. Elle commença à ouvrir la bouche sous les yeux de l'hybride qui n'osait même plus faire un geste, trop concentré à rester conscient.
« Espèce… de… De crétin ! Tonna Lisa entre deux expirations aussi difficiles que sanglantes. C'est un missile ! UNE SALOPERIE DE MISSILE ! Evidemment que ça-
Elle cracha violemment une gerbe de sang qui alla éclabousser sa dernière épaule encore intacte, la gauche. Ses deux coudes étaient dans le même sens de ce qu'Ichigo voyait et une de ses jambes était tout sauf une jambe. Le milieu de sa cuisse ayant été complètement déchiqueté, la partie basse avait tourné sur elle-même en encaissant durement le choc qui aurait dû toucher Ichigo, mais qui à la place les avait projetés à terre, roulant durement sur le sol dur et froid d'hiver, entre neige et sangs.
- Evidemment … Que ça… Explose, haleta-t-elle, son souffle lourd et sa joue enflée virant au violet alors que sa langue sortait entre ses lèvres qui bleuissaient.
L'abcès l'empêchait de respirer. Elle n'en avait plus pour longtemps.
- Elle paiera ça, grogna violement Ichigo, lui-même incapable de faire autre chose que de grommeler en tentant de rester conscient, regardant sans les voir les dégâts ravageurs faits sur le corps de Lisa.
- Ou-ouais… »
Son côté droit avait pris tout le souffle de l'explosion si proche d'elle, bien trop proche, alors que le Getsuga Tensho heurtait le missile du Bankai de Soi Fon, et elle n'avait plus aucune sensation sur ce morceau là de son corps. Ichigo étant de l'autre côté, il ne voyait pas grand-chose mais l'odeur à elle seule était suffisante pour qu'il se doute de ce qui se passait.
Suffocant, Lisa entendit un affreux bruit de glissement, comme quand on remue un plat de pâtes plein de sauce et que la nourriture semble couiner. Elle maintint ses yeux rivés sur le ciel. Personne n'est assez courageux pour endurer la vue de ses entrailles tentant de faire de la luge sur la neige fondue et noirâtre qui gisait sous son corps meurtri. Curieuse ironie, ce nuage juste au-dessus d'elle semblait lui renvoyer la parfaite image de ses intestins se déroulant sur la chaussée comme pour inciter quiconque à s'en faire un collier. Avec les quelques mètres qu'il y avait, il devrait y en avoir assez pour tout le monde…
« Je-
Ichigo tentait de ramener ses pensées pour qu'elles redeviennent cohérentes, se sentant repartir alors que face à lui, la Vizard agonisait.
- Laisse, articula Lisa en faisant un geste vague du bras qui ne réussit qu'à lui tirer un rictus de douleur.
Elle se mordit violemment l'intérieur de la joue pour ne pas céder la place au gémissement qui menaçait de filtrer d'entre ses lèvres.
- C'est bon », souffla-t-elle finalement, la respiration lourde et sifflante.
Elle semblait vouloir poursuivre, Ichigo ne répondit pas et attendit qu'elle eût retrouvé son souffle. Ou à défaut, un peu de ce qui pouvait en rester pour prononcer des dernières paroles qui ne soient pas vides de sens.
Que pouvait-on dire à ces moments-là ? Un tas de phrases sans aucun sens traversaient la tête de Lisa et elle avait envie de pleurer pour toutes celles qu'elle ne pourrait plus jamais dire, toutes qu'elle aurait dû dire mais qu'elle avait gardées secrètes… Sa bouche entrouverte et l'air froid qui mordait ses restes de poumons ne lui rappelèrent que trop bien que c'était trop tard. Que tout le monde n'était pas là pour l'entendre et qu'il fallait que ce qui lui reste de salive soit utile. Parce qu'il n'y avait plus qu'une trop petite poignée de secondes la séparant de la mort.
Alors…
« C'était… C'était mieux que ce soit moi… Que… Que toi, lança-t-elle avec difficulté, buttant sur ses mots. J'suis pas… J'suis pas importante. »
Voir le sol à travers quelqu'un était une expérience qu'Ichigo ne souhaiterait à personne. Voir qu'en fin de compte leurs corps n'étaient rien de plus que quelques particules spirituelles accrochées les unes aux autres pour leur donner forme humaine, c'était comme assister à la vacuité du Monde des Esprits à l'état pur. Un jour, lui aussi, Yoruichi et Urahara aussi, Grimmjow et Hiyori aussi, même Aizen, même Yamamoto, tout le monde disparaîtrait comme ça. Transformé en ce sable aux couleurs de leur reiatsu comme si toute leur vie ils n'avaient rien été de plus que des pantins fabriqués en poussière brillante.
« J'ai été contente, poursuivit Lisa en fermant les yeux doucement, de pouvoir… Dire… Même un court in-instant… Que je t'ai suivi, Ichigo… Même jusqu'à la mort… »
Elle rouvrit difficilement les yeux et planta son regard bleu-vert dans celui d'Ichigo qui observait sans mot dire, assistant à la fin de Lisa comme si c'était la sienne qu'il voyait. Sa tête était légèrement tournée vers lui et elle lui sourit, tranquille. Elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait dire, mais se consola une seconde en se disant qu'elle avait fait passer ce qui était selon elle le plus important.
« Bonne chance… »
La dernière lourde expiration de Lisa fut douloureuse et le violent bruit de son cœur faisant sa dernière embardée parvint à Ichigo comme un bruit de verre brisé. Le battement s'estompa et son écho disparut. Le corps déchiqueté de Lisa se raidit soudain avant de s'immobiliser pour ne plus jamais se remettre à bouger.
Lorsque Kisuke arriva sur place, il entrevit du coin de l'œil une forme sombre chuter du haut du dôme, et s'aperçut que Yoruichi avait disparu. Mais il remarqua surtout que Lisa n'était pas là bien qu'il resta quelques tâches de sang sur le sol, là où son corps aurait du se tenir si elle était toujours en vie. Urahara s'accroupit devant la tâche ensanglantée et ôta son chapeau. Hiyori commença à crier en le voyant dans cette position, clamant qu'il n'aiderait personne en étant extasié par une tâche de sang. Et puis en s'approchant elle remarqua l'absence de Lisa. Sa voix mourut dans sa gorge et son regard se perdit sur les restes de sang sur la chaussée.
« Urahara, où est l'autre fille ? » Demanda abruptement Grimmjow qui était déjà en train de se saisir du corps d'Ichigo pour l'emporter avec lui.
Urahara remit son chapeau et fit demi-tour vers la maison où il avait entraîné tout le monde six pauvres petites secondes plus tôt.
« Mon bouclier de la Brume de Sang n'aurait jamais pu suffire face au Bankai de Soi Fon. Dépêchons-nous de partir. »
Yoruichi atterrit à leurs côtés et s'approcha d'Ichigo pour s'assurer qu'il était toujours en vie. Sa main droite était pleine de sang encore chaud et elle avait tartiné le visage d'Ichigo qui gisait inconscient sur l'épaule de l'Arrancar. Hiyori restait stoïque au milieu des ruines, et Öderricht semblait avoir totalement disparu.
Morte.
Ce mot résonna un long moment à ses oreilles alors que les autres la dépassaient à pas rapides pour rejoindre la sortie improvisée par Kisuke avec tout un tas de meubles et de bric-à-brac humain. Ils avaient tous traversé – ou presque… Lisa et Ichigo étaient restés derrière, subissant l'assaut destructeur du Bankai du Capitaine de la Seconde Division. Et l'un des deux était mort. Voilà. L'autre mourant. Voilà.
« Lisa… »
Elle tomba à genoux et son éternelle canine trop longue mordit dans la chair tendre de sa lèvre inférieure qui se mit à saigner. Elle plongea ses mains dans la neige rougie par le sang de son amie bien qu'elle soit plus sombre qu'écarlate et laissa un sanglot lui échapper. Une larme ne tarda pas à suivre et tout son corps fut bientôt secoué de tremblements alors qu'au loin Yoruichi et Urahara l'appelaient sans relâche. Mais Lisa était morte. Elle était partie. Disparue. Hiyori se mit à crier.
« HIYORI ! »
Kisuke revint sur ses pas et s'occupa de la ceinturer pour la ramener avec eux, bloquant son corps blessé contre le sien, il la traina jusqu'à leur dernière échappatoire, suivi de près par Yoruichi qui l'enjoignait à se dépêcher d'une voix qui se voulait calme mais dans laquelle on percevait aisément des élans paniqués.
« LISA ! LISA ! LISAAAAAAAAAAAA ! »
Ses cris résonnèrent dans tout le dôme.
. : : .
Ils étaient rentrés depuis deux jours. Deux longs jours passés à errer dans la maison pour la plupart d'entre eux, que ce soit par fatigue, par ennui, par culpabilité ou par deuil. Aucun d'eux ne s'adressait la parole et chacun restait de son côté en tentant de voir le positif dans le fait d'avoir perdu leur première bataille.
Deux jours auparavant Kisuke avait allongé Ichigo dans un futon, dans la chambre à côté de l'infirmerie. Depuis l'hybride était dans le coma. Il ne s'était pas réveillé, ne parlait même pas pendant son sommeil et Urahara l'avait soigné et drogué afin qu'il ne sente pas la douleur. Son corps lui avait semblé dans un état encore plus piteux que la dernière fois, lorsqu'il l'avait ausculté.
Deux jours auparavant, Lisa était morte. Mais Soi Fon aussi. Leurs présences étaient étouffantes même si elles n'étaient pas vraiment là; leurs deux noms étaient sur les lèvres d'au moins Hiyori et Yoruichi qui s'isolaient et passaient le plus clair de leur temps murée dans un silence douloureux.
Deux jours auparavant une pluie de glace et de flocons ravageuse avait commencé et tombait sans discontinuer, ce qui les empêchait de sortir encore aujourd'hui. En bon téméraire et en grand sauvage, Grimmjow avait tenté le coup et était revenu avec des marques d'impact sur les bras, se plaignant du ciel humain qui n'en faisait qu'à sa guise et grommelant que faire tomber de la glace depuis là-haut était de loin la chose la plus chiante qu'il ait jamais vue. Outre peut-être la vision apocalyptique de la copie d'une ville dévastée par un Capitaine qui était bien mieux mort que dans leurs pattes, surtout vu l'état dans lequel ils étaient tous rentrés. Lui encore, ça allait. Même très bien. Il n'avait eu droit qu'à de vulgaires égratignures qui ne mettraient pas de temps à cicatriser. Les autres étaient tous dans un état assez déplorable – blessés, comateux, déprimés, en deuil, mort même… Pas que ce soit agaçant, mais Grimmjow devait bien avouer que parfois leur mollesse lui portait sur le système.
Quand quelqu'un crevait, c'était fini. Point Barre. Pleurer sur ceux-là ne lui avait jamais effleuré l'esprit, d'ailleurs. Sangloter sur le corps d'un mort était illogique, après tout. Si lui se mettait à pigner comme une gonzesse sur tous les cadavres qu'il croisait, il y aurait plus d'ennemis que d'alliés. Et un allié mort n'est qu'un idiot. Ce n'est plus un allié s'il a préféré crever plutôt que d'honorer son rôle. C'était pour ça que voir l'état d'Ichigo ne le réjouissait pas énormément. Cet hybride avait beau être suicidaire et crétin, c'était un atout de poids et s'il crevait… Et bien ils seraient tous pas mal dans la merde.
Une nouvelle journée passa et au matin de la troisième, il n'y avait pas d'amélioration en vue. Sauf peut-être Hiyori qui s'ouvrait davantage et semblait plus remise que le jour précédent, mais Yoruichi manquait toujours à l'appel.
« Combien de jours ça va faire ? S'enquit Lhéonardo avec une sollicitude qui ne lui était pas coutumière.
- Bientôt trois.
La mine sombre, le vieux Roi acquiesça et retourna à sa lecture. Yoruichi se cloîtrait dans sa chambre dès qu'elle rentrait de très longues et imprudentes promenades sous sa forme féline. Aucun de ses compagnons ne se souvenait l'avoir vue manger ou aller au labo de Kisuke pour voir Ichigo qui dormait encore sous la garde de son père, ses capacités régénératrices soumises à rude épreuve après l'assaut du Bankai de Soi Fon, bien que boostés par les drogues d'Urahara et n'ayant pris qu'une partie du souffle grâce à Lisa.
- Je vais aller lui parler, tenta Kisuke en se redressant.
Hiyori, assise en tailleur à sa droite, l'entrava d'un bras et il la fixa un instant, surpris d'être ainsi retenu alors que la Vizard n'avait pas pris part à la conversation. Elle restait pensive depuis qu'ils étaient rentrés de l'attaque - elle faisait son deuil plus que personne, ne parlant pas et restant silencieuse malgré toutes les fois où quelqu'un tenta de lui agresser la parole. Finalement chacun avait décidé de respecter sa volonté et ils la laissaient ruminer sans intervenir la mort de Lisa et leur bataille perdue. Autant le dire, non ? Pourtant la petite Vizard semblait déterminée à l'arrêter et prit la parole :
« Non, je vais y aller, fit Hiyori en étirant ses jambes. Elle est dans sa chambre ?
Kisuke acquiesça.
- Bon, je vais aller voir ce que je peux faire, lança-t-elle avec un sourire agressif, écrasant son poing dans sa paume comme si elle frappait quelqu'un.
- Vas-y doucement quand même, l'arrêta mollement Kisuke alors qu'elle quittait la pièce.
- T'inquiète ! »
Hiyori fermait les portes à mesure qu'elle avançait à la recherche de Yoruichi – ne sachant pas très bien quelle pièce était la bonne, elle les avait toutes essayées jusqu'à en trouver une habitée – découvrant un Shinji qui la rabroua en lui lançant un oreiller, la chambre très étrange de Kisuke qu'elle décida de ne pas explorer malgré la curiosité grandissante qui l'avait envahie, et finalement trouva la chambre de Yoruichi. Celle-ci regardait pensivement la neige tomber par sa grande fenêtre, adossée au mur juste en face, à gauche de la porte dès qu'on entrait. Hiyori se laissa glisser à côté d'elle, cherchant à engager la conversation, se souvenant qu'elle n'était pas la plus douée pour ça mais qu'elle aurait aimé qu'on le fasse pour elle - si elle avait été jusqu'à tuer un de ses amis les plus proches. Elle aurait presque préféré que ce soit le cas. A la place Lisa était morte en encaissant un missile. Un missile. C'est la guerre, d'accord, mais à ce point-là ?
Le silence s'étira alors qu'à l'extérieur la tempête de neige battait son plein, de lourds grêlons heurtant le verre sans le fêler parfois dans de grands fracas. De toute façon les projectiles du ciel ne touchaient pas vraiment les vitres… Kisuke avait fait le nécessaire pour que ce ne soit pas dépaysant mais voir les flocons traverser comme s'ils pouvaient passer à travers les murs étaient profondément déroutant, les premières minutes. Et puis, ça avait comme quelque chose de rassurant. On avait l'impression d'être dans un rêve. Et pourtant Hiyori comme Yoruichi savaient qu'autour d'elles tout avait l'air d'un interminable cauchemar, quelque chose de bien moins psychédélique qu'une innocente rêverie sous les froids flocons d'hiver.
« Je ne pensais pas en arriver là. »
Aucun sanglot ne secouait le corps de Yoruichi et ses yeux n'étaient pas non plus rougis, pas plus que son corps ne tremblait.
« Je ne voulais pas en arriver là, se corrigea-t-elle, mâchoires serrées et corps crispé.
Hiyori continuait de regarder les hypnotisant flocons blancs qui tombaient à travers et contre la vitre dans un ballet presque féérique, entendant sans les écouter les paroles de Yoruichi.
- C'est la guerre, avec son lot de morts. On perdra tous un ami ou un amant un jour où l'autre, tenta néanmoins Hiyori pour la rassurer.
Yoruichi acquiesça, ailleurs, et ne mentionna pas la perte de Lisa. Pourtant, la peine était bien la même… Hiyori n'osait pas trop la toucher, comme si elle avait peur que la féline se brise en morceaux. Pourtant elle était entière et plus en colère que brisée, comme si quelque chose qu'elle redoutait depuis longtemps était finalement arrivé sans qu'elle ne puisse rien y faire, et ce malgré toutes ses précautions.
- On sera tous obligés de tuer parce qu'eux n'hésiteront pas… On en a eu la preuve, grogna la Vizard, son regard se faisant dur.
- Non, je ne veux pas croire qu'on est obligés ou qu'on doit le faire ! Il y a forcément un autre moyen !
- Yoruichi…
Celle-ci se massa les tempes et darda un regard déterminé dans les yeux noisette d'Hiyori qui tentait de lui faire gentiment comprendre par un regard que le monde dans lequel elles étaient ne fonctionnait pas ainsi. Il faudrait tuer. Point barre. Et si elle-même avait eu des réticences en voyant Ichigo et son air bestial, désormais plus rien ne retiendrait sa main.
- Ça ira, maugréa Yoruichi plus contre elle-même que contre Hiyori, leurs regards perdus l'un dans l'autre.
- Sûre ?
- Merci d'être venue me voir, fit doucement Yoruichi.
- De rien, répondit Hiyori en tentant de décrypter le changement d'attitude soudain de la féline. On te voit au dîner alors ? »
Yoruichi acquiesça et retourna aux flocons, tandis que la Vizard se levait et sortait, notant avec une légère inquiétude que Yoruichi répétait sans arrêt « Ça ira, ça ira, ça ira… ». Hiyori tira la porte, enfermant la litanie et sa mélancolique chanteuse à l'intérieur. Cette histoire va tous nous rendre cinglés, songea-t-elle avec une peur presque panique. Si Yoruichi n'arrivait pas à tenir le choc malgré ses nombreuses années d'entraînement et de missions en tout genre, alors comment elle, pauvre blondinette si petite face au monde et si impulsive, tiendrait-elle le coup face aux horreurs qu'elle finirait par perpétrer ? Il n'y avait plus Lisa. Plus de rempart, plus personne, alors quand au juste viendrait le temps de tuer ses amis ? … Une petite voix lui souffla qu'il arriverait toujours trop tôt. Grimmjow aurait tué Kensei si les Shinigamis n'avaient pas mis leur plan à exécution avec l'aide de Soi Fon et de ses missiles. Pff, s'il y a bien une chose qui retiendra jamais son bras, à lui, c'est bien l'amitié, pensa Hiyori avec un grognement parfaitement audible qui fit se retourner Shinji, alors qu'ils se recroisaient, dans le couloir cette fois. Il dut croire que c'était dirigé contre lui puisqu'il la bouscula, continuant son chemin vers la trappe qui dissimulait le terrain d'entraînement. Caractérielle, la Vizard ne manqua pas de l'insulter copieusement à grand renfort de cris et acheva avec des grimaces lorsque Shinji referma la trappe derrière lui.
Elle se sentit un peu mieux après avoir déchargé sa colère contre lui. Lisa avait vu sa fin peut-être au milieu du combat mais n'avait rien dit. Pire, Hiyori n'avait rien vu. Et s'en voudrait longtemps pour sa propre négligence. Elles avaient été amies, bon Dieu ! Pas des sœurs, mais des camarades dans la dure guerre contre Soul Society qui les avait rejetés pour leur différence alors que ça aurait pu être une force ! Alors pourquoi Lisa avait-elle du l'abandonner ici, alors qu'ils allaient enfin apprendre ce pourquoi toute cette guerre avec Aizen existait et qu'on leur avait soigneusement caché ? Ils touchaient au but, merde ! On y était presque ! PRESQUE ! Un peu plus… Un peu plus et on aurait su ce qui se tramait, pourquoi Ichigo, nous les Vizards, les Arrancars et les Shinigamis étions baladés d'un champ de bataille à un autre entre les mains de deux dingues…
Le poing d'Hiyori cogna durement contre le mur du couloir. Au fond ils n'étaient que des gouttes d'eau dans l'océan à aller à contre sens des vagues. Personne ne les suivait. Personne ne savait même plus qui ils avaient été, ce pourquoi ils s'étaient battus. Leur quête ne lui avait jamais parue aussi désespérée qu'à l'instant, alors qu'elle tentait de remettre les pièces en place. Pas d'alliés. Peu de moyens. Beaucoup trop d'ennemis.
Où au juste se trouvait la Troisième Voix dont Kisuke était si fier ?
Hiyori soupira, se mordant la lèvre inférieure pour retenir ses larmes de colère. Fracasser la tête de ce crétin contre un mur aurait été inutile. Lisa n'était pas sa victime, mais celle des Shinigamis, que son assassin se nomme Soi Fon, Kuchiki ou Yamamoto. C'était le système qui voulait la mort de tous les opposants au régime, comme dans les dictatures humaines. C'était le système. Un système qu'il allait falloir changer. Et si personne ne faisait le premier pas dans cette direction, ça n'arriverait jamais. Hiyori décida donc de faire ce premier pas.
En mémoire de Lisa.
En mémoire de tout ce qu'elle, les Vizards et Urahara avaient vécu.
Et tant pis, si ça n'arrivait pas pendant sa vie. Voir son nom figurer parmi la résistance serait une gloire assez grande, et dans des siècles encore on se souviendra de son nom. Mon nom est Hiyori Sarugaki, dernière Vizard et protectrice du Mischling. Rebelle face à votre régime de malades, Renégate qui rétablira la vérité, quoiqu'il m'en coûte. Pour un monde sans vous. Et si je meurs… Et bien merde, je serais morte pour quelque chose, Moi. Hiyori ouvrit la porte du salon ses promesses à Lisa ainsi faites, et tous purent remarquer la petite tresse blonde qui flottait le long de sa joue.
. : : .
Yoruichi s'était lentement levée après la visite d'Hiyori. Elle avait certes mis quelques heures à sortir, mais elle était finalement sortie et avait avalé quelques bouchées de riz au dîner, le soir même, remarquant avec amertume les deux chaises vides à leur table. Shinji avait daigné les rejoindre mais son petit sourire satisfait avait donné à Yoruichi des envies de meurtre qu'elle s'était efforcé de réprimer en se sentant soudain sale.
Elle avait tué. Tué un autre Assassin, une autre femme qui comme elle avait dû se battre pour assurer sa position. Une femme qui l'avait admirée des années durant et qui avait été sa plus fidèle alliée, une disciple qu'elle avait porté puis abandonné à Soul Society pour mieux suivre Kisuke. Kisuke qui au final ne lui avait rendu que des secrets et des horreurs, mais à voir l'état du Gotei, elle se surprit à penser qu'elle n'était pas si mal tombée. Pourtant elle s'était remise à tuer. Plus pour sa famille ou les hauts placés, mais pour lui. Ce gamin allongé dans un des lits de la chambre jouxtant l'infirmerie sous la surveillance du Roi qui s'était curieusement absenté. Sans doute à faire un tour dehors, car depuis qu'ils étaient rentrés, qui s'était vu retenir ici à cause des patrouilles qui faisaient le tour de la ville en pleine tempête.
Le repas se termina dans le silence le plus total et Yoruichi s'occupa du rangement en compagnie des autres. C'était toujours vite fait, mais elle voulait aller voir Ichigo et tout obstacle entre elle et son premier objectif cohérent depuis plus de trois jours se prenait quelques insultes mentales bien senties et un regard meurtrier. La chambre était sans doute vide à cette heure. Yoruichi se dirigea vers le couloir et s'arrêta un instant devant le battant de la porte.
Qu'allait-elle bien pouvoir dire ? « Ah pardon si tu es presque mort à cause de moi, mais tu sais je comptais sur toi et t'as mal fait ton boulot, gamin, alors ne t'en prends qu'à toi-même, ok ? »
Non. Ce n'était pas la faute d'Ichigo.
Elle ouvrit lentement la porte et le trouva là, inconscient. Comment aurait-il pu être ailleurs de toute façon ? Il était dans le coma. Parce qu'elle avait retenu sa main lors de son combat contre Soi Fon, avant qu'ils ne soient poussés dans un coin du dôme pour y être tué à coup de missile. Toute l'injustice et la colère qui avait luit dans les yeux d'Hiyori n'avaient pas été assez pour exprimer à quel point Yoruichi s'était sentie coupable. Coupable de ne pas avoir la force de tuer Soi Fon une bonne fois pour toute. Coupable de laisser ses sentiments et ses envies égoïstes influer sur la vie des autres. Car c'était son égoïsme, son foutu égoïsme qui avait tué Lisa et blessé Ichigo.
Yoruichi s'assit en silence aux côtés de l'hybride dont la respiration était lente et régulière. Somme toute il ne faisait rien d'autre que dormir, et si ça n'avait pas duré déjà trois journées entières elle n'aurait pas pris le risque de le réveiller en entrant dans sa chambre pour lui parler. Elle laissa ses yeux courir sur les couvertures cachant son corps en piteux état et remonta sur le visage. Son front était entouré d'un épais pansement et son cou était également bandé, les draps épais et remontés jusqu'aux épaules du Mischling ne la laissaient pas en voir davantage. Elle glissa une main hésitante en dessous et chercha le contact de la main d'Ichigo.
Ses doigts étaient glacés.
« Je m'y suis mal prise avec toi. J'ai retourné le problème en me faisant victime et j'ai profité de ta puissance pour te mettre mes peurs sur le dos, commença Yoruichi avec émotion.
Mais ça ne résolvait pas vraiment le problème. Son problème. Son seul problème depuis des années.
« Je ne veux pas devenir une meurtrière, une bête sanguinaire. Je ne veux pas, répéta-t-elle en agitant la tête. Et j'ai cru que te laisser tout faire à ma place sans regarder m'empêcherait de redevenir ce monstre que j'étais…. Mais quand j'ai vu Soi Fon, Lisa tomber et toi avec, je… Ma main est partie toute seule, avoua Yoruichi d'une voix tremblante.
La peur avait toujours été son plus grand ennemi, mais fut-un temps où toutes deux marchaient côte à côte. Ces moments ne lui avaient jamais manqués, car ils étaient bien trop liés à tout ces assassinats pour qu'elle s'en soit totalement détachée. Alors Yoruichi préférait vivre comme l'esclave de vieux souvenirs, quitte à appréhender la peur comme un démon du passé bien qu'en réalité ce ne soit qu'une vieille amie. Aujourd'hui c'était le début de l'exorcisme. Et curieusement, c'était passé par la mort de Soi Fon, celle qui l'avait sortie de son malaise de meurtrière.
« Moi, Yoruichi Shihôin, nommée Déesse de l'Eclair, me mets à votre service et tuerai en votre nom si telle est votre demande, Ichigo Öderricht. Jusqu'à la mort s'il le faut… »
Elle chuchota ces derniers mots comme si c'était une incantation.
« Jusqu'à la mort s'il le faut… »
Les doigts froids d'Ichigo se resserrèrent autour des siens.
