Chapitre 26 – Espion, questions et lévitation

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Il était hors de question qu'Arthur continue d'espionner le médecin comme ça. Ael marcha à sa rencontre. Elle attrapa le bras du roi et l'entraîna à l'écart des chalands.

- Mais que... chercha-t-il à comprendre avant de la reconnaître. Ael ?

- Sire, dit-elle sans détour, jusqu'à quand comptez-vous espionner Gaius ?

- Moi ? Mais je n'espionne personne ! Qu'est-ce...

Elle lui assénait un tel regard qu'il détourna les yeux sans finir ses excuses qu'il savait qu'elle ne croirait pas.

- Je sais que depuis votre visite chez les Ehbiens vous suivez Gaius. Personne ne s'en est encore rendu compte à part moi, mais ça ne durera pas. Avec tout mon respect, Sire, il faut que cela cesse.

- Tu ne comprends pas, lâcha Arthur en se dégageant enfin de sa poigne.

Ne pas comprendre, c'était bien une chose qui arrivait rarement à Ael. C'était aussi le genre de phrase qu'elle ne supportait pas d'entendre. Comme si elle était trop stupide pour un instant imaginer ce qu'il pouvait ressentir.

- Sire, j'ai des yeux et des oreilles. Je sais faire marcher ma tête. Je comprends sans doute bien plus de choses que vous.

La phrase toucha le roi dans son orgueil. Son regard changea. Il n'appréciait pas qu'elle dise ça. Il ne l'aurait pas non plus apprécié de Merlin, mais ces derniers jours il ne le voyait qu'à peine.

Le franc parlé de son serviteur lui avait toujours plu même s'il prétendait le contraire. Il savait qu'il en était de même pour Gwen avec Ael. Elle lui faisait du bien. Elle était davantage son amie que sa servante. Arthur avait toujours des sentiments mitigés à son propos. Son cœur lui disait qu'il pouvait lui faire confiance, mais sa tête lui disait qu'elle lui cachait des choses et il ne savait qui écouter. Les deux étaient sans doute vrais, mais qu'est-ce que ça changeait ?

- Laisse-moi, demanda-t-il. J'ai des choses à faire et tu en as sûrement aussi.

Il n'attendait pas de réponse. Il se détourna prêt à repartir en filature. La main d'Ael sur son bras l'arrêta encore.

- Si ce n'est pas pour aller une bonne fois pour toute parler avec Gaius, je ne vous laisserai pas filer.

- Ael... menaça Arthur.

- Que vous soyez le roi ne change rien. S'il le faut, je vous traînerai de force jusqu'au médecin.

Elle disait vrai, il le voyait. Il voyait aussi qu'elle lisait encore bien en lui. Ael avait cette faculté de toujours savoir ce que pensait les gens. C'était dérangeant.

Il se dégagea de sa main une fois de plus.

- Tu passes trop de temps avec Merlin et Gauvain.

- Je prends cela comme un compliment. Alors, allez-vous y aller ?

Arthur soupira.

- Ai-je le choix ?

- On l'a toujours.

- Mais tu ne me laisseras pas tranquille tant que je ne lui aurais pas parlé.

- Vous supposez bien.

- Tu sais que je pourrais te jeter au cachot pour ça ?

- Vous allez enfin parler avec Gaius ?

Le roi se dirigea vers le médecin plutôt que de répondre.

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Gauvain cherchait par tous les moyens à redescendre. Depuis que Merlin était parti, le chevalier avait bien de la peine à maîtriser les airs. Il avait arrêté de se cogner sans cesse contre le plafond, mais il ne maîtrisait pas pour autant la lévitation.

Le serviteur n'était apparemment pas décidé à revenir rompre le sort avant un moment. Gauvain savait donc qu'il devait se débrouiller d'ici là. D'autant qu'Ael lui avait gentiment fait comprendre qu'elle ne l'aiderait pas non plus.

Il voulait voler, il allait voler. Il lui était impossible de mettre un pied au sol. C'était comme si la gravité n'avait plus de prise sur lui. Merlin avait exactement suivi ses directives. Ah, on ne l'y prendrait plus à supplier un magicien de faire usage de ses pouvoirs !

La tête en bas, les pieds au plafond, Gauvain finit par réussi à cramponner le haut des étagères de Gaius du bout des doigts. Avec un grognement d'effort, il tira sur son bras et ses deux mains s'accrochèrent au bois. Bonne nouvelle, il était moins lourd qu'elles, il pourrait donc se tracter et atteindre le sol.

Il se hissa vers le bas et lâcha une main pour atteindre l'étagère suivante. C'est alors que la porte de la pièce s'ouvrit. L'ouverture le surprit mais il parvint à conserver sa prise sur le meuble.

- Ah, te voilà enfin ! s'écria-t-il sans voir l'ouverture. Tu en as mis du temps ! Tu vas me faire descendre ?

- Gauvain !?

Cette voix n'était pas celle de Merlin. Le chevalier tourna la tête effaré vers l'arrivant.

- Guenièvre ? s'étrangla-t-il.

Et sa main lâcha le bois.

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Arthur rattrapa Gaius dans la rue mine de rien. Il calqua son pas sur le sien en se plaçant à ses côtés et se racla la gorge pour se faire remarquer.

- Sire ? s'exclama le médecin en le reconnaissant sous son accoutrement. Que faites-vous ici ?

- Avez-vous fini vos achats, Gaius ?

- Oui, mais il me reste maintenant des plantes à ramasser.

- Bien, bien. Allons-y.

De surprise, cette fois le médecin s'arrêta.

- Vous souhaitez m'accompagner ? Pour ramasser des plantes ?

- Merlin se plaint toujours de devoir y aller. Je vais donc juger moi-même ce qu'il en est.

Gaius détailla le visage du souverain pendant de longues secondes. Arthur évita son regard. Il passait et repassait ses mains sur ses vêtements pour se donner une contenance.

- Bien, finit par prononcer le médecin. Allons-y. Là-bas, vous me direz peut-être ce qui vous tracasse.

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La reine fixa complètement abasourdie le chevalier léviter jusqu'au plafond qu'il percuta brutalement sur les fesses.

- Aïe !

- Gauvain ?

- Ma dame.

- Mais qu'est-ce que…

- AEL ! cria-t-il en pensée au Gardien. Aide-moi ! Guenièvre...

- Je sais, coupa Ael en réponse.

- Elle…

- C'est voulu. À plus tard ! répondit-elle à ses attentes et elle rompit le contact.

Pendant que le chevalier pestait dans sa tête de toutes les manières possibles, la reine avait fermé et bloqué la porte et s'approchait maintenant de lui les yeux écarquillés.

- Gauvain, c'est bien vous ?

- Ma dame, ce n'est pas ce que vous croyez !

- Vous…

- Volez, termina-t-il pour elle. Oui, mais ce n'est pas de mon fait ! Je vous jure que...

- Je n'en dirai rien.

- Pardon ?

La reine était déterminée. Ses nouvelles résolutions prenaient corps aujourd'hui.

- Je garderai le secret, Gauvain, dit-elle. Vous êtes un homme bon, je suis sûr que vous n'utiliseriez jamais la magie pour faire le mal.

- Quoi ? Non !

- N'ayez crainte !

- Mais ce n'est pas moi !

Gwen le regarda circonspecte. Il n'était pas aussi paniqué qu'elle le pensait, il paraissait sincère.

- Ce n'est pas vous ?

- Je vous le jure !

- Alors qui ?

- Eh bien, c'est…

Mais il ne termina pas sa phrase.

- Dites-le-moi, Gauvain ! Je vais faire demander les gardes. Si un sorcier doté de mauvaises intentions se trouve à Camelot…

- Non !

- Non ? Mais vous venez de dire que ce n'est pas vous qui…

Le chevalier soupira. Cette conversation était compliquée, et la faire depuis le plafond n'aidait pas. Quant à la reine… il ne savait pas encore s'il était réjoui ou effrayé de la voir affronter les événements comme si trouver un chevalier dans les airs était la chose la plus naturelle au monde.

- Je ne suis pas magicien, soupira Gauvain. Je n'ai pas de pouvoir.

- Donc c'est bien quelqu'un d'autre qui vous a mis là.

- Oui, mais à sa décharge, c'est moi qui l'ai demandé.

- Vous avez…

- C'est compliqué, coupa-t-il. Enfin je vous assure que la personne qui m'a mis là n'est un danger pour personne !

- Est-ce un ehbien ?

- Non.

- Une personne de Camelot ?

- Ma dame, pardonnez-moi, mais je vais garder son identité pour moi. Je sais qu'Elyan et vous avez un avis particulier sur la magie, je le partage, mais je préfère tout de même garder le secret.

C'était légitime. Elle ne pouvait pas le lui reprocher.

- Combien de temps allez-vous rester là haut ? s'enquit alors Gwen qui se demandait bien comment elle pouvait l'aider à descendre.

- Un moment encore, je le crains. Sans doute pas plus d'une journée cependant.

- Gauvain, Gaius et Merlin finiront par revenir. Il faut qu'on vous fasse redescendre.

- Oh, je ne m'en fais pas trop pour Merlin. Gaius risque de moins apprécier en revanche.

Gwen fronça les sourcils au commentaire sur le serviteur d'Arthur. Il était vrai qu'Elyan et elle étaient pour le retour de la magie. Gauvain et Ael l'étaient tout autant et Merlin était proche d'eux. Cela voulait-il dire…

- Il n'est pas contre la magie ? demanda-t-elle.

- Qui ? chercha à comprendre le chevalier en se rétablissant d'une pirouette involontaire.

- Merlin, il n'est pas contre la magie ?

- Ma dame, c'est à lui qu'il faut le demander, pas à moi.

La reine soupira, mais promit qu'elle le ferait. Elle décida ensuite de fouiller la pièce sous le regard attentif de Gauvain. Parmi toutes les affaires du médecin et de son apprenti, elle finit par dénicher une corde à linge. Elle y noua par l'anse une tasse et revint vers le chevalier.

- Attrapez ça et nouez-le à votre cheville. Je vais vous aider à redescendre.

- Merci ! dit Gauvain en réceptionnant la tasse et en la lui renvoyant après l'avoir détachée de la cordelette. Vous arriverez à me tirer ? Je vais vous aider, mais…

- Me prenez-vous pour une fillette sans défense ? répliqua Gwen amusée.

- Pas le moins du monde !

- Alors allons-y !

Il attacha l'extrémité de la corde à sa jambe droite, puis se mit tête en bas et attrapa le fil qui tombait jusqu'à Guenièvre. Elle le tint solidement et ne lâcha une main que lorsque Gauvain fut à sa portée pour attraper la sienne. D'un mouvement qui la fit légèrement décoller du sol, il se rétablit pieds vers le bas mais flottant toujours dans le vide.

- Il faut vous attacher quelque part ou vous allez retourner au plafond. La table n'est pas assez lourde, mais le lit de Gaius devrait convenir.

Non sans difficulté, ils atteignirent la couche. Gauvain l'attrapa par dessous pour se maintenir assis sur les couvertures pendant que Gwen accrochait ses chevilles à un des pieds du lit. Le chevalier redécolla dès qu'il lâcha sa prise, mais le lit le retint debout près du sol. La reine s'empara d'un lourd chaudron présent dans la pièce et lui fourra dans les mains avant de le remplir avec tous les objets lourds qu'elle pu trouver. Sous le poids, le chevalier finit par se retrouver assis sur le lit. Gwen se laissa tomber à ses côtés.

- Voilà, souffla-t-elle de soulagement, nous n'avons plus qu'à attendre que le sort prenne fin.

- Merci. Je vous suis redevable.

- Si un jour je me retrouve dans la même situation, vous m'aiderez. Même si j'espère sincèrement que ça n'arrivera pas.

- Moi aussi. C'est très handicapant !

- Il y a pire qu'être coincé au plafond, Gauvain. Même y manger serait possible.

- Ma dame, il y a des besoins plus handicapants, des besoins… pressants.

Gwen détourna la tête pour ne pas lui montrer son sourire amusé. Gauvain maudit mille fois Merlin. Il avait intérêt à revenir vite où il ferait de sa vie un enfer !