Chapitre 26 : Mises au point

— Dites moi, Sergent, vous êtes bien silencieux, fit remarquer Diego tandis qu'ils arrivaient sur le balcon menant à sa chambre.

— C'est que… Pour être franc, Don Diego, les mots du petit me laissent perplexe.

Les mots du… Oh… réalisa Diego.

— Vous savez, Sergent, les enfants ont une imagination débordante.

— Ça pour sûr.

— Mais que feriez-vous s'il s'avérait qu'il avait raison ? osa demander le jeune don avec sérieux.

— Je remplirais mon rôle de soldat… Je pense… Seulement, je serais très embêté de devoir arrêter un bon ami, voyez-vous. Non seulement vous, Don Diego, mais aussi Zorro… Du reste je crois que tout ça me manquerait par la suite, expliqua-t-il tandis qu'ils arrivaient devant la porte de la chambre.

Celle-ci s'ouvrit avant que Diego ne puisse mettre la main sur la poignée. Bernardo l'avait devancé. Surpris de trouver Diego dans les bras du sergent, le serviteur écarquilla les yeux et recula pour mieux se moquer silencieusement.

— Merci pour votre aide et votre sincérité, j'apprécie, dit Diego tandis que le sergent le déposait sur le lit. Par ailleurs, ne soyez pas obnubilé par ce que le petit a dit. Vous allez vous fatiguer pour rien.

— Vous avez raison, Don Diego.

— J'y pense, nous organisons un dîner demain soir. Vous y êtes le bienvenu.

— Gracias.

— Par ailleurs, pourriez-vous transmettre l'invitation au padre Felipe ainsi qu'au Capitán Toledano et son épouse por favor ?

— Si.

— Sergent, l'interpella le vice-roi sur le pas de la porte.

Garcia se retourna et le salua expressément.

— Pourriez-vous nous laisser seul un instant ?

— Oui, votre Excellence. Reposez-vous bien, Don Diego.

— Si… Encore merci pour tout, dit le jeune don.

Garcia le salua d'un signe de tête et sortant de la chambre, ferma la porte derrière lui avant de descendre dans la cour.

— Comment vous sentez-vous, Diego ?

— Fatigué.

— Avez-vous réfléchi à ce dont nous avons parlé ?

— Pas vraiment. Savoir Don Sebastián en liberté et ne rien pouvoir y faire ne m'a pas aidé. Je vais pouvoir me pencher sur la question plus sérieusement maintenant.

— Pour lui vous êtes mort, n'est-ce pas ?

— Oui… Je l'ai été pour tous, du reste.

— En effet, j'ai moi-même cru que… Comment est-ce possible ?

— Je dois la vie à un médaillon… Un camée que ma mère m'a offert en guise de porte bonheur il y a bien des années de cela, expliqua Diego en sortant le bijou de sa poche.

Don Esteban le pris en main et remarqua la balle encore présente fort heureusement à l'arrière du bijou, ce qui n'avait pas endommagé la gravure. Cependant, il remarqua un léger éclat au-dessus de celle-ci.

— C'est la seconde fois que ce médaillon me sauve la vie, expliqua Diego ayant remarqué que Don Esteban avait vu l'éclat. Pour en revenir à Don Sebastián, je ne pense pas que le capitaine Toledano lui parle de ma… résurrection.

— Je ne pense pas non plus. Du reste, le capitaine doit se douter de votre double identité. Nous n'en avons pas parlé mais…

— Je pense que ses soupçons se sont vus confirmés par le petit Diego, sourit le jeune don.

— Que voulez-vous dire ?

— Il m'a appelé Oncle Zorro.

— Il est perspicace ce petit, dit Don Esteban en rendant le bijou à Diego.

— Je ne vous le fais pas dire… Mais vous auriez vu les visages de chacun… Le pauvre sergent risque d'avoir du mal à accepter la réalité.

— Diego… Quoique vous décidiez de faire par la suite, sachez d'ores et déjà que les avis de recherches ont été remplacés par des avis de grâce et d'amnistie. Zorro est un homme libre dorénavant, et ce sans conditions particulières. J'ai fait transmettre un message au capitaine. Il le découvrira en rentrant.

— Gracias, Don Esteban, dit Diego en tentant de s'incliner.

Bernardo s'approcha subitement, incrédule.

— Je vais vous laisser vous reposer… Si le docteur Avila me trouve à vos côtés, il serait bien capable de me passer un savon, vice-roi ou non, dit Esteban faisant rire brièvement Diego.

Ce dernier porta la main à son torse douloureux.

— Je suppose que vous serez là demain soir pour le dîner ?

— Oui. Constancia sera là elle aussi. Elle est d'ailleurs en bas et attends de vos nouvelles.

— Pourrez-vous lui passer le bonjour ?

— Certainement, affirma Esteban avant de sortir.

Diego posa ensuite le médaillon sur sa table de chevet et soupira.

Lorsque le vice-roi arriva dans le patio, il remarqua le docteur Avila sortir de ce qui devait être la chambre de don Alejandro, et se diriger d'un pas alerte vers celle de Diego.

— Sergent, préparez-vous à nous escorter. Je vais aller voir Don Alejandro et je partirai sitôt avec ma fille.

— À vos ordres, votre excellence.

Le docteur Avila frappa à la porte de Diego et entra aussitôt.

— Comment va mon père ? s'empressa de demander Diego.

— Mieux. Vous avez vraiment eu beaucoup de chance, Diego. Je ne pense pas qu'en cas contraire votre père y aurait survécu.

Diego blêmit derechef.

— Maintenant, dites-moi tout. Je vous ai vu grimacer pendant le combat… Je sais que la blessure est mal placée, mais j'ai l'impression qu'il y a autre chose.

— En effet, dit-il pensivement. Outre la douleur que j'ai pu ressentir en fermant ma main sur le pommeau de mon arme, j'ai perçu une autre sensation… comme si… comme si la foudre m'avait frappé de l'épaule à la main.

— La foudre ? Avez-vous déjà été foudroyé ?

— Non, je ne serais plus là pour en parler… Mais la foudre a frappé non loin de moi et j'ai eu les poils hérissés et comme des picotements dans le corps… Dans le cas dont nous parlons, les picotements étaient décuplés… C'est pour cela que j'ai fait le rapprochement.

Avila le regarda gravement puis il lui tendit sa main gauche.

— Serrez-moi la main, Don Diego, ordonna-t-il.

Bien que surpris par cette demande, Diego obéit.

— Plus fort.

Diego grimaça en accentuant la pression.

— J'ai dit plus fort.

— Mais je suis au maximum, expliqua Diego en nage et inquiet.

Avila grimaça, soucieux.

— Bien, maintenant faites la même chose avec votre main gauche.

— Ça ira, déclara Avila lorsque Diego serra sa main, la lui broyant presque.

Le docteur se secoua la main vivement.

— Je suis désolé, sourit Diego penaud.

— Il est encore trop tôt pour faire un pronostic, mais vous devriez vous faire à l'idée de ne plus pouvoir utiliser votre bras droit comme avant… Don Sebastián a dû frapper dans ce qui s'appelle votre système nerveux et votre bras en est ressorti amoindri.

— …

— Cela peut être temporaire, mais cela peut aussi être définitif… Seul le temps nous le dira. Maintenant, allongez-vous que je puisse m'occuper de votre entaille sur le torse… Vous allez avoir une petite cicatrice de plus.

— Je ne suis pas à une près, dit Diego avec ironie tentant de dérider le docteur.

— Diego, votre insouciance risque de vous jouer des tours… Songez à votre père, songez à Doña Salena. Vous vous êtes assagi ces huit derniers mois en ce qui concerne votre temps de convalescence… Ne retombez pas dans l'excès.

— Si, affirma le jeune don gêné.

Visiblement la plaisanterie n'était pas au goût du jour. Une fois que le médecin eut terminé, il donna trois rouleaux à Bernardo tout en expliquant à Diego le contenu de ceux-ci. Puis d'un ton ferme et quelque peu paternel, il lui ordonna une semaine de repos total avec l'autorisation de se lever uniquement pour les vraies grandes occasions, comme le dîner prévu le lendemain soir par exemple.

Diego approuva sachant que le docteur était capable de lui faire avaler une potion qui l'aurait fait dormir longuement en cas contraire.

— Une dernière chose, Don Diego…

— Oui ?

— Non, rien… reposez-vous, dit-il finalement.

Ce n'était pas à lui de lui raconter l'histoire du bijou même si son père en était le créateur. Et malgré l'interrogation visible sur le visage du jeune don, il resta énigmatique.

Après le départ du médecin, Bernardo eut fort à faire. Don Alejandro voulait à tout prix aller voir son fils qu'il n'avait pas pu approcher depuis l'incident. Le docteur n'avait était que flou à son sujet, prétextant que la poudre de l'arme avait dû prendre l'humidité ou être de moindre qualité. Cependant Alejandro n'était pas dupe, il avait vu son fils recevoir la balle de plein fouet et sa douleur n'était pas surfaite.

De la Vega senior avait profité de l'absence de Bernardo pour se faufiler dans la chambre de son fils, ni vu, ni connu… Quoique… Monastario avait été chargé par Avila de surveiller lui-aussi tout ce beau monde. Surpris par la requête du médecin, il avait néanmoins accepté car sa nièce faisait partie des convalescents. Il avait bien vu don Alejandro quitter sa chambre, mais, comprenant l'état dans lequel il devait se trouver, il fit celui qui n'avait rien vu et le regarda passer l'air de rien.

Quand Alejandro entra dans la chambre de Diego, il trouva son fils paisiblement endormi. Son regard se posa sur le bijou qui se trouvait sur la table de chevet. Il s'en approcha alors et le prit d'une main tremblante. Depuis combien de temps n'avait-il pas vu ce camée ? Des mois, des années… une éternité. Une larme coula sur son visage sans qu'il ne puisse l'arrêter.

— Mon Dieu, murmura-t-il en découvrant la balle… Merci, ma chère Isabella Chiquita, dit-il ensuite en reposant le bijou au moment où Diego ouvrait les yeux.

— Père ? murmura-t-il.

— Diego.

Les deux hommes demeurèrent silencieux, puis Diego observa son père reprendre le camée.

— Diego, connais-tu l'histoire de ce médaillon ? interrogea-t-il d'une voix pleine de souvenir.

— Lorsque Mère me l'a transmis, elle m'a simplement dit que c'était un porte-bonheur.

— En effet, sourit Alejandro. Sans lui… Sans lui ta mère serait décédée deux mois avant notre mariage.

Les mots d'Avila résonnèrent dans la tête de Diego. Vous êtes aussi chanceux que feu votre mère.

Devant le regard blême de son fils, Alejandro sourit de nouveau, se remémorant ce qu'il en était.

« Lorsqu'Alejandro courtisait sa future épouse en devenir, il était allé demander conseil en matière de joaillerie à Avila. Cette demande n'avait qu'à moitié surprise celui-ci après tout son père était lui-même le meilleur orfèvre d'Espagne et fournissait alors la cour royale. Et un matin, Avila était arrivé chez Don Alejandro avec un sac rempli de pierres précieuses. Il s'en était suivi une discussion un tantinet vive durant laquelle De la Vega Senior lui avait bien fait comprendre qu'il n'avait pas agi prudemment. Sur ces entrefaites, la señorita Isabella Chiquita De la Cruz était arrivée à son tour. Elle avait bien vite remarquée les pierres, mais son regard n'étincela pas sur elles à la plus grande surprise de tous. Ce qui lui avait tapé à l'œil n'était autre qu'un camée à l'effigie de la vierge Marie. Un médaillon sans grande valeur marchande dont le père d'Avila avait du mal à se défaire. Lorsqu'Avila s'en aperçut, il se demanda ce que le médaillon pouvait faire avec les autres pierres et rangea le tout aussitôt. Cependant, le camée tomba à terre sans qu'il ne s'en aperçoive, et il était reparti avec l'ensemble des pierres.

Devant l'insistance d'Isabella, Alejandro était parti à sa suite pour plus de sécurité. De la Vega était de loin meilleur escrimeur que lui en cas de besoin et en cette époque troublée cela était nécessaire. Peu après le départ d'Alejandro, Isabella remarqua le camée au sol. Elle le ramassa et l'accrocha à son vêtement pour jauger le rendu de celui-ci. Elle avait ensuite réalisé que si son ami ne le ramenait pas il risquait des problèmes avec son père et était partie à leur suite aussitôt, laissant le camée accroché à sa robe.

Avila et Alejandro étaient arrivés sans encombre à l'entrée de l'atelier lorsque les choses se corsèrent… Des bandits avaient surgi pour tenter d'enlever Avila. Le fils de l'orfèvre devait sans doute avoir les doigts d'or comme son père. Mais Alejandro ne les avait pas laissés faire et un combat s'en était suivi. Lorsqu'Isabella était arrivée, elle était demeuré pétrifiée dans un coin, sans oser approcher. Puis l'adversaire d'Alejandro avait sorti un pistolet et, dans la lutte, le coup était parti.

Un cri féminin, suivi de l'arrivée des gardes royaux avait alors mis fin au combat. Alejandro aurait reconnu ce cri entre mille et s'était précipité au côté d'Isabella qui gisait à terre, inconsciente. Alejandro avait crié sa rage et s'était fait retenir lorsqu'il avait voulu se lever pour aller tuer de lui-même le bandit. Constatant qu'Isabella était vivante, il s'était laissé emporter par l'élan et l'avait alors embrassé d'un tendre premier baisé... Un premier baisé qui fut néanmoins interrompu par l'arrivée du père d'Avila qui avait entendu le tumulte.

Mal à l'aise, Alejandro s'était reculé pour laisser place à l'orfèvre qui avait alors quelques notions médicales. Ce dernier remarqua de suite le camée et Isabella lui expliqua ce qu'il en était. Bien qu'en colère contre son fils, l'orfèvre sourit et expliqua avoir fabriqué le bijou pour feu sa femme. Malgré l'émotion qu'il éprouva, il offrit le bijou porte-bonheur à la señorita surprenant alors son fils et Alejandro. Isabella tenta de comprendre, mais la seule explication fournit fut que le bijou l'avait choisi et que, s'il avait eu une fille comme elle, sa femme le lui aurait certainement transmis. »

— Je comprends mieux pourquoi Avila était troublé à la vue du bijou.

Et je comprends mieux ce qu'il a voulu dire quand il m'a confié que j'étais aussi chanceux que feu ma mère, garda-t-il pour lui-même.

— Ta mère a bien rendu ce geste au père d'Avila. Elle lui a fait des croquis de bijoux qu'elle aurait voulu pouvoir trouver.

— Et l'orfèvre les a reproduits ?

— Oui… L'un d'eux n'est autre que sa bague de mariage. Elle ne voulait pas que l'orfèvre lui offre de nouveau un bijou. Cela aurait été très malvenu… Sans lui en parler, j'ai discrètement acheté la bague… Bien sur le père d'Avila voulait me faire un prix, mais j'ai refusé poliment. Les yeux de ta mère ont étincelé lorsqu'elle a découvert la bague, sourit le vieil hidalgo. Bon, je vais te laisser avant que Bernardo ne revienne, il m'a déjà empêché de venir te voir plusieurs fois avant alors…

Diego commença à rire mais s'arrêta bien vite.

— Père, s'il vous plaît, ne me faites pas rire, toussa-t-il.

— Je suis désolé, Fils, dit-il en se relevant. Repose-toi, ajouta-t-il ensuite.

—Vous aussi, Père. Reposez-vous, dit Diego tandis que son père arrivait sur le pas de la porte.

Les deux hommes s'échangèrent un regard, puis Don Alejandro sortit finalement de la chambre. Depuis le balcon, il remarqua alors Monastario dans le patio et doña Angela s'approcher de lui.