Chapitre 26 : La victoire

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Arthur déglutit difficilement. Il se sentit nerveux, observant tour à tour le plateau de jeu et l'homme en face, ne sachant pas lequel devrait plus le concerner. L'homme, qui observait Arthur toujours avec cette confiance et ce regard mortel et l'échiquier, qui prédisait une conclusion plutôt sombre dans ce duel de mort. Les deux semblaient un peu accablant en ce moment, l'organisateur se contentant donc de ne regarder ni l'un ni l'autre, détournant les yeux en direction du sol.

Il se souvint du scénario que Nathanial avait décrit plus tôt, son tout premier job. Un contrat, plutôt ; à l'époque où Arthur avait trouvé la première équipe qui ne le rejetait pas ou qui ne cherchait pas à le tuer carrément. Il savait que c'étaient des monstres. Juste dans la façon qu'ils avaient de raconter leurs contrats passés était largement suffisante pour le lui dire. Mais ils avaient assez respecté Arthur pour travailler avec. Et cela plaisait au jeune organisateur.

Le contrat semblait correct. Pas de problèmes apparents, juste entrer et sortir. Après tout, aucune équipe n'avait dit que c'était un concours.

Le moment où Arthur avait travaillé sur ce qui allait se passer dans le rêve ; il savait qu'ils allaient perdre. En fait, au moment où son équipe rencontra pour la première fois l'autre groupe ; ils étaient sur le point de rentrer, les informations dans la poche.

L'organisateur avait fait ce qu'il faisait toujours, ce qu'il était payé pour faire.

Il divisa son équipe, le faussaire et l'architecte restant derrière pour distraire leurs adversaires dans le troisième niveau, pendant que l'extracteur et lui-même revinrent du précédent. Trouvant les corps sans vie de l'autre équipe était assez explicite sur ce qu'il s'était passé, et il y avait un homme qui les regardait, qui n'avait pas été abattu par l'équipe d'Arthur un niveau plus bas. Cependant, ce dernier membre de l'équipe, le seul qui avait échappé au massacre, ne fut jamais retrouvé.

C'était l'architecte. Un homme dont Arthur n'avait jamais vu le visage. Et, après être sorti du rêve, il ne pensait jamais le revoir.

Jusqu'à ce jour.

Chancelant, Arthur tenta de se reconcentrer sur le jeu et sur sa main. Presque inconsciemment, il se vit jouer une pièce. Il était si secoué qu'il ne put voir si son mouvement était bon ou pas.

"Je te suggère de faire un effort pour rester concentré," dit calmement Nathanial, notant certainement la détresse d'Arthur. Mine de rien, il avança une autre de ses pièces. Arthur fut soulagé de voir qu'il ne prit aucune pièce blanche dans le processus.

"Je … je suis désolé." murmura bien malgré lui l'organisateur, la gorge sèche.

Nathanial secoua la tête, sans le regarder. "C'est un peu tard pour ça."

Arthur l'ignora. "Mais, je suis sûr que je peux faire quelque chose. N'importe quoi, mais, juste, sors la de cette histoire."

"Depuis quand est-ce que je te dois une faveur ?" bafouilla Nathanial, la douceur de sa voix soudain disparaissant. "Tout le chemin que j'ai parcouru depuis le temps, et tu ose venir me frapper encore ? Non, on ne revient pas en arrière."

Un silence de mort se fit sentir après cette affirmation, quand Nathanial s'arrêta pour faire résonner ses mots. A nouveau, Arthur évita son regard, plongeant son regard sur le plateau de jeu devant lui. Il laissa son esprit se perdre sur les crénaux réguliers des petites pièces qui courraient sur l'échiquier. Il connaissait leurs mouvements possibles, mais il n'avait aucun indice pour savoir quoi faire.

Il allait perdre. Ariadne allait mourir.

Et tout ça à cause de cet architecte disparu des années aparavant.

Soudainement, Arthur se sentit vide. C'était comme si un trou s'était ouvert sous ses pieds et le consumait lentement de l'intérieur. Son esprit de compétition fondit, sa peur, sa colère et sa détermination disparurent. C'était terminé. Il ne pensait même plus à se battre pour sauver Ariadne. Dans sa tête, elle était déjà perdue.

Il ne voulait pas penser au chemin parcouru jusque là, à la façon dont lui et l'équipe avait traversé les trois différentes manches et au fait d'avoir survolé le monde entier pour en arriver là. Il se perdait dans la peur et les regrets. Tellement de regrets.

Une partie de ce jeu était à cause de Nathanial. Et à la première manche qui avait déterminé la suite des événements. Mais il avait suivi les règles pour elle, pour Ariadne. Et pour avoir une chance de la sauver.

Tous les doutes qui l'avaient tourmenté ces deux dernières semaines lui revenaient en plein visage. Et il n'était pas sûr de vouloir les refouler à nouveau. Pas avec cette défaite devant lui.

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Non.

Non.

NON.

Il ne voulait pas.

Il venait de trop loin. Un chemin trop long pour être envahi par les doutes. Spécialement au dernier moment. Il a combattu la peur d'échouer depuis trop longtemps pour se laisser aller à elle. Combien de fois lui et l'équipe étaient tombés avant ? Combien de fois avaient-ils été manipulés, montés les uns contre les autres, tendus au point de vouloir se sauter à la gorge ?

Mais plus important, combien de fois était-elle passée au travers des embûches ? A chaque fois. Sans s'effondrer.

Arthur n'était pas idiot. Il savait qu'il y avait toujours une forte probabilité pour qu'ils perdent, qu'il allait voir Ariadne une dernière fois, juste pour la voir mourir dans ses bras. Juste comme Nathanial l'avait prévu depuis le début. Mais il n'avait pas l'intention d'abandonner à cause de la peur. Parce qu'il avait une chose qu'il savait à propos des jeux auxquels il avait joué : la victoire n'est jamais acquise depuis le tout début. Il n'y a aucune garantie de victoire ou de défaite, peu importe les joueurs. En l'espace d'un jeu, peu importe qu'il dure des semaines, jours, heures ou minutes, tout peut arriver.

Même des miracles.

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Arthur sourit et ferma les yeux. Puis, il braqua son regard dans les yeux de Nathanial, qui fut incompréhensiblement supris de voir le changement d'humeur de l'organisateur.

"Désolé, tu as raison." s'excusa l'organisateur, s'installant correctement sur sa chaise.

"J'ai raison ?" répéta Nathanial, clairement perdu et pris au dépouvru du soudain changement d'attitude d'Arthur.

"Il n'y a pas de retour en arrière. Pour aucun de nous."

"Mais pour quelle raison je ferais demi-tour ?" pressa Nathanial, soudain agité et non sans peur. "Le passé ne me rattrapera pas."

"Exactement", sourit Arthur profondément. "C'est tout ce qu'on peut faire, en temps qu'humain, que d'avancer vers le futur. Même quand le pire se retourne contre nous. C'est un de nos meilleurs traits de caractère, notre résilience. Notre façon… d'avancer." Arthur avança une pièce.

Nathanial, stupéfait par le mouvement, eu du mal à retrouver ses esprits. Prématurément, apeuré, il avança une pièce.

Boom. Arthur la renversa avec un mouvement rapide et sûr.

Il en déplaça une autre.

Boom. Encore une fois, une pièce noire tomba.

Bientôt, le plateau de jeu devint une suite de rapides mouvements d'avancement et de capture. Arthur déplaça ses pièces avec une concentration glaciale, Nathanial eu du mal à répondre avec des coups confiants et risqués. Les pièces blanches et noires claquaient de manière semblable sur l'échiquier, d'abord un pion, puis une tour, puis un fou, puis encore deux pions et enfin une dame. Arthur avait, dans le même temps, une conscience aiguë de tous les coups et une inconscience de tous. C'était un sentiment étrange, de vivre sur un fil entre la victoire et la défaite comme à ce moment. Il ne pouvait pas dire qu'il aimait ce sentiment, mais il était passé maître dans le domaine.

"Echec" essaya soudainement Nathanial, non sans un sentiment incertain. A moitié surpris, Arthur sorvola l'échiquier. Il avait été si offensif dans ses mouvements qu'il avait oublié de protéger son propre roi. L'organisateur se sentit un peu embarassé jusqu'à ce qu'il vit, heureusement, qu'il avait encore la possibilité de s'en sortir.

Docilement, il sortit son roi de l'échec. Les représailles de Nathanial arrivèrent presque immédiatement. "Echec encore".

Arthur fronça les sourcils, reportant son attention dans le coin de l'échiquier où il y avait son roi. Bien qu'il avait encore une possibilité de se sortir de là, Arthur avait un mauvais pressentiment par rapport au scénario. Encore, il fit sortir son roi de l'échec.

Encore une fois, Nathanial répondit immédiatement par un nouvel échec. Une rapide analyse de l'échiquier, cependant, montra à Arthur que son prochain mouvement se solderait par un échec-non. Arthur se concentra. Non, un échec et mat.

Nathanial semblait le remarquer aussi, car un sourire grimaçant commença à s'étirer sur son visage, et il jeta un regard rabaissant à Arthur. "Il y a un problème, Arthur ?"

Va en enfer. cassa mentalement Arthur, essayant de reconcentrer son attention sur ses mains tremblantes. Il est clair que le jeu se décidera suivant comment Arthur jouera son prochain coup. Il peu toujours déplacer son roi en anticipant l'échec et mat, bien que Arthur fût certain que ça ne faisait que retarder la fin, mais pas la changer. Il pouvait utiliser son dernier fou pour protéger son roi des attaques adverses. En fait, ça ne le ferait que perdre un fou et son roi serait de nouveau assailli.

Non, raisonna Arthur, courir ne l'aiderait pas sur ce coup là. Il lui fallait un mouvement. Un seul mouvement qui renverserait la partie.

Et il la trouva. Une ouverture, une petite et si incroyablement chanceuse qu'elle terrassa littéralement l'organisateur. C'était si improbable, tellement facile de passer à côté. Dans son état d'esprit actuel, Arthur était sûr de le manquer. Mais maitenant, même en le voulant fortement, il ne pouvait pas.

Et tout cela était du à un pion bien place et à un fou que Nathanial avait oublié sur l'échiquier. Lentement, croyant difficilement lui-même à ce coup, Arthur fit glisser la pièce sur la bonne case.

"Echec et mat".

"Impossible" répondit Nathanial sans hésiter, et il lui fallu deux secondes pour détacher son regard du roi d'Arthur (et de sa certaine victoire) pour le porter sur son propre roi. A peine l'eut-il fait que ses yeux s'écarquillèrent. Arthur le vit chercher une échappatoire. Puis une autre. Il observa le dernier mouvement d'Arthur et vérifia enfin le plateau entier.

Il en était terminé de Nathanial et l'organisateur pouvait clairement voir le déni et la colère dans ses yeux.

"J'ai-

"NON !" s'écria Nathanial avec de grands yeux. "Tu ne peux pas, c'est impossible, ce n'est … Tu n'as pas le droit."

"C'est terminé, Nathanial." dit Arthur avec un ton qui ferma la discussion en se levant.

"Mais-mais je t'ai toi. Tout ce jeu, je t'ai toi. Tu n'as aucune chance-il n'y avait aucune chance-

Soudain, Arthur se retrouva menacé par une arme.

"Zut-"

L'organisateur fit un rapide pas de côté, pas suffisamment pour se retrouver hors de portée, mais juste suffisamment pour se concentrer sur le fait qu'il était maintenant clairement la cible que son adversaire visait.

"Il n'y avait aucune chance pour que tu sois armé. J'ai monté cette histoire, tout ça, pour que tu ne puisses pas gagner. Personne – aucune équipe ne peut être aussi parfaite." Murmura Nathanial, la voix tremblante de rage, ses yeux hurlant la colère.

"Nathanial, tu avais promis. Tu te rappelles ? Tu as dit que, si je gagnais, tu la laisserais s'en aller et tu te rendrais !" cria Arthur, tentant d'échapper à l'emprise de son adversaire et en essayant de se rassurer lui-même sur la portée de cette promesse.

Mais il ne semblait pas l'entendre. "C'était voué à l'échec ! Elle m'a dit que c'était impossible de gagner !"

"Elle- ?"

"Tu ne pouvais pas ! Tu ne devais pas !"

Et tout, soudain, devint noir.

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