NAUSICAA

Longtemps, ils restèrent enlacés. L'un contre l'autre, écoutant leur cœur battre. Une chaleur réconfortante les entourait, brûlante. Thorin parcourut la pulpe de ses doigts sur la peau matte de Nausicaa. Un frisson hérissa l'échine de la jeune femme. Lentement, elle caressa la joue et la barbe sombre du nain.

"Si c'est un rêve, je refuse de me réveiller."

"Et si je te promets..."

Des cris de protestations mêlés à un brouhaha inquiet tirèrent les amants de leur étreinte. La change forme grogna en s'écartant du souverain d'Erebor.

Il était temps.

Le Rohan était venu à elle et cette fois-ci, elle l'affronterait, la tête haute.

Celle qui avait quitté son pays natal battu par les vents et les pluies, le visage dissimulé sous un large capuchon, avait définitivement disparu.

Durant cette aventure, Nausicaa avait découvert qui elle était vraiment...

… Et, ce qu'elle voulait.

Qui elle voulait !

"Allons-y, avant que mon père ne déclenche une autre bataille."

L'œil de Thorin luisit.

"Cette fois-ci il comprendra que nous ne sommes pas que d'excellents forgerons. Cette humiliation qu'il nous a infligée... Je ne tolérerai pas..."

Sa compagne retroussa la lèvre supérieure en posant ses mains contre ses hanches.

"Je te rappelle qu'il n'est pas question que tu mènes ta vendetta personnelle."

Le roi sous la montagne hésita un bref instant avant d'opiner sèchement du chef.

"Je ne dirai rien, même si..."

"Rien du tout !, le menaça Nausicaa."

"Pas le moindre mot, affirma-t-il avec un sourire."

La demoiselle eut une moue dubitative. Que Thorin renonce si facilement à régler ses comptes lui paraissait improbable. L'honneur des nains était à la mesure de leur rancune. Incommensurable.

"Prête ?, lui demanda-t-il d'une voix caverneuse."

"Autant qu'on puisse l'être lorsqu'on s'apprête à affronter son pire cauchemar."

Thorin posa ses larges mains sur les épaules de la change forme.

"J'ai combattu mon pire cauchemar et j'ai triomphé. Grâce à toi. Cette-fois-ci, tu n'auras pas à te battre seule."

"Je ne suis pas seule, répéta-t-elle inconsciemment, les yeux perdus dans le vague."

"Oui. Allez, viens."

L'Héritier de Durin l'entraîna à travers les sombres corridors de la montagne solitaire. Autour d'eux des gardes couraient en tout sens, s'interpellant mutuellement. Des armes circulaient, remplaçant les chopes de bières et les cuisses de volailles. Nausicaa constata avec une surprise teintée d'horreur que les nains se préparaient à la bataille.

"Le sang ne coulera pas, lui assura-t-il."

Elle doutait de cette assertion. Si Fengel était venu jusqu'ici, il ne repartirait pas les mains vides. Le trophée dont il cherchait à s'emparer n'était pas fait d'or et d'argent, mais de chair et de sang.

Ils passèrent sur le pont qui enjambait la grande salle du trésor, qui regorgeait cette fois-ci d'une vingtaine de soldats, lances pointées en avant. Nain et humaine s'engagèrent dans l'escalier en colimaçon qui menait vers l'entrée principale d'Erebor. L'ouverture se dessina en contrebas. De celle-ci émanaient des cris et des vociférations ainsi qu'une pâle lumière orangée, tremblotante, provenant des torches suspendues aux parois. Nausicaa s'arrêta brusquement, dans l'ombre du rideau déchiqueté qui faisait office de porte. Machinalement, elle lissa sa robe turquoise, tâchée de terre, tout en démêlant ses cheveux. Ses doigts se posèrent sur son bandeau. Elle fut tentée de l'enlever, mais se souvenant de la promesse faite à Gandalf, elle entreprit de le remettre en place. Sans succès. Le tissus glissait entre ses mains. Thorin lui vint en aide et resserra le nœud, perdu dans sa chevelure.

"Il se pourrait que je perde la vue, lâcha-t-elle."

Il posa ses lèvres dans le cou de la princesse rohirrim.

"Si tel est le cas, je serai tes yeux. Si un jour ton regard se voile dans la nuit éternelle, je serai la lueur qui te guidera. N'aie crainte de l'obscurité."

Leurs doigts s'entrelacèrent un bref instant. Puisant son courage dans ce contact, Nausicaa, fille du Rohan, entra dans la lumière.

Aussi fidèle qu'une ombre, le roi sous la montagne lui emboîta le pas.

Un véritable capharnaüm régnait dans la grande salle. Les nains, auxquels s'étaient joints des elfes et des hommes de Lake Town, avaient formé un demi-cercle resserré vers l'intérieur d'Erebor. Une trentaine de cavaliers avait investi les lieux. Ils approchaient en rang parfait, leurs épées en évidence.

"Où est-elle ? Je vous le demande encore une fois. Amenez là moi et nous partirons."

Dwalin se détacha de la formation et se dressa de toute sa hauteur.

"Il n'y a pas de princesse ici. Alors décampez si vous ne voulez pas qu'on vous botte le cul. Vous m'avez compris ?, grogna-t-il en montrant sa hache."

L'un des guerriers s'avança. Un large heaume dissimulait ses traits, mais la jeune femme devinait à sa musculature développée et à son port de tête aussi royal que fier, qu'il s'agissait du roi Fengel.

"Vous dépassez les limites, le menaça le cavalier. S'il le faut, j'userai de la force. Je sais avec certitude qu'elle est ici."

"Ce ne sera pas nécessaire."

Elle se fraya un chemin parmi les survivants de la bataille des cinq armées, Thorin sur ses talons. Dwalin la regarda passer avec stupeur.

"Vous n'êtes pas obligée, marmonna le nain chauve. Ces soldats freluquets ne font pas le poids."

"Tout va bien, le rassura-t-elle."

Le chef rohirrim mit pied à terre souplement. La change forme feignait un aplomb qu'elle était loin de ressentir. Elle détailla avec nostalgie son armure de cuir aux emblèmes du Rohan. La cotte de mailles était rouillée par les intempéries du voyage, mais l'épée qu'il portait à la taille, bien qu'usée à la poignée, semblait parfaitement aiguisée. Elle reconnut avec certitude Herugrim, l'arme que les Seigneurs des Chevaux se transmettaient de génération en génération. Sa poignée de cuir élimée était sertie d'un pommeau d'or pur finement ciselé. Enfant, elle jalousait son frère, l'héritier légitime de ce trésor inestimable.

Thorin pressa sa paume contre la main de Nausicaa. Cette dernière inspira profondément.

Elle était forte.

Le reître la fixa silencieusement avant d'ôter son casque d'acier, orné de dorures et d'un long crin de cheval. Ses yeux aussi bleus qu'un ciel d'été dévorèrent Nausicaa avec intérêt. Cette dernière eut un hoquet de surprise lorsqu'elle reconnut ce visage à la mâchoire carrée, tanné par le soleil, encadré d'une cascade de cheveux blonds.

"Oh, par Eorl. Thengel."

Le fils du roi du Rohan fit un pas en avant.

"Ma sœur. Ta beauté n'a eu de cesse de grandir depuis que tu nous as quittés."

"Toi aussi...Tu as changé. Cela fait combien de temps ? Un an ? Davantage ?"

Une année et trois mois.

Un large sourire fendit le visage de Thengel tandis que des larmes brouillèrent le regard de Nausicaa. Le jeune homme ouvrit les bras et, sans réfléchir, sa sœur cadette se réfugia auprès de lui. Il lui ébouriffa les cheveux avec enthousiasme.

"Quelle idée de t'enfuir en pleine nuit... Tu n'imagines pas quels soucis tu as causés à nos parents. Père a juré qu'il ne prendrait pas de repos avant que tu ne sois revenue parmi les tiens."

La demoiselle se raidit. La lettre trouvée sur le bureau d'Elrond, à Rivendell, était encore très claire dans son esprit. Le souverain avait promis une récompense à quiconque possédait des informations sur les faits et gestes de sa fille.

"Je sais."

Elle s'écarta de son frère, qui arborait un air satisfait.

"Je ne reviendrai pas, Thengel."

Le teint de ce dernier vira du blanc laiteux au rouge pivoine, tandis qu'une ride de contrariété plissait son front. Il s'apprêtait à riposter, mais elle lui coupa l'herbe sous le pied.

"Sortons, l'invita-t-elle avec douceur. Nous serons plus tranquilles pour parler. Ordonne à tes hommes de mettre pied à terre et de profiter de la boisson. Il est hors de question que quelqu'un tire l'épée ce soir. Ce n'est ni dans ton intérêt, ni dans le leur."

"Entendu, approuva-t-il avec réticence."

Il se retourna et commanda sèchement :

"Faites ce qu'elle dit ! Rengainez vos armes."

Ils obéirent à reculons, peu enclin à se mêler aux nains et aux elfes. D'un geste de la main, Thorin enjoignit Gloin et Nori à servir des chopes de bière et de vin aux rohirrims. Ceux-ci les acceptèrent sans mot dire, lorgnant les coupes comme si elles contenaient du poison.

Le souverain d'Erebor jeta un coup d'œil interrogateur à Nausicaa, qui inclina légèrement la tête. Elle devait parler à son frère, seule à seul, à l'abri des oreilles indiscrètes.

"Suis-moi."

Thengel rechignait à s'éloigner des siens. Il semblait redouter une embuscade ou une attaque inopinée. Sans un regard en arrière, Nausicaa franchit l'entrée béante de la montagne, éventrée par le dragon Smaug. Des dizaines de regards suivirent la progression des enfants de la Marche et un silence suspicieux s'installa au sein d'Erebor. La jeune femme pria un bref instant ses ancêtres pour que Thorin tienne parole et ne déclenche par une échauffourée en provoquant les cavaliers.

Frère et sœur se dirigèrent vers la vallée de Dale, contournant le champ de bataille. Elle se laissa tomber contre une grosse pierre, tandis que Thengel restait debout, les bras croisés. Les genoux remontés à la poitrine, la tête posée au creux de ses jambes, Nausicaa prit la parole.

"Comment as-tu su ? Qui t'a dit où me trouver ?"

"Le magicien, celui qu'on appelle Mithrandir."

Elle écarquilla les yeux.

Gandalf ? Gandalf l'aurait vendue au roi ?

"Nous le soupçonnions. Informer Fengel ne fait cependant pas partie de notre devoir, alors ne vous souciez pas de cela."

Comment avait-il osé la mener en bateau ?

De quel droit ?

"Je ne peux pas le croire ! C'est impossible..."

Le jeune homme haussa un sourcil intrigué. A la lumière de la lune, ses cheveux brillaient comme les blés un matin d'été, tandis que son corps taillé à la serpe se découpait dans l'ombre. La moitié des courtisanes de la Terre du Milieu devait sûrement se battre pour obtenir ses faveurs.

"Il y a de cela quelques semaines, alors qu'il pleuvait des torrents d'eau, le pèlerin gris a sollicité une audience. Il ne m'a pas été permis d'y assister, mais mère m'a raconté une histoire improbable où il était question d'une aventure pour reprendre une montagne, d'une compagnie de nains, et surtout d'un dragon... Je n'y croyais pas. Jusqu'à aujourd'hui."

Ces révélations la révoltèrent. Le magicien l'avait trahie sans vergogne. Tel un serpent pernicieux, le doute s'insinua dans son esprit,. S'était-il rendu au Rohan après avoir quitté la compagnie à l'orée de Mirkwood ?

"Aussi incroyable que cela paraisse, tout est vrai... Pourquoi père n'est-il pas venu en personne ? Lui est-il... Arrivé quelque chose ?"

Un sourire mi-figue, mi-raisin étira les lèvres de l'héritier du Royaume de la Marche.

"Il vieillit, mais du haut de ses 70 ans, il est toujours aussi coriace. Venir te chercher en personne était son intention première. Il pensait investir Erebor avec son armée et massacrer le moindre insecte qui se dresserait sur son passage. Tu connais mère ! Elle l'a convaincu qu'il était plus judicieux de m'envoyer comme émissaire."

"Il l'a écoutée."

"Comme toujours. Si elle n'était pas à ses côtés, il se serait déjà lancé à la conquête du Gondor et de Minas Tirith."

Nausicaa soupira en se passant une main dans les cheveux.

"L'ambition de Fengel est sans limite. Les années qui passent n'adoucissent pas son caractère belliqueux."

Son frère ne répondit pas. Ce silence valait tous les discours politiques du monde. Il avait toujours pensé que favoriser la prospérité du Rohan primait sur la conquête de terres qu'il serait nécessaire de nourrir et d'administrer. Visiblement, son point de vue n'avait pas changé. Cette divergence d'opinion devait sûrement était la source de disputes mémorables entre souverain et hériter.

"C'est à cause de ça, que je ne peux te suivre. Essaie de te mettre à ma place rien qu'un instant ! Si je rentre, il me forcera à me marier à cet Ecthelion qui doit être plus vieux que nos deux âges réunis ! Je ne veux pas de cette existence ! Je n'en veux pas ! La Cité Blanche sera ma prison. Est-ce cela que tu désires pour moi ? Une vie de servitude ? Une vie où je serai forcée de partager la couche d'un vieil homme lubrique ? EST-CE CELA QUE TU SOUHAITES POUR TA SOEUR CADETTE ?!"

Elle avait crié. Sa voix aiguë se répercuta contre les parois de la montagne.

"Nausicaa, calme-toi, gronda-t-il. Nos devoirs respectifs..."

"… Ne devraient pas nous enchaîner ! Je regrette mais je ne viendrai pas avec toi. C'est ici qu'est ma place."

"Ta place est auprès du peuple Eorlingas, insista-t-il."

La demoiselle se leva, le poing levé.

"Plus maintenant !"

Thengel se détourna. Son esprit embrumé par la fatigue de ce long voyage intensifiait sa contrariété. Ses idées n'étaient pas claires et ce refus catégorique était le coup de grâce asséné à son moral.

"C'est à cause de ce nain ?"

"Quoi ?"

Le guerrier rohirrim riva ses yeux océan dans ceux, émeraude, de sa jeune sœur.

"J'ai remarqué la façon dont il te regardait. Je suis peut-être un combattant, mais je suis loin d'être idiot. Telle une ombre, il marchait dans tes pas."

"C'est de ma liberté qu'il s'agit. Thorin... N'a rien à voir avec ma décision."

"Oakenshield ? Ne me mens pas. Tu ne m'as jamais rien caché jusqu'ici et ce n'est pas aujourd'hui que tu vas commencer. Un nain et une humaine..."

Le feu monta aux joues de la change forme.

L'affrontement était inévitable.

"Ça ne te regarde pas. Je fais ce que je veux de ma vie. Tu n'as pas ton mot à dire. Ni aujourd'hui, ni demain."

"Détrompe-toi, marmonna-t-il. Je sais qui il est. Tu ne t'en souviens sûrement pas, mais lorsque nous étions enfants, il est venu quémander le logis au palais d'Edoras. Son peuple errait en Terre du Milieu. Des vagabonds, des moins que rien, tout juste bons à forger lames et armures. Ni plus ni moins."

La colère déforma les traits de Nausicaa.

"Je me rappelle de ces gens, chassés de leur foyer par le feu du dragon. Tu n'y as jamais cru, mais mère savait que leur histoire était vraie. Tu ne sais rien d'eux ! Tu ne sais rien de la bataille qui s'est déroulée ici ! Les nains ont repris la montagne ! J'étais là et j'ai tout vu ! J'ai ressenti les flammes infernales. Et voilà que toi, tu débarques comme une fleur, et tu m'ordonnes de te suivre ! J'ai combattu ! J'ai perdu des amis. Je ne tolérerai pas que tu leur manques de respect avec ton ignorance et tes préjugés ! Compris ?"

"Nausicaa, la menaça-t-il, je t'interdis..."

"Toi ? Tu m'interdis ? Essaie un peu et tu verras, ô grand seigneur des chevaux boiteux ! Ce n'est pas parce que tes poils ont poussé et que père t'as donné Herugrim, que tu peux me donner des ordres comme à un vulgaire soldat docile et obéissant."

"Mes hommes ne sont pas insignifiants."

Une tension électrique planait dans les airs. Frère et sœur se défiaient du regard, chacun tentant de plier l'autre à sa volonté. Le vent se leva et la température chuta brusquement. Les bras croisés, les lèvres pincées, la jeune femme fixait Thengel d'un œil noir et accusateur. Celui-ci soupira bruyamment avant de se laisser tomber sur le rocher.

"Mère m'avait pourtant prévenu."

"De quoi parles-tu ?, demanda-t-elle avec méfiance."

"Elle m'avait dit que tu refuserais de rentrer. Encore une fois, j'ai fait la sourde oreille."

Il paraissait soudain très abattu. Le dos voûté, la tête enfoncée entre les épaules, il donnait l'impression qu'un très grand fardeau l'écrasait de tout son poids. Radoucie, Nausicaa posa une main contre sa joue rêche.

"Allons... Je ne veux pas me quereller avec toi. Tu sais, je suis heureuse que tu aies fait tout se chemin pour me retrouver. Tu comptes beaucoup pour moi. Même si tu es idiot et têtu. Ça, aucune armure ne pourra le cacher !"

Thengel se raidit subitement, avant de se détendre, lorsqu'il remarqua le sourire espiègle qui flottait sur le visage de la princesse.

"Du peuple Eorlingas, tu es la plus obstinée. Tu as accompli ce dont j'ai toujours rêvé, mais que je n'ai jamais osé faire. Fuir le Rohan et vivre une vie loin des chaînes du devoir."

"Toi aussi tu peux lui résister. Ne perds pas de vue ce en quoi tu crois. Tu seras un bon roi !"

"Avant de prendre sa succession, je voudrais...Découvrir la Terre du Milieu. Comprendre ce monde dans lequel je vis et qu'il me faudra gouverner."

"Si c'est ce que tu souhaites, fais le !"

Il se détourna. Une grande lassitude étirait ses traits.

"Ce n'est pas aussi simple ! Je ne peux pas tout abandonner et quitter le Royaume, mon épée sous le bras et un baluchon en travers de l'épaule. Je suis l'héritier du roi Fengel."

"Qui sait ? Tu pourrais être surpris. Tu dépends de père autant qu'il dépend de toi. S'il ne veut pas perdre son unique fils, il devra lui-aussi faire des concessions."

"Tu insinues que... Je devrais lui faire du chantage ?"

Nausicaa haussa les épaules, les yeux perdus dans l'horizon bleuté. Les étoiles dansaient sur la voûte céleste. Le ciel du pays d'Eorl n'était sûrement pas si différent de celui-ci.

"Je n'insinue rien. Je pense qu'il est plus facile pour toi d'obtenir ce que tu désires. Les femmes n'ont pas cette chance et tu le sais parfaitement."

Il garda le silence, méditant sur ces paroles. La demoiselle ne doutait pas que des questions se bousculaient dans son esprit, tourbillonnant telles des feuilles emportées par un vent automnal. Il prendrait la bonne décision, elle n'en doutait pas.

Thengel était un cheval sauvage, trop longtemps tenu par la bride.

Il rêvait de liberté et de nouvelles contrées.

Il était temps qu'il prenne sont envol.

"Respire, mon frère, le monde te tend les bras."

"J'ai toujours voulu... Vivre dans la Cité Blanche... Comprendre le peuple du Gondor, qui n'est pas si différent de nous."

Elle posa la tête contre son épaule. Retrouver le cavalier rohirrim lui rappelait son enfance, leurs jeux et leur complicité.

"Que t'es-t-il arrivé ? Ton œil est bandé et j'ai remarqué que tu marchais... Curieusement."

"Ah."

Nausicaa grimaça. Pouvait-elle lui parler à cœur ouvert de sa véritable nature ? Il était du même sang que la reine Léonore. En tant que son fils légitime, il avait peut-être hérité de sa capacité de changeuse de peau.

Cependant, elle en doutait. Son instinct lui criait que quelque chose clochait.

Elle pointa du doigt son œil bandé.

"Une griffe de Smaug. La hanche, c'est un coup de fauchon d'Azog le Profanateur. J'ai bien failli y rester. Encore maintenant ma vision se trouble. Je ne dois mon salut qu'au roi Thranduil et... Au magicien Gandalf."

« Ce sale traître. », se retint-elle d'ajouter.

"Ils ne t'ont pas loupée. Ma sœur combattant un dragon. J'aurais tout donné pour assister à ça. J'ai toujours su que tu avais du sang de guerrier. Du haut de tes quatre ans, tu me défiais déjà avec une branche d'arbre et, pour toute protection, un sceau fixé sur le crâne."

Elle éclata de rire en retroussant ses manches, dévoilant ses bras constellés d'ecchymoses.

"Il n'y a pas une seule parcelle de mon corps qui ait été épargnée. Le moindre mouvement est une souffrance abominable. J'ai l'impression d'être aussi âgée que Fengel."

"Malgré tout, il pourrait encore t'infliger une correction mémorable."

"Arrête, grimaça-t-elle, je ne tiens pas à me souvenir de « l'affaire de la relique »."

"Ah ! Tu parles de cette fois où tu as volé le cor d'Eorl et que tu l'as brisé. Je me rappelle que notre père t'as cherchée toute la journée..."

"On a joué au chat et à la souris..."

"Jusqu'à ce qu'il te trouve, cachée dans une grange d'Edoras."

"Si tu ne l'en avais pas empêché, il aurait détaché la peau de mon dos avec sa ceinture."

Thengel serra les poings.

"C'était mon rôle de te protéger."

"Tu as retenu sa main, lui remémora-t-elle. Et toute sa colère s'est retournée contre toi."

"Mes cuisses s'en souviennent encore."

Un profond silence s'installa. Plongés dans leurs souvenirs d'enfance, ni l'un ni l'autre ne soufflèrent mot pendant de longues minutes.

"Tu ne reviendras pas."

"Non, je reste ici. Les nains m'ont acceptée, enfin pour la plupart d'entre eux. Et j'ai trouvé celui auprès de qui je souhaite passer le reste de ma vie."

"Je comprends, même si cela m'attriste."

"Ce ne sont pas des adieux. Nous nous reverrons. Lorsqu'il ne sera plus de ce monde."

Le jeune homme lui lança un regard douloureux.

"Quand tu seras à l'abri de son influence."

"Oui."

Des rires leur parvinrent du campement des réfugiés, qui s'était peu à peu vidé de ses occupants. La majorité avait gagné la montagne pour profiter de la fête donnée par les nains.

"Puisqu'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à te remettre ceci."

"Qu'est-ce que c'est ?"

Le guerrier tira une enveloppe scellée de l'intérieur de sa brigandine. Le cachet de cire carmin portait les armes du Royaume de la Marche : un cheval au galop. Il la tendit à sa sœur qui s'en empara avec une extrême délicatesse, comme s'il s'agissait d'une lame tranchante.

"Une lettre de mère au cas où tu ne me suivrais pas. Je crois qu'elle savait que tu ne rentrerais pas."

"Elle nous connaît mieux que personne."

Thengel se leva.

"Je pense que tu préfères rester seule pour la lire."

A la fois heureuse et inquiète, Nausicaa acquiesça, la bouche sèche. Qu'avait-elle bien pu lui écrire ? Y'avait-il un rapport avec les changeurs de peaux ? Ouvrir cette enveloppe était aussi pénible que d'affronter une troupe d'orques en colère. On peut combattre des orques. Lutter contre les mots, c'est autrement plus difficile.

"Il semblerait que quelqu'un s'impatiente."

"Hein ?"

La jeune femme leva le nez et tourna la tête en direction de la montagne. Adossé contre la paroi de la falaise, les bras croisés, Thorin attendait, dissimulé dans l'ombre. Son frère eut un sourire narquois.

"Il craint que je t'enlève de force ?"

"Arrête, grogna-t-elle. Tu trouves ça drôle de te moquer de lui ?"

Il haussa les épaules et leva ses yeux bleus au ciel.

"Je vais retrouver mes hommes. Rejoins-moi... Quand tu auras fini."

"Je t'en prie."

"Je vais aussi rassurer ton chevalier servant et lui promettre que je ne vais pas te kidnapper."

Elle pinça les lèvres. Que Thengel ait une conversation avec le roi d'Erebor ne lui paraissait pas être une bonne idée. L'un et l'autre étaient pétris de rancune et d'animosité envers leurs peuples respectifs.

"Ecoute, Thorin... N'a pas digéré la manière dont père l'a traité, lui et les siens. Fais moi plaisir, surveille ton langage et ne le provoque pas. Je ne veux pas que cela se termine par une bataille généralisée. Cette terre a déjà vu couler trop de sang."

"Vos désirs sont des ordres votre majesté !, ironisa-t-il, avant de s'éloigner en direction de la montagne."

Elle le suivit du regard jusqu'à ce qu'il s'approche du nain. Tout deux entreprirent de s'expliquer, avant de disparaître à l'intérieur d'Erebor. La change forme respira profondément. Après s'être torturée l'esprit pendant de nombreuses minutes, elle se décida enfin à déchirer le cachet et à déplier la lettre.

Le papier jauni, humidifié par le long voyage et la transpiration, était couvert de l'écriture soignée de la reine Léonore. Des larmes montèrent aux yeux de la princesse. Elle ne reverrait peut-être jamais sa mère. Cela la bouleversait plus qu'elle n'osait se l'avouer. Tant que Fengel n'aurait pas quitté ce monde, il était hors de question qu'elle mette un pied au Rohan. Si la souveraine mourait avant lui, alors elle ne pourrait jamais lui faire ses adieux dignement.

Elle essuya rageusement l'eau salée qui perlait sur ses joues et son attention se reporta sur la missive.

« A Nausicaa, ma très chère fille,

Chaque jour qui s'écoule loin de toi me rappelle à quel point les moments que nous avons vécus toutes des deux sont précieux. Je les chéris avec l'attention que certains portent aux fleurs et aux plantes. Que ne donnerais-je pas pour que ma famille soit de nouveau réunie !

Sache, ma douce et intrépide enfant, que je comprends ce qui t'a poussée à t'enfuir du Royaume de la Marche. J'ai tenté à maintes reprises de faire changer d'avis ton père à propos de ce mariage avec le fils de l'Intendant du Gondor. Rien n'y fait. Il refuse de m'écouter. Tu sais, Fengel te ressemble. Lorsqu'il a décidé quelque chose, personne ne peut lutter contre lui.

Pour ton bien et celui de ton frère, il serait sage que tu restes à Erebor, aussi longtemps que nécessaire. Thengel répandra la rumeur que tu n'es plus de ce monde, que tu as succombé lors d'une embuscade. C'est la seule façon pour que le Rohan cesse les recherches et te laisse vivre ta vie en paix. Soit morte aux yeux du Seigneur des Chevaux. Fais toi aussi discrète qu'invisible et laisse le temps suivre son cours.

A l'heure qu'il est, j'imagine que ta véritable nature s'est révélée. J'aurais aimé te préparer davantage à ce qui t'attendait mais, en évitant de t'en parler, je repoussais l'échéance et nous préservais de la colère de ton père. Comme tu t'en doutes, il ignore de quelle capacité nous sommes dotées et jamais il ne doit l'apprendre. Je pense qu'il est maintenant temps de te conter comment une sang-mêlé comme moi est devenue reine. Fuyant la colère d'Azog, j'ai embarqué à bord d'un bateau naviguant sur l'Anduin en direction du sud. Alors que nous arrivions dans le Wold, la région la plus septentrionale du Rohan, notre guetteur repéra un guerrier mortellement blessé, allongé sur le rivage. Nous avons débarqué. Je suis une bonne guérisseuse. Excellente même ! Je l'ai donc sauvé, bien que ce fût difficile. A son réveil, j'appris qui il était : le prince Fengel, fils du roi Folcwine. Il tomba amoureux de moi et nous partîmes tout deux pour Edoras où il m'épousa quelques mois plus tard. Maintenant, tu connais les grandes lignes de ma véritable histoire, celle que je t'ai toujours cachée. Si tu te demandes quelle est la raison pour laquelle je reste auprès de mon mari, sache que je l'aime malgré ses défauts et son caractère querelleur.

J'ai toujours pressenti que tu serais une puissante change forme. Ce « feu » qui brûle en toi, je le percevais aussi clairement qu'une torche flamboyant au cœur des ténèbres. Au contraire, ton frère ne semble pas posséder « le don ». Cela se produit souvent lorsqu'un changeur de peau et un simple mortel ont ensemble des enfants. L'un peut hériter de la capacité de se transformer en animal et l'autre non. Ainsi sont faites les lois de la nature. Quel est ton double ? Je me le suis souvent demandé et j'avoue que cela reste un mystère à mes yeux.

Je souhaiterais te donner un dernier conseil, et tu es libre de le suivre. A l'orée de la forêt de Mirkwood, vit un change forme du nom de « Beorn ». Trouve le. Il t'apprendra comment maîtriser tes aptitudes si spéciales. Je sais qu'il est parfois difficile de quitter la peau de la bête pour celle de l'humain. Il t'expliquera comment y parvenir. C'est un vieil ami, il a toute ma confiance. Quant aux maux de ventre qui ne manqueront pas de t'étreindre, apaise-les par de profonds exercices de respiration.

Encore une chose. Il est préférable que tu ne me répondes pas. Si jamais ta lettre tombe entre les mains d'individus malintentionnés, nous serons tous en danger.

Je ne sais si nous nous reverrons un jour alors soit courageuse ma douce. Quoi qu'il arrive je resterai toujours présente dans ton cœur.

Ta mère qui t'aime plus que tout,

Léonore du Rohan

PS : Ecoute ce que Mithrandir souhaite te dire et ne l'étripe pas tout de suite.»

Nausicaa posa la lettre sur ses genoux. Ses yeux s'embuèrent.

Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait aussi légère qu'une plume portée par la brise automnale. Jamais elle ne s'était rendue compte que le profond malaise qu'elle ressentait au quotidien, provenait de l'ignorance dans laquelle elle était plongée, dès lors qu'il était question de son identité. Maintenant que sa mère avait posé des mots sur ses soupçons, elle avait l'impression de renaître.

Elle savait qui elle était.

Oh ! Ce n'était pas pour autant que tout ses problèmes étaient réglés ! Elle sentait le dragon s'agiter à l'intérieur de son corps et, bien qu'il ne provoquait plus une douleur insupportable, elle savait qu'à l'instant même où elle relâcherait sa vigilance, il ferait surface. Son double était instable et sauvage. Il fallait qu'elle apprenne à le maîtriser sur le long terme. Il n'y avait qu'une seule personne capable de lui enseigner tout ce qu'elle devait savoir.

Beorn.

Le craquement d'une branche la tira de ses pensées. Elle se leva aussitôt, tous ses sens aux aguets. Elle cligna plusieurs fois de l'œil droit avant d'entrapercevoir une longue silhouette grise. Celle-ci se rapprochait tranquillement.

Un chapeau pointu, un bâton, une longue barbe blanche.

"Quelles nouvelles des hommes de la Marche ?"

« PS : Ecoute ce que Mithrandir souhaite te dire et ne l'étripe pas tout de suite. »

"Cinq minutes. Je vous accorde cinq petites minutes. Ni plus, ni moins."

« Parce que j'aime ma mère et que je respecte ses conseils. »

"Si j'étais vous, je serais convaincant. Très convaincant."