Heartburn
Quand le repas du soir arriva, une nouvelle appréhension gagna Eren. Il n'avait pas partagé de vrai repas avec ses camarades depuis son incarcération ; aucun d'eux n'avait donc connaissance de sa répulsion pour la nourriture ordinaire. Mais s'il ne voulait pas faire d'efforts pour lui-même, il ne tenait pas à éveiller l'inquiétude ou la crainte chez ses amis.
Il dissimula sa grimace de dégoût quand Conny remplit la moitié de son assiette avec une purée blanchâtre. Puis il avança devant Sasha qui s'occupait de servir la viande ; la brunette attrapa un plat à part et renversa les morceaux dans son assiette avec une œillade complice. Eren lui sourit en retour, mais doutait que, quoi que son amie ait pu lui préparer, il puisse l'avaler.
Toutefois, en coupant sa viande, il fut agréablement surpris : les côtés étaient saisis, mais l'intérieur était encore rouge et tendre. Peut-être pourrait-il manger de la viande bleue, songea-t-il avec un regain d'espoir. Mais, lorsqu'il glissa un morceau dans sa bouche, il déchanta. Son goût fade et le sang insipide, comme coupé à l'eau, chassèrent aussitôt son appétit. C'était sans compter sur sa sœur qui, d'un regard revêche, l'enjoignit de finir son repas. Sans entrain, il avala des cuillerées de purée qui tombèrent comme une masse au fond de son estomac. À son plus grand soulagement, il vint à bout de son assiette sans haut-le-cœur, même s'il n'en tira aucune satisfaction.
Toutefois, quelques heures plus tard, alors qu'il squattait les dortoirs avec ses amis, le poids dans son ventre s'alourdit davantage, obstruant son œsophage et bloquant sa respiration. Prétextant la fatigue, il délaissa ses camarades avant l'heure de son couvre-feu et sortit discrètement à l'arrière du bâtiment. L'air frais du crépuscule lui fit du bien, mais la brûlure lancinante au creux de son estomac persista. Eren n'était pas nauséeux, mais ressentait pourtant l'irrésistible besoin de vomir.
Il se pencha en avant et enfonça deux doigts au fond de sa bouche jusqu'aux amygdales. Son pharynx se contracta aussitôt et fit remonter une vague acide le long de son œsophage. Bien que désagréable, la vidange de son estomac le soulagea infiniment. Il s'acharna encore contre sa luette jusqu'à ce qu'il ne vomisse plus qu'une bile jaunâtre. Puis, un peu chancelant, il se traîna jusqu'au lavoir où il s'aspergea le visage et se rinça la bouche pour y estomper l'aigreur du fiel.
« Moi qui pensais que ma petite attention te ferait plaisir. »
Levi surgit dans son dos, le faisant sursauter. À la lumière ténue du jour mourant, sa peau et ses yeux clairs arboraient une teinte fantomatique surréaliste. Son buste était drapé dans une cape épaisse et sombre. Le brun avait aussi troqué son pantalon blanc d'uniforme et ses bottes d'équitation contre un bas noir souple et une paire de rangers.
« J'ai demandé à Braus de laisser ta viande saignante, s'expliqua-t-il en s'asseyant sur le rebord du lavoir. Visiblement, ça n'a pas suffit à la rendre plus comestible. À moins que tu n'aies voulu faire le malin devant tes amis ?
- Je pensais vraiment que ça passerait, se justifia Eren comme il avait l'étrange impression de se faire réprimander.
- Tu veux dire que tu croyais avoir retrouvé le goût pour la nourriture humaine ? fit Levi, clairement sarcastique. Fais-toi une raison, gamin.
- Et qu'est-ce que je suis sensé faire devant les autres ? demanda le garçon, l'air frustré et dépité.
- Bouffe ce que tu peux, mais je ne veux pas te voir te faire dégueuler après uniquement pour préserver les apparences, répondit simplement le brun. Tes amis n'ont pas à tout savoir de ta situation. Mais si ça t'importe vraiment, tu n'as qu'à leur dire qu'Hanji t'a collé au régime sec. »
Eren hocha mollement la tête, peu convaincu.
« Tu as faim ? », demanda-t-il au dépourvu.
Le garçon se demanda comment Levi pouvait bien envisager qu'il eut envie d'avaler quoi que se soit alors qu'il venait tout juste de le surprendre à se faire vomir.
« Pas vraiment, se contenta-t-il de répondre en haussant les épaules.
- Dommage, asséna Levi avec dérision. Va te chercher une veste chaude et rejoins moi ici. »
Par réflexe, Eren se redressa promptement avant même de s'interroger sur les intentions de son supérieur.
« Pour quoi faire ? », osa-t-il demander alors.
Malgré la pénombre, il vit distinctement ses yeux rouler d'agacement. Le caporal lui désigna vaguement l'horizon irrégulier des cymes qui se profilaient devant le gigantesque rempart de calcaire.
« Pour promener le chien. »
Eren se sentit parfaitement benêt en comprenant qu'il parlait sérieusement de lui.
