Chapitre 26 : La Solitudine

« Alors ? Qui va là ? », demanda poliment une voix de jeune garçon – probablement Alec.

« En fait c'est… Gregia » répondit Demetri (Temperence connaissait suffisamment bien son timbre et son ironie pour le reconnaître sur le champ). « Elle va rester quelques jours avec nous, Aro le lui a accordé… »

« Grand Dieu » commenta Alec avec un amusement certain.

Lorsque Tempe ouvrit les yeux, au milieu de cette dernière phrase, elle fut surprise de voir que les deux vampires qui venaient de la réveiller au beau milieu d'un rêve, n'étaient pas dans sa chambre, tout près de son lit comme elle l'avait cru au premier abord.

En fait, elle ne les voyait nulle part. Elle se leva et posa la main sur son ventre, sursautant en sentant qu'il avait encore grandi un peu – maintenant, il formait une jolie bosse, et même un humain ordinaire remarquerait qu'elle était enceinte.

Elle se leva, un peu nauséeuse, et regagna sa petite salle à elle – celle que Marcus lui avait faite préparer avant son concerto il y avait désormais de longs mois de cela.

La seule qui avait une fenêtre.

Elle alla l'ouvrir et prit une grande bouffée d'air frais, songeuse, tout en observant les plaines de toscane.

Alors on frappa à la porte derrière elle, et elle se tourna avec surprise. C'était Alec, justement.

- Madame ? Tout va bien ? Demanda-t-il d'un air suspect en avisant le hublot.

- Oui, merci. Et euh… Non, je ne m'apprêtais pas à sauter par la fenêtre, si c'était ton inquiétude, sourit-elle ensuite.

- Je n'avais pas connaissance de l'existence de cette ouverture, à dire vrai, reconnut simplement Alec.

- De toute façon je ne passais déjà pas avant, souffla Tempe en désignant le petit cercle de verre, alors désormais… (Elle toucha son ventre rond, et le jeune vampire eut une fine esquisse). Et puis : quand je fugue, je passe par la terrasse.

- Ah oui c'est exact, je me souviens que c'est là qu'avaient mené vos traces la dernière fois. Et avez-vous envie de fuguer, si je puis me permettre ?

- Nan, rit Tempérence tant l'idée lui paraissait ridicule. Nan, pas du tout…

- J'en suis ravi, répondit Alec en tournant les talons avant de disparaître.

Tempe regretta de ne pas avoir eu le temps de lui demander qui était cette Gregia dont elle avait entendu le nom. Puis finalement, elle se dit que ce n'était pas plus mal : après tout, ce n'était peut-être qu'un rêve. Enfin, s'il était vraiment possible que ce bruit, qui l'avait réveillé, ait été un rêve. Un rêve interrompant un autre rêve ? Bizarre tout de même.

Elle alla emprunter un livre dans la bibliothèque de Marcus – le seul qui n'était ni en Grec Ancien ni en Latin : un recueil de poèmes écrits en vieil anglais. Ce n'était pas encore le top du top, mais c'était mieux que rien.

Elle s'installa sur un des poufs, alluma les bougies de sa table basse, ouvrit la fenêtre, et entama sa lecture.

Quelques heures plus tard, elle avait lu une bonne centaine de pages, la porte de leurs appartements se referma en un petit bruit familier. Elle ne l'avait pas entendu s'ouvrir, mais ne doutait pas qu'il devait s'agir de Marcus ayant remarqué qu'elle ne dormait plus. Et effectivement, il apparut à l'entrée de sa petite chambre deux secondes après :

- Ahhh, fit-il. Vous êtes déjà réveillée, ma Mignone ?

- Voui, fit Tempe en s'étirant contre le mur.

Marcus s'approcha et s'agenouilla à ses côtés, embrassant tendrement la peau du ventre, bien tendue :

- Comment vous sentez-vous ?

- Ca va… Et vous ? (Elle lui caressa la nuque) Je ne suis qu'une égoïste : je ne vous demande jamais, comment vous, vous allez.

- Mais c'est parce que je ne peux aller que bien, lorsque je suis près de vous, sourit Marcus. (Ils s'embrassèrent, puis le vampire lui caressa le menton). Il y a une chose qu'il vous faut savoir, ma chère.

- Ah, enfin, se réjouit Tempe. Celle-là même qui a assombri votre humeur lorsque nous sommes arrivés ? (Il la regarda d'un air faussement surpris) Vous savez : celle que tout le monde me cache, car vous êtes supposé être le mieux placé pour m'annoncer ?

Marcus pencha la tête sur le côté d'un air légèrement amusé :

- Ah, voyez-vous cela. Et bien non, ce à quoi vous référez je pense, ne doit en rien vous inquiéter étant qu'il s'agit d'une petite complication purement vampirique, et qui sera résolue très bientôt. Je vous en parlerai avec plaisir, lorsque moi-même en saurai d'avantage. Non, la nouvelle que je vous apporte n'est pas mauvaise, à dire vrai. Nous avons seulement, une visiteuse, dans nos murs – une femme vampire, amie des Volturi de longue date. Elle va rester là quelques semaines, probablement.

- Semaines ? Releva Tempe en haussant des sourcils surpris. D'accord. Et je suppose que vous ne voulez pas que je m'en approche ? Que je sois prudente, que je ne mette donc pas un pied dehors et que je ne me fasse surtout pas remarquer… ?

- Et bien pour être parfaitement honnête avec vous, il est fort probable qu'elle se déplace jusqu'ici pour vous rencontrer, ce à quoi je ne m'opposerai pas. Si tel était le cas, cependant, il vous faudrait être extrêmement prudente dans vos propos. Gregia est une forte tête, et la patience n'est point une de ses vertus.

Tempe sourit en pensant « Ah je le savais bien qu'il y avait une Gregia ! Je n'avais pas rêvé ! ». Elle s'apprêtait à lui faire part de cette étrange coïncidence, lorsqu'il se leva :

- Quant à moi, je vais devoir partir quelques jours – pas très loin, et pas très longtemps – mais je tenais à ce que vous le sachiez.

La jeune femme se raidit. Hein ? Partir ? Comme dans « je vous laisse en plant ma Douce, mais ne vous inquiétez pas, je suis sûr que tout va bien se passer ? ».

- Et où ça ? Demanda-t-elle un peu plus sèchement que prévu.

- Un peu plus au Nord. Une mission de routine, rien de plus.

- Une mission ? Vous ? Quel genre, de mission ?

- Ne vous en inquiétez pas, ma…

Temperence se releva, agacée, avant qu'il n'ait pu finir sa phrase. C'était une plaisanterie ? « Ne vous inquiétez pas de ci... Ne vous inquiétez pas de ça. ». Pour le coup, ça commençait à l'inquiéter, oui :

- Je vois. Si je mets notre enfant au monde entre temps, je vous enverrai une carte postale.

- Je serai revenu avant le terme, assura-t-il aussitôt.

- C'est très aimable à vous, grogna la jeune femme en se dirigeant vers la salle de bain, agacée.

Marcus ne sembla pas gêné le moins du monde par sa mauvaise humeur, car il reprit d'un ton égal :

- Alec et Léa, dont j'ai soigneusement étudié les ressentis et l'attention qu'ils vous portaient, se tiendront à votre disposition pour tout besoin.

- Merveilleux.

- En attendant, je vous demande de prendre soin de vous, ma chère. Pouvez-vous faire cela, pour moi ?

La jeune femme ne répondit rien, sentant la colère envahir ses cordes vocales. Il désertait ? C'était une réaction extraordinairement masculine. Elle se retourna pour lui en faire la remarque, poings serrés, et fut sidérée de voir qu'il avait déjà disparu.

- Marcus ? Appela-t-elle, entre inquiétude et colère.

- Ne lui répondit qu'un silence étonnamment pesant.

Effectivement il ne revint plus, ni le lendemain, ni le jour d'après.

Ni la semaine suivante.

Temperence avait toujours vécu l'absence de Marcus comme une amertume à l'état pur. Mais en ce matin où elle fut violemment extirpée de son faible sommeil par un concerto de coups de pieds dans le ventre, elle sentit son désespoir grandir. Elle eut juste le temps de regagner la salle de bain qu'elle rendit son repas de la veille : une mare de sang assez impressionnante. C'était déjà la troisième fois cette semaine, que son corps rejetait de l'hémoglobine pure – comme si le bébé lui aussi, commençait à protester. Elle se traîna jusqu'à la petite fenêtre, en tremblant et en transpirant, s'appuyant aux cloisons. Elle avait maigri.

- Tout va bien, Madame ? Demanda Lea dans son dos.

Elle se retourna et lui servit une mimique hésitante. La jeune vampire s'approcha un peu :

- Vos battements cardiaques sont irréguliers. Vous avez l'air faible. Le maître serait fort mécontent.

- Le maître s'en contre-fiche, répondit Tempe d'un ton las. Le maître est parti en vadrouille de l'autre côté du pays pour avoir la paix.

- Je suis sûre qu'il pense à vous à chaque instant.

Tempe s'appuya contre la vitre, froide. Elle dit :

- Je ne sais même pas ce qu'il fait… Ni avec qui… Ni où… Le sais-tu, toi ?

La jeune femme voulut aviser Lea pour insister sur l'importance de ces questions, mais bien évidemment, elle était déjà partie. Grrrrrrrrr, ce qu'ils pouvaient être insupportables tous, lorsqu'ils faisaient ça !

La moutarde lui monta au nez, et elle commença à préparer un sac d'affaires. Hors de question qu'elle reste une seule minute de plus dans sa tour d'ivoire, isolée et traitée comme un otage : elle ne voyait Alec qu'en coup de vent le matin lorsqu'il lui amenait son repas, Lea au maximum trois minutes par jour lorsqu'elle s'inquiétait de tel ou tel bruit – mais jamais personne ne répondait à ses inquiétudes ou n'acceptait de lui donner de nouvelles de Marcus. Elle n'avait même pas pu obtenir de visite de Jillian !

Elle commençait sincèrement à regretter Sulpicia et Athenodora – leur douceur, leur courtoisie, leurs discussions. Leur musique.

Tempe sentit la crampe de son ventre s'amplifier, et elle s'arrêta un instant, pour poser la main sur son enfant qui protestait. Il avait tellement grossi en une semaine. Elle-même donnait l'impression d'être déjà à 6 mois de grossesse. C'était assez impressionnant, elle n'arrivait pas à comprendre comment elle pouvait être encore aussi éloignée du terme.

Aro et Marcus avaient parlé de 4-5 semaines. Elle était à un peu plus de deux seulement…

Le projet du fuguer de nouveau lui parut alors des plus risqués. Jamais elle n'arriverait à mettre un pied en dehors de la tourelle – dès qu'elle approcherait des escaliers, un vampire lui tomberait dessus. Et elle ne pouvait pas espérer sauter à nouveau depuis le toit : se lever de son lit le matin relevait déjà du véritable exercice d'équilibre.

Elle alla prendre son journal intime en soupirant, celui qu'elle avait commencé en toute discrétion quelques mois plus tôt – le jour de la rencontre des épouses – et se rassit pour en lire quelques pages. Elle y parlait de sa vie à Volterra, de ses découvertes, de ses souvenirs. Et de Marcus. Beaucoup, de Marcus. Elle y relatait leurs premiers échanges verbaux, leur premier sourire complice. Leur premier rire ensemble.

Leur première dispute, aussi. Leur première réconciliation. Ses mises-en garde, son incroyable culture générale, et sa politesse sans borne.

Temperence sourit en tombant sur un passage écrit d'un ton assez léger :

Salut Journal,

Bon, mauvaise nouvelle : hier, Marcus a mis à mort mon téléphone portable. Oui, le deuxième (le dernier !) – celui que Selena m'avait inconsciemment ramené dans ma valise depuis l'hôtel, et que j'avais réussi à cacher des yeux de tous, pendant deux semaines et demi ! Cet idiot s'est mis à vibrer – j'avais rentré l'année passée, une alerte calendrier pour le jour où s'ouvrirait le Carnaval de Venise : c'était mon projet depuis longtemps, d'y aller cette année.

Pourtant j'étais dans les escaliers qui menaient à ma chambre quand il s'est activé, et même Santiago n'était pas là. Et bien le temps que je le sorte de ma poche, que je le déverrouille et que je l'éteigne, Marcus est apparu dans mon dos comme par magie, et a attrapé ma main, celle qui tenait le téléphone.

« Qu'est-ce ceci ? » M'a-t-il demandé – et j'ai trouvé la question diplomatiquement formulée, parce que c'était assez évident quand même.

« Hm, un livre. Qui vibre…» Ai-je répondu.

Il a grogné à mon oreille et a commencé à prendre le téléphone – mais je me suis pas laissée faire, hein, pas cette fois ! J'ai précipité mon autre main sur ses doigts pour les détacher (échec) et cacher le téléphone contre moi (ça, ça va, j'ai à peu près réussi).

Puis tout à coup j'ai senti que mes doigts se resserraient assez fortement sur l'appareil, et là j'ai compris qu'il ne voulait pas me le prendre, mais le briser, tout simplement. J'ai vite dit :

« D'accord d'accord je le range, je le range ! Non, Marcus, nooooon…»

Mais ça n'a servi à rien du tout… D'ailleurs ça a été assez flippant, car j'ai vraiment commencé à avoir mal lorsque le portable s'est broyé entre mes doigts – j'ai poussé un « aiiiiiiie » de protestation.

Lui, il avait l'air parfaitement à l'aise : tu parles, bien sûr que ça ne lui posait aucun problème de détruire d'une main, un appareil aussi solide … Et apparemment mes os ont suivi le mouvement puisque je n'ai souffert d'aucune fracture – mais ma peau à moi, elle, est devenue toute rouge. Et d'ailleurs maintenant que je la regarde, elle est encore abimée. Alors qu'enfin les trois cicatrices que je m'étais faites pour nourrir Marcus commençaient à disparaître, voilà que maintenant j'ai une ecchymose et des marques rouges…

Mais bon, il y a eu un tout petit moment tendre après la destruction de mon portable, et ça, ça compense joliment. Marcus m'a déplié lentement les doigts pour que les restes de téléphone tombent au sol, et alors que j'avais les larmes aux yeux et que j'ai dit d'un ton boudeur : « C'était ma seule fenêtre de communication avec l'extérieur. C'est la mort ici, y a même pas de télé… »

Il m'a enserré la taille et m'a fait lentement basculer dans ses bras, tout en frottant mon dos comme pour se montrer réconfortant, puis il m'a dit :

« N'avais-je pas été clair sur le fait que je ne voulais plus vous voir utiliser ces appareils ? »

Je n'ai pas mâché mes mots, et je lui ai répondu direct « C'est un téléphone, avec des jeux et une connexion internet, c'est rien du tout pour vous, et beaucoup pour moi. Vous êtes sadique. »

Contrairement à ce que je pensais, ça a eu l'air de l'amuser que je l'insulte ainsi, et il s'est contenté de répondre « Il abimait vos sens – à chaque utilisation. Me faudra-t-il donc faire appel à Jane pour vous enseigner l'obéissance ? »

Je lui ai dit de me lâcher : franchement, j'avais à moitié envie de pleurer de frustration. Mais là, il m'a embrassé dans le cou – un long baiser, tendre et complice. Je m'y étais pas attendue !

Puis il a dit « C'est pour vous que je fais cela, ma chère humaine ».

Et là, lotie dans ses bras qui me câlinait, je me suis sentie retrouver le moral vitesse Grand V. Je me rappelle que j'ai même un peu souri, quand j'ai soupiré : « J'étais si fière, d'avoir réussi à le faire rentrer dans la cité, ainsi, dans votre dos… »

Marcus a émis un deuxième grognement, et il m'a fait passer sur son épaule comme un sac de pommes de terre. Trois secondes plus tard je tombais sur mon lit, et lui par-dessus moi d'un air mi-amusé, et mi-pas-content-du-tout.

Il m'a sermonné pendant près d'une heure sur les dangers de la technologie humaine, pour moi (mes sens, mon esprit, ma sécurité) et aussi pour notre clan. Ouiiiiii, il a bien dit « notre clan ». C'est marrant, hein ? Comme s'il pensait que peut-être un jour, je serai vampire comme lui.

Ce serait assez cool, nan ?

Les pages suivantes relataient de sa fugue à Florence pour le concerto, puis de tous ces jours de solitude sans Marcus – aussi Temperence décida-t-elle de refermer l'ouvrage. Elle en caressa la couverture : elle était en cuir ouvragé, c'était Athenodora qui le lui avait offert un jour, dans leur jolie salle de musique.

Temperence décida de faire pour de bon une croix sur son projet de fugue. Après tout, Marcus finirait bien par revenir… Il lui fallait seulement être patiente.

Elle releva la tête d'un air résigné, mais se figea en constatant qu'elle n'était plus seule dans ses appartements. Une femme vampire – superbe, très grande, mais aussi très carrée – se tenait à juste un mètre d'elle.

Elle portait un manteau noir et blanc qui donnait presque l'air d'une robe tunique – à manches amples, et qui lui tombait aux pieds. Ses cheveux, bruns comme les plumes d'un corbeau, étaient bouclés et extrêmement denses. Ils lui tombaient sur les épaules et la poitrine. Nul doute qu'ils tombaient aussi sur son dos, jusqu'au bas de sa colonne vertébrale !

Elle avait un visage assez rond, et assez maquillé.

- Alors c'est toi, dit-elle d'un ton clair et coupant – et Tempe sentit immédiatement un certain mépris dans cette voix.

La femme vampire, qui depuis le début la fixait avec froideur, avisa ensuite son ventre avec plus de hargne encore. Temperence sentit son sixième sens la mettre en garde et elle posa une main protectrice sur la peau tendue :

- Gregia, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle.

La femelle sembla surprise qu'on connaisse déjà son nom, car elle redressa la tête en haussant un sourcil. Puis elle poursuivit :

- C'est donc ici que tu vis – surprenant, commenta pourtant la femelle en arpentant la pièce de quelques pas. Les appartements de Marcus…Je te cherchais d'avantage dans les cachots ou au mieux, dans la chambre d'amie.

- Mais je ne suis pas une amie. Je suis la femme de Marcus, rétorqua Tempe en sentant ses poils se hérisser.

Un écran de colère passa sur les traits de la femelle, et elle laissa entrevoir des dents blanches, éclatantes. Et menaçantes. Puis elle reprit un air détaché :

- Sottise. Les humains ne sont pas faits pour le mariage, ils n'y entendent rien. Et Marcus le sait parfaitement, il est trop intelligent pour te considérer sérieusement comme son épouse. Mais peu importe : pour toi, ce sera une histoire vite réglée : dans… Une ou deux semaines tout au plus, tu mourras en mettant ses enfants au monde. C'est là, ton seul rôle dans l'histoire.

La jeune femme se sentit trembler tant elle trouvait cette vision des choses, et à dire vrai, chaque fibre de sa visiteuse, insoutenables. Elle croisa les bras, prit son ton le plus froid, et lâcha :

- Sortez d'ici.

- Je ne crois pas non, répondit insolemment Gregia en prenant une statue de bois sculptée par Marcus, et en l'observant distraitement. Je suis bien, ici, cela faisait longtemps que je n'étais pas venue dans les appartements de ce cher Marcus. Il est un amant fabuleux, n'est-il pas ? Ah, suis-je sotte... Tu ne peux rien en savoir, il doit contrôler chacun de ses gestes en ta présence, tu es si pathétiquement fragile.

- Vous n'êtes pas ici chez vous, répliqua Temperence. Vous êtes ici en visite, et parce qu'Aro y a consenti. Je suis ici dans les appartements de mon époux, JE suis ici chez moi. Alors je vous ordonne, de sortir et de disparaître de ma vue.

Tempe se sentit soulevée du sol avant même de percevoir la douleur que provoquait la poigne de Gregia autour de sa gorge, et sans même l'avoir bu bouger. Pourtant désormais à plusieurs centimètres au-dessus du tapis de ses appartements, elle suffoqua. La prédatrice siffla :

- Je voulais seulement voir à quoi ressemblait le nouveau passe-temps de Marcus, mais je vais peut-être tout simplement t'arracher ce misérable coeur – après tout, il pourra avoir ses bâtards d'hybrides avec n'importe quelle vermine humaine ! Il ne serait pas difficile d'en trouver une plus belle que toi… Oui, dans le fond, je lui rendrais service…

Autant la jeune femme se sentait haineuse d'être aussi durement insultée depuis le début de la conversation, autant entendre le mot « bâtard » lui fut intolérable, et elle attrapa à son tour Gregia par la gorge – bien que toujours suspendue dans le vide – pour dire :

- Lâche-moi, immonde monstruosité de la nature, ordonna-t-elle d'un ton vibrant de puissance.

Pour sa plus grande satisfaction, Gregia qui pourtant avait dangereusement approchée ses dents de la glotte de Temperence, la libéra, tel un automate.

- Tu vas ressortir de cette pièce, poursuivit la jeune humaine en reprenant contact avec le sol, et t'arracher un bras, auquel tu mettras feu, somma-t-elle de tout le pouvoir de contrôle dont elle était capable.

Gregia la regarda une seconde dans les yeux, puis obtempéra lentement. Alors la porte de ses appartements s'ouvrit à la volée et Aro apparut :

- NON ! Ordonna-t-il.

Gregia sursauta, et retrouva ses esprits. Puis d'un geste d'une rapidité spectaculaire, elle décocha une giffle à Tempérence, qui alla voler contre la cloison. Le mur se fissura puis s'écroula, et la jeune femme se retrouva dans la petite pièce que Marcus avait conçue à son attention. Elle cria de douleur sous la brûlure qui lui parcourut le dos, tout en posant une main sur sa gorge, désormais rouge tomate. Lea apparut alors comme par magie:

- Madame ? Demanda-t-elle bêtement, en allant la relever.

Le bébé se mit à frapper à toute vitesse et de toute sa puissance, et Tempe sentit une seconde douleur fulgurante la traverser lorsqu'une de ses côtes se brisa. Elle hurla.

Elle aperçut vaguement, entre ses larmes, qu'Alec était également entré dans la pièce et semblait faire obstacle à Gregia. Il lui sembla même qu'il utilisait sa brume obscure sur la femelle vampire – qu'Aro tentait de calmer de l'autre côté des appartements :

"Ma chère, je vous en prie, murmurait le maître en lui barrant le passage. Ne vous mettez pas dans des états pareils pour une humaine, enfin que signifie ceci ? Imaginez la déception de Marcus, si lorsqu'il revenait il apprenait que vous avez tué ses enfants en éliminant celle qui les porte avant le terme. Ils sont encore trop petits, on ne peut les sortir pour l'heure. Patientez un peu, par tous les dieux."

Tempe aurait préféré ne jamais entendre cette phrase, mais hélas, son ouïe capricieuse le lui avait permis. Elle eut envie de pleurer de désespoir, mais un nouveau cri s'arracha de sa gorge à a place : l'enfant s'activait à nouveau. Ou, puisque apparemment tout le monde semblait être au courant sauf elle : les enfants. La première fois que Gregia avait parlé d'eux au pluriel, Temperence avait pensé à une maladresse – mais elle doutait qu'Aro puisse comme par hasard, commettre la même erreur.

A force de paroles apaisantes – et Jane apparaissant également dans la pièce – Gregia finit par se calmer et sortir. Aro jeta à Temperence un regard furieux, qui acheva de faire craquer la jeune femme : celle-ci s'effondra en larmes.

Lea l'aida à tenir plus ou moins debout et la conduisit au lit :

- Tout sera bientôt terminé, dit-elle. (Elle tourna vivement la tête vers la porte et fit une grimace. Alec sortit aussitôt). Restez forte, je vous en prie. Marcus devrait bientôt revenir, j'en suis sûre…

Et elle partit à son tour, visiblement sommée par quelqu'un, tout en refermant la porte à clef derrière elle. Temperence pleura de tout son soul, et les deux enfants semblèrent ne pas aimer cela du tout à en juger par la série de coups qu'ils donnèrent. Tempe essaya de se relever du lit pour faire quelque chose – n'importe quoi – qui pourrait mettre un terme à cette atroce souffrance physique et morale. Aller s'électrocuter, s'ouvrir les veines : n'importe quoi. N'y parvenant pas à cause de sa côte brisée et des bébés qui remuaient trop violemment, elle hurla de tout son coffre :

- JE VOUS MAUDIS ! TOUS AUTANT QUE VOUS ETES ! QUE CE SOIT EN TANT QU'HUMAINE, VAMPIRE, LYCAN OU FANTOME – JE VOUS FERAI PAYER CELA, A TOUS !

Personne de répondit quoique ce soit. Elle entendit un vague brouhaha de meubles en bas, mais rien d'autre, et elle sombra dans des sanglots de plus en plus violents.

Puis tout à coup, le souffle lui manqua.

Elle sentit comme un aiguillon de douleur au niveau du bras gauche, qui s'étendit jusqu'à sa glotte et dans sa cage thoracique. Les enfants cessèrent de remuer, et elle comprit que c'était son cœur à elle, qui commençait à peiner.

Alors la porte s'ouvrit à nouveau, et cette fois-ci ce fut Athenodora qui entra – mais en silence, telle une ombre. Elle apparut au chevet de Tempe et l'observa d'un air alarmé :

- Dieux, murmura-t-elle. Tenez bon, Tempérence ! Tenez bon. Pensez à Marcus, Tempérence, pensez à lui !

La jeune femme pleura de plus belle :

- Il m'a abandonné, sanglota-t-elle.

- Non, s'empressa de répondre Athenodora. Il est parti à la recherche de votre cousin car il sait que vous y tenez beaucoup – il sera revenu d'un jour à l'autre maintenant. Je vous en prie ?

Tempe se calma légèrement. « Jillian ? Comment ça ? », pensa-t-elle en fronçant les sourcils. Athenodora tourna la tête vers la porte :

- Je dois partir. Je vous en prie, soyez prudente avec Gregia. Tant que Marcus n'est pas là et que vous êtes mortelle, vous êtes une proie facile pour elle.

Elle s'apprêtait à se lever lorsque Temperence lui agrippa le poignet :

- Athenodora. C'est vrai qu'il y a deux bébés dans mon ventre ? Vous avez entendu cela, vous aussi ? Où est Jillian ? Parlez-moi je vous en conjure, ou je ne saurai tenir bon…

La femelle vampire hésita puis elle dit :

- Je ne suis pas au courant des détails… Il semblerait qu'un Lycan rescapé soit parvenu à retrouver la trace de votre cousin, et l'ait pris en chasse. Marcus est parti avec Demetri et Felix pour les retrouver. Pour ce qui est de votre grossesse… Ma foi, oui, je peux entendre trois cœurs qui battent dans votre corps, donc je suppose que… (Elle grimaça et se tourna d'un air alarmé vers la porte) Oh non. (Adressant à nouveau Temperence) Soyez très prudente.

Temperence s'apprêtait à la rappeler, lorsque soudain la silhouette de Caïus apparut dans l'entrebâillure de la porte.

- Que faites-vous ici ? Adressa-t-il sa femme.

- Elle s'apprêtait à faire un malaise cardiaque, je voulais seulement la calmer pour assurer sa survie jusqu'au retour de Marcus.

Le vampire avisa Tempe, qui les observait d'un air à bout de forces, le visage en larmes. Elle tendit une main vers eux, suppliant Caïus du regard. Celui-ci posa sur sa femelle un coup d'œil un peu sombre :

- Remontez dans vos appartements. Lea, va s'occuper d'elle. Allez…

Elle vit Athenodora sortir avec soumission – mais elle remarqua aussi que Caïus lui avait brièvement étreint la taille. Le couple de vampires échangea un regard, puis la femelle partit.

Le seigneur Volturi aux cheveux de neige, lui, s'avança dans la chambre. Tempe, qui hoquetait encore à cause de ses sanglots et de sa douleur, le suivit du regard dans chacun de ses pas. Elle grelottait.

Le vampire l'observa, puis contre toute attente, il tira sur une couverture et l'étala sur la jeune femme :

- Ne l'appelez pas à vous, ou vous lui ferez avoir des problèmes, dit-il d'un ton menaçant qui signifiait clairement « tout comme vous ». (Puis il prit une mine presque légèrement – mais alors très très légèrement admirative, lorsqu'il murmura) Tout le monde n'a pas les moyens de faire lâcher prise à Gregia. Elle ne vous le pardonnera pas de si tôt. Soyez prudente, surtout jusqu'au retour de Marcus – il est des créatures contre lesquelles même nous, ne pouvons vous protéger éternellement. Ne vous endormez pas.

Et il disparut. Tempe se demanda vraiment qui pouvait bien être cette bonne femme tortionnaire dont tout le monde avait apparemment peur. Enfin, elle n'était même pas pourvue de don ! Sans cela, jamais Tempe n'aurait pu la soumettre. C'était quoi son lien avec le clan, au juste ?

Les enfants se mirent à nouveau à remuer, mais doucement cette fois-ci, d'avantage pour vérifier que tout allait bien – Tempérence pouvait sentir leur inquiétude. Elle caressa son ventre, et murmura :

- C'est fini. Tout est fini. Dormez.

Les deux petits se calmèrent de suite, et elle effleura plus tendrement encore, la peau étirée. Alors elle réalisa qu'elle bénéficiait là d'un réconfort incommensurable. Oui, Marcus était peut-être en train de parcourir la moitié du pays pour une raison qu'il lui avait volontairement cachée… Oui, Aro et au moins une autre femelle vampire complètement timbrée se réjouissaient de sa mort prochaine en couches… Oui, Caïus, Athenodora, Alec et Lea se plaisaient à obéir aveuglément à une sorcière, en dépit de leurs ressentiments personnels…

Mais au moins, elle avait ses enfants. Eux, ne cherchaient pas à la faire souffrir – s'ils le faisaient, c'était inconsciemment.

C'était donc pour cela que son ventre était aussi proéminent, alors qu'elle n'en était pas encore à la moitié de sa grossesse : elle attendait des jumeaux !

Les pauvres, ils devaient être bien à l'étroit en elle… Elle se recroquevilla et embrassa la peau de son ventre, puis s'installa de sorte à être assise contre le mur du lit, à l'aide de deux gros oreillers moelleux. Les mises en gardes de Caïus et Athenodora ne pouvaient être factices : il fallait qu'elle reste éveillée.

Lorsque le sommeil menaçait de la prendre, elle posait son regard sur la cloison brisée que Gregia lui avait fait traversée, un peu plus tôt – les meubles violemment amochés qui jonchaient sa petite pièce privée, la peau de sa gorge encore en feu et tout cela lui redonnait la force de garder les yeux ouverts.