Le soir dans ma chambre, je songeais à la journée intéressante que je venais de passer. Á mes yeux, le mystère était résolu, ce qui était une grande satisfaction intellectuelle, même si les coupables étaient hors de ma portée. Tout en rangeant mes notes et mes listes, je m'attardai sur un feuillet tout griffonné : « Questions en cours ».
J'avais répondu à toutes mes interrogations… ou presque. Il restait une ligne non barrée : Je ne savais toujours pas pourquoi Sethos – Seth – avait adopté un Iroquois. C'est la première chose que je demanderais à mon beau-frère lorsqu'il reviendrait d'Amérique. Margaret avait beau évoquer leur installation définitive, je n'arrivais pas à y croire. Après tout, Sethos était Britannique et il reviendrait certainement en Angleterre. Non ? Si.
Le garçon était-il ou non son fils ? C'est une question que je ne me risquerais sans doute jamais à poser. Quelle importance, d'ailleurs. Après son adoption, Thomas était devenu le fils de Sethos. Et il était prêt à aider son père, non seulement dans l'exploitation de ce ranch qu'il venait d'acquérir, mais aussi par cette révélation d'une nouvelle facette du caractère de mon beau-frère.
En réalité, songeai-je, toute l'orientation de la vie d'adulte de Sethos – escroc d'abord, patriote ensuite, risque-tout toujours – avait été liée à la révolte de son enfance, et au fait qu'il avait voulu se venger de la « bonne » société qui l'avait rejeté. Mon cher Emerson n'aimait pas m'entendre énoncer des théories psychologiques, mais n'était-il pas flagrant que Sethos, qui n'avait pas eu droit au nom de son père, ait pris plaisir à usurper par la suite toutes sortes d'identités ? Du moins jusqu'au moment où il avait été reconnu par ses deux frères – et renoncé à sa carrière de Maître du Crime.
La bâtardise était un lourd fardeau pour un enfant. Cela expliquait l'attitude protectrice de Sethos envers Sennia. Et je ressentis une profonde émotion en y pensant.
Selon mon expérience, il était rare qu'une affaire soit conclue sans romance. Mais était-ce réellement le cas ? J'eus un sourire en pensant aux sages amours d'Evans et de Mrs Clerkenwell. Quant à la jeune Daisy, il lui faudrait du temps pour oublier ce bon à rien de Peter Fairfield. Dommage que Robbie ait décidé de partir… Le garçon avait un physique agréable et une tête solide. N'avait-il pas été des années durant le seul soutien de sa mère et de sa sœur ? L'armée coloniale ! Non mais quelle idée. D'un autre côté, ni Maggie ni sa mère n'étaient encore mariées, l'engagement devrait attendre… et Robbie pouvait encore changer d'avis, non ?
Je demanderai à Daisy de se charger dorénavant de l'arrangement des bouquets. Ce qui l'obligerait, bien entendu, à aller chercher les fleurs au jardin et les demander au jardinier…
Roman de la momie maudite
L'épaisseur de la ramée arrêtait la lumière et la jeune femme éplorée errait au bord de l'étang sombre. Un vent léger passait sur les roseaux et ridait l'eau couleur d'étain. Seul le coassement des grenouilles troublait désormais le silence de ces lieux voués à la tristesse des tombeaux. FIN
Myrdhin lisait dans sa chambre, plongé dans les Causeries d'Égypte de Gaston Maspero. Le Français, mort depuis une dizaine d'années, avait été un pionnier de l'égyptologie scientifique, longtemps à la tête du Département des Antiquités au Caire. Grand-maman et Grand-papa l'avaient bien connu. Il expliquait la manière dont les mentalités de l'époque percevaient les rapports entre les mondes visible et invisible :
« Les vivants se mêlent à ces forces obscures dans le savoir, les heurtent, les repoussent ou les appellent, tantôt pour subir des influences mauvaises, tantôt pour recevoir d'elles des bienfaits. Beaucoup sont des divinités qui n'ont jamais traversé l'humanité. Plus encore sont des âmes désincarnées, des doubles errants ou des ombres mécontentes, à qui leur condition d'outre-tombe n'a conservé aucun des avantages dont jouissaient pendant leur existence terrestre et que leur misère enrage contre les générations présentes. Ils en veulent à ceux qui tiennent maintenant leur place de les délaisser comme eux-mêmes délaissèrent ceux qui les avaient précédés. Et ils cherchent à se venger de leur négligence en les attaquant à leur insu. Ils rôdent nuit et jour par les villes et par les campagnes, quêtant patiemment quelques victimes et, dès qu'ils les ont trouvées, ils s'emparent d'elles par un des moyens à leur disposition. »
C'était quasiment du gothique, pensa le petit garçon en tournant la page avec un frisson de joyeux effroi. Il le prêterait à Esméralda quand il l'aurait fini…
Manuscrit H
Nefret, se réveilla en sursaut, le front perlé de transpiration, la respiration courte. La Heneshem l'avait une fois de plus attaquée dans le labyrinthe de la Montagne Sainte. Mais cette fois-ci, le monstre ne s'était pas trouvé face à une enfant terrorisée et incapable de se défendre. Nefret l'avait affronté en tant qu'adulte, avec ses trois enfants regroupés derrière elle. Lorsqu'elle n'avait pas reculé, la Heneshem avait piqué une colère folle, enflant comme un crapaud-buffle avant de s'écrouler. Morte. Même en rêve, Nefret avait eu conscience que le monstre avait disparu.
Elle sentit que Ramsès était éveillé et tendit la main pour allumer la veilleuse au bord du lit. La douce lueur lui permit de voir les yeux sombres de celui qu'elle aimait fixés sur elle.
— Encore un mauvais rêve ? Demanda-t-il d'une voix basse.
— Non, dit-elle en plissant le front. C'était différent cette fois-ci. (Elle lui raconta la conclusion de son cauchemar.) La Heneshem est morte, Ramsès.
— La Heneshem ? Répéta Ramsès en la fixant attentivement.
— Oui. Je m'en souviens à présent. Je ne pense pas l'avoir jamais vue mais c'était une divinité cloîtrée. Un des prêtres était dénommé « La main de la Heneshem », une sorte de bourreau. Crois-tu qu'elle ait pu être jalouse de moi et que mes cauchemars soient en réalité d'anciens souvenirs qui ressurgissent ?
— C'est possible, chérie. Ces personnes parmi lesquelles tu vivais étaient de mœurs assez violentes pour autant que je me souvienne. Nous avons eu de la chance de pouvoir en sortir vivants.
— Grâce à Tarek, dit Nefret avec un sourire.
— C'est vrai. Tu étais si jeune, Nefret. Et je suis tombé amoureux de toi au premier regard. En fait, je crois que je suis tombé amoureux de toi avant même de te voir, lorsque je t'ai entendue chanter.
Il l'embrassa avec passion…
— Ramsès, reprit Nefret un peu plus tard. Ce rêve avait quelque chose de différent.
— Comment cela ?
— Je ne sais pas. Comme si j'avais à choisir ma voie. J'ai su que je devais défendre les enfants, et non plus me poser des questions sur un passé révolu. Tu sais, Lily a plus d'un an. Je suis guérie désormais. Quand retournerons-nous en Égypte ? Tous nos projets d'installation au Caire…
— Pourquoi pas la saison prochaine ?
— Oh, oui, j'adorerais cela. Je veux retrouver ma clinique, et installer une maison pour nous et les enfants. L'Égypte change si vite, je ne sais pas combien de temps nous aurons encore la possibilité d'y vivre en paix.
— Je peux travailler en Angleterre, dit Ramsès, et tu peux exercer n'importe où. Nous nous arrangerons selon les évènements. L'important est d'être ensemble.
— Tu as raison. Je suis heureuse que Mère en ait terminé avec cette enquête. Elle a été brillante ce soir, non ? Je crois que cette malédiction commençait à m'envahir l'esprit.
— Pour les anciens Égyptiens, la plus sûre des défenses contre les forces invisibles restait encore les formules magiques et les exorcismes. Grâce à certains papyrus qui ont été retrouvés dans les fouilles ou encore à des inscriptions gravées sur les murs des temples, nous en connaissons des milliers, toutes plus poétiques les unes que les autres, mais également toutes plus horribles les unes que les autres. L'une d'elles fulmine ainsi :
Tombe à terre ! Tombe à terre ! Ô abomination venue de Sokaris !
Tu as levé le bras contre l'œil de Râ Et tu as capturé le fils d'Horus.
Cours vers Sekhmet : Qu'elle brûle tes chairs,
Qu'elle tranche tes doigts, Qu'elle repousse la plante de tes pieds
Loin de la terre d'Égypte !
Quelques mois plus tard
Nous devions nous rendre à Chalfont Park pour la grande fête qu'Evelyn et Walter organisaient chaque année. Mes préparatifs étant faits, je rangeai dans ma chambre quelques documents qui me restaient des mois précédents. Durant mon enquête sur Toutankhamon, mes nombreuses recherches sur d'éventuels suspects m'avaient amenée à poser par courrier des questions à tous les amis et connaissances que j'avais accumulés au court de ma longue carrière.
Certaines réponses étaient arrivées après la conclusion de l'affaire de « l'or maudit du pharaon ». Je souris en moi-même : Emerson n'aimait pas du tout ce titre.
Je lus ainsi une ancienne liste que j'avais récemment complétée : « Que sont-ils devenus ? »
Molly : La fille de Sethos avait fait la paix avec son père lorsqu'il était allé voir son petit-fils l'an passé. Ils ne seront sans doute jamais très proches mais la jeune femme avait désormais une vie à mener. Elle m'avait écrit une lettre charmante et comptait se remarier.
Mathilda : Je n'avais pas retrouvé la piste de l'ancienne complice de Bertha. Il était difficile de croire que cette femme soit devenue honnête, aussi soit elle avait changé de nom, soit elle était morte anonymement. Quelque part…
L'ex-lady Baskerville était sortie de prison et aux dernières nouvelles que la police avait d'elle, elle avait vécu avec un Autrichien en Europe avant la guerre. Ce qui datait déjà de près de 10 ans. Il était possible qu'elle soit morte à Berlin peu après le début des hostilités.
Dolly Bellingham avait été tuée au cours d'un raid aérien à Londres en 1914.
Donald et Enid Fraser m'envoyaient régulièrement leurs vœux au premier de l'an. Donald avait hérité d'une propriété familiale et le couple menait la vie routinière des hobereaux de campagne. Ils avaient deux enfants.
Sahin Pacha était bel et bien mort durant la guerre. Je préférais ne pas savoir comment.
Mikhaïl Katchenovsky (le Russe qui avait tenté de voler Ramsès jadis à Louxor) avait été assassiné en prison au cours d'une bagarre entre deux détenus.
Nous avions cherché à retrouver Violet Peabody Portmanteau après avoir transmis au Yard nos conclusions. D'après ce que j'en savais, elle et son mari étaient en France pour un séjour prolongé. Mansay Castle était fermé depuis des mois. C'est le « vieil ami » d'Emerson, Mr Wheele, qui nous l'avait confirmé lorsqu'il était venu nous rendre visite. Son séjour avait été agréable, bien que les repas aient été un peu difficile niveau digestion.
Quant à Violet, je pouvais respirer en la sachant au loin. Le secret de la mort ignominieuse de Percy paraissait enterré, et ma nièce ne saurait jamais les liens réels qu'elle partageait avec Sennia. La jeune fille avait terminé ses études et parlait d'un séjour en Amérique pour rendre visite à Sethos et Margaret. Ils n'étaient toujours pas revenus en Grande-Bretagne. Un ami de Cyrus et son épouse envisageaient de partir pour New-York en octobre. Peut-être pourraient-ils se charger d'escorter Sennia ? L'enfant avait besoin d'un changement d'air et l'Égypte n'était pas ce qu'il lui fallait.
Ramsès, Nefret et les enfants prévoyaient une année au Caire, mais leurs projets ne s'étendaient pas au-delà. Ils se rendraient aussi à Louxor pour organiser la Fondation.
L'avenir restait incertain.
Chalfont Park était magnifique, et Evelyn et moi nous retrouvâmes avec joie. Au cours du dîner, le soir de notre arrivée, les jeunes parlèrent des jeux olympiques d'éte qui se déroulaient en France, Emerson répliqua que le sport existait déjà chez les pharaons. Il nous fit tout un laïus à ce sujet.
Emerson adore pouvoir discourir sur l'égyptologie.
— Les anciens Egyptiens ont inventé plusieurs de ces sports qui existent encore à l'heure actuelle, dit-il. Voyez la boxe par exemple. Ils en ont été les pionniers.
— Il y a des scènes de boxe gravées sur la tombe de Kheir Waf, à Louxor, dit Cyrus.
— En effet, et sur les murs des tombes de Beni Hassan à Minieh sont reproduits d'abord des ballons lancés qui peuvent être une sorte de handball, ainsi que des joueurs avec une crosse courbée, un hockey antique. Quant à la course, je citerai les tombes de Ptah-Hotep à Saqqarah, à la Vème dynastie. D'ailleurs, pour être intronisé, même le Pharaon devait parcourir une distance déterminée afin de démonter sa forme physique.
— Il y a une représentation de la reine qui court sur le temple d'Hatchepsout.
— Oui, Peabody, nous connaissons tous votre prédilection pour la reine-pharaon. Bien, je ne ferai qu'évoquer la lutte, l'un des plus anciens sports qui existe, ou la nage dans le Nil au milieu des fleurs de lotus. Ou encore la gymnastique et l'équitation comme on les voit dans le temple de Ramsès II. Plus moderne, prenons le duel à épée, avec même des masques de protection du visage, comme on le voit dans le temple de la Habou à proximité de Louxor, qui date de Ramsès III. Et les soldats pratiquaient le tir à l'arc, il y a des témoignages de cela au temple de Séti à Abydos.
— Nous avons passé une curieuse saison à Abydos il y a bien longtemps, dis-je rêveusement.
— Je citerai encore l'athlétisme, s'entêta Emerson, le saut en hauteur, la tauromachie, l'aviron et la chasse.
— La chasse n'est pas un sport, c'était pour se nourrir, Emerson.
— Certes, mais les Égyptiens chassaient néanmoins des lions, des hippopotames et des taureaux sauvages. Et les nobles avaient l'habitude de monter dans leurs petites barques fabriquées en papyrus pour pratiquer la pêche dans le Nil ou le tir aux oiseaux. Et j'oubliais les échecs, il a été découvert dans les tombes pharaoniques des collections de jeux et de pions qui y ressemblent fort.
— Vous avez nettement dépassé les disciplines olympiques, Père.
— Tout ce sport me semble épuisant, même en simple évocation, dit Walter avec une grimace exagérée qui nous fit tous rire.
— Depuis sa prime jeunesse, Walter ne s'intéresse qu'au démotique, grogna Emerson. Je n'ai jamais réussi à lui faire partager ma passion pour les fouilles sur le terrain.
— L'écriture a ses charmes, Père, dit Ramsès. C'est grâce aux Égyptiens que l'humanité a connu ce que les Grecs ont nommé la calligraphie hiéroglyphique
— Oui, admit Emerson, les anciens Égyptiens ont été innovateurs niveau écriture et littérature.
— C'est d'autant plus remarquable qu'ils n'avaient pas de papier, dis-je à Lia.
— Ils utilisaient de l'encre noire ou rouge pour écrire sur des papyrus, continua Ramsès. Et avaient toute une littérature religieuse qui évoquait leurs convictions et leur conception de l'Au-delà, les mystères de l'univers, les différentes légendes, les dieux, les prières et les hymnes.
— Les textes des pyramides et le livre des morts sont les plus anciens exemples de la littérature religieuse et les plus remarquables.
— Ils nous ont également légué des contes et récits dont je me suis souvent inspirée, dis-je. Après tout, l'écriture est le moyen de communiquer la sagesse et les règles du bon comportement.
— C'est exact, Mère, dit Ramsès. Les anciens Égyptiens aimaient conserver leur patrimoine d'éthique morale et leurs proverbes, et les répéter durant leurs fêtes et cérémonies. C'est ainsi qu'ils sont parvenus à enregistrer leur histoire et leur vie.
— Et confirmé leur haut degré de pensée, de culture et de civilisation…
La vie était redevenue parfaitement normale.
Un an plus tard
Emerson avait obtenu pour la saison de 1925 le site d'Oum Rakhm, à quelque 420 kilomètres à l'ouest du Caire. Il s'agissait d'une ancienne base militaire où Ramsès II avait fait édifier une forteresse pour résister aux attaques de tribus libyennes.
Un peu d'histoire au sujet de ce pharaon, troisième roi de la XIX° dynastie, qui a régné de 1304 et 1237 avant J.C., bien que la date de sa mort soit sujette à caution. Malgré tout, son règne d'une exceptionnelle durée pour l'époque couvre à lui seul la moitié de la XIXème dynastie, et Ramsès II a réellement laissé sa trace en Égypte. En plus des nombreux monuments qu'il a fait bâtir à travers tout le pays, il a fait sculpter à son image de très nombreuses statues et fait graver son nom sur presque tous les temples – notamment sur ceux d'autres pharaons, comme s'il les avait fait construire lui-même. Du fait de cette extraordinaire quantité d'objets et d'éléments architecturaux à son nom, Ramsès II se retrouve dans presque tous les départements d'antiquités égyptiennes des musées du monde entier.
Comme tant d'autres dirigeants historiques dont la gloire a traversé les siècles, Ramsès II est réputé avoir été un grand conquérant, et on le nomme souvent Ramsès le Grand. Il a lutté contre les Hittites, assuré la domination de l'Égypte sur la Nubie et ses gisements aurifères, y construisant une série de temples dont les plus célèbres sont ceux d'Abou Simbel. Son action dans le pays de Koush et surtout dans le couloir syro-palestinien dut marquer les esprits de l'époque car l'on racontait encore sous les Ptolémée la légende du voyage de « la princesse de Bakhtan » offerte en mariage au roi d'Égypte.
De plus, il reste une tradition tenace affirmant que Ramsès II fut le pharaon opposé à Moïse lors de l'Exode, ce qui est historiquement contestable. Quoi qu'il en soit, Ramsès II l'un des pharaons les plus connus à travers le monde – à part Toutankhamon, bien entendu, mais ni Emerson ni moi ne tenions plus à évoquer Toutankhamon. Aussi j'accueillais volontiers la mégalomanie d'Ouserma Rê— Ramsès II – ou de son nom d'Horus : Ka-nakht-mery-Maât Neb-hebou-sed-mi-tef-Ptah-ta-tenen, soit : « Taureau victorieux aimé de Maât, maître des fêtes-sed comme son père Ptah-Tatenen »…
Nos fouilles furent intéressantes et mirent à jour une cuisine qui servait à préparer les repas des prêtres, séparée d'un office beaucoup plus grand destiné à la confection des repas des soldats. Au total, le site comptait trois pièces en briques non cuites et un encadrement de portes en calcaire.
De plus, il offrait diverses inscriptions en hiéroglyphes au nom de Ramsès II, et servait également de lieu de sacrifices à la déesse de la guerre à tête de lionne, Sekhmet, et à son conjoint, Ptah.
Au cours de la saison, Emerson mit à jour les restes de murs en briques, un sarcophage en forme de citadelle pharaonique et une statue de plus d'un mètre de haut d'un commandant militaire, brandissant un bâton avec pour pommeau la tête de Sekhmet.
Nous étions bien occupés, et heureux…
Le 11 novembre 1925, les journaux annoncèrent l'autopsie de la momie de Toutankhamon.
Ce fut Douglas Derry, un professeur d'anatomie à l'université du Caire, qui procéda à l'autopsie. Et deux jours plus tard, il rendit l'âme après avoir terminé sa tâche. Une nouvelle volée d'articles concernant la malédiction s'ensuivit. Nos conclusions n'avaient pas été rendues publiques, et le mystère entourant les décès demeurait entier.
— Pensez-vous que ce soit encore dû aux champignons dont parlait Nefret ?
— Quelle importance, Peabody ? D'ailleurs, je connaissais Douglas Derry, et je suis bien certain qu'il a dû massacrer cette momie, la découper en tronçons afin d'en extraire les amulettes et autres objets précieux pris dans les bandelettes.
— C'est étrange, tout de même, dis-je.
— Pour les mentalités de l'Antiquité, le monde n'était qu'un tissu de forces et d'énergies fondamentales qui faisaient réagir entre elles l'ensemble des vivants et des morts et même certains objets inanimés. On pouvait donc les influencer ou encore, par l'intermédiaire des mages, on pouvait traiter avec eux. Pensez au pouvoir que cela donnait aux prêtres antiques.
— Et maintenant le même pouvoir de manipuler les masses est aux mains des journalistes, dis-je pensivement.
— Cette notion est essentielle pour comprendre la vraie nature de la malédiction des pharaons. S'il était possible d'exercer une quelconque influence sur le monde passé ou à venir, les prêtres pouvaient donc, au moyen de formules appropriées, protéger un lieu ou un homme contre le mal.
Rendons hommage à Amon-Rê, roi des dieux, le Primordial,
Celui qui est venu à l'existence le premier, dieu unique, le bien-aimé,
Celui qui soulève le ciel, qui fait le ciel, la terre, les eaux...
Amon le valeureux... Fais que j'atteigne la limite du désert:
Celui qui sauve le naufragé; fais que j'atteigne la terre ferme.
Par ailleurs, j'avais le plaisir d'avoir mené à bien un projet qui me tenait à cœur.
Le premier livre issu de mes journaux était paru depuis peu et avait reçu du public un accueil intéressant. Un crocodile sur un banc de sable détaillait les dessous de cette glorieuse première (pour moi) saison de fouilles à Amarna en 1884 – l'année où j'avais rencontré Emerson, défié une momie maudite, arrêté un assassin, et enfin sauvegardé l'héritage et la raison d'Evelyn avant de la persuader d'épouser Walter. Tout en convainquant aussi Emerson de m'épouser. Joli programme qui, en fait, ne laissait pas de me surprendre.
Le titre choisi me plaisait beaucoup. Il était tiré d'un poème d'amour de l'Égypte antique que Ramsès m'avait traduit : « Mon très cher amour est de l'autre côté de cette large étendue d'eau, et il y a un crocodile sur le banc de sable. »
Curieux comme même les anciens Egyptiens savaient déjà user d'une métaphore pour exprimer les difficultés – les risques mêmes – liés à un amour naissant. Avec un sourire ému, je revis mes propres difficultés avec Emerson jadis à Amarna…
Il était déjà prévu que le second tome parle de cette affaire Baskerville durant la saison 1992-1993, un cas que j'avais souvent évoqué ces derniers temps puisqu'il s'agissait déjà d'une fausse rumeur de malédiction antique. Si j'étais ainsi directement passée de 1884 à 1992, c'est que, une fois mariée, je m'étais davantage préoccupée au cours des saisons égyptologiques suivantes à Amarna des joies de la vie conjugale que des bienfaits de l'écriture. Comme je l'ai déjà indiqué, l'idée de mettre au propre nos aventures ne m'était venue que bien plus tard, alors que j'attendais Ramsès, parce qu'Emerson tenait absolument à ce que je me repose régulièrement. Cela m'avait une façon intéressante d'occuper mon temps. D'ailleurs, à ce qu'il me semble, aucun meurtre brutal n'avait interrompu notre travail ces deux premières années…
Ou peut-être y en avait-il eu mais je ne les avais pas remarqués.
Ensuite, je préférais oublier cinq années que nous avions passées en Angleterre après la naissance de notre fils parce qu'Emerson refusait de se séparer de lui. Aucun événement particulier.
La malédiction des pharaons – c'était le titre prévu pour le second tome, un peu facile certes, mais accrocheur à mon sens – attendrait cependant. J'avais mis infiniment plus de temps que prévu à trier et épurer (et relire) mes journaux. Je ne me sentais pas prête à recommencer de sitôt l'expérience. De ce fait, j'avais répondu à mon éditrice qu'elle aurait les droits sur la suite de la collection mais devrait sans doute les étudier avec mes héritiers. Bien que j'aie émis cette idée de façon humoristique elle me lança un regard affolé et fit un rapide signe de croix.
La superstition de certaines personnes ne laissera jamais de me surprendre.
Cinq ans plus tard
Manuscrit H
— C'est un neurologue allemand mort il y a une quinzaine d'années qui a le premier diagnostiqué cette maladie, dit Nefret d'une voix brisée. Et elle porte son nom
— Je me contrefiche de son nom, rugit Emerson. Est-ce…
Il perdit soudain la voix. Se leva et arpenta la pièce en s'arrachant les cheveux. Il était d'une pâleur de cire et ses yeux rougis témoignaient de longues heures d'insomnie.
— Est-ce curable ? Demanda Ramsès d'une voix enrouée.
— Non.
Emerson quitta brusquement la pièce. Et Ramsès, stoïque, resta seul à écouter Nefret évoquer les récentes découvertes d'un certain Aloïs Alzheimer.
— Il a décrit exactement les symptômes que présente Mère ces dernières années, continua Nefret. Les pertes de mémoire, la difficulté à exécuter des tâches familières. Et même ces problèmes de langage, de désorientation dans l'espace et dans le temps, ou encore ces sautes d'humeur et de comportement.
— C'est comme un changement de personnalité, dit Ramsès.
— Trop souvent, les premiers symptômes de l'Alzheimer ne sont pas identifiés, expliqua Nefret, parce que les proches – ou le malade lui-même s'il en est conscient – ont tendance à mettre les troubles de la mémoire sur le compte de l'âge. C'est uniquement parce que j'ai lu ce qu'à publié ce neuro-pathologiste que je peux interpréter différemment ces symptômes. Cette maladie n'est pas une simple altération des facultés mentales due à l'usure de l'organisme, Ramsès, c'est une forme de démence sénile.
— Seigneur.
Je faisais un rêve étrange, mais agréable. Je montais d'un pas las une pente abrupte et caillouteuse. Je ne reconnaissais pas l'endroit mais c'était magnifique. L'air était frais, il devait être très tôt mais le soleil n'allait pas tarder à se lever. Je frissonnai.
En arrivant, je levai la tête et vis que quelqu'un m'attendait au sommet : Un homme jeune, au visage brun, avec une barbe bien noire et un corps vigoureux, enveloppé dans une galabieh blanche. Un Arabe sans doute – Je ne sais d'où me vint cette soudaine certitude. Lorsqu'il me tendit la main pour m'aider, je la pris en toute confiance, puis je regardai autour de moi d'un air curieux. Nous étions très haut. Le plateau était aride mais en dessous de nous, la lumière se répandait peu à peu dans la vallée, illuminant de sa couleur chaude la verdure des champs, le bleu acier du fleuve, la blancheur d'un temple bas aux colonnes ouvragées. C'était le plus beau spectacle que j'aie jamais vu.
— Où sommes-nous ? Dis-je enfin.
— Là où est votre vraie place, Sitt, répondit l'homme gentiment.
— C'est magnifique, dis-je avec sincérité puis je continuai d'un ton plus hésitant. Est-ce un rêve, ou bien est-ce réel ?
— Quelle importance ?
— Je ne sais pas. Mais je ressens parfois une sorte de confusion entre la réalité et le mirage. Il y a des gens qui s'agitent autour de moi en marmonnant d'étranges incantations. Je ne comprends pas ce qu'ils me veulent, et en même temps je me sens si triste pour eux. Ils ne savent pas…
— Ne soyez plus triste, Sitt, tout va bientôt s'arranger.
