Chapitre 26 : Pas un monstre
Un ciel bleu couronnait Celadopole ce jour-là, rendant la ville aussi plaisante qu'Alfaro s'en souvenait. Il fallait au moins ça pour le convaincre de rester sur place en trépignant d'impatience. Comme il l'avait accepté, lui et Erika s'étaient comportés en parfaits étrangers depuis le chemin de rivière, ce qui n'avait pas été très difficile. Le silence qui les avait accompagnés dans la fourgonnette de police les amenant en ville avant été presque glaçant. Menottés, les trois dresseurs fugueurs avaient été surveillés d'un œil plus noir que nécessaire par la championne, pour le plus grand amusement des membres de la BSP postés en renfort.
-Relax, mademoiselle, y'a rien à craindre. Encore un peu et vous allez vous transformer en tauros. Sortez-donc votre rafflesia, une bonne séance d'aro-machinchose vous détendra.
Bien entendu, cela n'avait pas diminué la fureur dissimulée de la jeune femme. Alfaro aurait été tenté de lui conseiller un visage plus neutre, mais il craignait trop pour sa propre vie si jamais elle était dans un mauvais jour. Il se contenta donc d'esquiver son regard tout le long du trajet.
Un interrogatoire en bonne et dur forme les avaient attendus au bout de la route, dans le commissariat de Céladopole. Tous trois avaient ensuite été menés au centre pokémon avec interdiction de sortir de la ville. Les motards, eux, avaient été transférés à Safrania.
-C'est la dernière fois qu'on fait une chose pareil, tu m'entends ? Alfaro a failli perdre son goupix, on s'est fait tabassé et volé nos pokémons, et il s'en est fallu de peu pour qu'ils nous retirent nos licences de dresseur ! Et on a plus un rond à cause de cette amende !
-Je sais, désolé mon c-
-Désolé ? Désolé ?! Tu peux l'être ! Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ?
Alfaro devait admettre que Laetitia avait raison. S'ils s'en étaient relativement bien sortis, ce n'était pas le cas de leurs portefeuilles respectifs. Le dresseur à la chaîne suspectait Erika d'être intervenue en leur faveur. Franchir un barrage en toute connaissance de cause était loin d'être quelque chose d'anodin et ils s'étonnaient encore d'avoir un casier judiciaire vierge. Mais le prix avait été lourd à payer et tous trois se retrouvaient dangereusement à sec.
-On peut toujours demander à mes parents de nous dépanner, proposa Alex. On aura de quoi repartir dans deux jours, promis.
-J'espère bien ! Mais tu te débrouilles seul pour leur expliquer pourquoi on a besoin d'eux !
-Et toi, Alfaro, ça ira ?
-J'ai de quoi aller à Safrania. Ce sera plus facile de me refaire là-bas.
-Alors tout va bien ! dit Alex avec un grand sourire. Pas de quoi s'inquiéter.
Le dresseur à lunettes ignora tant bien que mal le regard furibond de sa petite amie.
-C'est là qu'est ta famille, non ? demanda-t-elle.
-Euh...ouais. Ça va faire un moment que je les ai pas vus. Et vous deux ?
Alfaro fit de son mieux pour s'intéresser au jeune couple, leur posant des questions sur leur famille avant qu'ils ne puissent en faire autant sur la sienne. Mentir était confortable, ne pas parler était préférable. Heureusement, Alfaro avait eu tout le temps de s'inventer une histoire personnelle au cours des nuits où le sommeil se faisait attendre. Carla Straeno, toujours vivante, occupait le même poste d'assistante sociale à Safrania. Alberto avait jeté son dévolu sur une compagnie d'assurance. Alfaro tenait le rôle du fils passionné par les pokémons et ayant eu la chance de pouvoir parcourir les routes en des temps difficiles à cause des restrictions
-Ils exagèrent. Je comprends que certains dresseurs ont laissés mourir des pokémons, mais c'était pas une raison pour limiter tout le monde ! Rien qu'avec le système de surveillance de stockage, ils pouvaient vérifier qui abusait des captures et suspendre les licences !
Alex marquait un point, mais Alfaro ne se sentait toujours pas d'approfondir le débat politique. Il laissa donc son homologue discourir sans dire autre chose que "c'est pas faux" lorsqu'il reprenait sa respiration. Malheureusement, la volubilité du dresseur jeta à nouveau son dévolu sur la vie du brun.
-Au fait, t'étais dans quelle école à Safrania ?
Surpris, Alfaro mit quelques secondes à répondre. Son histoire n'était pas assez bien ficelée pour donner les noms d'établissements dédiés à la formation de dresseurs.
-Un bahut public général, rien à voir avec vos trucs spécialisés.
-Mais...Comment tu as fait pour devenir dresseur, alors ?
-Ma...Ma famille connaît quelqu'un et il m'a beaucoup aidé. Il a jugé que j'avais les compétences requises et je l'aide pour un projet scientifique.
-T'es sérieux ? demanda Alex. J'avais jamais entendu dire que c'était possible.
-J'ai eu beaucoup de chance. Et même si j'ai perdu quelques pokémons, je m'en sors pas trop mal...
-Tu rigoles ? T'es un dresseur d'exception, surtout si t'as pas eu de diplôme ! On en parlait avec Laetitia et on a rarement vu quelqu'un se débrouiller aussi bien.
-J'ai aussi beaucoup bouquiné sur le dressage, y'a pas de quoi en faire tout un plat, rajouta Alfaro.
L'interrogatoire d'Alex commençait franchement à l'énerver mais il ne voyait pas comment lui faire comprendre sans le heurter ni paraître suspect. Intentionnellement ou non, Laetitia vint à sa rescousse.
-C'est bientôt l'heure de reprendre Cleila. On y va ?
-D'ac'. Des nouvelles de ton feunard, Alfaro ?
Le concerné hocha la tête négativement. La nidorina de la dresseur et Luno avaient tous deux été gardés en observation suite à leurs blessures. Le reste de la troupe s'en était bien mieux sorti. Même Billy, pourtant gravement intoxiqué suite à l'assaut du grotadmorv, avait montré une coriacité digne du plus ancien membre de l'équipe. Tous avaient besoin de repos, mais il était un pokémon qui refusait tout net de quitter le champ de bataille.
Sous les ordres de la BSP, Mist avait été temporairement mis à l'écart et éloigné ailleurs dans Céladopole. Un "centre d'observation", lui avait-on dit, mais le brun se doutait que derrière cette appellation neutre se cachait une sécurité implacable pour faire face au monstre qu'était devenu le goupix.
Le récupérer aussi simplement aurait été bien trop facile. Si victoire, terreur et infini soulagement s'étaient succèdés ce jour-là, ce n'était plus désormais qu'attente et inquiétude teintés d'injustice profonde. Parfois, tard dans la nuit, il craignait que perdre Mist ne soit au contraire une punition subie afin de payer la violence et la tromperie dont il avait témoigné à son égard. La brutalité dont il avait fait preuve dans la serre le poursuivait chaque fois qu'il fermait les yeux et la lumière des chambres impersonnelles du centre pokémon ne suffisait pas à éloigner la culpabilité qu'il ressentait.
Son humeur soucieuse se répandait et contaminait le reste de l'équipe. Même Dolce, d'habitude si joyeux, gardait le silence comme si le feunard était déjà un cadavre. Billy, dans une vaine tentative de réconforter son dresseur, avait vu ses lianes être doucement repoussées des épaules de l'humain. Le temps semblait suspendu au même titre que la vie de Mist.
Lorsqu'ils arrivèrent au centre, ils eurent la surprise de voir Erika en pleine discussion avec une infirmière.
-Ah, quant on parle de l'arcanin ! J'allais demander à ce qu'on vous transmette un message, mais puisque vous êtes là...Alexandre Malikowsky, Laetitia Dunon, vous pouvez quitter Céladopole dès maintenant si vous le souhaitez.
Elle tendit les deux autorisations aux dresseurs qui soupirèrent de soulagement avant de s'incliner devant la championne.
-Nous sommes désolés de vous avoir causés autant d'ennuis, s'excusa Alex. Cela ne se reproduira plus.
-J'espère bien. Des renforts médicaux sont arrivés de Parmanie peu de temps après votre évasion. Les risques que vous avez encourus étaient parfaitement disproportionnés et vous n'avez fait que risquer vos vies ainsi que celles de vos pokémons de manière parfaitement inutile. Cela vaut aussi pour vous, monsieur Straeno.
Un fouet gelé n'aurait pas été plus blessant que le ton de la championne, aussi sévère qu'implacable. Le brun redoutait ce qui allait suivre.
-Alfaro Straeno, j'aurais besoin de m'entretenir avec vous au sujet de votre feunard. Auriez-vous une heure à m'accorder ?
-O...oui, bien sûr. Tout de suite ?
-Si possible, oui. J'ai quelques détails à régler au centre pokémon, nous pourrions donc nous retrouver à l'arène dans, disons...une heure ? Je vous note l'adresse.
Alfaro allait rappeler à la jeune championne leur combat d'il y a quelques semaines mais se ravisa devant son empressement à sortir un carnet ainsi qu'un stylo. Quelques griffonnages plus tard, elle arracha une feuille qu'elle plia machinalement avant de lui tendre. Il fallut tout son talent d'acteur à Alfaro pour garder un visage neutre en lisant le mot.
"Ne dis rien. "Le joyeux chetiflor", sur l'avenue Fauret".
Obéissant à l'ordre de discrétion, il rangea le papier dans sa poche et se promit de le détruire dès que possible.
-C'est tout. Je vous souhaite un bon voyage, dit-elle au jeune couple. Au plaisir de vous retrouver pour un match d'arène.
Les trois dresseurs s'inclinèrent, puis la laissèrent en compagnie de l'infirmière. Ils s'éloignèrent jusqu'à un endroit du hall suffisamment spacieux pour discuter sans être gênés par les autres dresseurs.
-Vous restez toujours ici ? demanda Alfaro.
-Oui, c'est plus prudent le temps que les parents d'Alex nous prêtent de quoi rebondir. Et toi ?
-Je partirai peut-être demain. Des trucs à faire à Safrania.
-On se revoit au centre ? demanda Alex.
-Pas sûr. J'aimerais faire un maximum de route et c'est plutôt calme jusqu'à chez moi.
-Dans ce cas, à plus et bon courage. On aimerait pas te mettre en retard avec la championne.
Quelques poignées de main et conseils de dernière minute plus tard, le duo partit à l'arrière du centre tandis qu'Alfaro se dirigeait vers son lieu de rendez-vous. Il n'avait pas oublié l'ordre de détruire le papier dans sa poche et l'occasion lui en fut donné au moment de sortir du centre, dans une ruelle où se trouvaient une rangée de poubelles vides. Alfaro sortit un briquet de son sac, enflamma le papier et, une fois devenu incapable de supporter la chaleur, le lâcha à l'intérieur. Il se consuma en un résidu noir qui, bien que suspect, finirai écrasé par un tas de sacs malodorants sans qu'un regard ne lui soit accordé.
"Le joyeux chetiflor" était un bar tout ce qu'il y avait de plus tranquille et lumineux, avec ses terrasses en plein soleil, ses grandes baies vitrées et ses tables en bois étincelantes. Un endroit parfaitement respectable pour une championne d'arène mais qui semblait peu prompt à accueillir un petit voyou de Safrania. C'était se tromper lorsque le barman l'interpella sitôt que la cloche de la boutique retentit.
-Monsieur Straeno ?
-Ouais ?
-Mademoiselle Erika m'a demandée de vous conduire au salon. Pourriez-vous me suivre, je vous prie ?
L'homme aux allures de majordome leva le plateau bloquant l'accès au bar et le mena vers un étroit escalier.
-La pièce du fond est ouverte, vous la trouverez sans problèmes. Désirez-vous que je vous apporte quelque chose ?
-Un...Un soda cool, s'il vous plaît.
C'est alors qu'il reconnut l'homme.
-Vous étiez le...
-Attention à ne pas faire trop de bruits, nos salons privés ne sont pas entièrement insonorisés. Je vous apporterai votre commande dès mademoiselle arrivée, à moins que cela ne vous dérange.
Comprenant le sous-entendu, Alfaro monta sans bruit l'escalier. Un corridor plus tard, il arriva dans un salon un peu moins éclairé mais compensant par un mobilier plus confortable. Il sursauta en voyant le professeur Chen, assis sur l'un des canapés. Ce dernier fixait avec une insistance brûlante un homme en face de lui, si intensément qu'il ne remarqua pas l'arrivée de son protégé. L'autre, en revanche, l'accueillit avec un grand sourire.
-Ah, voici notre invité d'honneur ! Entre, Alfaro, fais comme chez toi.
Grand, chauve mais pourvu d'une belle paire de moustaches, l'inconnu semblait le fixer derrière des lunettes rondes et fumées. Il se leva pour l'accueillir et Alfaro put voir des membres maigres cachés par une chemise blanche et une cravate marron du plus mauvais goût. Alfaro allait lui serrer la main lorsque la voix du professeur Chen retentit, plus claquante que jamais.
-Je t'interdis de parler avec Alfaro avec autant de familiarité, espèce de charlatan ! Tu n'as aucune idée des dangers qu'il a mené pour tes folies !
-Nous en avons déjà parlé, Samuel, il a accepté de nous rejoindre et...
-Vous profitez de sa situation !
-Nous l'aidons à accomplir ce pour quoi il a entrepris ce voyage...
-Et lui faites courir les dangers les plus incroyables en m'exposant moi aussi ! As-tu la moindre idée des heures que j'ai passées rien que pour lui ? Aucun de mes dresseurs ne m'a jamais causé autant de soucis et tu es responsable de presque chacun d'entre eux !
-Balivernes...
-Parce qu'inviter Alfaro à rejoindre votre bande de justiciers, c'est des balivernes ?
Un tic apparu sur la bouche de l'inconnu lorsqu'Alfaro s'assit à côté du vieux Chen. L'échange était tel qu'il se serait cru sur un terrain de tennis, à observer l'un et l'autre au rythme des reproches qu'ils se lançaient. Il eut cependant le temps de se faufiler dans la discussion.
-Vous faites partie de la Tombe Creuse ? demanda-t-il en ignorant la grimace de dégoût de son tuteur.
-En effet. Auguste Terrence, "Vulcain" pour les intimes, champion de Cramois'Île et ancien chercheur en génétique.
-Enquiquineur de première classe, rajouta Chen.
-Samuel et moi avons fait notre voyage initiatique ensemble et avons effectué quelques recherches en commun.
-Contre mon gré.
-Mais désormais, je préfère diriger une bande de justicier qui a fait tomber pas mal de criminels pendant que d'autres restaient dans leur trou perdu.
-Nous avons déjà eu cette discussion et ma réponse n'a pas changée ! Tu as peut-être pris ta retraite en tant que scientifique, mais ce n'est pas mon cas et il en faut peu pour être dans la liste noire du gouvernement ! Pendant que tu fais ce qui te plaît, d'autres sont sur le fil et le moindre incident peut ruiner des années de travail !
-Tu n'as aucune idée de ce que les champions endurent !
Auguste s'était soudain mis en colère, sa voix tonnant comme un volcan. Alfaro sursauta et le professeur paru plus contrarié qu'effrayé. L'homme aux lunettes continua.
-A l'heure actuelle, des crétins en costume-cravate cherchent tous les moyens pour nous révoquer et commettre la première purge de l'histoire de Kanto ! Des hommes qui travaillent probablement pour la Team Rocket, ou sont tenus par le chantage ! Nous sommes tout aussi exposés que toi, si ce n'est plus !
Un silence de plomb suivit ces paroles durant lequel Chen, Alfaro en était persuadé, se retenait de sortir en claquant la porte derrière lui.
-Je sais ce que tu penses, continua Auguste d'une voix bien plus calme. Et il est vrai que la plupart des champions ont été un peu pistonnés, qu'ils l'aient demandés ou non. Cependant, nous avons la chance de nous être presque tous alliés pour enquêter sur la vague de corruption que subit Kanto. Mais cela ne durera pas indéfiniment. Le fils de Gotzaburo, Pierre, est poussé à la sortie à coups de coupes budgétaires et de policiers ouvertement racistes, il est seul pour tenir son arène. Il a fallu tous nos efforts pour l'y installer et le défendre lorsqu'un dresseur y a péri, mais on ne pourra pas le faire éternellement. Daisy a de plus en plus de mal à concilier son rôle et les soins qu'elle doit donner à ses sœurs après ce qui leur est arrivée. Là encore, on s'est donné du mal pour permettre à la petite Ondine de l'aider.
-Et les autres ?
-Bob Clancey fait de l'excellent travail à Carmin-sur-Mer, mais il estime ne pas avoir besoin de nous. Il nous donne quelques tuyaux, mais c'est tout. Koga était bien plus solitaire...
-Au grand dam d'Alfaro, que vous avez envoyé là-bas. Deux pokémons morts, et vous prétendez...
-Ce n'était qu'un hasard. Nous lui avions seulement demandé de visiter le parc Safari et de nous rapporter les choses qu'il estimait louches. Koga ne nous donnait aucune information, nous le suspections même de faire partie de la Team Rocket. N'importe qui aurait pu être là à sa place, Koga aurait même pu faire exploser ses pokémons dans le parc, à la mairie, à la police, n'importe où du moment qu'il aurait été entendu par quelqu'un !
-Est-ce bien vrai, Alfaro ? demanda le vieux Chen en se tournant vers lui.
-Oui. J'ai croisé Koga au parc. C'est là qu'il m'a posé un défi.
-Vraiment ?
Auguste s'était quelque peu rapproché, coudes sur la table basse et mains croisés devant lui. Il semblait être prêt à boire les paroles d'Alfaro derrière ses lunettes fumées.
-Oui. J'ai préféré ne rien dire à la police.
-Une sage décision, commenta le champion. De toute manière, elle sait que Koga s'est rendue dans le parc Safari. Le camion volé a été retrouvé tout près du commissariat, avec trois hommes morts à l'intérieur. Deux touristes et un gardien du parc, dépouillés de presque tout sauf leurs papiers d'identités.
-Comment un champion d'arène pourrait-il être coupable de meurtre ? demanda Chen.
-Alfaro est la preuve vivante que ces hommes étaient en lien avec la Team Rocket. Morts pas balle, avec des blessures propres aux vieilles techniques de Koga. Peut-être ont-ils été pistés et qu'un quatrième complice est venu éliminer les trois premiers. Ainsi, il était définitivement impossible de remonter jusqu'à la Team. Le niveau de corruption doit être phénoménal si même la parole d'un champion n'a pu être entendue. Cela n'arrange guère nos affaires...
-Vos affaires, oui. Les votre, appuya Chen.
Le visage d'Auguste était redevenu neutre, quoique teinté de peine.
-Désolé de m'être emporté, j'ai oublié à quel point il est difficile de faire avancer la science.
-Viens-en au fait. Qu'est-ce que tu veux ? demanda Chen.
-La même chose que toi. Assurer la protection d'Alfaro.
-Autant que se peut lorsque vous le mettrez de nouveau en danger.
-Il a fait ses preuves et nous a beaucoup aidé pour faire tomber la Team Rocket. Nous sommes proches du but, on est sur le point de coincer leur chef. Tout ce dont nous avons besoin, c'est de quelqu'un qui connaisse Safrania et Alfaro est un atout non-négligeable. Une fois débarrassés d'eux, tu n'auras plus à t'inquiéter pour tes recherches et tu pourras t'opposer tant que tu veux au gouvernement. Tu te souviens de Gotzaburo ? Des preuves fabriquées de toute pièce et une opinion publique manipulée. Et il y en a eu d'autres. Si tu veux que l'on mette fin à tout ça, laisse Alfaro nous aider.
-Et si vous échouez ?
-Alors, ce sera fini. La Team aura gagnée, tous les champions seront réduits à un rôle secondaire, et les gens comme toi seront toujours menacés tant qu'il y aura une opposition à Nuzlocke.
-Quel rapport entre la Team Rocket et Nuzlocke ? demanda Alfaro.
-Nous pensons que la loi sur la limitation de capture est un moyen pour la Team de mieux contrôler divers aspects du commerce. Plus une ressource est rare, plus les gens sont prêts à payer cher pour l'obtenir. Sans compter que son contrôle peut se faire de bien des manières.
-Un peu comme le trafic de drogue ?
-Plutôt ces vieux films en noir et blanc. Autrefois, un pays a rendu l'alcool bien plus difficile à obtenir et beaucoup de criminels en ont profité. Violence, corruption, meurtres, tout cela à partir de quelque chose d'aussi anodin qu'une bonne bouteille de whisky. Mais la Team est plus intelligente et cherche à faire partie des institutions en place. Un parasite qui impose peu à peu ses propres règles et acquiert une grande partie de ses profits en toute légalité, si bien qu'elle finit par prendre le contrôle du corps principal. C'est ce qui est en train de se passer puisque la police fait de moins en moins d'efforts pour enquêter sur ce qui est illégal, Koga l'a appris à ses dépends. L'un de nos agents a même repéré des échanges louches dans les milieux de l'industrie.
-Donc, vous avez de quoi faire le lien entre le gouvernement et la Team Rocket ?
-En effet, dit Auguste en souriant. Grâce à toi, nous savons que des membres hauts-placés du gouvernement fermaient les yeux sur le trafic de pokémons au casino. Depuis, de plus en plus de personnes commencent à parler et à nous rejoindre. Nous préférons cependant attendre le bon moment pour agir.
-Quand ? demanda Chen.
-Lorsqu'ils n'auront plus rien pour se défendre. Un immense coup de filet sans personne pour s'en échapper ou recommencer quoi que ce soit ! Avec un peu de chances, nous parviendrons même à faire tomber leurs activités à Johto. Bon nombre de pensions sont sous leur contrôle, et tu sais à quel point l'élevage s'est perdu à Kanto.
Chen ne répondit pas. Il avait toujours les yeux froncés, mais semblait mieux accueillir les paroles d'Auguste. Ce dernier ne rajouta rien, craignant que son vis-à-vis n'explose de nouveau. Une tactique sage qui porta ses fruits.
-Tu me promets que rien n'arrivera ni à moi ni à Alfaro tant qu'il travaillera pour vous ?
-Il ne sera pas plus en danger que si son voyage avait été normal. Et si jamais tu devais tomber, alors je pense que la Tombe Creuse tomberait elle aussi. Il en faudrait beaucoup pour s'en prendre à une célébrité telle que toi et si cela devait arriver, ils n'hésiteraient pas à s'en prendre aux champions dans la foulée.
-Très bien. Très bien, espèce de vieux rapasdepic. Sauve le monde, il est suffisamment au bord du chaos. Un peu plus ou un peu moins...
La moustache du champion se redressa alors qu'un sourire sincère éclairait son visage.
-Merci, Samuel.
-Maintenant, si tu pouvais nous laisser, j'aimerais m'entretenir avec mon dresseur.
Le champion d'arène ne se le fit pas dire deux fois et quitta le petit salon, laissant Alfaro et Chen seuls. Il ferma la porte derrière lui et le scientifique en profita pour se placer de l'autre côté de la table.
-Je suis désolé...
-Inutile, le coupa Chen. C'est quelque chose de bien plus courant que tu ne le crois. Souvent, des dresseurs se rassemblent et les choses vont plus ou moins bien après. Il n'y a pas que la Team Rocket, beaucoup de petites bandes naissent et disparaissent dès lors qu'ils vont trop loin. Je dirais même que c'est une chance que tu sois tombé sur Auguste et non quelqu'un d'autre, mais ne le répète pas devant lui. Il est franchement insupportable quand il s'agit de rappeler qu'il a raison.
-Vous n'avez rien découvert de plus concernant mon père ?
-Non, malheureusement. J'ai demandé à quelques contacts, mais le peu de personnes qui se souvenaient de lui disent la même chose. Un homme brillant, passionné par son travail, si bien qu'il a été envoyé dans d'autres laboratoires. Argenta et Cramois'Île, notamment. Tous pensaient qu'il s'était mis à son compte à Safrania, mais ce n'est visiblement pas le cas...Je ne pense pas me tromper en disant qu'Auguste en sait plus que moi.
Alfaro n'était pas étonné. Un homme qui ne donnait pas de nouvelles à sa propre femme était bien capable de mentir comme il respirait. N'importe quoi pour couvrir ses traces et multiplier les fausses certitudes chez autrui. C'était à se demander comment la Tombe Creuse pouvait elle-même en savoir plus, mais il n'avait guère d'autre choix.
-Es-tu certain de vouloir le retrouver tant que ça ? demanda Chen.
-Oui, répondit-il automatiquement.
La rage et la rancune n'avaient pas diminuées. Il parvenait seulement à l'écarter, à la canaliser afin de ne pas la faire déborder sur son équipe. Comme un papier peint un peu hideux que l'on parviendrait à oublier temporairement, jusqu'à ce que les objets présents dans la pièce ne suffisent plus à détourner l'attention. Mais pour l'arracher, il fallait d'abord l'atteindre et Alfaro n'y parvenait toujours pas.
-Je ne veux surtout pas insulter la mémoire de qui que ce soit, mais il est également possible que ta mère t'aie cachée quelque chose pour ton propre bien.
-Quelle importance est-ce que ça a maintenant qu'elle est morte ?
-J'ai eu une fille et en tant que parent, je peux t'assurer qu'il est très difficile d'être totalement franc avec son enfant. C'est stupide, mais on cherche toujours à les protéger, même si cela signifie ne pas tout leur dire ou leur mentir.
-Parce que vous croyez que je ne me suis jamais disputé avec elle ?
-Non, ce n'est pas ce que je voulais dire...
-C'était très fréquent, le coupa Alfaro. Il ne se passait pas un mois sans que je ne quitte la maison en claquant la porte derrière moi à cause de ça. On pouvait passer des heures à se disputer, elle continuait à le défendre, à dire qu'elle ne savait rien non plus, mais elle continuait de croire en lui. Si elle savait quoi que ce soit, vous pensez pas qu'elle me le dirait au moins pour que j'arrête de lui hurler dessus ?
Alfaro avait du mal à rester assis. Une fois de plus, il sentait la colère parcourir ses veines à mesure qu'il parlait et redevenir le flot ininterrompu qu'elle était encore il y a quelques semaines. Cependant, la situation ne l'étonna guère. Cela faisait bien longtemps qu'il avait anticipé le moment où Chen tenterait de lui reprendre sa licence et il était prêt.
-Ce type est une ordure qui nous a abandonné tous les deux. Maintenant que j'ai trouvé des personnes qui peuvent vraiment m'aider à le retrouver, j'ai bien l'intention de terminer ça. Si vous voulez m'en empêcher, vous savez quoi faire.
L'accord qu'ils avaient passés avait l'avantage indéniable d'être à double-tranchant. Si Alfaro perdait sa licence, il y aurait forcément enquête et Chen ne pourrait pas se réfugier longtemps derrière ses excuses scientifiques pour cacher le fait qu'il avait bel et bien autorisé un inconnu mineur à devenir dresseur pour des raisons inhabituelles. Si l'élève chutait, il n'y avait que très peu de chances pour que le tuteur s'en sorte indemne. Mais à sa plus grande surprise, Chen se mit à sourire.
-Ça vous fait rire ?
-Non, pas du tout, dit-il d'une voix basse. Je me disais juste que tu ressemblais beaucoup à William.
Alfaro resta interdit, le visage figé de surprise. Il ne se serait jamais attendu à une telle comparaison, surtout venant du professeur.
-Willy m'a dit que vous vous étiez rencontrés sur l'Océane, alors qu'il parlait à son père.
-Ouais. Et alors ?
-Alors, tu as sans doute remarqué qu'eux aussi avaient du mal à se comprendre.
-Ils ne se voient presque jamais, pas étonnant qu'ils se disputent.
Chen soupira et tout sourire disparut de son visage, ne laissant qu'une tristesse dont Alfaro se rendit soudainement compte.
-Peux-tu me promettre de ne pas répéter à qui que ce soit ce que je vais te dire ? Surtout pas à William.
Alfaro hocha la tête, un peu calmé par le secret dont voulait s'entourer le scientifique. Ce dernier hésita, le visage tiquant alors qu'il cherchait ses mots. Le dresseur à la chaîne ne l'avait jamais vu aussi nerveux et hésitant.
-Il se trouve que William a perdu sa mère.
La nouvelle, loin de choquer Alfaro, restait suffisante pour le décontenancer. Il avait déjà eu l'occasion de voir à quel point la relation entre Chen père et Chen fils était tendue, mais il n'aurait jamais deviné que leurs ressentiments envers leurs paternels partageaient un tel point commun.
-Au moins, ils peuvent se voir, raisonna Alfaro.
-Leurs retrouvailles se terminent toujours en dispute. Stéphane était toujours à courir aux quatre coins du globe pour son travail, il ne pouvait donc pas souvent rester à Bourg-Palette. Mais depuis la mort d'Elisabeth, il s'y noie encore plus et appelle moins souvent.
-Et vous ne lui en voulez pas ?
Chen eut un haussement d'épaule.
-J'ai tenté de le raisonner, sans succès. La mort d'Elisabeth nous a tous affectés, certains plus que d'autres...
Le professeur prit une gorgée de café, les yeux plongés dans le reflet noir du liquide.
-Tout ça pour dire, continua-t-il, que toi et Willy pourriez peut-être vous entendre plus que vous ne le pensez. Je sais à quel point il peut être un enfant terrible, mais il a vraiment bon coeur avec les pokémons. Il n'a jamais levé la main sur eux et m'a très souvent assisté au labo ou dans le parc. S'il s'en donnait la peine, je suis même certain qu'il pourrait devenir un grand scientifique lui aussi.
Alfaro ne douta pas du sourire sincère du grand-père en face de lui. Il ne parvenait pas encore à réaliser pleinement ce qu'il se passait chez son rival mais la perspective de discuter à coeur ouvert de leurs problèmes lui donnait plus de répulsion que d'envie.
-Ca doit pas être facile de voir son fils négliger sa famille.
-Pardon ?
-Stéphane. Vous êtes bien son père ? Vous et William portez le même prénom, alors...
-Non, pas du tout. C'est le mari d'Elisabeth, feu ma fille. Elle a insisté pour transmettre notre nom et Stéphane ne s'y est pas opposé.
Chen avait certes corrigé le malentendu d'un ton badin, le dresseur à la chaîne se maudit de sa maladresse. Les parents célibataires étaient courants dans son quartier. Cependant, la mort n'emportait avec elle que les plus vieux et les plus malades. La tragédie Chen avait le mérite d'être une rareté notable.
-Désolé, toutes mes condoléances.
-Ne t'inquiètes pas, tu ne pouvais pas savoir. J'ai fait mon deuil et j'ai deux merveilleux petits-enfants ainsi qu'un beau-fils qui s'est toujours assuré de notre confort matériel. Les choses auraient pu être bien pires et, qui sait, peut-être deviendront-elles meilleures un jour.
-Vous...
Alfaro fut incapable de poursuivre sa question. Il y avait une personne manquante sur la photo de famille que Chen avait listé et la curiosité naturelle du brun s'était mue en indiscrétion des plus flagrantes. Heureusement, le scientifique toucha juste.
-Ma...Mon ex-femme se porte très bien. Nous nous sommes séparés peu après la mort d'Elisabeth, mais elle a toujours été une dresseuse de grand talent. William m'a dit l'avoir vue à Lavanville, elle semble se porter comme un charme. Il a même tenté de la convaincre de m'aider dans mes recherches sur les spectres, le cher ange. Elle a toujours eue une affinité étonnante avec eux. Mais assez parlé de moi, comment se déroule ton voyage ?
La suite de la conversation fut des plus routinière, très semblable à leurs habituels échanges par vidéophone, ce qui amena leur conversation sur un point plus sensible.
-As-tu des nouvelles de ton feunard ? demanda le vétéran.
-Nan. Je sais qu'il est dans une espèce de prison, mais c'est tout.
Un silence passa durant lequel Chen choisit ses mots avec le plus grand soin. Lentement, il précisa la pensée du brun.
-Ca y ressemble, mais c'est plus que ça.
-Vous y avez déjà eu un de vos pokémons ?
-Non, mais j'ai aidé quelques-uns d'entre eux à retrouver la raison. C'est quelque chose d'assez sportif et Auguste est spécialisé dans le type feu, il sera donc parfait pour t'y aider.
A ce moment, quatre coups légers se firent entendre à travers la porte. Erika pénétra dans la pièce l'instant d'après
-J'espère ne pas vous dérangez...
-Pas du tout, mademoiselle Bloemwitte. C'est un plaisir de vous revoir.
-Le plaisir est partagé, professeur. Comment allez-vous ?
L'échange de cordialités dura quelques minutes et Alfaro ne put que constater l'immense contraste qu'il y avait entre la jeune femme et Auguste dans le rapport qu'ils entretenaient avec le vieux Chen. Ce dernier était désormais des plus polis et ne cessait de chanter les louanges de la jeune femme. Une chose étrange, si l'on considérait que les deux champions appartenaient à la Tombe Creuse.
-J'ai eu l'occasion d'enseigner à mademoiselle Bloemwitte lorsque j'étais à Céladopole, précisa-t-il à Alfaro. Si je ne me trompe pas, ton florizarre m'a été fourni par son père.
-C'est fort possible. Ma famille possède le monopole de l'horticulture à Kanto et nous trempons un peu dans l'élevage. Je m'y consacre moi-même de temps en temps, en plus de mes devoirs de championne.
Alfaro eut le souvenir fugace d'un tout jeune mystherbe heurtant ses jambes lors de son arrivée dans l'arène. Etait-il destiné à devenir le premier pokémon d'un jeune dresseur, lui aussi ? Même s'il n'avait pas été aussi émotionnel lorsqu'il avait reçu Billy, Alfaro ne put s'empêcher de sourire. Peut-être que grâce au radis noir, quelqu'un profiterait un jour de la liberté d'être dresseur.
-Et je vous l'ai dit mille fois, professeur, appelez-moi simplement par mon prénom. Autant de respect de votre part me gêne, vous le savez bien.
-Désolé, Erika. On ne se défait pas facilement de vieilles habitudes.
-Je dois vous dire que j'ai été surprise de savoir que vous étiez le tuteur d'Alfaro.
Le visage du brun manqua de se tordre sous un sourire des plus crispés. Il lui fallut toute sa volonté pour se retenir d'ajouter qu'il était tout aussi surprenant de se voir menacer par une arme à feu. Chen semblait lui aussi intérieurement paniqué.
-Ah, oui, Alfaro n'a pas tous ses diplômes, mais il n'en reste pas moins un dresseur exceptionnel. J'ai bien examiné ses compétences et avait un projet d'étude qui...
-Professeur, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous, Alfaro, Auguste et moi-même sommes au courant de tout, inutile de vous expliquer davantage.
L'ambiance passa de la cordialité la plus sincère à un froid plus intense. Si Chen semblait gêné, Erika continuait de sourire avec une sincérité des plus effrayantes.
-Aucun d'entre nous n'ira vendre la mèche, assura-t-elle. Personnellement, je pense que vous étiez le meilleur professeur que nous ayons jamais eu. Vous nous avez énormément aidé, même si cela signifiait aller contre le règlement.
-Tant que ça ? demanda Alfaro.
-De simples broutilles étudiantes. Si vous insistez, Erika, allons droit à l'essentiel. Je suis surpris de voir vos nouvelles activités.
-Pour tout vous dire, je m'attendais sincèrement à ce que vous nous rejoigniez. Je n'oublierai jamais votre soutient lors des manifestations, avant Nuzlocke.
-J'ai arrêté l'activisme, Erika. Vous et Auguste le savez très bien, ne soyez pas aussi obstinée que lui.
La dureté soudaine de Chen surprit Erika. Elle perdit à son tour de sa contenance et bafouilla.
-Toutes mes excuses, professeur; J'avais oublié...
-Je comprends, c'est normal. Mais je vous prierai de ne plus chercher à me convaincre. Ma décision a été prise il y a longtemps.
Le vieux colossinge avait donc eu plus de chances qu'Alfaro. Un léger sentiment d'amertume s'empara de lui, mais il ne fit aucun commentaire sur sa propre situation. Le groupe n'avais sans doute eu aucun moyen de pression sur Chen, ce qui lui semblait tout de même très étrange.
-Alfaro m'a annoncé avoir remporté votre badge. J'imagine que cela a été un combat acharné.
-Pas tout à fait. J'ai un peu honte de l'avouer, mais Alfaro m'a battu à plate couture grâce à son goupix ainsi qu'un roucoups. Brutal, mais efficace.
-Ne soyez pas gênée, Erika, cela fait partie du travail de champion, commenta Chen. Même si de nos jours, il n'est nul dresseur qui ne connaisse pas les forces et faiblesses de chaque type. Peut-être est-il temps d'apporter un peu de diversité aux arènes de notre région...
Chen regarda brièvement sa montre et eut une exclamation de surprise.
-Bonté divine, le temps passe à une vitesse folle ! J'aurais aimé rester plus longtemps, mais les rendez-vous se succèdent aujourd'hui. La tranquillité de Bourg-Palette me manque déjà...Comment se passe ton voyage, Alfaro ? J'aurais aimé examiner tes pokémons, mais je crains que ce ne soit pour une autre fois.
Le compte-rendu fut heureusement très court et l'incident du chemin de rivière réduit à son strict minimum, ce qui fut déjà beaucoup aux yeux du dresseur vétéran. La lassitude l'emportait cependant sur la colère.
-Et peut-on savoir pourquoi tu t'es une fois de plus mis en danger ? demanda Chen d'un ton las.
-Je...Je croyais bien faire...
-J'ai déjà forcé mes dresseurs à interrompre leur voyage pour moins que ça. Deux mois à l'arrêt et une confiscation de leurs pokémons leur a fait le plus grand bien. Ce qui est arrivé à ton feunard n'est pas entièrement de ta faute, mais un dresseur ne doit pas se mettre en tête d'arrêter lui-même des criminels, peu importe à quel point il est accompagné.
La direction vers laquelle se tournèrent les yeux de Chen ne changea que l'espace d'un instant mais Alfaro ne fut pas dupe : Erika était elle aussi visée par le sermon. A moins que Chen n'ait pris conscience de la justice à deux vitesses de ses paroles. La vie de membre de la Tombe Creuse et de champion lui semblait trop indissociable, ce qui ne l'aida pas à se faire un jugement sur les paroles du chercheur. Après tout, ce dernier regrettait bel et bien l'implication de la jeune femme.
Le dos d'Alfaro n'en était pas moins couvert d'une sueur froide. Deux mois coincé quelque part, même à Céladopole, ne lui disaient rien de bon. Il sentait déjà l'immobilisme et la rancune envers son père le ronger jusqu'à n'en plus pouvoir.
-Mais puisque ce cher Auguste m'a promis de veiller sur toi, je suppose que je peux me contenter de te suggérer un peu de repos. A moins que vous n'ayez un autre service à lui demander ? demanda le vétéran dresseur sur le même ton d'ennui.
-Non, professeur. Si vous le souhaitez, nous pourrons vous informer si nous avons besoin de lui.
-Inutile, et même un peu dangereux. Je vous fais confiance pour Missy...
-Mist.
-Mist, oui. Les méthodes d'Auguste ont beau être totalement folles, elles fonctionnent...
Chen soupira et se passa la main sur le visage, l'air franchement contrarié.
-Alfaro, tu seras gentil de prévenir ton père que je souhaite le rencontrer. J'ai un savon à vous passer à tous les deux pour les ennuis que vous me causez.
-Ce sera fait, professeur.
Un sourire éclairait le visage du plus jeune malgré la peur qu'il venait de traverser. Somme toute, ce n'était qu'une simple menace et le vieux colossinge semblait vouloir s'éloigner au plus possible de ses nouvelles activités. Redoubler de discrétion devrait suffire.
-Bien, je suppose que je devrais y aller avant de changer d'avis. Erika, ce fut un plaisir de vous revoir. Bon courage à vous dans vos fonctions.
Une poignée de main plus tard, Chen laissa Erika et Alfaro seuls dans le salon.
-Tu t'en sors bien, commenta-t-elle. J'ai déjà eu une retenue d'un mois entier avec le professeur pour avoir fait fondre une table.
-Hein ?
-L'acide des boustiflors réagit très mal avec certaines substances. L'hyper potion, par exemple. J'étais très fatiguée ce jour-là...
Un sourire passa sur le visage d'Erika à l'évocation de ce souvenir. Même si la punition avait été longue, sans doute n'avait-elle pas été si horrible.
-Bon, et si nous allions voir ton feunard ? Auguste devrait déjà y être.
Le trajet en taxi fut des plus court, si bien qu'aucun mot ne fut échangé durant le laps de temps. Lorsqu'ils mirent pied à terre, Alfaro put admirer à loisir le bâtiment long et gris s'étendant devant eux. L'intérieur était tout aussi joyeux que l'extérieur, avec ses longs couloirs de lino vert et ses murs de béton. On aurait dit un mélange entre un hôpital et un prison.
La cage était en tout point semblable à ce qu'Alfaro avait imaginé. Grande, coulée dans un bloc de béton à même le bâtiment, avec une vitre pour observer le prisonnier. Mist était couché dans un coin, le menton entre les pattes, les yeux ouverts, aussi immobile qu'une statue. Rien ne laissait présager la bête violente du chemin de rivière mais le gros tuyau d'eau à proximité ne semblait pas là pour la décoration. Alfaro se rappela alors de ce que Billy avait été lors de son évolution en herbizarre.
-Ce serait pas un machin-chose post-évolution ?
-Un syndrome de stress post-évolution, corrigea Erika. Ton feunard attaque quiconque s'aventure de trop près dans cette cage, humain comme pokémon. Il se manifeste souvent en cas de mauvais traitement, ou lorsque le dresseur ne respecte pas assez les limites et le caractère de son pokémon.
Un silence gêné passa durant lequel Alfaro pouvait sentir converger les silencieux reproches des deux champions. S'il n'y avait pas eu de blâme officiel il était convaincu qu'Erika avait fait part de l'incident de la serre à d'autres personnes que Daisy.
-Il paraît que tu t'es corrigé pendant ton voyage. On peut savoir comment ? demanda l'experte des plantes.
-Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.
-Monsieur Fuji est un vieil ami, indiqua Auguste sur le ton de la conversation. Il m'a expliqué tout ce qu'il y savait ou avait deviné de ce qu'il est arrivé à la tour Pokémon.
Alfaro n'en était plus étonné. C'était à se demander pourquoi la police ne se reposait pas exclusivement sur le réseau des champions pour résoudre leurs affaires.
-Cependant, continua Auguste, j'aimerais entendre de ta propre bouche l'histoire de toi et de ton goupix. N'omets rien, s'il te plaît, ou je ne pourrai pas faire grand-chose pour vous aider.
L'heure des confessions était donc venue. Le brun s'approcha de la vitre, sans doute teintée car Mist ne réagit pas à sa présence. ll hésitait. Erika avait vu le pire en lui, Daisy un meilleur côté, il sentait qu'Auguste le savait mais il ignorait où commencer. Par sa capture ? Trop facile. Par ce soir où il lui avait fait la promesse de le faire évoluer ? Hypocrite. Après un instant de réflexion, au bord du précipice, il décida de s'y jeter par de simples mots.
-J'ai été un vrai salopard.
Et il leur raconta tout. Son ancienne vision des pokémons en tant qu'outil, ses anciennes méthodes, Cleopatre, Pizzo le léviator, l'incident dans la serre, à quel point Erika avait eu raison sur son comportement. Ses regrets à la Tour, ses efforts, ses mensonges, ses pertes. Il ne sut combien de temps il parla, mais se confier à ce drôle de vieux bonhomme était bien plus facile qu'avec Chen. Lorsqu'il termina, il fut incapable de regarder les deux champions en face.
-J'espère que tu te rends compte de la chance que tu as, lui expliqua Erika. J'ai entendu parler de dresseurs abandonnés de leurs pokémons, lorsqu'ils n'étaient pas retrouvés sur les routes couverts de morsures et de griffures.
-Ça a failli m'arriver. Pizzo était furieux après avoir évolué.
-Seul, je ne sers ni aux autres ni à moi-même. Même lisse, je suis moins facile à troubler que de l'eau mais n'en reste pas moins tranchant de réalité. Les lâches m'évitent, les fous se perdent en moi, les sages me questionnent.
Alfaro ne répondit pas. Ces paroles n'avaient aucun sens à ses yeux et il ne se sentait pas d'humeur à jouer aux devinettes. La réponse ne tarda pas à tomber dans le silence.
-Un miroir. Si le dresseur est bon, les pokémons le seront aussi. S'il est mauvais, ils auront peur. Et la peur est l'une des sources de la violence et du mal. C'est un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir.
-Je ne lui ai jamais fait d'excuses sincères. Pas étonnant que tout me soit revenu en pleine face.
-C'est ta dernière chance de lui en faire.
-Et si ça ne marche pas ?
-Alors, il n'y aura plus rien à faire.
Auguste actionna l'une de ses balls et un grand pokémon aux allures de chien en sortit. Ses longs poils tigrés crépitaient et dégageaient une chaleur aussi douce que sa crinière couleur crème. Il se serait cru devant un bon feu, meilleur que ceux qu'ils allumaient d'un tas de bois et de vieux chiffons sur le territoire des motards de Safrania.
-Dresseur, ton feunard est complètement imprévisible. S'il faut se méfier de l'eau qui dort, alors elle n'arrive pas à la cheville de ton compagnon. Je ne pense pas me tromper en disant qu'il souffre d'amnésie, et tu peux t'estimer heureux quand on voit l'évolution catastrophique qu'il a connu. La mort lui a pris sa mémoire ? Reprends sa mémoire à la mort
L'enthousiasme du champion était presque indécent compte tenu de la situation, mais il continua.
-Il est impossible de prévoir sa réaction, nous entrerons donc tous les trois dans la cage au fauve. Moi et mon arcanin avons l'habitude de jouer les matadors, tu ne crains donc rien. Au moindre signe d'agressivité, nous prenons le relais et il te faudra reculer jusqu'au sas. Durant tout ce temps, il ne faudra jamais oublier que tu as devant toi ton camarade, et non ce que tu pourrais croire une bête sauvage. Les pokémons ont un instinct merveilleux : perds sa confiance, et tu le perdras à tout jamais. Bien entendu, cela nécessite la plus grande harmonie entre toi et ton compagnon. Si tu ne t'en sens pas capable ou si tu as des doutes, tu n'as aucune obligation à participer à l'expérience.
-Auguste...soupira Erika.
-L'expérience ? Vous me prenez pour un cobaye ?
-Ne fais pas trop attention à ce qu'il dit. Pour lui, chaque problème est une énigme à résoudre.
-Et pourquoi pas ? Bien sûr, ce n'est pas comme si elle était inédite. Mais le résultat pourrait nous permettre de mieux comprendre ce genre de cas et à aider d'autres...
-Auguste, s'il te plaît...
-Bon, très bien, ronchonna-t-il.
Alfaro était de moins en moins à l'aise et doutait bien plus de ses compétences que de celles du vieux fou en face de lui. Si quelque chose dérapait...alors il se contenterait de suivre les instructions et de partir. Le grand arcanin lui semblait un peu plus digne de confiance que son dresseur, cela valait le coup d'essayer.
La plus grande difficulté était plutôt d'être honnête. C'était une chose que de se confier à deux champions d'arène membres d'une société secrète et employeurs de dresseurs si l'opportunité se faisait sentir, mais il doutait pouvoir le faire devant le principal concerné. C'est alors qu'Erika pris doucement la parole.
-C'est difficile, mais essaie de te rappeler de ceux qui vous ont quittés lors de ton voyage.
-Comment voulez-vous qu'il me pardonne après ce que je lui ai fais ? Comment vous faites pour m'aider alors que vous avez vu ce qui s'est passé lors de notre match ?
-Personne n'a une patience infinie. Mon rafflesia, par exemple. Lorsqu'il était mystherbe, il était si mignon que je lui chatouillait toujours les feuilles. Mais lorsqu'il a évolué en ortide...Son odeur était tellement similaire à celles des tadmorvs que j'ai tout fait pour corriger ce que je pensais être un défaut. Je l'arrosais de parfum, je le lavais tous les jours, mais il n'y avait rien à faire.
Loin de culpabiliser, la jeune femme semblait plutôt amusée de cette histoire. Elle se rapprocha de la vitre et fixa à son tour le pokémon, toujours immobile.
-J'étais tellement stupide à l'époque. Plutôt que d'accepter mon premier pokémon comme il était et devant mes efforts inutiles, je l'ai repoussé jusqu'à le négliger. Je n'osais plus le toucher, de peur d'être contaminée et de garder son odeur pendant des jours.
-Mais il a évolué en rafflesia.
-Oui. Les pokémons évoluant avec une pierre sont très puissants, mais ils n'en sont que plus sensibles à l'évolution.
Un silence passa durant lequel Erika sembla hésiter à continuer. La bouche ouverte comme pour parler, il lui fallu plusieurs courtes respirations avant de continuer.
-Je l'ai forcé à évoluer. Parce que je savais qu'il serait plus puissant, mais également parce que je voulais qu'il soit comme je le désirais. Aussi gentil qu'avant, mais approchable. Malheureusement, cela a été une catastrophe.
-Tant que ça ?
-Les rafflesias sont connus pour leur odeur délicate lorsqu'ils sont bien élevés. Cependant, ils possèdent aussi des spores qui peuvent se révéler mortelles. Lorsqu'Armadille a évolué, il a crié comme un dément avant de m'asperger des pieds à la tête. Ce jour-là, j'ai bien cru que j'allais mourir, ou être paralysée à vie.
Alfaro n'en aurait pas cru autant. Certes, il savait qu'Erika pouvait se révéler moins douce qu'elle ne le montrait, mais il n'aurait jamais cru que ses pokémons avaient été confrontés à cette facette de sa personnalité. Pour lui, les champions étaient des angelots inoffensifs n'ayant jamais fait de mal à une mouche, et encore moins à un pokémon.
-J'ai passé la pire semaine de ma vie. Hospitalisée pendant plusieurs jours, les poumons en feu, incapable de respirer,une fièvre de ponyta et une convalescence de deux mois... J'ai même songé à abandonner Arma, convaincue qu'il était dangereux.
-Ce que vous n'avez pas fait.
-Ce que je n'ai pas fait, oui. Mes autres pokémons s'étaient rangés de son côté, une véritable insubordination ! Ils étaient tous devenus incontrôlables, à tel point que j'ai cru ma carrière de dresseuse fichue. C'est là qu'un ami de mon tuteur est intervenu, l'ancien champion de Céladopole. Il m'a fait comprendre à quel point j'ai été égoïste et que cela détruisait toute mon équipe, moi incluse.
-Il n'y a rien de plus difficile que d'admettre que l'on a eu tort, sauf peut-être devoir le confier à ceux qui ont eu raison.
Auguste s'était lui aussi approché de la vitre. Il avait retiré ses lunettes et faisait semblant de les essuyer sur sa chemise. Cependant, ses yeux d'un bleu clair étaient rivés vers ceux d'Alfaro. Ce dernier eut un frisson en remarquant les paupières déformées, comme deux stores tordus. Auguste était incapable de cligner complètement et le natif de Safrania comprenait mieux l'utilité des lunettes à écrans fumés. Loin d'en être gêné, le champion continua.
-Sache, Alfaro, qu'il n'y a aucun champion qui n'a jamais failli. Je dirais même que c'est l'une des conditions pour être éligible au poste : avoir connu des échecs. La perfection, ça n'existe pas. Ceux qui se croient au-dessus, qui n'ont jamais fait d'erreurs, ou qui sont incapables de clairement les identifier au point de les répéter encore et encore...Ceux-là ne sont pas assez mûrs pour avoir des responsabilités aussi grandes que les notre. Un ego démesuré mène systématiquement à un sentiment d'impunité et à un aveuglement désastreux. Je l'ai appris à mes dépends et si mon premier magmar ne me l'avait pas fait comprendre, je n'aurais sans doute jamais été celui que je suis aujourd'hui.
-C'est pour cela qu'on t'a définitivement accepté parmi nous, compléta Erika. Tu as fais des erreurs, mais tu les as comprises. Sans ça, Auguste n'aurait jamais accepté de t'aider comme il l'a fait.
-Et vous pensez que Mist sera d'accord avec vous ?
-Il est impossible de le prévoir, dit Auguste. Toutes les disputes ne se finissent pas par une réconciliation. Mais tu auras au moins essayé en étant sincère, ce qui reste une preuve de courage.
-Très bien, dit brusquement Alfaro. On y va.
Alfaro se dirigea droit vers l'entrée du sas et ferma les yeux. Toutes ces révélations lui donnaient le tournis, mais ils avaient au moins l'avantage de chasser les quelques scrupules qu'il conservait. Il se sentait presque aussi lourd et bizarre qu'il ne l'avais été au moment de quitter la chambre de temple de Lavanville pour aller à la rencontre de Cleopatre. A quel point le danger était-il semblable ? Il n'en avait aucune idée. Mais la situation l'était suffisamment pour qu'il puisse sentir l'ombre de la sabelette dans son dos.
Les deux humains et le pokémon pénétrèrent dans l'ouverture. Après un "bonne chance", Erika ferma implacablement la porte derrière eux. L'arcanin fut le premier à s'avancer, suivi du plus vieux dresseur.
-Il ne bouge pas...Avance doucement et essaie de te rapprocher, nous t'escortons.
Alfaro obéit, accompagné par ses deux gardes de fortune. Devant lui, la tâche d'un blanc crème ne bougea pas d'un poil. Il allait continuer lorsqu'Auguste le prit par un bout de veste, le forçant à s'arrêter. Le coeur battant à tout rompre, Alfaro prit la parole.
-Mist ?
Le feunard remua les oreilles et consentit à le regarder. Il se leva et, si cela était possible, recula encore plus contre le mur d'un geste lent, indifférent mais pas au point de vouloir briser la solitude dans laquelle il semblait vouloir se complaire. Il regarda ensuite vers la vitre noire.
-Parle-lui, dit Auguste. Essaie de faire en sorte qu'il vienne vers toi.
Plus facile à dire qu'à faire. Alfaro avait l'impression qu'à la moindre parole de travers, il finirait dévoré par les crocs aiguisés du type feu. Mist avait sa fierté et le natif de Safrania n'avait pas oublié la morsure du val, lorsqu'il avait mis en doute sa capacité à progresser. Peut-être le féliciter était-il le meilleur début possible ?
-Tu y es arrivé, finalement. De belles flammes, comme on en a toujours rêvé. J'aurais pas dû te dire une chose aussi moche, la dernière fois. T'as bien progressé.
Mist leva les yeux avec attention, les pattes toujours croisées devant lui. Prenant cela comme un signe d'encouragement, Alfaro continua.
-Pendant un moment, j'ai vraiment cru que tu y étais passé comme Imho. Il faut vraiment être le dernier des salauds pour ordonner à son pokémon de se faire exploser, pas vrai ?
Cette fois-ci, ce fut Pizzo le léviator qui s'infiltra dans son esprit, mort suite à l'odieux chantage qu'il lui avait soumis. C'était le moment où jamais.
-Et j'en ai aussi été un. J'aurais jamais dû te faire ça, c'était dégueulasse et je comprend que tu m'en veuilles. Même si t'as évolué comme on le voulait, j'aurais jamais dû faire ça.
Les choses se présentaient plutôt bien. Mist continuait de le fixer, calme et immobile, les yeux un peu moins vides. L'absence de réaction n'était pas une mauvaise chose, ce qui n'empêchait pas Alfaro d'être confus. Comment s'y prendre pour capter son attention ? Mist n'avait jamais été friand de câlins, contrairement à Cleopatre. Néanmoins, puisqu'aucune parole ne semblait le décider à réagir, il lui sembla que c'était la seule chose à faire. Il avança donc prudemment la main, puis se mit à réduire la distance qui les séparait jusqu'à pouvoir la présenter au museau du feunard.
-Allez, tu vas pas me bouder jusqu'à la fin des temps ? dit-il en souriant doucement.
-Recule !
Mais c'était trop tard. En voyant le sourire de son dresseur, Mist avait rugi et empoigné le bras d'Alfaro dans sa gueule. L'arcanin allait intervenir lorsqu'Alfaro les en dissuada.
-Ca va, ça fait pas mal.
Le mensonge était flagrant, mais ni Auguste ni l'arcanin n'avancèrent. Le grognement n'avait pas été aussi démentiel que celui du chemin de rivière et Alfaro ne voyait pas de monstre en face de lui, seulement son Mist qui avait besoin d'il ne savait quoi. Comme lui avait dit le spécialiste du type feu, il refusait de voir en lui autre chose qu'un pokémon, même si cela signifiait récolter quelques morsures. Les larmes aux yeux en sentant la douleur, il continua, la gorge serrée.
-Vas-y, je le mérite. Ça et un bon lance-flamme. Fais ce que tu veux, et même après ça, si tu veux retourner chez toi, c'est ta décision.
Le grognement qui suivit fut moins intense, mais le feunard mordilla davantage le bras qu'il tenait dans ses crocs. Alfaro serra les dents et supporta la douleur. Il doutait que Mist ait la puissance nécessaire pour lui arracher le bras, mais plusieurs morsures pouvaient faire des dégâts considérables. Derrière lui, Auguste était aux aguets et l'arcanin s'était déjà placé face au feunard, grognant doucement et prêt à se jeter sur lui au moindre signal.
Lentement mais non sans infliger quelques douleurs supplémentaires, Mist libéra son dresseur. Alfaro retint une exclamation de douleur en prenant son bras ensanglanté et continua de fixer Mist. Le pokémon cracha alors une brève flammèche qu'il se serait pris si l'arcanin ne l'avait pas forcé à esquiver en le jetant sur le côté.
-Ca suffit, Alfaro, laisse-nous faire !
-Non, ça a marché. Il est comme d'habitude.
-Tu es sûr ?
-Ouais, il a toujours été un peu...revêche ? Regardez, il ne bouge même pas.
En effet, Mist était resté dans sa position placide malgré l'autre pokémon devant lui. Il réitéra sa flammèche en direction de son dresseur, puis s'avança doucement jusqu'à pousser de son museau son bras blessé.
-Nard, feunard feunard. Nard ?
-Ouais. Alors, on continue ?
"Souviens-toi de ça, ou je te carbonise la prochaine fois. Compris ?". Le message étai apparu dans son esprit avec la même clarté que si Billy lui faisait part de ses réflexions. D'une main un peu hésitante, Alfaro caressa brièvement la tête de son pokémon retrouvé. Il ne broncha pas, mais mieux valait ne pas trop en profiter.
-Eh bien, félicitations. Tout ne s'est pas parfaitement déroulé, mais tu t'en es remarquablement bien sorti. Sortons vite d'ici, tu as besoin d'un bandage bien serré.
Lorsqu'ils sortirent du sas, Alfaro eut la surprise de voir deux gardes entrer dans la pièce principale, fusils pointés vers son pokémon.
-Tout va bien, l'expérience a été concluante, les calma joyeusement Auguste.
-Arrête de traiter tout ce que tu vois d'expérience ! Et pour l'amour du ciel, rentre ce feunard dans sa ball jusqu'à ce qu'il ai passé les tests !
Erika franchit à son tour la porte et s'avança, mi-furibonde, mi-effrayée. Était-ce une peur des pokémons feu, ou bien le souvenir de Mirliton le saquedeneu ? Quoi qu'il en soit, elle se tenait prudemment derrière les gardes, une ball à la main.
-Il doit encore rester en observation ! Bon sang, on a une procédure à respecter à la lettre quand un pokémon débloque et tu le laisses sortir, comme ça, alors qu'il vient de mordre son dresseur ?
-Tout va bien, répéta Auguste. Ca a été un peu mouvementé, mais je peux t'assurer qu'il n'est plus dangereux.
-Il ne sera plus dangereux lorsqu'il aura retrouvé un comportement complètement normal ! Remets-le dans sa ball, maintenant !
Avec un soupir, l'escogriffe plongea la main dans sa poche et en sortit la ball de Mist. Un instant plus tard, le pokémon était de retour au bercail.
-Les pokémons feu sont de grands incompris, dit-il en guise d'excuse. Ils sont un peu comme les pokémons combat, vous savez ? Si vous voulez créer un lien avec eux, il faut souvent passer par quelques épreuves.
-Les pokémons de type combat savent à quel moment s'arrêter, eux ! Ils ne vont pas jusqu'à briser des os ! Suis-moi, il faut s'occuper de ton bras.
Sans attendre la réponse de l'expert volcanique, Erika s'avança et poussa Alfaro jusqu'à la sortie. Elle ne prit pas la peine de fermer la porte derrière eux et attendit d'être à l'abri des oreilles indiscrètes.
-Il aurait dû rappeler ton pokémon dès la morsure, cet inconscient !
-S'il l'avait fait, je n'aurais pas pu me réconcilier avec Mist.
-S'il l'avait fait, on t'aurais donné une deuxième chance et cette fois, tu n'aurais pas eu de parole déplacée envers ton pokémon ! Beaucoup de dresseurs y parviennent avec du temps, j'aurais dû me douter que ce vieil imbécile avait une idée derrière la tête.
-Ne jamais faire confiance à un scientifique, dit Alfaro en pensant au vieux Chen.
-Ils mèneront le monde à sa perte, mais dommage, on a trop besoin d'eux pour l'instant. Ah, il va m'entendre !
Mais un grand sourire étirait les lèvres de la jeune championne, venant contredire cette accusation de pure forme. L'infirmerie dans laquelle ils pénétrèrent était vide, ce qui n'empêcha pas Erika de savoir exactement quoi faire. Elle se dirigea droit vers une armoire, en sortit le nécessaire et, un peu plus brutalement que nécessaire, remonta la manche imbibée de sang.
-Vous ne lui en voulez pas pour...pour votre saquedeneu ?
-Tu ne me vouvoyais pas lors de notre match et à la cabane, je me trompe ?
Alfaro ne sut quoi répondre. En effet, si l'ancien lui s'était permis d'être aussi familier avec la championne au point de l'inviter à boire, il avait acquis un peu plus de respect envers ses aînés.
-Je plaisante, tu peux me tutoyer. J'ai juste trouvé ça assez bizarre...Au moins, ça montre que tu as acquis un peu de plomb dans la cervelle. Pas au point de ne pas être aussi inconsidéré, mais tout de même...Évite juste de m'inviter à boire, c'est vraiment pas le moment.
La championne était soudain devenue un moulin à parole et parlait précipitamment. Sans doute une façon d'expulser le stress, mais Alfaro était toujours aussi désorienté par ces brusques changements d'attitudes. Il tenta de l'aider à reprendre ses esprits en changeant de sujet.
-Je peux donc récupérer mon feunard ?
-Oui. Pas tout de suite, il faudra vérifier qu'il n'est plus du tout agressif. Ce serait bien que tu sois là pour les tests, ça l'aidera et vous sortirez plus vite d'ici. Pour tout te dire, on aura vraiment besoin de toi. A Safrania.
La voix hachée d'Erika témoignait de ses efforts pour se calmer.
-Je croyais...
-Qu'on avait plus besoin de toi pour l'instant ? Je n'allais pas dire ça à Chen, surtout après la journée qu'il vient de passer. Si lui-même veut être le moins au courant possible...
Erika prit un rouleau de gaze et, une fois certaine que l'épais pansement qu'elle avait appliqué sur le bras d'Alfaro tenait, le déroula avec d'amples mouvements.
-Enfin...On ne peut forcer personne à lutter.
-Même si la cause est juste ? demanda Alfaro d'un ton circonspect.
-La fin ne justifie pas les moyens. Je dirais même qu'ils ne sont que le reflet de ce qu'on est prêt à abandonner de morale ou d'humanité.
-Et en clair, ça veut dire quoi ?
-Imagine qu'on attaque la Team Rocket et tous ceux qui sont avec eux de façon brutale, expéditive Imagine qu'on gagne. Ce sera bien, surtout qu'on a des preuves qui ne pourront pas être confisquées ou détruites, comme c'est le cas aujourd'hui.
Alfaro eut l'image d'une Erika juchée sur une pile de rockets en uniforme, poing brandi dans un geste de victoire. L'image de la parfaite justicière triomphante.
-Ce serait bien, oui.
-Sauf que si quelque chose de semblable se produit de nouveau, on sera encore plus tenté de recommencer. Taper d'abord, se justifier ensuite. Ça a marché une fois, alors pourquoi pas une deuxième ? Et une troisième ? Et un beau jour, on se rend compte qu'on a abusé de notre force, qu'on a frappé de manière disproportionnée ou pire : qu'on a eu faux sur toute la ligne et qu'on a fait du mal à des innocents. C'est parfois un problème avec les gens qui se prennent pour des justiciers : à trop agir, ils peuvent perdre toute moralité, toute réalité, uniquement pour nourrir leur ego et poursuivre ce qu'ils pensent être un idéal de justice.
Les mots fusaient de la bouche de la championne avec une telle vitesse qu'Alfaro avait du mal à suivre. C'était à peine si la jeune femme reprenait sa respiration. Heureusement, ses explications avaient le mérite d'être claires et compréhensibles.
-Je sais ce que tu vas me dire. Que c'est hypocrite de dire ça après ce qui s'est passé à la cabane, et tu as raison. Pierre m'a demandé de t'évaluer, pour savoir si on pouvait vraiment te faire confiance et je n'avais pas l'intention d'utiliser un flingue mais te voir faire ça à ton goupix...
Erika s'arrêta d'un coup et ferma les yeux pour se calmer. Elle ressemblait davantage à celle qu'elle avait été juste après tiré le coup de feu, sur le point de céder à la tétanie. Après de longues profondes respirations, elle parvint finalement à reprendre son calme.
-Désolée. Le stress.
-Y'a pas d'mal. Et franchement, j'ai fait pire que pointer un flingue sur quelqu'un. Ce serait nul de te juger pour ça.
-Merci. Et pour répondre à ta question, non, on ne peut forcer personne à nous rejoindre, même si on a raison. Surtout qu'avec la Team Rocket, nos amis et notre famille sont en danger même s'ils ne savent rien de la situation. Regarde ce qui est arrivé aux soeurs d'Azuria : cet electrode n'a jamais été placé là pour tuer, seulement pour leur faire peur. S'ils avaient assassinés Gotzaburo, il aurait été traité en héros et la lutte contre les lois nuzlocke se seraient intensifiées. Non, il est bien plus prudent de nous traîner dans la boue, de nous accuser à tort, de nous isoler et de nous faire perdre absolument tout moyen d'action.
Alfaro avait maintenant l'entièreté de la main et la moitié du bras étroitement serrés dans un bandage, conséquence du discours et des émotions de la championne. Elle-même ne semblait pas s'être rendue compte de la disproportionnalité des soins qu'elle donnait.
-Peut-être que monsieur Chen le sait. Je doute fort que la Team soit vraiment derrière le meurtre de sa fille, mais il a encore de la famille.
-Elisabeth ?
-Oui, tu n'étais pas au courant ? Elle est décédée à l'hôpital, peu de temps après une manifestation contre Nuzlocke. Officiellement, elle aurait eue une réaction rare au gaz lacrymogène. Elle avait quelques problèmes respiratoires mais étrangement, beaucoup de choses ont été passées sous silence. Le matraquage, le piétinement et les trois policiers la retenant de tout leur poids au sol, par exemple.
Alfaro en resta coi. Les violences policières n'étaient pas rares dans son quartier : insultes, arrestations musclées pour quelques feuilles d'ortide, chantage...Lui-même s'était pris des coups de matraque pour avoir simplement voulu s'approcher d'amis en difficulté. Mais il n'y avait jamais eu ni hospitalisation ni mort.
-Ca a fait la une de tous les journaux, même si le professeur n'était pas aussi célèbre qu'aujourd'hui. Et puis l'affaire est retombée d'elle-même. Un an plus tard, il a quitté l'université de Céladopole avec ce qui restait de sa famille pour s'installer à Bourg-Palette et parcourir la région, de projets en projets, jusqu'à finalement fonder son propre laboratoire.
Étrangement, ce ne fut pas au vieux Chen qu'Alfaro pensa mais à son petit-fils. La mort de sa mère et l'absence de son père devait l'avoir tout naturellement conduit à créer des liens forts avec son grand-père, et l'admiration qui en découlait ne venait pas de nulle part. Il se souvint avec un mélange de gêne et d'envie l'étreinte soudaine qu'il lui avait donné en quittant le laboratoire, juste après reçu le pokédex. Il n'était guère étonnant que William le défende ainsi.
-Sacrée histoire...
-Comme tu dis... Auguste devrait en avoir terminé avec les gars de la sécurité, est-ce que tu as quelque chose de prévu ce soir ?
-Si c'est pour aller espionner des Rockets pendant un bal costumé, c'est non.
-Un simple dîner, alors ? Je te rappelle que tu me dois un verre. En plus, je connais un très bon endroit.
Alfaro rougit bien plus qu'il ne l'aurait dû à l'idée d'une soirée avec la championne. Sa confrontation avec Mist était encore bien trop présente dans son esprit pour qu'un rendez-vous en tête-à-tête ne vienne le chambouler davantage. D'un autre côté, il lui devait effectivement un verre.
Il se jura de ne plus faire de promesses aussi stupides, peu importe à quel point il était un aimant à personnes porteuses de problèmes.
-Je, euh...Oui ? Oui, répéta-t-il avec plus d'assurance. Mais je croyais que tu n'étais pas d'humeur ?
-Ne fais pas cette tête, on dirait que je t'invite à un rencart. Auguste viendra avec nous, on t'expliquera ce que tu dois faire à Safrania.
Alfaro fut à la fois soulagé et déçu. Bien sûr, avec elle, tout tournait autour du boulot. Il se traita mentalement de parfait idiot pour avoir ne serait-ce que soupçonné une quelconque attirance. Et de toute façon, elle devait être bien plus âgée que ce que son apparence ne lui faisait croire.
-C'est pas trop dur d'être championne quant on est aussi jeune ? demanda-t-il une fois de retour dans les couloirs gris.
-Si. Beaucoup de paperasse, de responsabilités, une pression monstrueuse...Mon mentor me file un coup de main de temps en temps, même s'il est à la retraite.
-Bizarre...
-De se faire aider ?
-Non...On dirait que tu n'aimes pas ça.
-Mais j'adore être championne ! C'est épuisant, mais c'est l'une des plus grandes consécrations pour un dresseur, bien au-delà de gagner les huit badges !
-La chance d'une vie, en effet.
Auguste était apparu à l'improviste, juste au tournant d'un passage.
-Une chance qui n'est pas indépendante des efforts de l'aspirant, bien entendu. Il est vrai qu'Erika s'est montrée remarquablement précoce, tout comme Pierre et ces chères demoiselles d'Azuria. Le talent n'attends pas le nombre d'années, mais il est rassurant de voir que les jeunes d'aujourd'hui savent se montrer responsables.
Soudain, il éclata d'un rire bruyant semblable à l'aboiement de son arcanin.
-Si jamais tu te poses la question, Alfaro, Erika a vingt-cinq ans.
-Auguste !
-Pierre en a vingt-six, et Daisy approche de la trentaine. Je ne fais qu'illustrer mes propos, Erika.
-C'était à moi de lui dire !
-Si cela continue ainsi, je vais devoir vous laisser seuls tous les deux ce soir. Je n'aimerais pas tenir la chandelle.
-Hors de question ! Comment pourrais-je lui expliquer ? Tu ne m'as pas encore tout dit sur Morgane.
-Exact, dit-il tristement. Les nouvelles sont pires que mauvaises...
La moustache du champion s'affaissa de tristesse et il resta silencieux jusqu'à ce qu'une autre voiture ne les conduise au fameux restaurant. Là, Alfaro soupira de soulagement. Il craignait un endroit pour la haute, avec quinze paires de couverts et un standing irréprochable compte tenu du rang de ses hôtes. Si l'endroit laissait apparaître un luxe certain, la table dressée pour eux dans un salon privé ne comportait pour seule bizarrerie que trois verres par personne.
C'est avec un grand sourire qu'Erika commanda une bouteille qui, si elle n'était pas hors de prix, suffit à arracher une grimace à Alfaro. Et il était convaincu qu'elle n'avait pas oubliée l'amende pour son escapade au chemin de rivière.
Une fois les verres remplis, Auguste leva son verre et déclara cérémonieusement :
-Aux liens indéfectibles qui unissent humains et pokémons !
Erika se joignit à lui.
-A Mirliton, dit-elle d'une voix plus posée.
Alfaro sut immédiatement qu'il devait rajouter quelque chose, mais son cerveau était paralysé par une soudaine terreur. Erika lui en voulait-elle toujours pour la mort de son pokémon ? Elle s'était trop bien comportée pour laisser transparaître de la rancune, mais c'était peut-être une preuve de plus de professionnalisme.
-A nos erreurs.
C'était à la fois totalement stupide et cliché, mais il lui était impossible de trouver mieux. C'était à peine si les mots étaient parvenus à sortir de sa gorge nouée. Une fois l'alcool difficilement avalé, il jeta un coup d'oeil discret à la jeune femme. Cette dernière le regardait avec un sourire légèrement intéressé, preuve qu'il avait donné la bonne réponse. Il se détendit un peu, laissant le vieil homme parler.
-Alcool de paras, hm ? Récent, les champignons n'ont pas macérés.
-Je n'allais pas faire payer un millésime à notre invité. Prends ce que tu veux, c'est Auguste qui invite.
-Vraiment ? demanda l'intéressé.
-Oui. Ça t'apprendra à être aussi insupportable.
-Tu me brises le coeur, Erika.
Alfaro fut prit d'un rire sincère qu'il calma difficilement. Alcool ou non, il devait admettre que le duo de champions faisait des étincelles. Pour la première fois depuis bien longtemps, il se sentit l'envie d'être joyeux. Mist allait bien, il rentrait à Safrania, ne manquait ni de compagnie humaine, ni de celle de ses pokémons...Tout allait pour le mieux, mais il n'avait pas oublié la raison principale de cette soirée.
-Et donc, vous voulez que je m'occupe de quoi ?
Auguste posa son verre et son visage devint un peu plus grave.
-Nous craignons que la championne de Safrania n'ait rejoint la Team Rocket.
Bonus : L'ambition secrète de Mist
Seul à l'écart du groupe, juste au bord de l'eau, Mist réfléchissait. Exploit déjà difficile tant les crétins derrière lui chahutaient. Il aurait aimé que l'esclavagiste qui leur servait de maître le ramène dans sa pokéball, mais cela aurait été lui demander un service et sa fierté l'en empêchait. De toute façon, l'eau bleue contenait sans doute la réponse à sa question.
Inspirant calmement, il lança une attaque flammèche dans le vide. La langue de feu s'envola dans les airs en une courbe gracieuse, rouge et orange, ce qui déplut au pokémon. Il réitéra son attaque, encore, et encore, de plus en plus énervé devant ses échecs. Droit devant lui, au-dessus, à la surface de l'eau, rien n'y faisait. Ses flammes refusaient obstinément de devenir bleues.
-Ça va, Mist ?
L'interpellé se retourna, les dents serrées, énervé par le pokémon ayant eu l'audace de l'importuner. Dolce était toutefois insensible à son humeur et affichait une inquiétude polie mêlée de curiosité. Pour une fois, il n'étalait pas son éternel sourire d'abruti de gosse, ce qui eut l'avantage de ne pas faire monter la colère du type feu trop haut.
-Enyo ! Mon vrai nom, c'est Enyo ! Combien de fois il faudra que je vous le répète ?
-Désolé, répondit Dolce en souriant largement. Le Maître a tellement l'habitude de t'appeler comme ça que ça nous est tous rentrés dans le crâne. Tu fais quoi ?
-Rien qui ne te concerne.
Sans plus de cérémonie, il présenta ses queues à son interlocuteur et recommença l'exercice. Plusieurs gerbes de feu plus tard, Mist s'avoua vaincu. Il se posa au sol, haletant, et contempla les deux immenses étendues se présentant à eux. Le ciel et la mer étaient tous deux bleus, alors pourquoi ses flammes n'adoptaient-elles pas la même couleur ?
-Tu sais, s'il y a quelque chose qui va pas, tu peux m'en parler, lui dit l'aquali.
Mist allait répondre qu'il n'avait pas besoin d'aide lorsqu'un détail frappa son esprit avec la force d'une vive-attaque. L'aquali était bleu, lui aussi. Peut-être détenait-il la clé de l'énigme qu'il avait observé depuis la grande tour aux fantômes ?
-Tu te souviens quant on a été dans cet endroit rempli d'urnes, là où l'esclavagiste est tombé dans les pommes ?
-Oui, j'ai eu très très peur. La sabelette était très effrayante aussi, mais au final, tout s'est bien passé.
-Ouais, mais c'est pas ça qui m'intéresse. Tu ne répéteras à personne ce que je vais te dire, hein ?
-Promis !
-Parce que si tu parles, je te jures que je te ferais bouffer ta queue.
-Promis, promis ! répéta l'aquali.
-Ok. Quand j'ai combattu les drôles de monstres, ceux en forme de boule, il s'est passé quelque chose de bizarre.
Mist s'interrompit afin de mieux saisir le souvenir. L'ordure qui s'était autoproclamée être leur dresseur lui avait donné l'ordre de brûler ses adversaires et, d'un coup, ses flammes étaient devenues d'un bleu tellement magnifique qu'il en était resté immobile. Cela n'était jamais arrivé auparavant à aucun goupix qu'il avait connu et il en avait tiré une conclusion : il était doté d'un pouvoir spécial que lui seul possédait.
Le problème avait été de réitérer l'exploit. Sa plus grande crainte était que ses flammes ne soient devenues bleues grâce à la tour, ce qui signifiait que jamais plus elles ne changeraient de couleur tant qu'il n'était pas à l'intérieur. Il avait donc cherché à les modifier par tous les moyens qui lui passaient par la tête. Il avait même tenté de lancer une attaque la tête sous l'eau, ce qui n'avait eu pour effet que de le faire tousser dangereusement une fois sorti (Trotwood s'était bien moqué de lui ce jour-là, mais mouillé ou non, Mist était toujours capable de le rôtir à l'air libre).
Le récit de ses recherches accompli, Mist attendit que Dolce prenne la parole. Il doutait néanmoins sérieusement que l'aquali ait compris quoi que ce soit à la passion qui l'animait ou bien à tout ce qu'il avait entreprit jusque-là. Sa réponse ne le surprit donc guère.
-J'ai pas tout compris, mais si tu veux, on peut essayer quelque chose ?
Et le duo improvisé tenta de nouveaux moyens pour réaliser le rêve du goupix. Les idées se succédaient mais les résultats furent cruellement absents. Combiner les flammèches avec un pistolet à o n'y faisait rien, faire fondre la glace de l'aquali non plus, pas plus que remplir la bouche du type feu avant d'y extraire des flammes. Le reste de l'équipe les observaient avec des yeux ronds mais personne ne jugea utile d'intervenir. Alfaro crut cependant vital d'intervenir lorsque ls flammes de Mist caressèrent la peau humide de l'aquali.
-Eh, Mist ! Ne t'attaque pas au autres ! cria-t-il en s'avançant d'un air furieux.
-Pix ! Goupix pix pix goupix !
-Aqua ! Li, aqua, aquali, compléta Dolce le plus calmement du monde.
Alfaro n'y comprit goutte, mais, après avoir vérifié que Dolce n'était pas blessé, décida de retourner à son livre.
-Si jamais je vois l'un de vous aggresser l'autre, je vous ramène tous les deux dans votre pokéball. C'est compris ?
L'approbation des deux autres obtenue, il se plongea à nouveau dans son manuel de base à l'usage des dresseurs débutants. Le guide, aussi écorché soit-il, ne l'était pas autant que la patience de Mist.
-Et maintenant, monsieur le génie ? Une autre idée révolutionnaire ? Si possible, une qui ne poussera pas l'autre humain à me foutre à l'eau.
-Non, répondit Dolce d'un air triste. Mais on peut demander aux autres ! ajouta-t-il plein d'espoir.
-Surtout pas ! aboya le goupix. S'il savaient...
Mais Mist n'eut pas l'occasion de terminer sa phrase. Il sentit une enveloppe froide le recouvrir et, tournant la tête, eut tout juste le temps de voir l'humain pointer la prison sphérique vers lui. Le rayon rouge l'avait déjà enveloppé et il n'eut pas le temps de protester qu'il se trouvait à nouveau enfermé. Dolce subit le même sort, après une esquive faite d'un bond qu'il ne parvint pas à réussir la fois suivante. Le brun n'avait même pas pris la peine de se lever.
-Je vous avais prévenu, leur dit-il ton ennuyé à travers la coque de plastique. Interdiction de sortir jusqu'au dîner.
Il accrocha les pokéballs à sa ceinture sans détacher les yeux de son livre. Que Dolce s'en prenne un peu violemment aux autres n'était pas une chose nouvelle. En revanche, que Dolce apprécie autant n'était pas bon signe. Simples taquineries ou bien masochisme avéré ? Les pokémons pouvaient-ils devenir dépendants de mauvais traitements infligés pendant leur élevage ? Ou bien était-ce là une parade torride entre deux pokémons ?
Alfaro eut une moue de dégoût pour avoir pensé à une telle chose. Puis une autre, plus violente, en imaginant ce qui venait fatalement après la parade. Mist n'avait pas l'air enchanté d'être dérangé, ce qui, exceptionnellement, était une bonne chose. Mieux valait faire en sorte que Dolce se calme, il était un domaine que le natif de Safrania ne voulait surtout pas aborder avec le vieux Chen pour sa propre santé mentale.
Merci à LDFcorp pour son dessin illustrant la réconciliation entre Cleopatre et Alfaro au sommet de la tour pokémon. Vous pouvez le retrouver à cette adresse : https (deux points) /twitter (point) com/LDFcorp/status/998547786462322688
A la prochaine !
