26.

- Je te propose une dernière fois de quitter l'Arcadia.

- Pourquoi ?

- Clio et toi êtes des passagers…

- Des prisonniers.

- Plus maintenant. Vous avez votre place à bord. Je me suis mal comporté envers vous deux, surtout avec toi et tu as tout enduré sans mot dire. A mon tour de dire : pourquoi ?

- Si j'ai une place ici, je n'en ai aucune en-dehors, avoua alors le petit ingénieur binoclard. J'allais d'un poste à l'autre, d'un vaisseau à l'autre, je remplissais un contrat puis je passais au suivant. Je suis brillant mais je n'ai rien d'autre sinon un compte en banque plutôt bien rempli – auquel je n'ai plus accès depuis ma capture par les Pirates. Faites-moi partir et il ne me restera vraiment plus rien… conclut Toshiro dans le reniflement d'un sanglot, tête basse.

Il se frotta le bout du nez et se reprit.

- Où voulais-tu m'envoyer, capitaine ?

- A la chaîne d'astéroïdes.

- Mais elle est infranchissable !

- Pour un cuirassé du gabarit de l'Arcadia, oui. Elle est en revanche très accessible en navette de secours. Et une fois le tumulte passé, votre signal de détresse ferait venir au moins un vaisseau d'une des flottes Militaires adverses.

- Je constate que tu as pensé à tout. Qu'a dit la Jurassienne ?

Le grand Pirate balafré fit la grimace.

- Elle a refusé. Je la soupçonne d'avoir étudié la cérémonie du thé et de me la faire juste avant l'affrontement. Toshiro ?

- Je dois veiller sur le Grand Ordinateur, tu as besoin de moi, je ne bouge pas d'ici !

Machinalement, du poing, le capitaine de l'Arcadia martela la paroi près de lui.

- Ca m'apprendra à faire des achats compulsifs… grommela Albator. Tousles prisonniers cherchent à s'évader, c'est un réflexe de survie quasi, mais offrez-leur la liberté et ils s'incrustent !

- Vous parlez tout seul ? C'est un inquiétant signe psychiatrique, remarqua Surlis qui s'était retrouvé avec lui dans l'ascenseur mais ne s'était pas manifesté jusque-là.

- Tu crois que c'est le moment de me prendre la tête ? Qu'est-ce que tu fais là ?

- Je rassemble tout ce que je peux car tout me donne à penser que mon centre hospitalier sera plein, débordé, sous peu.

- Non, tu n'auras pas le temps de prodiguer beaucoup de soins…

- Vous nous avez toujours sortis des pires situations, capitaine, rappela le Doc Mécanoïde de l'Arcadia. Votre défaitisme me surprend, votre résignation même. Cela ne vous ressemble absolument pas. Et ce bien que vous soyez prêt à vous battre bec et ongles !

- Je sais aussi compter et faire quelques statistiques. L'Arcadia sera face à douze vaisseaux, minimum, d'un tonnage à peu près égal. Ça fait beaucoup, même pour moi. Je sais manœuvrer et élaborer des stratégies, mais je ne fais pas de miracles !

L'ascenseur s'arrêta au niveau du centre hospitalier et Albator poursuivit seul jusqu'à la passerelle.


A défaut d'être encore à portée de tirs, les caméras de l'Arcadia avaient pu renvoyer les images de ce qui se trouvait devant lui.

- Huit vaisseaux de trois flottes de défense différentes, renseigna Kréon. Ils savent que nous arrivons, ils nous pistent, et ils se sont déployés en éventail et donc ils composent un mur totalement infranchissable. Leurs tourelles de canons sont déjà pointées vers les coordonnées où nous apparaîtrons… On essuiera leur feu dès qu'on aura pointé la tête de mort de notre proue.

Kei se leva et s'approcha de la grande barre près de laquelle son capitaine se tenait, bras croisés, pensif, presque absent.

- Nous ne disposons pas d'un bouclier ovoïde extérieur, les boucliers de coque ne tiendront pas longtemps et on aura à peine le temps de se retourner que nos dégâts seront déjà considérables.

Le grand Pirate balafré parut sortir de ses pensées.

- Tu crois que je l'ignore ? C'est bien le scénario auquel je m'attends depuis que j'ai quitté le château d'Heiligenstadt ! Et voilà bien pourquoi je sais depuis tout ce temps que nous ne nous en sortirons pas.

Le capitaine de l'Arcadia gronda.

- Ce qu'il faudrait, c'est obliger ce mur à s'ouvrir…

- Et on fait quoi pour ça ? On frappe à la porte, on demande gentiment, on souffle dans des trompettes ? ironisa Kei.

- Ce sont des Militaires, eux ils respectent un code. Il y a certains moyens de pression qui les font réfléchir, fléchir aussi, et tout cela sans nous canarder !… Et à nous ça donnerait du temps pour nous retourner.

- Quel genre de moyen ? Pour autant que je sache, nous ne disposons d'aucun. Et ces Militaires ne cèderont jamais à un bluff sans preuves !

Albator sourit.

- Et si nous avions un otage ?

- Je ne vois pas qui aurait assez de poids…

- Skendar Waldenheim !

- Heu, il est à son bord, je doute que les flottes Militaires le considèrent comme un otage, remarqua Kei.

- Téléportation ! Envois-moi sur l'Octavion et programme la machine pour le retour de deux personnes !

- C'est peut-être ton père, ça m'étonnerait qu'il te suive, sur un cuirassé condamné en sus !

- Je lui fais un cadeau, gronda Albator. Au lieu que nous nous flinguions mutuellement, on va partir ensemble dans l'au-delà !… Et s'il résiste, je recourrai à la force pour le ramener… Il n'y a que lui qui peut obliger le mur de cuirassés Militaires à s'écarter. Ensuite, il ne restera plus que les Pirates.

- Tu y crois vraiment, à ce plan foireux ? marmonna la seconde blonde.

- Non, mais c'est à tenter… Au point où nous en sommes…

- Fais vite, Kréon a prévu que nous serons en phase de combat dans vingt-cinq minutes !

Kei le retint un instant par le poignet.

- Tu ne devrais pas te soumettre à la téléportation, ça éprouve l'organisme et ce n'est vraiment pas le moment que tes réflexes soient amoindris.

- On va finir comme de la bidoche froide, alors mes réflexes, ça n'aura alors plus grande importance ! Ça urge, ne m'arrête plus !