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Chapitre 28
Océan
Merci de votre patience, bonne lecture ! Je sais que cette histoire perturbe un certain nombre d'entre vous, je n'ai pas pris le parti de la facilité (à tort peut-être), merci à ceux qui s'accrochent et apprécient ^^
"Océan" est une chanson de M mais ce chapitre aurait aussi pu s'appeler "Sounds of silence", hommage aux merveilleux Simon et Garfunkel (à retrouver sur ma page Nathalie Bleger)
Ça me fait bizarre de revenir dans ce café où j'avais rendez-vous avec Draco, pendant son tournage. Sans réfléchir je m'assois à la petite table où nous nous sommes retrouvés, ce jour-là. Je me souviens de ses joues rouges et de son maquillage de scène, qu'il avait retiré sans pudeur devant tout le monde. J'aimerais bien revenir en arrière et le retrouver, mais cette fois je suis là pour des raisons moins agréables. Le café commence à se remplir, le bruit des conversations ambiantes augmente, c'est un samedi soir. Le garçon m'apporte une bière que je déguste à petites gorgées, en essayant de me relaxer.
François est en retard mais je pense qu'il va venir, il a peut-être eu du mal à expliquer l'affaire à son épouse, ou il est pris dans un embouteillage. Autour de moi les tables se remplissent, je commence à m'inquiéter. Et la perspective de passer la soirée seul au presbytère ne me rassure guère, comme s'il y avait des fantômes dans cette vieille maison glaciale.
Soudain je sens une main sur mon épaule et je sursaute, François me lance :
- Je suis en retard, excuse-moi. Mon fils était invité à un anniversaire et il ne voulait pas repartir, ça a été la croix et la bannière.
- La croix et la bannière, hein ? dis-je en souriant devant l'à-propos de l'expression. Je ne te savais pas si catho, encore.
- Encore ? Pourquoi, le catholicisme c'est censé passer avec l'âge, comme l'acné ? fait-il en s'asseyant en face de moi et en se commandant une bière.
- Oui, j'imagine que oui. Je pensais que oui, je réponds en haussant les épaules.-
Il sourit et je l'observe, avec son polo et son jean beige, il a tout du bobo au fond, du bon père de famille. Tout ce que je ne suis pas. Je ne sais pas s'il y a quelque chose à regretter, je préfère ne pas me poser la question.
- Tu es un jeune papa, dis-moi. Il a quel âge ton fils ?
- Presque trois ans. Mais on l'a scolarisé à deux ans, pour le sociabiliser.
- Oh, très bien.
- Et on va avoir un autre enfant pour la fin de l'année, ajoute-t-il avec fierté.
- Oh bravo. Tu es donc un adepte de ces grandes familles cathos bien propres sur elles ?
- Tu en fais aussi partie, rétorque-t-il brusquement. Ou alors tu as la mémoire courte.
- Ça doit être ça, oui, dis-je plus doucement.
Si je le braque il ne me dira rien, d'ailleurs je n'ai rien à lui reprocher, je ne sais pas pourquoi son conformisme m'énerve. Je ne sais pas s'il est au courant pour notre passé familial et je n'ai pas envie d'aborder la question. Mettons que j'ai la mémoire courte. Je bois une longue gorgée de bière alors que François regarde sa montre, nerveux.
- C'est bien d'avoir une belle famille, c'est vrai. Tu as de la chance. Je crois que je suis un peu jaloux, au fond… Il s'appelle comment ton fils ?
- Antoine.
- Ah, c'est beau. J'aime bien ces vieux prénoms qui reviennent à la mode, dis-je rapidement.
- C'est le prénom du grand-père de mon épouse.
- Ah, je répète bêtement. Une grande famille d'ici j'imagine.
- Oui, comment tu sais ça ?
- Oh, une intuition.
- Il possède une maison de champagne, pas très connue encore mais je crois que ça marche bien, il vend beaucoup à l'exportation.
Des jeunes s'interpellent non loin de nous, François sursaute. Il n'est pas très à l'aise, je suppose qu'il n'a jamais fréquenté ce genre de bande et il a l'air bien correct avec sa frange et son polo bien repassé, trop lisse. En un instant j'aimerais l'amener du côté sombre de la force, juste pour le déstabiliser un peu.
- Ecoute, dit-il en regardant à nouveau sa montre, je n'ai pas beaucoup de temps et…
- D'accord. Parlons de mon frère alors.
- Je ne sais rien à son sujet, dit-il d'un trait et son visage se ferme.
Une vague de colère nait dans mon ventre mais je m'efforce de respirer et rester calme en crispant seulement mes doigts sur mon verre. J'acquiesce avec un petit sourire que je veux détendu puis je me penche vers lui :
- On ne va pas jouer à ce petit jeu-là, toi et moi. Pas après ce qui s'est passé entre nous, dis-je à voix basse en le voyant se raidir. Je tiens à mon frère, même si pendant un long moment je ne l'ai pas beaucoup vu. Mais on s'est beaucoup rapprochés ces derniers temps, et je m'inquiète vraiment.
- …
- Ce n'est pas un hasard si j'ai trouvé ton numéro chez lui, je n'y crois pas. Comment tu le connais ?
- C'est un peu mon beau-frère par alliance, je te signale. Mon frère a épousé sa sœur, donc la tienne. Et…
- Et quoi ? je demande en prenant un air dégagé.
François regarde autour de lui, inquiet, puis se penche à son tour :
- Je le vois de temps en temps. C'est mon confesseur. C'est tout.
Sa manière de le dire et son attitude gênée me prouvent qu'il ne me dit pas tout, en un instant je me demande si Charles et lui… Mais non, ce n'est pas possible. Je revois le François que j'embrassais fiévreusement à 15 ans, il n'a rien à voir avec l'homme sérieux que j'ai en face de moi. Une lueur dans les yeux, peut-être. Et encore…
Il boit sa bière un peu nerveusement, je cherche comment briser la glace entre nous, en quelques mots.
- Je… je ne comprends pas trop pourquoi tu vas dans son Eglise paumée alors que tu habites à Reims, François. Ecoute, je ne veux rien savoir d'indiscret, je veux juste avoir des nouvelles de mon frère. S'il te plait.
- D'indiscret ? Non mais pour qui tu me prends ? fait-il en se redressant d'un coup. Tu t'imagines quoi ?
- Je… je ne sais pas. Je ne sais pas quoi penser, justement…
Je sais qu'il sait que je pense au passé, à notre amour enfui, qu'il renie visiblement. Inutile que j'y fasse allusion, ça le ferait fuir. Soudain il soupire profondément et pose son menton dans la paume de sa main, l'air las.
- C'est pas du tout ce que tu crois, Harry. J'ai tourné la page depuis longtemps. C'était juste un… accident, toi et moi. Une erreur. Si je connais bien Charles c'est qu'on était au séminaire ensemble, il y a quelques années. J'y suis entré juste après mon bac, j'avais la foi, j'avais entendu comme un appel. Merci de ne pas rire, hein, fait-il en fronçant les sourcils. Charles y était déjà, en dernière année.
- Ah bon ? Tu as été au séminaire ?
- Oui. Encore une erreur. Je ne suis beaucoup cherché, faut croire, fait-il avec une petite grimace.
Il se tait et je retiens mon souffle, en un instant je retrouve sa fragilité qui me touchait tant, je le reconnais enfin. J'aimerais poser ma main sur la sienne mais il détesterait ça alors je lui souris d'un air encourageant.
- Ouh là, moi aussi, je me suis beaucoup cherché, dis-je doucement. C'est normal à l'adolescence. Sauf que moi je suis tombé de l'autre côté.
- De l'autre côté ?
- Du côté obscur. Sex, drugs and rock'n roll. Et j'assume mon homosexualité, dis-je en me redressant.
- Mais moi je ne suis pas gay ! C'était juste un passage, ça arrive…
- Oui, oui, bien sûr, je lui glisse avec un sourire rassurant. Et ce n'est pas grave.
François acquiesce d'un air rêveur, j'aimerais bien qu'on revienne à notre conversation. Qu'il n'assume rien me déçoit un peu mais je décide de ne rien dire, c'est préférable.
- En fait c'est au séminaire que je me suis rendu compte que… que je me trompais de voie. Je n'y suis pas resté longtemps, j'avais l'impression d'être en prison, c'était trop dur. Et ton frère m'a bien aidé, il m'a pris sous son aile, il m'a écouté, conseillé, patiemment. Mais je ne lui ai jamais donné de détails sur nous, se récrie-t-il brusquement.
- Ça n'aurait pas été grave, de toute façon.
- Si. Pour moi, si. Je… je voulais oublier ça, me purifier. Oui, c'est ça, me purifier. Rentrer dans le droit chemin, le chemin de Dieu.
Je me retiens de lui dire que le péché n'était pas si honteux en me mordillant la lèvre, son discours me ramène à mon propre passé, mes turpitudes. Dont j'ai fait un choix de vie, désormais. Il n'y a sans doute pas à rougir d'être gay, ce n'est même pas un choix, mais je comprends la réaction de François. C'est celle de son milieu, de mon milieu, et ça me fait mal, encore. Je ferme brièvement les yeux et j'acquiesce, mal à l'aise.
- Ton frère a été formidable tu sais, il m'a vraiment aidé à devenir moi-même, à me trouver. Sans rien m'imposer. Il m'a écouté pendant des heures puis m'a aidé à me poser les bonnes questions, et à y répondre. C'est pour ça que c'est mon confesseur encore aujourd'hui. Même s'il est plus que ça, désormais. Un véritable ami…
Un homme bouscule ma chaise mais je m'en rends à peine compte, pris par des sentiments contradictoires. Le bonheur que mon frère soit reconnu pour sa valeur et une certaine jalousie, irrépressible. L'impression été trahi par deux êtres chers, proches. Mais j'étais à Londres pendant ce temps-là, de mon propre gré, et j'y étais heureux. Du moins je crois.
- Charles est vraiment quelqu'un de bien, dis-je à mi-voix, le cœur serré.
- Oui, vraiment. Alors ce qui lui arrive est vraiment injuste. Intolérable.
- Tu es au courant ?
- Oui. Nous sommes très proches, je te l'ai dit. Il ne me raconte pas tout mais… je sais beaucoup de choses sur lui. Et je suis au courant pour Emmanuel et… les rumeurs. C'est dégueulasse.
Une nouvelle fois je ressens un petit pincement de jalousie mais je souris vaillamment, ravalant mon amertume. François me fixe soudain avec sérieux, presque agressivement.
- C'est pour ça qu'il a pris une disponibilité, et il m'a fait jurer de ne rien te dire, Harry.
- Mais pourquoi ?
- Disons que… nous étions très peu nombreux à savoir la vérité et…
- Et ? dis-je en cillant.
- Il pense que peut-être, sans le faire exprès…
Je secoue la tête, peinant à croire ce qu'il insinue, à moins que je ne me trompe complètement. J'avale ma salive, sentant un froid me saisir les membres. Non, ce n'est pas possible que…
- Que quoi ?
- Ne le prends pas mal, Harry.
- Prendre quoi mal ? Accouche bon Dieu !
- Chut, tais-toi, tout le monde nous regarde, fait-il en lançant des regards autour de lui. Moins fort.
- Alors dis les choses franchement. Il pense quoi ?
- Que… sans le faire exprès, tu en as parlé autour de toi. Que peut-être ton… ami a pu manquer de discrétion.
- Draco ? Mais pourquoi lui ?
- Peu importe. Ce qui est fait est fait. Charles est parti dans un lieu où il se repose et il prie, loin de tout ce scandale. Et il a demandé sa mutation – ou je ne sais pas comment ça s'appelle - à son retour, dans 6 mois. Il va changer de région, repartir de zéro.
- 6 mois ? Mais c'est énorme !
- C'est la règle, je crois. Enfin, il était vraiment très mal, tu sais. Ce scandale, après ce qui s'était déjà passé, c'était… trop pour lui.
- Donc, tu es courant aussi pour Pierre ? dis-je à voix basse, embarrassé.
- Oui, depuis longtemps. On ne s'est rien caché, au séminaire. Presque rien.
François se tait et baisse les yeux, je sens un malaise intense monter en moi, comme une crise d'angoisse. Il faut que je me défende, que je lui dise que ce n'est pas moi qui ai nui à Charles, que je suis innocent, mais je n'en plus si sûr, soudain. Je n'en suis plus si sûr. J'ai encore du mal à croire que mon frère est plus proche de François que moi, j'ai toujours cru que notre passé commun nous liait à jamais.
- Il ne m'a jamais parlé de toi, je murmure comme un con.
- Charles est très secret.
- Je sais, c'est mon frère.
- Il ne faut pas le prendre contre toi, Harry. Il avait besoin de réfléchir, c'est tout. Ça ira mieux dans quelques mois.
- Mais je… je voudrais le voir, moi ! Il est où ?
- Dans un monastère. Il n'y a pas de visites, moi non plus je ne peux pas lui parler et il me manque… mais c'est sa décision.
Je hoche la tête, un peu perdu. C'est comme si je perdais mon frère après avoir perdu ma mère, c'est idiot mais je ne peux pas lutter contre un sentiment d'abandon violent, douloureux. Une crampe me serre l'estomac, je n'ai rien mangé depuis ce matin. J'ai la tête qui tourne après toutes ces révélations, même ma vie à Londres avec Draco me parait lointaine, fausse. Je n'ai plus rien à quoi me raccrocher, soudain.
- Ça va, Harry ? me souffle François en se penchant vers moi. Ton frère va bien, je te jure. Enfin, il va aller mieux, bientôt.
- Mais moi… qui va s'occuper de moi ? Enfin, tu comprends, de… de mon âme ?
François ouvre de grands yeux, je suis pathétique, surtout pour un mec qui ne croit pas en Dieu. Je ne sais même pas pourquoi j'ai parlé d'âme, mais s'il y a un autre mot je ne le connais pas. Mon verre est vide devant moi, la salle bruisse de conversations animées, je suis seul.
- Mais tu n'es pas seul, Harry. Tu as un… ami à Londres, non ?
J'acquiesce en gardant les yeux baissés sur la table, François reprend avec une joie un peu forcée :
- Et tu fais une belle carrière, non ? Tu es un photographe connu, tu fais même des expositions.
- Tu parles. Pourquoi vous ne me l'avez pas dit ? dis-je sans réfléchir.
- Pardon ? Dit quoi ?
- Que vous étiez si proches. Pourquoi Charles ne me l'a pas dit, chez Marine ?
- Je… je ne sais pas. Ça n'a pas d'importance. On est juste amis, fait-il en haussant les épaules. Je ne comprends pas pourquoi tu le prends si mal.
- Je… Il n'a pas confiance en moi, hein ? Il n'a plus confiance en moi ? Il croit que j'ai merdé, une fois de plus, dis-je en me levant. C'est… un peu dur à avaler, pardon. Ecoute, je vais y aller, je ne me sens pas très bien. Tu peux juste me dire dans quel monastère il est ?
- Comment ? Mais il ne peut pas recevoir de visites, tu le sais.
- Oui, j'ai bien compris. Mais donne-moi juste le nom, comme ça. Pour savoir. Pour me rassurer.
François hésite, j'essaie de faire passer tout mon pouvoir de persuasion dans mon regard, à moins que ce ne soit juste du désespoir.
- C'est le monastère Saint-Pierre, en Auvergne. Je ne sais plus le nom du patelin. Mais ne tente rien, s'il te plait. Il a vraiment besoin de couper avec le monde.
- T'inquiète pas, dis-je en essayant de sourire et en posant un billet de 10 euros sur la table. Merci pour ta franchise, François. Et je te souhaite plein de bonheur avec ta petite famille…
- Si tu veux passer nous voir, une fois, ça nous fera plaisir, ajoute-t-il machinalement alors que j'imagine la famille idéale dans la maison idéale.
- Je ne crois pas, non, mais merci… Bonne soirée.
Je sors rapidement, sans raison et sans destination précise, le cœur gros. Charles veut vivre coupé du monde. Je sais trop bien ce que c'est. C'est exactement ce que je ressens en ce moment, paumé au milieu de la place Drouet d'Erlon. Coupé du monde.
oOo oOo oOo
Les virages succèdent aux virages, j'ai mal à la tête et un début de nausée. Le mal de mer, en pleine montagne. Heureusement la voiture de location tient la route et la radio me berce doucement, bientôt je serai arrivé. Plus que quelques kilomètres, même si ici les kilomètres se comptent en minutes voire en heures, tellement il y a de lacets. Tout est vert en ce début de printemps, dehors les oiseaux chantent et la rosée sèche, une odeur de bois et de feuilles envahit l'habitacle et m'enivre un peu, participant à l'ambiance bucolique.
Je perds sans doute mon temps, j'aurais mieux fait de m'arrêter à Troyes et faire les magasins d'usine mais je ne peux pas abandonner mon frère, non, pas comme ça. Ou alors c'est moi qui ne veux pas être abandonné, hypothèse plus plausible. Les villages paraissent désertiques et à l'abandon eux aussi, dans doute pour être dans le ton. Bientôt midi mais je ne pense pas à manger, ma priorité c'est le monastère Saint-Pierre, je me concentre pour trouver de bons arguments pour convaincre mon frère de me parler quand même, c'est pas gagné. La religion c'est un peu comme l'armée, on ne déroge pas au règlement.
Au sortir d'un bois je manque écraser un hérisson, la Yaris fait une embardée dans le bas-côté, en un instant je me dis que je vais mourir, que ça va se finir comme ça, bêtement. Mais la voiture parvient à se redresser et je me retrouve à moitié dans le fossé, un peu sonné. « Après ça Charles ne peut pas me refuser de me revoir, c'est impossible » me dis-je pour me rassurer en manœuvrant difficilement pour rejoindre la route. Ce serait trop injuste, après tout je suis son petit frère. Mon cœur bat à toute allure, j'ai vraiment eu peur cette fois, mes mains sont moites sur le volant, je me sens étourdi, la tête lourde. Malgré moi je roule plus lentement, sur mes gardes. Le plus important est d'arriver, j'improviserai sur place.
Enfin je vois la pancarte « Saint-Pierre », une vieille pancarte rouillée dont les lettres s'effacent et j'atteins une allée qui serpente entre les arbres, et j'ai peur. Oui, j'ai peur. D'être refoulé, par un gardien, une nonne ou pire, par mon frère. Il devine que je l'ai trahi, une fois de plus, il a de bonnes raison de ne plus vouloir de moi, lui non plus. L'imposante bâtisse en pierres est grise, avec deux tourelles et des pigeons, comme dans les clichés. Un rayon de soleil éclaire un vitrail de la chapelle qui se trouve à la droite de la maison, il me semble entendre de chants, ou alors c'est mon imagination. Je reste quelques instants immobile devant la porte, à hésiter et m'imprégner de l'atmosphère des lieux.
Une sensation de paix et de pureté me fait soupirer, je reconnais ce type de lieu, on peut s'y croire innocent et à l'abri, enfin apaisé. Ca me rappelle toutes ces retraites qu'on faisait étant scouts, ces églises rassurantes à l'odeur d'encens et de pierres où on allait prier, ou rêver. Enfin je sonne, un doux carillon résonne pourtant rien ne bouge. Après tout je n'ai rien à perdre, me dis-je en m'apprêtant à faire face à un refus. Rien à perdre, que mon frère.
La porte s'entrouvre, je me retrouve face à un moine qui me sourit mais son sourire est mécanique, faux. C'est peut-être un tic.
- Bonjour, dis-je en me demandant si je dois l'appeler « Mon père » ou « Mon frère », je suis à la recherche de mon frère Charles, je sais qu'il est chez vous, je veux juste lui parler cinq minutes.
Il sourcille, soupçonneux. Mon débit est trop rapide, je fais juste pitié et après m'avoir demandé notre nom de famille il souffle, comme je m'y attendais :
- Les visites sont interdites, je suis désolé. Vous pouvez lui laisser une lettre, si vous voulez, on la lui remettra.
- Mais je viens de loin, c'est important ! Ecoutez, je connais le règlement et je sais que les visites ne sont pas prévues mais je ne suis en France que pour un jour et… c'est vraiment important.
- Je suis navré mais…
- Dites-lui juste que je suis là, s'il vous plait. Harry. S'il vous plait, dis-je en me mordant les lèvres et en prenant un ton désespéré.
J'ai horreur de ça, de supplier, et son air inquisiteur me renvoie à mon enfance, ces confessions et ces pénitences insupportables, alors que j'avais si peu à me reprocher. La haine n'est pas loin derrière mon désespoir, j'envisage même de le repousser et entrer de force comme dans les films de Bruce Willis, mais je ne suis pas Bruce Willis. Je vois à son regard qu'il me jauge sévèrement, je balbutie « Pour l'amour de Dieu… Je vous en prie » en sentant mes yeux se remplir de larmes, malgré moi.
- Bon, restez là, je vais voir, murmure-t-il enfin en refermant la porte.
Je reste comme un con sur le palier, oui ce sont bien des chants liturgiques qui émanent de la chapelle, ils parlent de charité et de l'amour de Dieu et moi je suis dehors, banni. Comment une religion peut-elle prêcher le contraire de ce qu'elle applique, comment des principes si louables ont-ils dégénéré en autant d'interdits ? Les chants s'interrompent et je n'entends plus que les oiseaux, je frissonne. L'humidité me pénètre, je ne suis pas assez habillé, on est en hauteur, presque à la montagne et je n'ai qu'une fine chemise.
Enfin la porte se rouvre, le moine est à nouveau là, visage fermé :
- Je suis navré, il ne souhaite pas vous voir. Au revoir.
- Mais… non, c'est pas possible !
Mais la porte est déjà refermée, une de ces belles portes en bois ouvragé, de celles qui en ont vu d'autres. C'était si rapide que je reste sidéré, bras ballants, bouche ouverte. Elle va se rouvrir, c'est pas possible. J'ai pas fait tout ça pour ça, je ne suis pas venu de si loin pour rien. Je me sens complètement paumé, comme la fois où ma mère m'avait enfermé à la cave après une bêtise particulièrement grave –j'avais cassé son vase préféré en jouant au ballon.
Je regarde la Yaris couverte de boue et cette fois la colère monte, je ne suis plus un petit garçon, on ne me traite pas comme ça. Je n'ai plus peur des prêtres et des églises, des péchés et des pénitences, je suis au-dessus de ça. Alors je me mets à tambouriner sur le bois épais, de plus en plus fort, et ça me fait du bien, ça me sert à expulser tout cette merde et tout ce malheur, même si j'ai mal aux mains. En un instant je revois cet extrait de film où un mec tape comme un fou sur la porte d'une église en hurlant, à l'intérieur sa bienaimée en épouse un autre. Je tape comme un fou en criant le prénom de mon frère, c'est comme une transe ou un mantra, une espèce d'exaltation salvatrice.
La porte se rouvre et le moine me fusille du regard, la bouche déformée par la colère :
- Non mais vous êtes fou, vous vous croyez où ? Disparaissez ou j'appelle la police !
- Ah oui ? Et le droit d'asile, alors ? Et tous vos beaux préceptes chrétiens ?
L'homme secoue la tête, visiblement agacé et me répète de partir en me menaçant, c'est presque drôle. Les voix se sont tues dans la chapelle, je suis un trublion et un mécréant, rien de neuf. Si au moins je peux casser leur béatitude molle, c'est déjà ça. D'autres moines arrivent et me repoussent avec une fausse patience comme on essaie de calmer un malade mental, je voudrais leur casser la gueule.
- Attendez, lâchez-le, je vais lui parler, fait une voix chaude dans le tumulte, la voix de Charles.
- Mais il ne peut pas entrer ! C'est contre le règlement, tonne le moine qui m'avait accueilli.
- D'accord, il ne peut pas entrer alors c'est moi qui vais sortir, fait Charles en me rejoignant sur le pas de la porte.
- Mais ça aussi c'est interdit ! se révolte l'autre.
- Calme-toi, frère Jean, dit un autre moine en le prenant pas le bras. Laissons leur un instant, ce n'est pas si grave.
- Si, c'est grave, grommelle l'autre alors que la porte se referme et que je me retrouve face à Charles, sur le pas de la porte.
Son visage est pâle et émacié, il porte une simple chemise à carreaux et un jean, comme moi, je le fixe avec étonnement.
- Tu n'es plus en aube ?
- Ça s'appelle une soutane mais non, je ne suis plus en soutane, je ne suis pas prêtre ici, je n'officie pas, dit-il doucement. Pourquoi tu as fait tout ce bruit ?
- Mais pour te voir ! Pour te dire que je suis innocent, je n'ai rien dit, je te jure !
- Calme-toi, Harry, c'est pas si grave, fait-il en posant sa main sur mon épaule. Comment tu as su que j'étais ici ?
- Par François. Pourquoi tu ne m'as rien dit, pour lui ?
Charles sourcille, surpris, puis hausse les épaules. J'aperçois un visage derrière un rideau, vite caché. Une vague de mépris me prend, toute cette hypocrisie est insupportable.
- Je ne sais pas, répond Charles. Je ne pensais pas que ça avait une importance. Mais tu le revois ? Comment tu as su ?
- J'ai trouvé son numéro de téléphone chez toi et… ça m'a fait bizarre que tu sois si proche de lui, j'avoue.
- Vraiment ? Je ne comprends pas pourquoi, mais bon. Mais… tu trembles, tu as froid ?
- Je… Oui, un peu, je ne suis pas très habillé. En tout cas pas suffisamment pour ce type d'endroit. Pourquoi t'es venu là ?
- Ecoute, allons dans ta voiture, je te raconterai ça. On ne va pas rester debout sur le palier, comme ça.
Nous entrons dans la voiture et je mets le contact pour avoir un peu de chauffage, j'ai les doigts gelés. Ça me fait bizarre d'être à côté de mon frère dans cette voiture, on pourrait presque penser qu'on va partir tous les deux, en balade. Ou en vacances. Ou loin, loin de tout ça. Charles soupire, j'ai un peu honte de lui imposer ma jalousie et ma rancœur, disproportionnées.
- C'est une vraie surprise de te voir là, dit-il enfin. Qu'est-ce qui t'inquiète autant ?
- Eh bien, c'est Marine qui… qui m'a dit que tu avais disparu et on était inquiets, quoi. C'est normal non ?
- Normal ? Je ne sais pas. Peut-être. Je ne sais plus trop ce qui est normal, en ce moment. C'est vrai que je ne vous ai pas prévenus parce que… je ne savais pas quoi dire. Surtout à Marine. Mais il ne m'arrive rien de grave, ajoute-t-il rapidement. J'avais juste besoin de prendre un peu de recul, c'est tout.
Il se tait et se mordille la lèvre, je laisse le silence s'installer entre nous. Je me sens un peu idiot d'avoir fait tout ce scandale alors qu'il est si calme, parfois je n'arrive pas à calmer mes impulsons, même si je sais qu'elles sont mauvaises. Je mets la radio en sourdine pour ne pas avoir à parler. Simon et Garfunkel, « Sounds of silence » justement. On l'a si souvent chantée en camp scout que je me mets à la fredonner, Charles m'accompagne à mi-voix, sans me regarder.
And the people bowed and prayed
To the neon god they made
And the sign flashed out its warning
In the words that it was forming
And the sign said "The words of the prophets are written on subway walls
And tenement halls"
And whisper'd in the sounds of silence
- On la connait bien, hein ? murmure Charles à la fin. Mieux que certains chants liturgiques.
- Peut-être parce qu'elle dit la vérité, elle. "Les mots des prophètes sont écrits sur les murs du métro et les halls d'immeuble". Tu ne vas pas laisser tomber ton boulot de prêtre, hein ?
- Ah bon ? Pourquoi ? Ça t'inquiète ? Après tout ce que tu m'as dit contre l'Eglise j'aurais pensé qu'au contraire tu serais heureux, fait-il d'un ton ironique.
- Quoi ? Non, c'est sûr que moi je n'y crois pas mais toi… toi t'es fait pour ça. Toi t'es un saint, t'as la vocation.
- Arrête de te foutre de ma gueule, fait-il en se rembrunissant.
- Mais je suis sincère ! Je t'ai vu à la messe, t'es génial. T'as une vraie empathie avec les gens et puis tu y crois, toi.
- Ça ne suffit pas d'y croire, Harry. Ça ne suffit pas. Il faut être crédible aussi et là c'est râpé, avec tout ce qu'on raconte sur moi…
- Mais c'est des conneries ! dis-je étourdiment.
- Quoi ? Tu rigoles ? Tout ce qu'on raconte est vrai, et impardonnable. On ne peut pas être prêtre et père de famille, c'est impossible. Il faut choisir.
- Mais pourquoi ? Ça change quoi ?
- Ça change tout. Je dois être exemplaire, sinon j'aurais quelle crédibilité ?
- Mais dans d'autres religions les prêtres sont mariés et…
- Je suis catholique et dans ma religion le prêtre doit se consacrer uniquement à Dieu et à ses ouailles, c'est comme ça. N'en dis pas plus, s'il te plait, fait-il d'une voix sourde. Je connais tous les arguments, je les connais par cœur. Pas besoin de me les rappeler, de tenter de me convaincre. J'ai besoin de réfléchir, de prendre du recul.
- Mais dis-moi que tu ne vas pas tout laisser tomber comme ça ! dis-je d'une voix un peu trop plaintive. On ne peut pas fuir tout le temps…
Charles me fixe avec sérieux puis opine tristement, un chat saute sur le capot de la voiture, sans doute pour se réchauffer.
- Ça te va bien de dire ça, petit frère. Toi qui as fui à Londres quand la tempête s'est levée, tu te souviens ? Je ne sais pas si je fuis, en tout cas je n'avance pas beaucoup… Je suis plutôt immobile, ici. Et c'est bien, finalement.
En me mordillant la lèvre je baisse la tête, je sais bien que c'est pour calmer ma culpabilité que j'essaie à tout prix de convaincre mon frère, peut-être s'en doute-t-il aussi. Le chat s'installe confortablement, il est bien nourri, au chaud lui aussi. Heureux peut–être.
- Tu es là pour combien de temps ?
- Six moi a priori. Dans six mois je devrai me décider à être un prêtre défroqué ou un prêtre en exil, si l'Eglise veut bien de moi, encore.
- Quel gâchis, je murmure à mi-voix en refoulant mes larmes amères sous mes paupières closes.
Cette fois je suis sûr qu'il a tout compris, mon attitude et ma honte, je m'attends à ce qu'il sorte de la voiture en claquant fort la porte, comme je le ferais moi. Je sens mes épaules trembler alors que je me mords cruellement la lèvre, au sang. Bien fait pour moi, j'ai été un crétin, comme toujours.
J'attends sa haine et son mépris, il pose sa main sur la mienne. En reniflant j'ouvre à nouveau les yeux, la compassion que je lis sur son visage me fait encore plus mal que tout le reste, j'avoue.
- Je… Pardonnez-moi Mon Père car j'ai péché, je murmure en le fixant.
- Tu n'es qu'un être humain, Harry, souffle-t-il intensément. Et moi je ne suis plus prêtre.
- Je suis désolé, Charles… vraiment désolé.
- Je sais.
- Dis-moi que tu me pardonnes, je ne voulais pas. Ça m'a échappé… je te jure que je ne voulais pas. Dis-moi que tu me pardonnes…
Charles sourit avec tristesse et retire sa main de la mienne avant de sortir de la voiture, faisant s'enfuir le chat. Je reste seul avec mes regrets et mon chagrin, ma honte. Et Dieu, peut-être.
A suivre…
Merci d'avoir attendu si longtemps mais j'ai un emploi du temps très compliqué en ce moment…Un immense merci à vous qui lisez et reviewez, à la semaine prochaine ^^
Je réponds ici aux non-inscrits :
-Seimein : Merci pour toutes tes reviews, elles m'ont fait super plaisir, c'est toujours un magnifique cadeau d'en recevoir autant d'un coup ! Un immense MERCI de m'avoir fait partagé des émotions et réactions au fur te à mesure de ta lecture, et merci de reprendre mes mémorables formules, certaines sont franchement tartignoles, hors contexte (dans le contexte aussi, en fait. Nathalie Sarraute, où êtes-vous ? Bref). En un mot je suis super heureuse que tu aimes mon histoire, merci, merci, mille fois merci...et à bientôt ?
Bisous
