Voici un nouveau chapitre... j'aime beaucoup celui-ci car il donne un peu de place à Blaise, et que surtout, on change un petit peu de ton. Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir, mais l'idée, c'est quand même de se rapprocher petit à petit de ce que cette histoire a vocation à être : une histoire d'hommes adultes dont le passe-temps favoris implique un lit (ou toute autre surface verticale ou horizontale susceptible de les accueillir).
Bonne lecture !!
Vendredi 19 Novembre
Le restaurant est bondé et bruyant, et la chaleur étouffante des lieux offre un contraste saisissant avec le froid humide de la rue. Draco replie son parapluie, et le laisse tomber dans le seau de laiton spécialement prévu à cet effet. Un serveur, dont le sourire sans charme ressemble à ceux que Draco guette lorsqu'il cherche une nuit sans histoire, l'accueille avec professionnalisme.
— Monsieur, bienvenue dans notre établissement. Avez-vous réservé ?
Sur le nez de l'homme, une paire de lunettes est posée dans un équilibre précaire. Ses cheveux, d'un brun foncé plutôt ordinaire, sont coiffés avec soin, et ses lèvres, qui esquissent un sourire, semblent douces. Elles seraient parfaites entre mes cuisses, pense Draco en lui rendant son sourire.
— Zabini.
— Suivez-moi, monsieur Zabini, dit le serveur en s'avançant entre les tables, zigzagant jusqu'à une table placée dans un angle plus tranquille.
Draco ne prend la peine de le corriger. C'est inutile. À table, Blaise est déjà installé. Décontracté, avec une chemise bleu ciel dont il a retroussé les manches sur ses avant-bras, il consulte son téléphone portable, les sourcils froncés par la concentration. Blaise a toujours cet air sérieux au premier abord, qui s'évanouit lorsqu'il vous sourit.
— Pose ça, Zabini, je me suis fait beau pour toi, dit Draco, sarcastique.
Blaise lève les yeux, et après un instant, pose son téléphone. Un sourire étire ses lèvres épaisses, et toute concentration s'évanouit.
— Tu n'es pas à mon goût, Draco, tu le sais.
— L'histoire de ma vie… soupire l'avocat avec un sourire en coin.
Il y a peu de personnes avec qui Draco se laisse aller à sourire, s'autorise à être malicieux. Son humour est rare, il se mérite.
Blaise fait partie des chanceux, plus que qui que ce soit d'autre — Pansy et Scorpius mis à part. Les grands yeux rieurs de son ami, son sourire facile, son humour joyeux, rarement grinçant, qui constitue un écho décalé de ce qu'il est lui-même, trop sombre, son enthousiasme, sa facilité à s'amuser et à s'enthousiasmer des plus petites choses sont autant de traits caractère qui font de Blaise un élan de fraîcheur et de liberté dans la vie de Draco, cela ajoute également au caractère impromptu de leur amitié.
— J'ai commandé le vin, annonce Blaise.
— Et le serveur avec, le taquine Draco.
— C'est une serveuse qui m'a conseillé, et maintenant que j'ai vu celui qui t'a accompagné ici, j'hésite.
— Tu hésites ? l'interroge son ami.
— Oui. Je ne sais pas lequel des deux j'ai envie de retrouver dans les toilettes entre le fromage et le dessert.
Draco laisse échapper un rire, et verse de l'eau dans le verre de Blaise et le sien.
— Ne compte pas sur moi pour attendre si tu t'éclipses avec le personnel de service.
— Bien sur que tu attendrais, le corrige Blaise qui a raison. Tu voudrais tous les détails. Des nouvelles de Pansy ? demande-t-il avec un demi-sourire, comme pour désamorcer ce changement maladroit de conversation.
— Elle est épuisée, elle a pris sa journée, répond Draco en coupant en deux un morceau de pain, avant de mordre dans l'une des deux moitiés. J'imagine qu'elle fera un peu de shopping, trouvera quelques paires de chaussures et un ou deux joujoux en compagnie desquels oublier Edward, et tout ira mieux demain.
Son ton est grinçant, son regard froid. Il n'en dira rien, bien sûr, mais il s'inquiète pour son amie. Elle n'est pas exactement ce que l'on pourrait qualifier de fragile, elle n'a besoin de l'aide de personne pour gérer ses histoires de cul ou de cœur. Pourtant, Pansy est sa meilleure amie. Comment ne pas juste avoir des envies de poing contre une mâchoire qui l'a bien mérité ?
Draco n'a jamais aimé Edward, et c'est un euphémisme que de le présenter ainsi. Tout en lui, de son sourire à sa posture en passant par son odeur et ses idées a incommodé Draco dès les premiers échanges qu'ils ont eu, lorsque Pansy a présenté à cet homme ses deux meilleurs amis. Il s'est montré sympathique, si tant est qu'on puisse appeler sa froideur désintéressée et polie de la sympathie. Il l'a toléré, au prix de grands efforts.
Pourtant, la souffrance de la jeune femme est un prix bien trop élevé pour être débarrassé de cet homme.
— Elle finira par aller mieux, dit Blaise. Pansy est probablement la plus forte de nous trois, ajoute-t-il en s'emparant du menu, dont la couverture de cuir porte les traces de l'usure de toutes les mains qui l'ont manipulée.
— Sauf si Edward décide de ne pas la lâcher. Cette pourriture est du genre à mordre et à ne sa lâcher sa proie. J'ai le sentiment qu'il a décidé de l'entraîner avec lui le plus bas possible.
J'espère me tromper, pense Draco pour lui-même. Il n'y a rien de bon ni d'altruiste chez Edward, mais malgré tout, il est évident que, de sa façon tordue et inadaptée, il aime véritablement Pansy. Tous les deux sont la preuve que tout amour n'est pas bon à prendre.
Il échange un regard entendu avec Blaise, qui ne peut qu'adhérer à cette théorie. Leur amie a beau être capable de se défendre et de prendre les bonnes décisions, ne pas parvenir à obtenir la paix et la tranquillité auxquelles elle aspire de la part de son ancien amant ne lui facilite pas la tâche.
Edward est un boulet attaché à sa cheville et contre lequel elle ne peut lutter qu'au prix d'efforts qui l'épuiseront lentement mais certainement. Jusqu'au jour où elle n'aura d'autre choix que d'abandonner. Le scénario n'a rien de rassurant.
Blaise se racle la gorge, et repose le menu près de son assiette.
— Et toi, vieux frère, comment te sens-tu à laisser Scorpius s'absenter pendant cette classe de neige ?
La veille au soir, au milieu des histoires de Pansy, de ses sanglots et de ses coups de sang, ils ont un peu parlé de Scorpius, de l'école, de Potter, de la classe de neige. Immédiatement, Blaise a défendu le projet ; quel plus bel endroit, selon lui, pour poursuivre tranquillement et sereinement son deuil ? Sans parler de la beauté du paysage et de la nourriture si lourde et réconfortante qu'elle donne l'impression de vous enrouler d'un plaid chaud.
— Je crois qu'il faut essayer de voir ce que ça donne... c'est sans doute moins dangereux que de le couper de sa classe pendant que tous s'amusent à des centaines de kilomètres, répond-il avec une prudence que trahit son ton plus traînant qu'à l'accoutumée.
Dans ces instants, ses accents aristocratiques ressortent particulièrement.
— Tu fais confiance à cet enseignant, pas vrai ?
Quelque chose dans le regard de Draco alerte son ami. Une étincelle, une lueur, un mouvement de sa pupille peut-être, un reflet inexpliqué…
Blaise comprend qu'il lui manque un élément de contexte.
— Quel âge a-t-il ?
— Qui ? demande Draco, peut-être un peu naïvement.
— Le prof.
— Ah. Potter. Aucune idée. Sans doute notre âge, dit Draco en haussant les épaules.
Le geste sonne faux, malgré l'effort de conviction du blond. Il essaie d'y croire, à l'indifférence dont il fait preuve, mais Blaise n'est pas dupe, pas après toutes ces années. Il sait précisément à quoi ressemble l'indifférence de son ami, il la connait sur le bout des doigts. Froide et ferme, pas hésitante et faussement détachée comme ce qu'est Draco à cet instant.
— Quoi ? demande de nouveau Draco avec une pointe d'agacement.
— Rien, je remarque seulement que cet homme ne te laisse pas indifférent.
— Arrête.
— Est-ce qu'il a un beau cul, au moins ? Parce qui quitte à avoir envie de baiser l'enseignant de ton fils, autant que ça vaille le coup.
Là où n'importe qui aurait baissé d'un ton au moment de prononcer le mot « baiser », Blaise ne change pas sa prononciation d'un iota. Quelques visages se tournent vers eux, mais les deux amis n'en ont cure… Pas alors que derrière le regard agacé de son ami, Blaise perçoit aussi quelque chose d'inconnu qui ne fait qu'accroître sa curiosité.
— Est-ce que tu l'as déjà baisé ? demande-t-il encore.
— Non, répond seulement Draco en posant à son tour le menu.
Au loin, le serveur repère les menus posés et s'approche d'eux.
— Qu'attends-tu, alors ? Je t'ai connu plus entreprenant.
C'est vrai, Draco a longtemps été plus entreprenant.
Avant le décès d'Astoria.
La mort de la mère de Scorpius a été un détonateur dans sa vie, et l'explosion qui a suivi, silencieuse, invisible et inodore, a fait dans leur vie à son fils et lui des dégâts qu'il reste encore à identifier, à quantifier.
L'espace d'un instant, il se remémore l'homme qu'il a été. Durant ses années de lycée, puis ses études et ses premières années d'activité, Draco multipliait les amants avec une facilité qui aujourd'hui lui semble irréelle. En soirée, à la fac, lors d'événements culturels, à la salle de sport, dans des bars ou lors des soirées organisées par ses parents ou leurs amis, le blond ne manquait jamais l'occasion d'une baise entre deux portes, à l'arrière des toilettes ou d'une réserve mal verrouillée. Il lui suffisait de bien peu de choses, alors, d'un regard, de quelques mots, et il jouissait quelques instants plus tard, un inconnu entre ses cuisses ou pénétré par lui, son ventre contre leur dos. Il se souvient des mots qu'il chuchotait à leur oreille, des gémissements, des souffles saccadés qui accompagnaient leurs mouvements…
Ces années ont longtemps été dans son esprit les meilleures de sa vie. Libres, faciles, parce qu'il ne suffisait alors que d'être l'homme attirant et séduisant qu'il était alors, loin de la moindre responsabilité, de la moindre obligation vis-à-vis de qui que ce soit. Même son nom, les conséquences que ses baises anonymes et aveugles auraient pu avoir sur sa famille ne suffisaient alors pas à le convaincre de changer ses habitudes. Il avait seulement envie de profiter, besoin de s'oublier, et peut-être parce que Blaise et Pansy dans une moindre mesure faisaient de même de leur côté, tout cela lui semblait juste et légitime.
Ses fiançailles avec Astoria ne l'ont pas arrêté, il a juste dû se montrer plus prudent, plus discret. Choisir des hommes qu'il était sûr de ne pas croiser de nouveau, des situations où une porte ouverte par mégarde ne risquait pas de se terminer par une honte publique pour sa fiancée, puis son épouse. Astoria l'a toujours su, Draco en est convaincu, et de son côté, a pris soin de garder discrètes les aventures qu'elle a pu avoir.
De son couple dysfonctionnel, Draco ne retient que deux certitudes : Astoria était sa troisième meilleure amie, et elle ne voulait que son bien, et Scorpius est bien son fils. Ce dernier point est l'unique information dont il ait besoin pour poser un regard bienveillant sur le souvenir de cette histoire d'amitié amoureuse qui l'a mené à vivre ce que la mythologie culturelle du 21 siècle appellerait sa plus belle aventure.
— Être en manque de sexe n'est pas une justification à tout, répond sèchement Draco avant de se tourner vers le serveur.
Le sourire du jeune homme est plus large que précédemment. Peut-être a-t-il entendu le mot « sexe » dans sa bouche, ou peut-être a-t-il seulement vu le corps élancé de son client, son regard orageux, son demi-sourire. Le ton qu'il emploie ne laisse aucun doute sur les idées qu'il peut avoir en tête.
Blaise et Draco échangent un regard. Draco hausse un sourcil, et le léger sourire qui flotte sur ses lèvres annonce d'ores et déjà toutes les idées qu'il peut avoir en tête. Une fois la commande passée, cependant, les deux amis reprennent leur échange autour d'un nouveau verre de vin.
— Sérieusement, Draco, qu'est-ce qui t'empêche de voir cet homme pendant que Scorp dort et de lui montrer tout ce qu'il t'inspire ?
— Mis à part le fait que rien ne garantisse qu'il ait les mêmes idées me concernant, il se trouve qu'aujourd'hui, c'est probablement la seule personne étrangère à mon cercle proche, sa baby-sitter exceptée, qui parvienne à le mettre à l'aise et à le faire se sentir bien. Il a confiance en lui.
Blaise avale une gorgée de vin, lentement.
— Ce n'est pas un problème. Il est peut-être formidable, et si c'est le cas, c'est une raison supplémentaire pour passer un peu de temps avec une version nue et excitée de lui.
— Je n'ai pas dit qu'il est formidable, dément Draco.
Le fait est que Potter a le don de l'exaspérer. Cette volonté de faire toujours au mieux, d'aider, d'accompagner, de comprendre… Draco n'a pas cette grandeur d'âme, dont il trouve qu'elle prend déjà trop de place dans la vie de ses amis. Il n'a pas besoin d'un amant qui prend son pied en l'aidant à franchir les étapes difficiles de sa vie. Même s'il ne serait pas contre le fait de le faire jouir dans sa bouche.
— Ce n'est de toute façon pas la question.
— Est-ce que ça va le devenir un jour ? Tu donnes tout ton temps à Scorp, et crois-moi, je trouve ça très noble. Courageux, même. Je ne suis pas sûr que j'aurais été capable de résister à l'envie de confier le gamin à ma mère pour pouvoir continuer ma vie de mon côté, si j'avais été à ta place…
— Foutaise, siffle Draco entre ses dents.
— Peut-être, mais toujours est-il que tu es jeune, Draco. Tu es jeune, et tu ne peux pas juste être… un père au foyer, dit Blaise d'un ton dont il regrette immédiatement le mépris latent.
— Ça a plutôt bien réussi à ta mère.
Blaise retrousse le nez. Son avis sur le mode de vie de sa mère n'est pas un secret pour Draco, mais il a toujours eu l'élégance de faire passer le bonheur de la femme qui l'aime plus que quiconque avant sa propre opinion.
— Olivia est une grande personne, et son mode de vie correspond à sa personnalité. Je ne pense pas que tu sois fait pour vivre sans sexe, sans amour…
— Laisse l'amour de côté, s'il te plait.
— D'accord. Disons juste sans sexe. Quand as-tu été sucé pour la dernière fois ? Quand as-tu baisé un mec sexy pour la dernière fois, ou quand as-tu toi-même écarté les jambes pour un mec qui te faisait bander, vieux frère ?
— Blaise…
— Non, réponds-moi. Quand était-ce, Malfoy ? De quand date ton dernier orgasme ? Je suis sûr que tu ne t'en souviens même pas.
En vérité, Draco s'en souvient très bien. C'était quelques heures seulement après le décès d'Astoria, alors que sa famille éclatait, que son monde tout entier était sur le point de s'effondrer, de plonger en piquet du haut de la plus haute des falaises. De cette nuit, il a tout oublié. L'homme, effacé de sa mémoire. Les sensations, irréelles, inexistantes. Il ne retient que la honte qui l'a saisi lorsqu'il a compris, encore puant du sperme et de leur sueur mélangée, que les heures passées avaient changé la vie de son fils et qu'il avait été absent.
Mais Blaise ne peut pas comprendre son malaise, parce qu'il n'a jamais eu connaissance de cette nuit-là. Il l'a juste tenu dans ses bras, de longues heures, alors qu'il était incapable de prononcer le moindre mot, que les Greengrass et les Malfoy se disputaient l'organisation des funérailles, que Scorpius hurlait pour qu'on l'emmène voir sa mère, incapable de comprendre qu'il ne la verrait plus qu'immobile et glaciale dans son cercueil. Il a juste tout fait pour l'accompagner, pour l'aider dans son quotidien, les premiers temps, avant que, lentement, mais avec une volonté farouche d'être seul, enveloppé de son propre deuil et de ses nouvelles responsabilités, Draco ne l'éloigne de lui.
Jamais il n'a été question de violence, d'agressivité, pas un mot plus haut que l'autre, pas un reproche, pas une réflexion de trop. Juste du silence. De moins en moins d'appels à l'aide, puis de moins en moins d'appels tout court, y compris pour simplement lui raconter sa journée, s'inquiéter de la sienne, s'enquérir des derniers potins. Juste le silence, l'indifférence, même, comme si, en devenant véritablement le père de Scorpius, Draco avait abandonné dans le même temps ses autres rôles.
Cela a été l'objet de longues conversations entre Blaise et Pansy. La jeune femme a été aux premiers rangs pour observer la lente évolution du blond. D'abord, des journées plus courtes, et des dossiers qu'il travaillait avec moins de passion, moins de rage, comme si sa soif de victoire l'avait simplement quitté. Puis, les moments de complicité de plus en plus rares, qui ont fini par complètement disparaître, évanouis dans un passé à jamais révolu.
Draco garde le silence alors que le serveur dépose devant lui sa sole meunière. Il n'y a rien à ajouter.
— Si tu pouvais me laisser gérer ma vie sexuel seul, Blaise, finit-il par dire sans grande conviction.
— Non, justement, parce que je crois que tu n'en es pas capable. Pas alors que ça fait des mois que tu n'as pas baisé un homme. Ou une femme, pour ce que j'en sais.
La grimace de Draco détend immédiatement l'atmosphère.
— Je te préfère ainsi, souffle Blaise en piquant un morceau de poulet de sa salade césar.
Pourtant, il a raison, pense Draco. Il a raison sur toute la ligne, et s'il est tout à fait honnête, lui aussi a vu en Potter le premier homme depuis longtemps qu'il a eu envie de voir rejoindre son lit.
