Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.

Résumé : Kanon a passé des tests médicaux, Angelo et Milo se sont rendus compte qu'ils venaient tous les deux de Krypton, et tout le clan recomposé des Gemini, à l'exception notable d'Ayoros, s'est retrouvé pour fêter ce miracle à l'Oblivion.

NdA : Première chose : désolée pour la publication tardive. Ce qui me pendait au nez depuis quelques temps est enfin arrivé : je suis terriblement en retard. D'autant plus qu'avec ma capacité naturelle à penser « à la suite », mon esprit a trouvé tout un tas d'idée pour certaines scènes à venir (dont certaines dans… longtemps) et que j'ai eu beaucoup de difficultés à me concentrer sur cet épisode-ci. Donc mea culpa, mea maxima culpa.

Et voilà le nouveau chapitre, j'espère de tout cœur qu'il vous plaira.


Paris – La Défense

Dans son bureau Saga soupire. La conversation qu'il a eue avec son frère, à l'Oblivion, ne cesse de hanter son esprit. Et comme si cela ne suffisait pas, tout le week-end, Mikael, sous la plus que probable influence de Gabriel, l'a incité, lui aussi, à avoir une discussion avec Ayoros. Ce n'est pas qu'il n'en a pas envie… au contraire même. D'autant plus aujourd'hui. D'autant plus avec la soirée qui s'annonce. Dans quelques heures à peine, ils sauront si Kanon est malade ou non… et ils ont prévu de passer la soirée tous ensemble. Si Kanon est atteint de CSP, Mikael et lui pourront lui donner des détails et des conseils précieux. Il sera entouré de sa famille. Saga se souvient du jour où lui-même a appris pour sa maladie. Gabriel était dans le cabinet du médecin, avec lui. La présence de son ami avait été particulièrement réconfortante. Et la soirée qui avait suivi… Voir Shura qui avait préparé un bon dîner… et Angelo. Ils lui avaient, tous, essayé de lui changer les idées. Sans grand succès, il faut bien l'avouer, mais cela lui avait fait un bien fou. Et au-delà de ça, convaincu qu'il est d'être en parfaite santé, Kanon a lui-même milité activement pour l'organisation de cette soirée. Et a expressément demandé à son frère d'inviter Ayoros. Saga n'a donc plus tellement le choix : il ne peut repousser éternellement cette discussion.

Il se lève et quitte la pièce. Dans l'antichambre, Shiva relève les yeux de son ordinateur. Ils échangent un regard avec Saga. Pas même interrogatif de la part du secrétaire. Un véritable subordonné qui donnerait presque à son patron l'envie de se justifier.

- J'ai des choses à voir avec Ayoros…

Qu'est-ce qu'il disait… L'assistant hoche simplement la tête, confirmant à son patron qu'il aurait mieux fait d'étouffer ce sentiment dans l'œuf. Saga passe dans les couloirs. Un regard vers le bureau de Gabriel, devant lequel Marine monte la garde avec son professionnalisme coutumier. Il prend la direction opposée.

Devant le bureau d'Ayoros, un jeune homme aux cheveux châtains s'affaire dans un chaos peu descriptible. Il est si occupé qu'il n'a pas même remarqué l'arrivée du P-DG. Saga hausse un sourcil, et après quelques secondes, se met à sourire : il y a une telle volonté de bien faire dans ce déferlement d'énergie que c'en est attendrissant. Quoiqu'un peu pathétique, il faut bien le reconnaître. Il faudra qu'il parle avec Marine de ce jeune garçon. Peut-être pourrait-elle lui donner quelques conseils… Mais il n'est pas là pour ça.

Presque par hasard, le jeune homme relève les yeux de son travail et sursaute en découvrant le visage de son patron.

- Monsieur Gemini… je suis désolé, je ne vous avais pas entendu arriver...

- Ce n'est rien, Seiya. Je viens voir Ayoros. Est-il dans son bureau ?

- Euh oui… oui, je crois. Je peux vérifier.

Avant même que Saga n'ait pu émettre la moindre objection, le jeune garçon appuie sur un des boutons de l'interphone.

- Oui, Seiya ?

- Monsieur… Monsieur Gemini désire vous voir.

- … Bien. A-t-il précisé quoique ce soit au sujet de cette réunion ? Sur quel dossier nous allons travailler, pour que je puisse apporter les documents nécessaires ?

- Non… Je veux dire… il est là.

- Et bien fais-le entrer… !

- Tout de suite !

Seiya bondit et va ouvrir la porte du bureau de son supérieur. Saga pénètre dans la pièce et lui adresse un petit hochement de tête. Il reporte son attention sur son adjoint qui s'est levé aussitôt qu'il est entré. Il a l'air… gêné. Inquiet, peut-être aussi. C'est vrai que ce doit être la première fois, depuis son installation, que Saga se déplace jusqu'ici. Il regarde la salle : une ancienne salle de réunion qu'ils ont aménagée… dans la tradition des autres bureaux de l'étage. Mais autant celui de Saga donne une image surannée, autant celui de Gabriel semble froid… autant celui d'Ayoros est chaleureux et ancré dans le présent. Le nouvel adjoint a décoré la pièce avec quelques plantes vertes pleines de vie, il a accroché quelques tableaux d'inspiration africaine et quelques masques de bois aux murs, et des statues aux formes arrondies finissent d'agrémenter cette décoration, qui joue sur les contrastes naturels.

- Je suis désolé pour le comportement de Seiya, fait Ayoros. Il veut bien faire, mais il éprouve encore quelques difficultés d'adaptation… Mais vous vouliez me voir, Monsieur ? Y aurait-il un problème les contrats publicitaires ? Je sais que mon choix peut paraître saugrenu mais je pense sincèrement…

- Non. Non… Rassure-toi, il ne s'agit pas de cela. Et sur ce sujet, je suis parfaitement d'accord avec tes conclusions, je te le garantis. Un changement d'orientation dans notre stratégie de communication serait des plus appréciables. Surtout compte tenu des circonstances. Mais je ne suis pas venu parler de ça… Je peux… ?

Saga indique les sièges de cuir chocolat autour d'une petite table dans un coin de la pièce.

- Bien sûr.

Saga va prendre place. Ayoros n'a toujours pas bougé. Et il faut attendre que son patron l'invite à le rejoindre pour qu'il se décide enfin à quitter son bureau. Durant quelques secondes, les regards des deux hommes se cherchent et s'évitent, dans un ballet empli d'embarras. Finalement, Saga pose ses coudes sur ses genoux, croise ses mains et baisse légèrement la tête.

- Je ne sais pas trop comment aborder le sujet… Kanon a passé des tests pour savoir s'il est ou non atteint par la même maladie que moi et… il va recevoir les résultats aujourd'hui. Nous organisons un dîner, chez moi, ce soir, pour gérer la nouvelle, quelle qu'elle soit, tous ensemble. Et il aimerait vraiment que tu y sois. Et moi aussi.

- Monsieur…

Saga soupire et passe une main lasse sur ses yeux.

- Je sais que la situation actuelle doit être délicate pour toi. Il n'y a qu'à voir ton comportement depuis que vous vous êtes séparés, Kanon et toi, et plus encore depuis qu'il a réapparu dans ma vie.

- Vous avez des reproches à formuler sur mon travail ? s'inquiète aussitôt son adjoint.

Il est le premier à reconnaître qu'il a la tête ailleurs ces derniers temps. Il essaye bien de se concentrer mais le succès n'est pas toujours au rendez-vous. Saga le rassure aussitôt, d'un geste de la main. Mais son visage est toujours aussi grave. Il y a un problème, c'est évident.

- Non. Ton travail est absolument parfait, Ayoros, je t'assure. Je n'ai pas la moindre critique à te faire à cet égard. Il ne s'agit pas de cela. C'est quelque chose de plus… personnel.

A ces mots, Ayoros blêmit. Saga sait. Saga sait. C'est pour cela qu'il est venu jusqu'ici pour lui parler. C'est pour cela qu'il a semblé si réticent à l'inviter… Il sait. L'a-t-il deviné ? Est-ce quelqu'un qui lui en a parlé ? Kanon ? Non pas Kanon… n'est-ce pas ? Kanon ne lui ferait pas… Il lui a dit qu'il ne voulait pas que son frère sache. Ils se sont promis de garder leurs secrets. Ne pas parler des rendez-vous à l'Olympe. Ne pas parler de Rhadamanthe. Ne pas parler. Mais peut-être Kanon n'a-t-il plus voulu cacher des pans de son passé à son frère ? Et Ayoros serait bien en peine de lui en vouloir. Qu'est-il face à Saga ? Qui est-il pour demander à Kanon de taire ce qu'il souhaite partager avec son jumeau ? Si Kanon en a parlé, il ne peut pas lui en vouloir. D'ailleurs, il ne lui en veut pas. Il faut qu'il assume. C'est lui qui a choisi. Kanon n'a fait que lui proposer une option. Celui qui a pris la décision, au final, lors de cette soirée à l'Oblivion, puis après, encore, en le rappelant, ce n'est pas le serveur. C'est bien lui-même.

Ou peut-être est-ce Milo… De ce que lui a dit Kanon, Milo n'aime guère les mensonges et a une conception assez particulière de l'intimité. Peut-être Milo a-t-il laissé échapper… ? Ils étaient à l'Oblivion, Vendredi soir… Qui sait ce qu'ils ont pu révéler là-bas, pris par l'ambiance et l'alcool… Il aurait peut-être dû y aller. Mais il n'a pas pu s'y résoudre. Retourner là-bas ? Là où il a payé, pour la première fois Kanon ? Là où il a crié pour la première fois le prénom de Saga ? Il a beau se dire qu'il qu'il doit faire face… voir Kanon et Saga en même temps est au-dessus de ses forces.

Kanon seul… aucun problème. Absolument aucun. Leur relation les met dans la même position délicate. Ayoros ne ressent pas de honte en face de lui. Ils ont eu l'occasion, tellement de fois, d'en parler… Kanon sait toujours trouver les mots qu'il faut. Pour qu'il ne se sente plus gêné. Et puis, vraiment, ils sont dans le même bateau. Ils se parlent pratiquement à cœur ouvert.

Saga seul… il arrive à gérer. Ce n'est pas aisé, loin s'en faut, mais il y arrive. Pour peu qu'il se concentre sur le travail, il parvient pratiquement à être naturel. Et quand il sent son esprit divaguer, il trouve toujours une excuse afin de pouvoir se réfugier, le terme est adéquat, dans son bureau. Cela n'est pas très discret, évidemment, mais jusqu'à présent ni Saga, ni Gabriel ne lui ont fait la moindre remarque.

Non, le véritable problème, c'est bien lorsqu'il se retrouve en présence des deux frères, en même temps. Parce qu'il se rend compte de leurs différences. Parce qu'il se rend compte qu'ils se ressemblent. Parce qu'il se trouve confronté, non plus à de simples pensées sur lesquelles il peut refuser, plus ou moins, de s'arrêter, mais bien à la réalité de ce qu'ont été les derniers mois de sa vie. Il a… profité de Kanon. Il l'a utilisé. S'il n'y avait pas eu Rhadamanthe Judge, peut-être qu'ils auraient fini par disparaître l'un pour l'autre. Et pourtant, il doit tant à Kanon. Sans lui, il serait devenu fou. Sans lui, il aurait peut-être… fini par commettre l'irréparable. Par bonheur, il ne le saura jamais. Alors quand il voit Kanon avec Saga, il se dit qu'il a un peu rétabli l'équilibre. Qu'il s'est un peu racheté. Si le temps s'arrêtait là, tout irait à peu près bien. Il se sentirait à la fois gêné, reconnaissant et soulagé d'une part de sa culpabilité… ce serait gérable. Mais, trop souvent, beaucoup trop souvent, c'est ce moment précis que Saga choisit pour lui accorder un regard… et lui sourire. Et ce sourire, empli de gratitude, est infiniment douloureux au cœur d'Ayoros. Bien sûr, il est heureux de voir Saga à ce point rayonnant et plein de vie. Mais pourquoi faut-il qu'il le voit comme un héros ? Il ne mérite pas ces sourires. Il ne mérite pas ce qu'il voit dans les yeux pers… Il aimerait, vraiment, voir cette absolue reconnaissance disparaître. Si au moins Saga pouvait arrêter de le voir comme le sauveur… Il ne le voit pas tel qu'il est. Saga l'imagine immaculé, nimbé de lumière… alors qu'Ayoros se sent un peu sale. Enfin… un peu lâche, un peu faible… avec quelques qualités et pas mal de défauts, qui lui ont fait prendre des décisions… Certainement pas le genre de personne que l'on doit honorer à ce point, en tout cas. Mais s'il n'arrive pas à assumer le fait que Saga se trompe à son sujet… il réalise qu'il ne supporterait pas non plus qu'il sache ce qu'il a fait. C'est sans issue. Absolument sans issue.

Enfin, cela l'était jusqu'à présent, puisqu'il semblerait que Saga… ait appris la vérité.

- Ayoros…, dit ce dernier après de longs instants passés à chercher ses mots, c'est grâce à toi que j'ai retrouvé mon frère. Je te dois tellement… J'aimerais te remercier… et Kanon aussi, je le sais. Mais tu refuses nos invitations, tu nous évites… Ne pourrions-nous trouver un moyen de témoigner notre reconnaissance à la mesure de ce que nous te devons?

Le cœur d'Ayoros se serre. Saga ne sait pas. Il est soulagé, c'est indéniable. Mais il y a tant de regrets dans cette voix que ça lui fait mal. Et cette gratitude encore…

- Vous… n'avez pas besoin de me remercier. Je suis… ravi pour vous deux. Sincèrement. Vous ne me devez rien.

- Comment peux-tu dire cela ?

Saga relève enfin ses yeux pers vers son adjoint qui grimace et détourne la tête.

- Si… j'avais osé parler avant… vous auriez pu…

-Ayoros…

La main de Saga qui vient se poser sur la sienne. Cette main si compatissante, si douce… qui le brûle. Mais il n'ose pas bouger.

- J'aurais dû réaliser… réfléchir. Vous vous ressemblez tellement que j'aurais dû me douter de quelque chose.

- Tu ne savais pas pour l'existence de mon frère. Je n'en parlais jamais. Et je ne t'ai pas même fait visiter la maison lorsque tu es venu... Tu n'avais aucun moyen de savoir que je l'avais perdu…

- Ce n'est pas une excuse…

Ayoros retire finalement sa main et joint les deux siennes.

- Si Gabriel ne m'avait pas parlé… vous ne vous seriez peut-être jamais retrouvés.

Saga soupire.

- Tu ne dois pas t'en vouloir pour ça… Je comprends parfaitement les raisons de ton silence.

- Je… ne pense pas, non.

- Bien sûr que si, rétorque Saga. Sortir avec quelqu'un qui me ressemble… tu as dû croire que nous te jugerions, n'est-ce-pas, si cela venait à se savoir ? Que nous serions choqués, au moins dans un premier temps... Mais tu ne peux pas… Ce que j'essaie de te dire, c'est que…

Mon Dieu, ce que cette phrase peut être difficile à prononcer…

- Ce que j'essaie de te dire, reprend Saga après une grande inspiration, c'est que cela ne me gêne pas que tu sois tombé amoureux de mon frère. Parce que tu l'aimes, n'est-ce-pas ? Tu aimes… Kanon, c'est bien ça ?

Ces mots… Ayoros lance à son patron un regard horrifié et s'effondre, cachant son visage dans sa main droite. Comment… ? Comment répondre ? Comment… ? Il ne peut pas… Il ne peut pas relever les yeux vers Saga. La moitié de son être lui crie de répondre non. D'avouer à Saga… De lui dire que dans chaque étreinte avec Kanon, c'était dans ses bras qu'il s'imaginait. De lui dire que ça a toujours été lui… Uniquement lui. Uniquement… lui. Mais il ne peut pas. Parce que l'autre moitié lui hurle de ne rien dire. Parce qu'il ne veut pas… provoquer sa propre chute. Parce qu'il ne veut pas perdre Saga. Parce qu'il ne veut pas… voir l'horreur dans le regard de l'homme qu'il aime. Parce que ne serait-ce que suggérer qu'il n'aime plus Kanon… Il faudrait qu'il trouve une autre excuse à son comportement. Et il ne voit rien. Rien. Il ne veut pas invoquer sa promotion. Il ne peut pas parler de Rhadamanthe Judge…

En face de lui, Saga sent son cœur se briser. La douleur d'Ayoros… Ainsi, il ne s'est pas trompé. Ayoros aime son frère. Tous ces regards qu'il pensait lui être destinés, tous ces gestes qu'il avait pris pour un émoi à son endroit… étaient en réalité dirigés vers Kanon. Cela ne fait plus aucun doute. Mais plus encore que la déception de voir son frère lui être préféré par Ayoros, c'est bien la peine de son adjoint, de son ami qui lui serre la poitrine en cet instant. Il faudra qu'il parle à son jumeau. Kanon s'est trompé. Ayoros et lui ne se sont pas séparés d'un commun accord. Ce n'est pas possible. On ne souffre pas autant lorsque l'on est d'accord pour rompre… Quel enfer quotidien pour Ayoros, cette situation doit-elle être. Devoir travailler avec quelqu'un qui vous rappelle sans cesse votre amour perdu…

- Je suis… désolé, murmure-t-il. Je ne voulais pas te faire de peine…

Ayoros pousse un profond soupir.

- Ce n'est pas votre faute… vous n'y êtes pour rien… Absolument pour rien.

- Pour ce soir… J'aurais vraiment voulu que tu viennes, mais compte tenu des circonstances, je comprendrais… et je suis certain que Kanon comprendra, lui aussi…

Saga est presque tenté d'ajouter qu'Ayoros compte pour son frère, mais ce serait évidemment très malvenu. Il voit son adjoint soupirer à nouveau.

- En tout cas, reprend doucement Saga, je veux que tu saches que… Je sais bien que je ne suis probablement pas la personne la plus indiquée pour cela mais… si tu veux en parler, ou… ne serait-ce que venir prendre un café dans mon bureau…

Ayoros relève de grands yeux étonnés sur Saga. Qui s'en veut terriblement d'avoir fait cette suggestion. Qu'espère-t-il ? Qu'Ayoros va venir lui confier sa peine ? Qu'il va venir trouver du réconfort entre ses bras ? Que lui, Saga, pourrait le consoler de la perte de Kanon ? Qu'Ayoros pourrait se contenter d'une pâle copie de l'homme qu'il aime ? Une copie… mourante qui plus est. C'est absurde. Absurde. Mais il ne veut pas voir Ayoros s'éloigner encore de lui, il doit bien le reconnaître.

- Je… ne veux pas te mettre mal à l'aise ou quoique ce soit… et là encore, je comprendrais parfaitement que tu refuses, mais… ma porte te sera toujours ouverte.

- Saga…

Un grand sourire vient orner le visage du président de Sanctuary.

- C'est la première fois que tu m'appelles par mon prénom depuis une semaine…, explique-t-il, rayonnant, devant l'air interdit de son adjoint. Cela me manquait, je l'avoue. Tu sais… j'ai vraiment apprécié ces quelques semaines où nous avons collaboré, tous les trois, avec Gabriel, sur ces appels d'offre. Et celles qui ont suivies mon retour de l'hôpital… et même au-delà de ça, ces années où nous avons travaillé ensemble… Et j'aimerais vraiment… que nous retrouvions… ça. Je comprends que tu aies besoin de temps, et que, probablement, les choses ne seront plus jamais tout à fait les mêmes, mais… je n'ai pas envie de perdre un ami.

- Un… ami ?

- Bien sûr. Nous sommes amis, Ayoros. Enfin… pour moi, tu es un ami en tout cas. Et j'aimerais te prouver que je peux être le tien.

Ayoros ferme les yeux un instant et sourit, légèrement.

- Pour ce soir… je préfèrerais ne pas venir, mais… pour un café, ce serait avec plaisir.

- Bien. Alors surtout n'hésite pas. Je vais retourner dans mon bureau, maintenant…

Saga se lève et Ayoros le suit des yeux.

- Saga…

- Oui ?

- J'espère sincèrement que les résultats seront bons, pour Kanon…

- Je sais. Je l'espère aussi.


Paris – Montmartre

- Milo ? T'aurais pas vu mes clopes ?

La voix de Kanon résonne dans l'appartement, par-dessus la musique jouée par le DJ. Qui décide de prestement remettre le casque qui avait déserté ses oreilles durant quelques secondes. Toute minute que Kanon passe loin de sa nicotine est une minute de gagner… C'est Shina qui l'a dit ! Et si Shina l'a dit… Donc… sifflotons, sifflotons. Et surtout prenons l'air innocent de celui qui n'a rien entendu. Hop. Suivons le conseil d'Han Solo et volons l'air dégagé. Soyons désinvolte, n'ayons l'air de rien, comme dirait la chanson. Tiens, une idée… Il devrait peut-être essayer de mettre une touche un peu plus rock dans son prochain film musical. Cela pourrait être amusant. Reste à trouver le thème du film, le genre… Quel scénario pourrait justifier de l'emploi de quelques samples de Noir Désir, ou de tout autre groupe de rock français ? Voilà une question qu'elle est excellente. Surtout que plus il y pense, plus il a envie de trouver un truc. Vraiment. Vraiment. Un truc urbain… avec plein de jeunes en révolte. Peut-être genre manifestations ou début d'insurrection, même. Un sourire satisfait vient poindre sur le visage du DJ : il tient peut-être un nouveau concept… mais faudra quand même qu'un jour il se pose la question de savoir pourquoi il revient toujours spontanément à l'urbain… Parce que bon, le chat, le cimetière indien, et maintenant ça… Une main passe devant ses yeux pour interrompre ses plans révolutionnaires et ses questions existentielles. Celle de Kanon. Et Milo pose sur son colocataire ses yeux les plus innocents, tout retirant ses écouteurs.

- Tu me parlais ?

- T'aurais pas vu mes clopes ?

- Non. Tu les as perdues ?

- Non, je les cherche justement parce que je sais où elles sont… Le plaisir sans cesse renouveler de la découverte de ce que l'on sait. C'est tellement satisfaisant de savoir qu'on a raison…

- N'est-ce-pas… C'est ce que je vis tous les jours.

Deux sourires qui se répondent. Voilà de quoi réchauffer le cœur de Milo. Depuis la soirée de Vendredi, Kanon semble avoir repris du poil de la bête. C'est pas encore tout à fait la joie, mais il va vraiment mieux. C'est bien. Parce que c'était un peu le but de l'opération. Lui montrer que les gens tiennent à lui, qu'il a sa place dans ce monde-là. Qu'il n'est pas qu'une pièce rapportée par Milo. Plein de monde, parmi les habitués, est allé trouver Kanon pour le féliciter, d'abord, et lui demander ce qu'il fêtait, ensuite. Alors le serveur leur a répondu qu'il ne célébrait rien de particulier… qu'avec Milo, il ne fallait pas trop chercher, parfois… Et là, des sourires complices, avec quelques petites piques à l'adresse du DJ. Des remarques sur le fait que Milo est génial, tout le monde est d'accord, mais que vivre avec un ange, ça ne doit pas être de tout repos. Que c'est peut-être ça que Milo fête : le fait que Kanon, après tout ce temps, arrive encore à le supporter au quotidien. Et c'est fou ce que ça lui a fait du bien. De se rendre compte que personne ne le considère comme un boulet au pied de son meilleur ami.

- Et sinon, tu les as vues, ou pas ?

- Tu les aurais pas oubliées à l'Oblivion, Dimanche ?

- Bah non… je me souviens d'en avoir fumé une sur le chemin du retour… Enfin, je crois… à moins que je confonde avec Samedi… Je sais plus trop.

Petite moue de la part de Kanon.

- Et pourquoi tu les cherches ?

-A ton avis ? J'ai envie de fumer. Promis, j'ouvrirai la fenêtre.

- Mouais… t'as intérêt.

Soupir. En même temps, Kanon n'a pas fumé hier et il a tout de même bien diminué sa consommation ces derniers temps. S'il a juste envie d'une petite cigarette…

- T'as regardé dans ton blouson ? demande le DJ qui a fini par se faire avoir par l'air soucieux de son meilleur ami.

- Milo, je suis débile, je sais, mais pas à ce point… Bien sûr que j'ai regardé dans mon blouson.

- Non, mais Dimanche t'avais pas celui que tu mets d'habitude… c'est pour ça…

- Je portais pas mon cuir ?

- Non, t'a dit qu'il faisait froid et t'as ressorti ton gros truc moche.

- Merde.

Départ de Kanon en direction de sa chambre, pour revenir trente secondes plus tard avec son paquet et son briquet à la main.

- En fait, je suis vraiment un débile…

- C'est pas moi qui l'ai dit. J'ai soif, tu veux une bière ? demande Milo en arrêtant ses platines et en lançant une playlist depuis son ordinateur.

- Pourquoi pas, ouais. Bière-clope avant d'aller à l'hosto, c'est un bon principe, je trouve.

- On a rendez-vous à quelle heure ?

- On ? relève Kanon, un brin amusé, tandis que Milo se dirige vers le frigo.

- Tu m'as parfaitement compris.

- Dans une grosse demi-heure, Angelo ne devrait plus trop tarder.

- C'est encore lui qui fait le taxi ?

- Yep. De là à y voir un moyen détourner d'approcher sa blouse blanche, il n'y a qu'un pas que nous pourrions franchir allègrement… Mais cela ne nous regarde pas…

- Parle pour toi. J'aimerais bien savoir ce qu'ils trafiquent tous autant qu'ils sont. Sont space, les potes de ton frère. Et ton frère aussi, hein. Avec son air de chien battu dès qu'on prononce le prénom d'Ayoros…

- Nous sommes tellement plus normaux, c'est vrai…, rétorque Kanon dans un élan de solidarité fraternelle.

- C'est pas une excuse. On va directement chez eux après ?

- Bah ce serait plus simple vu l'heure, non ?

- Probablement.

Milo revient dans le salon, tend sa bière à Kanon et va se poser sur le canapé, tandis que son ami fume dans le fauteuil.

- Ça leur a plu, la soirée à l'Oblivion, je crois…, murmure le DJ.

Kanon lève les yeux au ciel. Quinze fois que Milo pose cette question sous forme de remarque anodine.

- Mais oui, Milo… Ils ont trouvé ça génial. Angelo a apparemment encore un peu de mal à croire que tout est toujours aussi clean que Vendredi soir, mais ils étaient tous très contents. Et tout le monde t'a trouvé formidable. Ils te l'ont dit, en plus, non ? Même Saga. Il n'a pas arrêté de répéter qu'il était ravi d'être venu même s'il allait lui falloir tout le week-end pour s'en remettre…

- Mouais…

- Bordel… Est-ce que tu vas enfin te décider à me dire ce qui te pose problème ?

- Hein ?

- T'arrêtes pas de ramener ça sur le tapis. C'est quoi le souci ?

- Rien…

Kanon fronce les sourcils. Il n'aime pas vraiment voir son ami dans cet état. Parce que c'est un état qu'il ne connait pas… Milo a l'air un peu abattu. Un peu sombre. Pas de mauvais poil. Pas énervé. Pas de s'être levé du pied gauche… mais… tristounet. Kanon pose sa bière sur la table basse, et sa clope dans le cendrier, pour se rapprocher de son meilleur ami.

- Hé… Milo… Ça va pas ?

- Si…

- Me mens pas…, lui reproche tendrement Kanon.

- C'est rien…

- C'est peut-être rien mais ça t'embête, je le vois bien. Pourquoi tu veux pas m'en parler ? demande le serveur en posant son menton sur le genou de Milo.

- C'est complètement con, et je le sais bien…

- Bah, je t'ai déjà raconté des trucs dont je suis pas spécialement fier, non ?

- C'est juste que… j'aime pas quand les gens s'amusent pas.

- Je ne suis pas sûr de te suivre, là…

- Je sais bien que tout le monde peut pas aimer ma musique… mais ça m'embête quand même quand ça arrive.

- Tu boudes parce que quelqu'un n'aime pas ce que tu fais ?

- Ouais. C'est ridicule, je sais…

- Et qui n'a pas aimé ta musique, au fait ?

- Genre, c'est pas complètement évident…, rétorque Milo en levant les yeux au ciel et en s'accordant une gorgée de bière comme remontant.

- Shura ? tente Kanon.

C'est vrai que le majordome a clairement fait la tête toute la fin de la soirée. Une vraie porte de prison.

- Non… enfin, si aussi. Mais Misty m'a dit que c'était pas vraiment ma musique le problème et qu'il y avait une embrouille pas claire avec Mikael… Quand je te dis qu'il se passe des trucs bizarres, chez ton frère… C'est louche, tout ça, crois-moi. Mais je finirai par savoir la vérité.

- Pourquoi ça t'intéresse ?

- J'aime pas ne pas savoir ce qu'il se passe dans mon coin de monde. Et là, on a un pan complet d'univers qui vient de se rajouter. Ça me…

- Stresse ? poursuit Kanon, avec un petit sourire, devant l'hésitation de son meilleur ami.

- Peut-être… Et on peut savoir pourquoi tu me regardes avec cet air de te foutre de moi, toi ?

- J'ai pas l'habitude de te voir stressé, Milo, c'est tout...

- Et donc ça te fait marrer… Logique. Extrêmement logique, même, réplique le DJ.

- Bah oui. Pour une fois, c'est moi qui me retrouve à ta place. C'est moi qui dois te rassurer… c'est plutôt amusant, non ?

Kanon vient s'installer à côté de Milo et passe un bras autour de ses épaules.

- Alors, Monsieur Milo, dites-moi tout. Je suis tout à vous… Vous avez toute mon attention. Quelle est cette personne qui a osé ne pas apprécier votre musique dans l'entourage de mon frère qui vient, par un caprice du destin, d'investir sans prévenir votre jardin pour y planter leur tente et sans prendre la peine de vous révéler tous leurs petits secrets ?

- C'est pas drôle, Kanon ! Arrête de te foutre de moi !

Milo a bondi du canapé. Il tourne le dos à son meilleur ami et maintenant, il baisse la tête, épaules rentrées, poings serrés, comme s'il tentait de contenir une immense colère.

- Hé… Je voulais pas… me moquer, je te promets. Sérieux, je suis désolé…

Milo pousse un gros soupir.

- C'est rien… c'est juste que…

Il se retourne. Un sourire de dessin-animé rivé aux lèvres.

- Je t'imite bien, hein ?

Et un coussin qui vole… que le DJ esquive d'un geste souple.

- Rhoo… moi aussi, j'ai le droit de jouer, proteste-t-il tout en s'affalant dans le fauteuil. Et sinon, pour en revenir à ta question… ose me dire que Gabriel s'est amusé.

Kanon grimace. Et en profite pour récupérer sa bière et sa clope.

- En même temps, objecte le serveur, même sans le connaître beaucoup, j'ai un peu l'impression que les boites de nuit et lui… ça fait douze. Et encore en estimation basse. Et si je devais lui acheter un CD, je pense pas que ce serait de l'électro. Et puis, il a bien reconnu que tu avais du talent, non ?

- Mouais… il a dit que « techniquement » c'était « intéressant »…

- Bah où est le problème alors ?

- Le problème c'est que ça veut dire qu'il a pas aimé.

- Euh non… ça veut dire que, même s'il n'est pas sensible à ce genre de musique, il sait reconnaître un artiste quand il en entend un.

- Il a pas aimé, je te dis. Je sais encore reconnaître quand quelqu'un aime pas ma musique, Kanon.

- Et ça te vexe ?

- Ouais. Carrément que ça me vexe. Et je compte bien tirer ça au clair, ce soir, au dîner.

- Milo…

Mais avant que Kanon ait pu réagir davantage, on frappe à la porte. Le DJ se lève et va ouvrir à Angelo. Dans le salon, Kanon finit sa bière et écrase sa cigarette dans le cendrier, non sans avoir tirer une dernière latte. Il n'aurait pas dû. C'est affreux de fumer le filtre. Et en plus, ça brûle les lèvres.


Neuilly – Hôtel Particulier de la Famille Gemini

A peine a-t-il entendu le bruit de la porte d'entrée que Saga bondit hors de son fauteuil. Et aussitôt, il croise le regard réprobateur de Gabriel.

- Je sais…, murmure Saga.

- Je n'ai rien dit, rétorque son meilleur ami.

- Tu penses tellement fort…

Un léger sourire sur le visage de Gabriel. Voilà pratiquement une demi-heure qu'il essaie de calmer Saga et de le convaincre que s'il tient vraiment à cacher la gravité de sa propre maladie à Kanon, il ne doit pas donner l'impression d'attendre des nouvelles de son frère comme s'il s'agissait d'une question de vie ou de mort. Même si c'en est une. Et de cela, ils ont conscience tous les deux.

- J'ai peur, Gaby… je n'y peux rien.

Il lui prend la main, quelques secondes, le temps pour Kanon, Milo et Angelo de débarquer dans le salon. Et il doit se mordre littéralement les lèvres pour ne pas agresser son frère avec la question qui les lui brûle, et se contenter de les saluer, lui et son meilleur ami, bientôt rejoints par Shura et Mikael.

- Dois-je comprendre qu'Ayoros ne viendra pas ? demande Kanon.

Son frère lui fait signe que non.

- Bon, et bien puisque tout le monde est là…, reprend-il, inutile de vous stresser plus longtemps. Le docteur Céphée a regardé tous mes résultats et il est formel : pour le moment en tout cas, je suis en parfaite santé.

- Vraiment ?

La question vient de Saga. Et Kanon s'approche de lui, pour lui accorder un sourire.

- Oui. Vraiment. Je n'ai même pas de cholestérol ou quoique ce soit du genre. C'est hallucinant. Même moi, je t'avoue que j'ai du mal à le croire avec le nombre de conneries que j'ai faites. Mais c'est bon ? Tu es rassuré ?

- Oui…, murmure Saga en le prenant dans ses bras.

Il serre son jumeau contre lui. Kanon est en bonne santé. Kanon… va vivre. Aux yeux de Saga, c'est aussi simple que ça. C'est un double soulagement, il s'en rend bien compte. Le premier dirigé vers Kanon. D'un frère à un autre. Naturel et compréhensible. Louable. Et le second, bien plus égoïste. Mais Saga ne peut s'empêcher de le ressentir. Kanon va vivre. Et dans quelques semaines, lorsque toutes les formalités administratives et judiciaires auront été remplies afin de permettre à son frère de retrouver son identité, Saga ne sera plus le dernier Gemini. Sa famille ne disparaîtra pas avec lui. Kanon sera là. De la même manière que Gabriel pour Sanctuary. Cette responsabilité de dernier héritier, ce poids écrasant vient de quitter ses épaules. Il n'est pas fier de le transférer à Kanon cette charge, et sans doute faut-il voir dans le fait qu'il tait la gravité de son propre état, un moyen de protéger son jumeau encore un peu… et peut-être de faire taire son sentiment de culpabilité.

- Tu vas vraiment finir par m'inquiéter… Entre Céphée qui ne veut rien me dire et toi qui semble craindre le pire…

- Je ne veux pas que tu te soucies de ça, pour le moment… Ce soir, nous fêtons le fait que, toi, tu vas bien, murmure Saga en lui prenant le visage à deux mains. D'accord ?

- D'accord. Mais il va vraiment falloir que tu prennes des cours de com'. Tu arrives à être super stressant alors que tu veux calmer tout le monde… Tu ne t'en rends peut-être pas compte mais c'est hyper angoissant.

- Tu entends ça ? s'indigne Saga en se retournant vers son meilleur ami.

- Oui. Et je suis entièrement d'accord. A partir du moment tu cherches à être rassurant, tu deviens anxiogène. Sans doute parce que l'on se dit que si tu commences à perdre confiance, les problèmes sont graves.

- Je suis un mauvais Capitaine…

- Ne dis pas de bêtises. Tu es le meilleur qui soit.

- N'empêche, fait Milo en prenant place dans le canapé, heureusement qu'on a une bonne nouvelle. Si Kanon avait été malade, cette soirée serait devenue une cellule d'assistance psychologique ?

Dans le lourd silence qui s'est installé, Kanon lance un regard empli de reproches à son meilleur ami.

- Tu peux parler, toi… Qui était le plus stressé de nous trois, à l'hosto ? Qui m'a sauté dessus après mon rendez-vous avec le médecin ? Hein… monsieur le fanfaron… dis-moi…

Le DJ lui tire la langue.

- C'est bien ce qu'il me semblait…, confirme Kanon en venant s'asseoir à côté de lui.


Alors que l'apéritif bat son plein, grâce notamment aux délicieux canapés préparés par Shura –qui a scrupuleusement suivi les consignes diététiques d'un Mikael des plus cinglants, et qui, maintenant, s'occupe des derniers détails concernant le repas en compagnie d'Angelo –, Milo vient s'accroupir entre l'infirmier et Gabriel qui discutaient paisiblement.

- Je peux vous embêter ? demande le DJ.

- Non, rétorque aussitôt le bras droit de Saga.

- Mais il faut que je te parle, proteste Milo.

- Nous pouvons parler, mais je ne souhaite pas le moins du monde vous voir nous embêter moi, ou Mika.

- Ce qui va être problématique, je le sens, parce que j'aime bien embêter les gens quand je parle… Mais soit, je veux bien essayer de faire un effort : le sujet est sérieux.

- Sérieux à quel point ? minaude Mikael.

- Le plus haut. C'est absolument capital. Il s'agit de ma vie. De ma raison de vivre.

- Mais voilà qui est intéressant… un rapport avec cette jolie jeune fille qui s'est pendue à ton cou ?

Milo le regarde complètement éberlué.

- De quoi tu parles ?

- De la jeune fille plutôt mignonne qui s'est pendue à ton cou, Vendredi soir, à l'Oblivion…

- Geist ? suggère le DJ après quelques secondes passées à faire la liste des jeunes filles qu'il a croisées ce soir-là. Pourquoi ça aurait un rapport avec Geist ?

- Ta raison de vivre… Je croyais que c'était une devinette. J'ai tenté ma chance.

- Tu aimes les devinettes ? J'en ai une pour toi… Espagne-Italie, qui gagne le match sachant que l'arbitre est Suédois… ? demande Milo avec son sourire le plus innocent.

- Mêle-toi de tes affaires, marmonne aussitôt Mikael.

- C'est bizarre, vous me dites tous ça… Et maintenant, est-ce qu'on peut en revenir à des choses plus sérieuses ? Hum ? Je voulais pas vraiment t'embêter, ajoute-t-il après quelques secondes à l'adresse de l'infirmier qui bougonne toujours, mais c'est vraiment important… Et puis, je vous avais prévenu, tous les deux. Si on parle, je vais vous embêter. Vous pouvez pas m'en vouloir pour ça.

Gabriel hausse un sourcil. N'a-t-il pas expressément signifié au DJ que, justement, il ne souhaitait pas être « embêté » ? Mais il sent qu'avec quelqu'un comme ce Milo toute tentative pour faire valoir ce point de vue serait vouée à l'échec. Après tout, Angelo lui-même n'a-t-il pas capitulé ?

- De quoi voulez-vous parler ? demande-t-il, en acceptant donc de laisser le meilleur ami du frère de son meilleur ami gagner cette partie.

Il a toujours su que sa loyauté envers Saga finirait par le perdre…

- Je veux comprendre pourquoi tu n'aimes pas ma musique.

- Je vous demande pardon ?

- Tu n'aimes pas ma musique, explique Milo. Ça, je peux l'admettre. Avec un peu de difficultés, c'est vrai, mais je dois pouvoir m'en remettre et l'accepter. Mais j'aimerais quand même savoir pourquoi.

- Dans quel but ? l'interroge Gabriel.

- Faire de la meilleure musique, évidemment.

- Dans l'espoir qu'elle me plaise ?

Le DJ se mordille un peu les lèvres avant de répondre, d'un air qui se voudrait innocent.

- Non… Pas forcément… Enfin… si un peu, j'avoue, finit-il par confesser dans un sourire. Sérieusement, ça me perturbe cette histoire. Même si je sais bien que ça devrait pas m'embêter autant. T'as le droit d'avoir tes goûts et tout. Mais même si je n'arrive pas à te faire aimer ma musique, ça pourrait m'aider d'avoir ton avis… genre critique constructive, tu vois ?

- Je vous ferais remarquer que je n'ai jamais dit que je n'aimais pas votre musique.

- Remarque pertinente de la part de mon camarade de manucure, juge Mikael. Dont nous ne pouvons remettre l'honnêteté en doute. S'il dit qu'il ne l'a pas dit, c'est qu'il ne l'a pas dit.

-Manucure ? Ça veut dire que tu vas te faire faire les…

Mais avant d'avoir fini la question adressée à Gabriel, Milo se retourne vers Mikael.

- Je peux savoir de quoi tu te mêles, toi? lui demande-t-il, suspicieux.

- Je compte les points, rétorque calmement l'infirmier. Ce match là m'intéresse plus que l'autre, dans la cuisine. Ou en tout cas, il est bien meilleur pour mes nerfs.

Milo penche légèrement la tête pour estimer la situation. Ce n'est plus une anguille qui se cache sous une roche, mais une jolie baleine bleue sous un tout petit gravillon. Une chance pour le Suédois qu'il ait d'autres chats à fouetter que de poser des questions au sujet de ses fesses et de son coeur… Il hoche donc la tête avant de s'intéresser à nouveau à Gabriel.

- Tu as dit que ma musique était « intéressante », accuse le DJ. Et tout le monde sait parfaitement que c'est une manière polie de dire qu'on aime pas.

- Et d'où tenez-vous cette certitude ? s'étonne le bras droit de Saga.

- Bah, c'est connu. Tu vas dans un resto un peu bizarre, tu goûtes un plat un peu bizarre, avec un goût un peu bizarre… et au lieu de dire « pouah, c'est immonde », tu dis « hum… c'est intéressant… ».

- C'est ce que vous faites ?

- Non. Mais je ne suis pas sûr qu'on puisse dire que je suis très poli, moi. Et de toute façon, j'aime bien manger à peu près n'importe quoi du moment que c'est comestible. Mais ne change pas de sujet, s'il-te-plait. Parce qu'il essaye de m'embrouiller là… hein, monsieur l'arbitre ?

- J'en ai bien l'impression, en effet, confirme Mikael. Et Gaby, je suis désolé mais je dois reconnaître que je suis plutôt de son avis…

- Ah ! Tu vois ! se réjouit le DJ en se retournant vers sa victime désignée. Donc maintenant qu'on a admis que tu n'aimais pas musique…

Gabriel lève les yeux au ciel. La soirée promet d'être longue. Pourvu que Shura ne tarde pas trop à annoncer le début du dîner…

De l'autre côté du salon, Saga ne peut retenir un sourire devant la scène plutôt insolite qu'offre le trio. Mikael, qui semblait pourtant avoir pris fait et cause pour son ami au départ, semble doucement glisser du côté du DJ au fur et à mesure de la conversation et un sourire commence à poindre sur ses lèvres. Milo et Gabriel sont parfaitement sérieux, eux. Le DJ est enthousiaste et son bras droit toujours aussi froid… mais ils passent un bon moment, tous les trois. C'est indéniable.

- Qu'est-ce qu'il y a entre Milo et toi, exactement ? s'enquiert Saga en regardant son frère.

- Comment ça ? demande Kanon en reprenant un échantillon des petits toasts absolument délicieux dont il n'a pourtant aucune idée de la composition.

- Et bien… vous semblez très proches… Vous êtes amis, vous vivez ensemble… Il te suit dans le moindre de tes déplacements et vendredi soir, à l'Oblivion… ce qu'il a fait… Mais je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas…

- Non… non. Entre Milo et moi… c'est difficile à expliquer. Je sais pas trop. Je lui dois la vie, Saga. Et il est toujours là pour moi… même quand ça va mal… voire très mal… voire très, très mal... ajoute-t-il avec un petit rire.

- Et vous n'êtes jamais… ?

- Sortis ensemble ? Non. Je crois… que j'ai trop peur de le perdre.

- Comment cela ?

- Tous les gens avec qui Milo sort finissent par sortir de sa vie. Sauf Shina, mais tu as vu que c'est plutôt quelqu'un d'assez spécial…

- C'est l'impression qu'elle donne oui… et donc ? Milo ?

- Je ne veux pas sortir de sa vie. Je ne veux pas avoir envie de sortir de sa vie.

- Kanon ? Tu ne serais pas un petit peu amoureux… ?

- Si… et pas qu'un peu… mais pas de lui.

Devant l'air sombre que vient de prendre son jumeau, Saga pose une main sur son avant-bras.

- Je suis désolé. Tu m'as dit que tu avais été… et que c'était un mauvais souvenir… et moi je… suis stupide.

- Ce n'est rien, Saga. Je t'assure. Ce n'est rien… Il serait vraiment temps que je me le sorte de la tête. Il faut que je l'oublie, je le sais, soupire Kanon, mais ça prend un peu de temps. Milo m'aide… et ça va mieux depuis quelques temps, enfin je crois. J'en sais trop rien en fait. C'est bizarre. Enfin, comme tout le reste de cette histoire si on y réfléchit… Mais dis-moi, et toi… les amours ?

- Mes amours ?

- Bah raconte, un peu. Je sais que tu couches avec Gabriel, mais vous ne donnez pas vraiment l'impression de sortir ensemble…

- Il n'y a rien d'autre entre moi et Gaby qu'une profonde amitié… Enfin, c'est vrai qu'il nous arrive de… Mais il n'y a pas d'amour. Enfin pas comme ça. J'ai cru que j'étais amoureux de lui quand je l'ai rencontré. Mais j'ai compris que c'était de la simple… fascination. Regarde-le. Avec ce côté inaccessible et glacé… Il est fascinant. Et ensuite, j'ai appris à le connaître. Et nous sommes devenus de vrais amis, au fil de temps.

- Pourquoi tu couches avec lui alors, si vous êtes juste amis ?

- Sans doute parce que c'est… plus simple que de m'engager dans une vraie relation amoureuse. Et puis, je n'ai pas vraiment le temps d'essayer de construire quoique ce soit, de toute façon. Entre Sanctuary et tout le reste…

Le reste… On pourrait presque croire qu'il ne parle que de son emploi du temps. C'est du moins ce qu'espère Saga en regardant son frère.

- On trouve toujours le temps quand il s'agit d'amour, lui réplique celui-ci.

- Peut-être… Mais ni moi, ni Gaby ne semblons doués pour ça. J'aimerais vraiment qu'il trouve le bonheur auprès de quelqu'un mais… je crois que je préfère la situation actuelle plutôt que de le voir avec un homme comme Julian, par exemple…

- Qui c'est ?

- Julian ? Julian Solo. Un ami d'enfance. Qui a fait ses études avec nous et qui est obsédé par Gabriel. Et qui se trouve être un de nos concurrents directs.

- Tu es ami avec un de tes concurrents ?

Dans toute cette explication, ce fait a allumé une attention bien particulière dans son esprit – il présentera des excuses mentales à Gabriel pour le moindre d'intérêt qu'il porte à sa vie sentimentale – et a même réussi à le détourner des petits fours si succulents. Après tout, les Judge sont des concurrents eux aussi… Kanon grimace: il ne vient pas justement de dire qu'il devait oublier sa statue ? Mais l'ampoule ne veut pas s'éteindre…

- Le terme amitié est sans doute trop fort pour décrire nos rapports, développe Saga. Mes vrais amis sont ici. Mais Julian et moi, nous nous connaissons depuis longtemps. Nous sommes… du même monde. Il est définitivement plus qu'une simple connaissance, et certainement pas un… copain. Je n'ai pas vraiment de mots pour décrire nos rapports. Mais quels qu'ils soient, je doute que nous les conservions encore longtemps…

- Qu'est-ce qu'il se passe?

- Je lui ai plus ou moins déclaré la guerre, fait Saga en attrapant un toast.

- Sérieux ? demande Kanon, à la fois surpris et amusé.

- Oui.

- Pourquoi ?

Saga le jauge un instant.

- Ça t'intéresse ? Je ne voudrais pas t'embêter…

- Bah… tu as fait l'effort de venir voir ce qu'est mon monde, je peux bien faire l'effort de m'intéresser au tien… Et puis, j'aime bien les histoires compliquées. Les embrouilles. J'étais plutôt pas mauvais dans tous ces jeux à l'époque où j'étais encore un petit voyou.

- Je vois… Et bien, c'est assez simple, en fait. Julian est amoureux de Gabriel. Il l'a dragué durant nos études, et a plus ou moins tenté de le débaucher… pour qu'il aille travailler pour lui et qu'il se retrouve dans son lit.

- Je croyais qu'il ne fallait pas mêler le sexe et les affaires ?

- Qui t'a raconté une bêtise pareille ? Enfin… ce n'est pas vraiment une bêtise. Il ne faudrait pas. Mais tout se mêle quand même. Toujours est-il que je pensais que Julian avait fini par faire un trait sur toute cette histoire. Mais récemment, il s'est servi de moi pour tendre un piège à Gaby.

- Un piège ?

- Il l'a ouvertement dragué lors d'une sortie où il m'avait convaincu de le persuader de venir. Gabriel déteste cela lorsque quelqu'un tente de le séduire… Il n'apprécie pas d'être un objet de convoitise. D'autant plus lorsque c'est peu subtil. Et Julian est beaucoup de choses, mais certainement pas subtil dans ses tentatives de séduction...

- Et donc tu joues les protecteurs ? s'amuse Kanon.

Saga sourit.

- Il y a de ça. Je n'aime pas qu'on touche à lui, je le reconnais. Mais surtout, Julian m'a manipulé. Je lui faisais confiance, et il m'a trahi. C'est une question d'honneur. Alors j'ai lancé une petite offensive contre certaines de ses positions. Il n'a pas encore réagi, mais il finira par bouger. Lorsqu'il se rendra compte que l'attaque est tout ce qu'il y a de sérieuse. De toute façon, mes rapports avec Julian allaient finir par se dégrader même sans cela. Sa sœur, Thétis, est fiancée à… ce qu'il convient d'appeler mon ennemi personnel, explique-t-il à son frère.

- Qui ?

- Le Président- Directeur-Général de Judge Incorporated. L'Empereur… Ce très cher Minos Judge.

- Vous êtes… ennemis ? Carrément ? balbutie Kanon en tentant de faire passer son trouble pour de l'étonnement.

Ennemis. Le grand-frère de sa statue… et son jumeau… sont ennemis. Quelques soient mes sentiments… ceux de mes frères passent avant. C'est ce que lui a dit sa statue… Faites que ce ne soit pas si grave…

- Oui. Pour le coup, je ne crois pas que le terme soit trop fort. Depuis pratiquement la création de Sanctuary, l'Empire nous surveille et tente de contenir notre progression. Lorsque nos pères respectifs ont pris la direction des deux entreprises, la simple rivalité qui pouvait exister entre les deux entités a pris des proportions un peu plus importantes. Et maintenant… Minos et moi sommes les dépositaires de ces cinquante ans de saine concurrence. Du moins, c'est le terme officiel pour parler de la guerre que nous nous faisons. C'est quelqu'un de très particulier. Probablement la plus extraordinaire personne qu'il m'ait été donné de rencontrer. Et il y a une certaine satisfaction à affronter un si prodigieux adversaire. Je l'admire… et je le crains, tout à la fois. Je vais te faire une confidence, Kanon… je crois qu'une de mes plus grandes fiertés personnelles est de savoir qu'il me considère exactement de la même façon.

Kanon grimace. Inutile de se le cacher : c'est… si grave.

- C'est vraiment tendu entre les Judge et toi, alors…

- Entre Sanctuary et l'Empire. Entre Minos et moi. Mais il y a des membres de la famille que j'apprécie assez.

- Qui ? tente Kanon sur un ton qui se veut simplement dégagé.

- Un des frères de Minos, Eaque… et leur tante Pandore. C'est amusant parce que ce ne sont pas vraiment des Judge.

- Comment cela ?

- Ils ont été tous les deux adoptés. C'est vraiment amusant, oui… Parce qu'en ce qui concerne les deux véritables Judge… que ce soit Minos ou Rhadamanthe…

- Le dîner est prêt !

Kanon sursaute. Angelo vient d'apparaître dans l'encadrement de la porte.

- Et grouillez-vous, ajoute-t-il, parce que Shura est de mauvais poil. Si la soupe est froide parce que vous êtes en retard, il va tous nous tuer.

Les cinq hommes se lèvent aussitôt. Et alors qu'ils se dirigent vers la salle à manger, Kanon attrape le bras de son frère. Il faut qu'il se change les idées. Il faut qu'il pense à autre chose qu'à ce que vient de lui annoncer Saga…

- Au fait… rien à voir, mais…

- Oui ?

- Tu as pu parler un peu avec Ayo ?

- Oui…

- C'est quoi cette toute petite voix ? Il y a un souci ?

Saga hausse légèrement les épaules.

- Il t'aime toujours…

- C'est lui qui te l'a dit ?

- Oui.

Ils entrent dans la pièce. Et Kanon laisse son frère gagner sa place, entre Gabriel et Mikael. Qu'a bien pu dire Ayoros pour que Saga aille se faire ce genre de film ? Kanon soupire… Ce que sa vie peut être compliquée…