– QUOI ?
« On dit pardon, quand on est polie », me signale platement Gondul.
– Vous avez parfaitement entendu, Miss Enderson, répond la directrice sans se départir de son calme. Vous méritez cette punition. Vous êtes sous notre responsabilité, vous ne pouvez pas vous en aller comme bon vous semble.
Je me retiens difficilement de rétorquer que s'il m'arrivait un malheur hors de l'école, ils n'auraient de compte à rendre à personne.
Le bruit d'une explosion détourne momentanément mon attention. Je regarde vers la cheminée où les flammes ont grandi et verdi. Un regard émeraude et furieux surgit du feu, bientôt accompagné d'une personne que j'aurais aimé ne pas revoir avant longtemps.
– Bonsoir, Mr. Potter, le salue, étonnée, la directrice. C'est toujours un plaisir de vous accueillir ici, mais pourquoi êtes-vous… ?
– Les Aurors ont été informés que Miss Enderson était revenue à Poudlard. Je suis donc venu pour lui demander des explications sur son comportement de ce matin.
McGonagall a l'air encore plus surprise.
– Vous l'avez rencontrée ce matin ?
– Oui. Mon fils l'a vue tomber avec son balai devant notre maison. Miraculeusement, elle a survécu. Notre elfe l'a soignée et une fois qu'elle s'est réveillée, elle s'est sauvée et m'a attaqué quand j'ai essayé de la retenir.
Je n'aime pas du tout le tour que prennent les choses…
McGonagall se tourne vers moi et me lance un regard ébahi.
– Vous avez vraiment fait ça, Miss Enderson ?
– Euh… oui, je réponds, la voix tremblante.
– J'ai du mal à y croire, Mr. Potter. Vous vous êtes fait désarmer, vous, directeur du bureau des Aurors, qui avez vaincu à deux reprises Lord Voldemort, par une étudiante en sixième année ?
Gondul explose de rire en voyant la tête de Harry Potter. Si je n'étais pas aussi nerveuse, j'aurais sans doute fait de même.
– Elle a refusé de me donner des explications, et cela m'étonnerait qu'elle accepte de se confier à qui que ce soit d'autre, ajoute la directrice.
– Je peux la faire parler, affirme-t-il.
– Il en est hors de question. Miss Enderson n'est pas une criminelle – juste une fugueuse. Du moment qu'elle est revenue et en bonne santé, c'est le principal. Nous ferons le nécessaire pour qu'elle ne s'en aille pas à nouveau.
Mr. Potter se renfrogne.
– Vous pouvez retourner à votre dortoir, Miss, me dit McGonagall en se tournant vers moi. L'heure du couvre-feu va bientôt être passée. Dépêchez-vous.
Je les salue tous deux d'un signe de tête, puis marche très vite devant Harry Potter en évitant son regard incandescent jusqu'à la porte. En descendant les escaliers, j'entends derrière moi un « Bonne soirée » avant que la porte ne claque.
Bonne soirée, tu parles ! Je vais être la seule fille en sixième année à ne pas partir à Beauxbâtons, je vais rester cloîtrée dans ce château pourri.
« N'exagérons rien. Il n'est pas si pourri que ça, ce château. »
Hmph !
Je suis accueillie par le bon feu de cheminée de la Salle Commune. Je m'allonge sur le canapé et ferme les yeux cinq bonnes minutes, essayant de me calmer. Quelle peau de vache, cette directrice ! Et moi qui la croyais sympa avec les élèves de sa maison… J'aurais dû me méfier.
« T'écouter penser est très intéressant, mais je crois que tu devrais arrêter un instant pour regarder ce qu'il se passe ici », m'avertit Gondul d'une voix amusée.
Je rouvre les yeux en me redressant et regarde la direction qu'elle m'indique. Quatre hiboux tambourinent furieusement contre une fenêtre de la salle commune. Je cours leur ouvrir, et tous lâchent leur parchemin à mes pieds avant de s'envoler à tire-d'aile. J'en déplie un, étonnée. Qui peut bien vouloir m'écrire ?
« A Ginger Enderson
Où es-tu ? Je t'en supplie, réponds. »
C'est l'écriture de Roxanne. Mince ! C'est vrai qu'elles ont dû s'inquiéter si elles ont lu les journaux. J'utilise la poudre de Cheminette posée sur le manteau de l'âtre et en jette une poignée en prononçant l'adresse de Roxanne. Puis je mets la tête à l'intérieur.
« C'est autorisé, ce que tu fais ? »
Bien sûr. Ca fait quatre ans qu'on a le droit d'utiliser les cheminées pour passer des coups de cheminette hors période scolaire.
« Et tu n'aurais pas pu t'en servir pour t'échapper ? »
On m'aurait tout de suite retrouvée.
Ma tête arrive dans la chambre de Roxanne. Celle-ci, assise sur son bureau, me remarque immédiatement et se jette par terre pour me faire face.
– Ginger ! Où es-tu ? Tu t'es fait enlever ? s'écrie-t-elle.
– Du calme, je la tempère. Je suis à Poudlard.
Elle fronce les sourcils.
– Et où étais-tu ces derniers jours ? Enfin, qu'est-ce qu'il t'a pris de t'évaporer dans la nature comme ça ? Judith et moi, on était mortes de peur ! Pourquoi es-tu partie, d'abord ? Est-ce que ce sont des gens qui t'ont enlevée ?
– Non, non… Je…
– Mais ça va pas bien dans ta tête !
« Sympathique, ton amie. »
Tais-toi.
– Tu te rends compte que tu as alerté tout le pays pour RIEN ? Pour un caprice ?
« C'était nécessaire. Dis-le lui ! »
Tais-toi !
– … Et qu'est-ce qu'il t'a pris d'attaquer Harry ? Il ne voulait pas te faire de mal !
« Non, mais il aurait pu ME faire du mal ! »
– Tais-toi !
Roxanne s'arrête dans sa tirade, surprise. J'ai vraiment parlé à voix haute ?
« Je me demande comment tu vas arranger ça. »
… Tais-toi.
– Je me sentais très seule, d'accord ? je m'écrie. Tu ne sais pas ce que c'est que de ne pas avoir une famille. Ne pas avoir de maison. Ne rien avoir à soi. Ne pas savoir d'où on vient, ne pas savoir où on va ! Tu sais ce que c'est ? C'est affreux ! Parfois je me sens à part parce que je n'ai pas eu la chance d'être élevée par des parents. Alors, oui, ce Noël, je me suis sentie encore plus seule et j'ai craqué ! J'ai essayé de retrouver mes parents. Et tu pensais que j'étais partie comme une gamine qui fugue pour un rien ? Tu ne crois pas que j'avais peur de ce que je faisais, que j'étais terrorisée par l'idée de peut-être tout sacrifier ? Je ne pouvais même pas vous contacter et vous faire part de mes pensées, parce que si je le faisais, j'aurais fait tout ça pour rien ! Quand j'ai vu les Détraqueurs, j'ai vraiment cru ma dernière heure arrivée… Tu trouverais ça normal, toi, si je restais calme et sereine après ça ? J'ai paniqué !
Ma voix se perd dans les aigus. Je m'étonne d'avoir été aussi sincère, alors que j'étais partie pour simplement me justifier. Je secoue légèrement la tête pour essayer de me calmer et marmonne :
– Désolée de vous avoir inquiétées. C'était important pour moi.
Je regarde à nouveau le miroir. Roxanne est mortifiée.
– Je… je suis désolée… Je ne savais pas…
Elle soupire.
– Pardon de t'avoir demandé des explications. Tu as trouvé des choses alors, en ce qui concerne ta famille ?
« Oui, plein. »
– Non. Rien.
Court silence.
– Comment était le chocolat ? je demande finalement, pour briser la glace.
– Hein ? s'exclame-t-elle, ahurie.
– Le chocolat que je t'ai envoyé par la poste pour Noël.
Son visage s'éclaire.
– Ah ! C'était super bon ! J'aurais voulu me le garder pour moi seule mais Hugo m'en a mangé la moitié en douce ! ajoute-t-elle en fronçant les sourcils, l'air vaguement énervée, ce qui me fait éclater de rire.
– Je vais appeler Judith, j'annonce. Pour la rassurer.
– Faites donc, me répond Roxanne en prenant l'air un peu guindé de la directrice.
– Au fait ! Cette saleté de McGo m'a privée de voyage scolaire ! Tu te rends compte ?
Roxanne me lance un regard qui veut clairement dire « Tu mérites cette punition ». Je déteste quand elle se prend pour ma mère.
« D'un autre côté, c'est toi qui demande à avoir des parents sans arrêt. »
Oh, la ferme.
Roxanne me lance un dernier sourire et je retire la tête de la cheminée.
En fait, mes amies avaient vraiment de bonnes raisons de s'inquiéter… Il m'en est arrivé, des choses, en si peu de temps ! M'échapper de l'école, manquer d'être tabassée par deux soûlots, aller à une fête où je ne connais personne, me faire attaquer par des Détraqueurs, mettre au doigt un dangereux objet de magie noire…
« Hé ! » s'écrie Gondul, fronçant les sourcils et croisant les bras sur sa poitrine.
… Sauter d'un immeuble de quatre étages, vivre sans argent et sans nourriture, m'attaquer à des sorciers, faire une chute de quelques centaines de mètres en balai, me mesurer à Harry Potter…
… me faire presque embrasser par James Potter…
Mais qu'est-ce qu'il lui a pris, à ce crétin ? Il ne m'aime pas, n'est pas attiré par moi, c'est évident. Pourquoi a-t-il voulu m'embrasser ?
« J'ai remarqué sur sa table de chevet un livre de contes moldus. Dedans, il y avait la Belle au Bois Dormant. Je suppose que ça doit être à cause de ça. »
Tu crois qu'il croit aux contes de fées ? C'est pas vrai… Ce type est un crétin fini.
« Détrompe-toi. Il y a sûrement des gens qui réussissent à triompher des plus grands mages noirs de tous les temps parce qu'ils connaissent les contes fées, du genre les contes de Beedle le Barde », réplique ironiquement Gondul.
Je lève les yeux au ciel. Comme si Harry Potter avait battu le grand méchant du siècle dernier avec des contes pour enfants.
Je prononce l'adresse de Judith en lançant de la poudre de Cheminette et replonge la tête dans l'âtre. J'ai la surprise d'arriver face à face avec mon amie, déjà à genoux devant sa cheminée.
– Roxanne m'a expliqué, me prévient-elle tout de suite. T'es complètement barge, ma pauvre.
Elle dit ça avec un grand sourire.
– N'empêche, je suis contente que tu sois de retour. Tu ne comptes pas repartir, n'est-ce pas ?
– Pas vraiment. Il fait plus chaud, ici, je précise, comme si c'était l'argument ultime.
Judith s'assombrit.
– Quelle chance. Moi, je vais me les peler. Je peux te dire que c'est la dernière fois que j'accepte de passer mes vacances de Noël à Oslo. Je vais passer toute la journée enfermée à la maison parce qu'il fait trop froid dehors.
Elle pousse un autre soupir.
– Qu'est-ce que je m'embête… Au moins, ta fuite avait fait un peu d'animation… Qu'est-ce que je vais faire maintenant ?
Elle fait mine d'avoir l'air très ennuyée.
– Le chocolat ne t'a pas fait plaisir, alors ?
– Si ! Petit rayon de soleil dans une journée toute grise. Et à Londres, le moindre rayon de soleil, crois-moi, c'est le paradis ! Et toi, tu as reçu notre cadeau ?
– Euh… Non ? Je viens à peine de rentrer, c'est quoi ?
– Roxanne et moi avons mis du temps à nous décider, mais je pense que ça devrait te plaire, me répond-elle avec un sourire espiègle. Je te laisse le découvrir… A demain !
Je retire la tête de la cheminée, étonnée.
Où met-on les cadeaux de Noël, d'habitude ? Au pied du lit. Je me précipite dans ma chambre et constate, dépitée, le bazar impressionnant qui y règne depuis la première année. Je ne sais même pas à quoi ressemble leur cadeau. Comment vais-je m'y prendre ?
Fidèle à mes habitudes, je cherche dans ce fatras mon dico latin-français pour appliquer la « méthode Flitwick ». Ca fait longtemps que je ne m'en suis pas servi ! La dernière fois, c'était le soir de la rentrée, quand j'étais passée aux archives…
C'est parti. Ce que je cherche, c'est quoi, exactement ? Un cadeau. Pour être plus précise, un cadeau de Noël, un cadeau de mes amies, un cadeau qui doit me revenir… Non, je pense qu'il vaut mieux regarder du côté « cadeau de mes amies ». Bien. Le sort que je recherche doit pouvoir trouver un cadeau venant de mes amies, donc que mes amies ont forcément touché à un moment ou à un autre. Et Roxanne adore préparer les paquets cadeaux, donc je suis sûre qu'elle a dû s'occuper de l'emballage. Ma baguette doit être capable de pouvoir voir cela, le fait que Roxanne a tenu ce paquet… Ou le sentir ? Oui, le sentir ! Exactement, comme les moldus qui utilisent des chiens pour pister leurs ennemis. Sauf que là ce sera un cadeau.
« Beau raisonnement », me complimente Gondul. « Le sort que tu cherches a un nom, c'est le Nasuflare. Et sinon, ton paquet est là ! »
Elle me montre du doigt un paquet carré et plat. Elle aurait pu me prévenir ! Ca m'aurait épargné la peine de me casser la tête à chercher un sort…
Je me jette presque sur le paquet. Qu'est-ce que ça peut bien être ? Un tableau ? Non. Elles ne m'offriraient jamais un tableau. C'est pas mon genre et elles le savent très bien. Ou alors c'est encore cette manie stupide de Roxanne de donner des formes invraisemblables aux paquets cadeaux pour qu'on ne reconnaisse pas ledit cadeau…
Je déchire l'emballage d'un marron terne. A l'intérieur, il y a un étui d'une longueur d'un bon mètre et demi.
Oh.
Elles ne m'auraient pas acheté ÇA.
Une enveloppe est glissée juste en dessous de l'étui. Je l'ouvre rapidement.
« Tu n'arrêtais pas de te plaindre de ton « vieux Comète tout pourri » (je cite) … »
Paix à son âme. A l'heure qu'il est, il doit gésir sans sépulture devant la maison des Potter.
« … alors Judith et moi avons eu cette idée. J'espère qu'il te plaira ! Gros bisous et à très bientôt !
Roxanne »
Oh NON.
J'ouvre lentement l'étui, les yeux fermés, refusant de croire à ma chance.
« Tu es ridicule. »
J'ouvre les yeux.
…
…
WAOUH ! Il est TROP beau ! Je soulève le balai au-dessus de ma tête pour l'estimer. Léger, son bois est d'une couleur sombre et est verni, la forme est aérodynamique. J'ai reconnu le modèle, je l'ai vu dans le Balai Magazine de septembre dernier. C'est bel et bien un Astéros 900, de la compagnie de la Comète.
Je retrouve rapidement le numéro en question de Balai Magazine, et tourne les pages jusqu'aux « Fiches des balais du mois ».
« Avec ses 260 km/h atteints en seulement dix secondes, le dernier-né de la compagnie de la Comète est porteur de nombreuses promesses. Le sortilège de freinage appliqué au balai a été amélioré depuis le Comète 500. Il est également doté du classique vernis antimaléfices, et, nouveauté, d'un dispositif intégré de contrôle des vibrations. Points noirs chez Astéros 900 : il est destiné aux professionnels, comme le soulignent l'absence d'alarme anti-vol ou de correcteur de trajectoire, mais aussi sa sensibilité extrême. »
« Quel déplorable manque de tenue », soupire Gondul, affligée, en me voyant sautiller partout dans la chambre.
M'en tape.
Et c'est tout sourire que, une heure plus tard, je m'enfonce sous les draps chauds de mon lit à baldaquin.
OoOoO
Le lendemain, je descends dans la Grande Salle et me surprends à sourire. Le fait d'avoir du choix au petit-déjeuner est un plaisir auquel je n'ai pas pu goûter pendant quelques jours. Je m'assieds donc à côté du seul Gryffondor avec qui je suis plus ou moins amie resté pour les vacances de Noël.
– Hey, lui dis-je en tendant ma main pour attraper la tasse de café qui s'est matérialisée devant moi.
– Hey, répond simplement Freddy Kreeps.
– T'as eu quoi pour Noël ? je demande, histoire de faire un peu la conversation.
– Une cape, un casque de batteur, un set d'entretien de balai et des Hermès. Tu sais, les chaussures de sport… ajoute-t-il en voyant mon air étonné.
– Non, je ne sais pas. C'est quoi ?
– Des chaussures qui permettent de courir très vite ! C'est une marque française qui vient de naître, à ce qu'il parait.
Marque française-France-Beauxbâtons-je ne pars pas à Beauxbâtons.
Et voilà, je suis déprimée.
« A cause d'une simple association d'idée ? Tu ne dois pas être souvent joyeuse, alors », commente Gondul, s'exprimant pour la première fois de la journée.
Elle est installée à côté de Freddy, juste en face de moi. Celui-ci, évidemment, ne peut pas la voir. Elle l'observe un moment, l'évaluant brièvement du regard, puis se lève de table et commence à s'éloigner. Mais où va-t-elle ?
« Je ne compte pas rester avec toi pour t'écouter parler avec ce garçon inintéressant à propos de cadeaux de Noël. »
Quel tact. Merci, Gondul. Mais tu peux t'éloigner de moi, alors ?
« Oui, mais pas à un rayon de plus d'un kilomètre environ. Je vais voir s'il n'y a pas un moyen pour moi de recueillir de la magie ici. »
Comment ça ?
« Te souviens-tu, chez les Potter ? J'ai réussi à lancer un sort parce que leur maison suintait d'énergie magique et j'ai pu en récupérer pour moi. Mais ici, dans une école de sorcellerie et l'une des plus anciennes de surcroît, je n'ai pas réussi à en recueillir. Comme si on avait mis une protection autour de cette magie. »
Gondul ne tuera donc personne à Poudlard pour l'instant. Je crois que c'est une bonne chose.
« Fort amusant. »
Elle sort par la Grande Porte.
– Qu'est-ce que tu regardes ? me demande Kreeps, en regardant la porte de la Grande Salle à son tour.
– Euh, rien. Il fait très beau ce matin, je commente en regardant le plafond peu nuageux. Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui ?
– Je comptais essayer mes Hermès, me répond-il. Tu veux venir ?
– Pourquoi pas. J'ai moyennement envie de passer ma journée toute seule.
OoOoO
J'ai donc passé toute ma journée dans le parc avec lui. En revenant, nous étions frigorifiés, et avons parlé de tout et de rien devant la cheminée de notre Salle Commune. Le lendemain, nous avons fait du Quidditch et le jour d'après je l'ai aidé à faire ses devoirs, puisque j'avais déjà terminé les miens. Chacun de ces trois jours, j'ai appelé mes deux amies et Gondul, qui avait l'air de détester Freddy, a passé bien peu de temps avec moi. La vie reprenait donc son cours.
Mais la nuit du 28 décembre fut tout ce qu'il y avait de plus anormale.
Je me retrouve dans le vide, j'ai l'impression d'être tout et rien à la fois, comme le soir où j'ai failli m'éclater la tête sur le trottoir londonien mais où Gondul m'a sauvée in extremis. Vais-je retrouver les Valkyries ? J'ouvre les yeux.
Je suis debout au milieu d'une étendue glacée et couverte de neige, au milieu d'une allée. Je marche lentement le long de celle-ci, me demandant où elle va me mener.
– Bonsoir, Gondul.
Je me tourne vers la voix qui vient de m'adresser la parole. Une grande femme d'une quarantaine d'années, à l'allure élancée, à la longue robe en soie noire et aux cheveux d'ébènes bouclés, marche à mes côtés. Un sourire étire ses lèvres fines. Ses yeux noirs sont aussi chaleureux que les ailes en forme de griffes dans son dos sont effrayantes.
– Bonsoir, Brynhildr, je réponds.
Je continue de marcher, ne pensant plus rien. Si je dois apprendre des choses dans ce rêve, alors autant laisser la Valkyrie mener la marche.
– Sais-tu où nous allons ? me demande-t-elle finalement.
–Pas la moindre idée.
A quelques centaines de mètres, au bout de l'allée, j'aperçois un édifice, mais d'ici, je suis incapable de dire de quoi il peut s'agir.
– Nous sommes sur la route des Poignards Pétrifiés. Cette route mène droit au tombeau d'Odin.
– Ah, dis-je en m'arrêtant net.
Je ne suis jamais allée dans un tombeau ou même un cimetière, et à vrai dire, l'idée même de me retrouver proche d'une personne sans vie me rebute.
– Et dire que c'est toi qui l'as tué, fait Brynhildr en souriant. Tu as beaucoup changé. L'Horcruxe ne doit pas être ravi.
– Pas vraiment, non. J'ai l'impression qu'elle me déteste, parfois.
– Il faut l'excuser, me répond-elle d'une voix douce. Elle en a vu, des horreurs, dans ses vies.
Elle tourne la tête et je regarde dans la même direction. Le corps de Brynhildr est par terre, ensanglanté, éventré. La neige se colore en rouge. Je porte la main à la bouche, choquée et écoeurée, avant de voir tout ses membres prendre feu. Autour, la neige fond. Bientôt, un bébé au milieu de l'eau gelée se met à pleurer à chaudes larmes.
Aussitôt, un deuxième personnage apparaît à côté d'elle en transplanant. Il s'agit de Gondul, qui me ressemble beaucoup, mais qui doit avoir une vingtaine d'années de plus, et dont les traits se sont durcis.
– Allons, allons, calme-toi, Brynhildr, shhh… Je parie que ce sont ces brigands qui t'ont attaquée, ajoute-t-elle, une lueur rouge dans les yeux, en regardant des silhouettes indistinctes en train de disparaître à l'horizon.
– Nous sommes en 1214, en France, annonce la Brynhildr adulte à mes côtés.
– Le tombeau d'Odin est en France ? je m'exclame, ahurie. J'aurais plutôt pensé qu'il se trouverait en Scandinavie.
– C'est le cas, dit-elle avec un petit sourire. Mais nous avons changé de décor, entretemps.
Gondul lance quelques sorts faisant apparaître un berceau. Elle pose le bébé à l'intérieur et transplane. Je tourne la tête et regarde à l'horizon : une nouvelle silhouette vient d'apparaître au loin, provoquant la terreur des brigands, dont j'entends les hurlements de peur et de douleur se mêler à ceux, de rage, de Gondul. Bientôt, il n'y a plus qu'une seule silhouette debout. Elle disparaît, et, moins d'une seconde plus tard, Gondul est de retour auprès du bébé. Ses mains sont couvertes de sang. Elle les nettoie d'un simple sort et transplane à nouveau avec l'enfant.
Le décor change. Une petite fille aux cheveux noirs joue dans un jardin fleuri. Dans la maison attenante, une vieille femme, Gondul, la regarde batifoler en souriant.
– Le prince de Suède devait rejoindre Paris pour y rencontrer le roi, m'explique Brynhildr. Il s'était arrêté dans notre village pour se reposer. Il en a profité pour se promener, seul, et s'est éloigné jusqu'à atteindre notre maison, un peu à l'écart des autres.
La petite fille se transforme en corbeau, croasse de bonheur et se transforme à nouveau en humaine. Elle éclate de rire et recommence ce manège plusieurs fois de suite. Le sourire aux lèvres, Gondul, derrière la fenêtre, quitte son point d'observation.
Quelques secondes plus tard, un jeune homme aux cheveux longs et blonds sort de derrière un arbre. Ses vêtements sont propres et luxueux.
– Le prince, m'annonce Brynhildr.
Il observe la petite Brynhildr rire, rire, et courir en tous sens. Soudain, la fillette se transforme en corbeau. Elle redevient humaine et tombe sur ses fesses dans l'herbe verte. Elle éclate de nouveau de rire.
Moins d'une seconde plus tard, elle est pliée en deux de douleurs, hurlant à la mort, les larmes coulant sur ses joues.
Et à peine une seconde après, le prince s'effondre, raide mort, ayant reçu un éclair vert de magie dans la poitrine venant de la baguette de la redoutable Gondul. Après l'avoir assassiné, elle ne s'y intéresse plus et se jette sur la jeune Brynhildr. Elle pleure elle aussi.
– Ça va aller, Brynhildr… Ça va passer… Calme-toi…
– Que s'est-il passé ? je demande.
– Le prince a compris que j'étais une Valkyrie. Quand quelqu'un l'apprend, tu ressens une douleur intense dans ton cœur c'est un moyen sûr de savoir si tu es découverte ou pas, affirme Brynhildr non sans ironie. Après, nous n'avons plus qu'une seule vie à vivre.
– Et après, qu'est-il arrivé ?
– Rien de très intéressant. Gondul a lacéré le corps du prince pour que les villageois croient qu'un loup l'avait attaqué, et nous sommes reparties en Scandinavie. J'ai passé le reste de ma dernière vie avec elle, après avoir reçu les visites de chacune des autres Valkyries, excepté Hildr bien sûr. Et quand je suis morte, elle m'a enterrée à l'endroit que je lui avais demandé.
– C'est-à-dire ?
– Près du tombeau d'Odin.
Je m'étonne. Odin ? N'étaient-elles pas sensées le détester ?
– Pas moi, m'explique-t-elle patiemment. Parce que je lui étais reconnaissante de nous avoir créées. Evidemment, nous existions avant. Mais je n'aurais jamais rencontré Gondul ou Kara s'il n'avait pas décidé de faire de nous des Valkyries. J'étais née auprès d'Odin, je voulais mourir auprès de lui.
Au fur et à mesure de ces explications, le décor change autour de nous. Nous sommes devant une superbe bâtisse qui semble être construite dans de la glace. Sans attendre, j'entre à l'intérieur. L'atmosphère est gelée. Au centre de la pièce de verre se trouvent deux longs cercueils de glace. Je garde mes distances.
Gondul, quinze ans, se trouve près de l'un d'eux. Elle laisse glisser sa main sur le cercueil, les larmes aux yeux.
– Adieu, Brynhildr…
– Qui va là ?
La Brynhildr de mon rêve, Gondul et moi faisons volte-face dans un même geste. Un garçon d'une trentaine d'années se tient dans l'embrasure de la porte. La lumière venant du dehors ne laisse apercevoir que sa silhouette.
– Oh, ce n'est que toi, Gondul. Bonjour.
Le garçon s'avance, et Gondul brandit sa baguette, menaçante. Le jeune homme aux longs cheveux noirs et épais lève les bras en l'air en signe de reddition et sourit :
– Voyons, je ne suis pas stupide au point de vouloir t'attaquer. Jamais je n'oserais me mesurer à toi.
– Que fais-tu encore ici ? Tu devrais être mort !
– Et si mon père ne t'avait pas ensorcelée, toi aussi, tu devrais être morte. Je suis un piètre lanceur de sorts, mais un excellent maître en potions. J'ai découvert la potion de jouvence. Cela fait plusieurs siècles que j'attendais ta venue… Mais ce n'est pas aujourd'hui que tu me donneras ce que je veux.
– Tu n'auras JAMAIS l'anneau de ton père, tu m'entends ? Jamais je ne te le donnerai.
– Tu me confonds avec l'un de mes frères, je pense ! Crois-tu vraiment que je veuille l'utiliser ? Je veux le détruire pour sauver les hommes de leur folie. Je suis le seul à savoir comment faire cela.
– Sottises ! crache-t-elle.
– Un jour, tu viendras, et tu me le donneras, annonce-t-il calmement. J'attendrai. Et quand l'anneau ne sera plus, je pourrai enfin mourir.
– Tu vivras alors encore quelques éternités ! s'écrie Gondul avant de transplaner.
L'homme hausse les épaules, puis s'en va, en marmonnant « je sais que j'ai raison ».
– Elle ne lui a jamais donné ? je demande, alors que le décor disparaît peu à peu.
– Jusqu'ici, non, répond Brynhildr. Mais tout est possible, après tout…
– Penses-tu qu'il mente ?
– Je n'en sais rien. Il avait l'air honnête mais les fils d'Odin avaient toutes les raisons du monde de vouloir récupérer ce qu'ils considéraient être leur héritage, au profit de celles qui leur avait volé leur père.
– De toutes façons, tant que les Valkyries étaient vivantes, ils ne pouvaient pas s'en servir… Non ?
– Tout n'est pas aussi simple. Des règles très anciennes de sorcellerie expliquent que les descendants d'un sorcier peuvent utiliser sa baguette sans problème le même phénomène était peut-être observable sur l'anneau de Nibelung.
– Et Gondul n'aimait ni les hommes ni Odin, donc elle n'avait aucune raison de faire confiance au fils de celui-ci…
– Exactement.
Elle se tait. Autour de nous, tout est devenu noir.
– Tu vas t'en aller ? je demande.
Elle me fait un triste sourire.
– Oui. Mais je reviendrai te voir, Gondul. Je te le promets.
Elle s'approche de moi et me prend dans ses bras. Je me blottis contre elle. Comme c'est étrange c'est presque comme avoir une mère. Comme avoir une famille.
– Les Valkyries sont ta famille, Gondul, murmure Brynhildr. Ne l'oublie pas.
Je n'ai plus de souvenir de cette nuit à partir de ce moment-là.
