Londres, Palais Royal, lundi 10 août 1801
C'était rien de dire que le Prince de Galles était mécontent…
Il était dans une colère noire et son chambellan avait fait les frais de son ire dès qu'il avait pris connaissance du contenu de la lettre qui avait été adressé à son père.
– Incapable imbécile, hurla pour la énième fois le Régent. Ça fait deux jours que nous aurions pu être au courant mais certains se permettent de décider pour moi si un courrier est important ou non. Si je le revois, je lui fais couper la tête…
Ce fut dans cette orgie d'imprécations que Fitzwilliam arriva après avoir été convoqué d'urgence par le Palais.
Le Prince de Galles lui jeta un regard noir, probablement pour lui signifier qu'il avait tardé avant de lui tendre une lettre.
Il la récupéra et ne fut pas peu surpris de reconnaître l'écriture de sa tante Catherine.
– Ma tante vous écrit ? C'est étonnant, je ne la connaissais pas comme une grande fanatique de la chose épistolaire.
– Lisez, Fitzwilliam et nous en reparlerons tout de suite après.
Votre Majesté,
Je vous écris parce que la situation est grave et que je pense être en mesure d'apporter un certain nombre de précisions quant à la situation actuelle.
Vous n'êtes pas sans ignorer, du moins je l'espère, que les français ont débarqué au Sud de notre beau pays. Pour être précise, à Brighton où, pourtant, une partie de la Gentry, dont votre fils, passe une partie des mois les plus chauds.
Je suis au regret de devoir constater que les généraux de votre majesté n'ont pas su prendre les précautions indispensables pour empêcher les hordes révolutionnaires de prendre pied sur notre sol bien-aimé.
Comme j'en discutais beaucoup avec mon regretté époux, Lord Lewis de Bourgh, j'ai une réelle connaissance de tactique et de stratégie et, aurais-je été un homme, que j'eus, à n'en pas douter, été l'un des meilleurs stratèges de ma génération.
N'étant qu'une faible femme, j'ai donc dû, pour des raisons de convenances priver mon pays de mes talents.
Fitzwilliam s'arrêta au bout de quelques paragraphes et regarda le Prince de Galles d'un air désolé.
– Je suis désolé qu'on vous aie importuné avec les élucubrations de ma tante, je ne manquerai pas de lui faire part de votre courroux quant à ses considérations inconvenantes. Je suis…
Le Prince de Galles l'interrompit d'une geste râgeur.
– Rien à faire de la première partie de sa lettre. C'est une vieille chouette imbue d'elle-même, et alors, j'en ai des dizaines et des dizaines de parents qui se prennent pour les meilleurs stratèges du monde. Non, allez jusqu'au bout…
Dans l'état actuel de la situation et compte tenu de l'état déplorable de nos forces armées, il semble peu probable que les forces actuellement présentes en Angleterre soient de taille à résister à la Force d'Invasion présente sur notre sol.
Il conviendrait donc de prévoir une évacuation de nos forces vives vers d'autres horizons plus à même de nous permettre d'organiser une riposte et une reconquête.
Fitzwilliam fut obligé de relire deux fois cette partie de la lettre de sa tante. Elle était parvenue aux même conclusions que lui et était donc, à quelques rares officiers près, une des seules à penser qu'un évacuation était indispensable.
– Héhé, fit le Prince de Galles. Je vois que vous en êtes à la partie où elle nous conseille de pendre nos clics et nos claques et d'aller ailleurs préparer la reconquête. Ce qui pourrait impliquer que la partie relative à ses talents, n'est pas aussi extraordinaire que nous aurions pu le penser. Ceci étant dit, je rappelle qu'elle et vous êtes les seuls à défendre cette position.
Fitzwilliam reprit la lecture.
Je pense qu'une retraite des forces restantes vers le Canada avec une évacuation du maximum de richesses permettrait à notre Nation de survivre. Si nous profitons de la situation pour rappeler à nos cousins dissidents leurs devoir envers la couronne, nous devrions être capables de monter une base arrière suffisamment performante pour résister à une Europe dominée par le Corse.
Fitzwilliam fit de grands efforts pour rester concentré sur la lettre.
Parce qu'il apparaît de la plus évidente certitude que, hors notre aiguillon, les monarchies d'Europe n'auront de cesse que de se soumettre aux Français. D'abord en gardant une apparence d'indépendance, pour finir par être absorbé dans un empire que le Corse ne manquera pas de vouloir créer juste après avoir usurpé le trône de France. Ce dernier point semblant d'autant plus probable qu'il apparaît que le Corse se fût allié avec une partie de la noblesse traditionnelle pour jeter à bas le seul ennemi qui a, de tout temps, réussi à contenir les ambitions françaises.
Si quoi que ce soit de ces prédictions venaient à se réaliser, convenances ou pas, Fitzwilliam recruterait sa tante pour faire partie de ses conseillers les plus proches. Il faudrait juste qu'ils e débrouille pour ne pas avoir à faire directement à elle.
En effet, il se trouve que l'actuel chef de l'Invasion est un d'Arcy d'Arques (Normandie pour vous éviter d'avoir à faire chercher, votre méconnaissance de la géographie étant notoire…).
Un sourire glissa furtivement sur le visage de Fitzwilliam et comme il était accompagné d'un regard vers le Prince celui-ci sut à quelle partie son vis-à-vis venait d'arriver.
– La géographie ne m'a jamais intéressé, grogna-t-il. Rien de plus fatigant que de se souvenir de tous ces noms et de toutes ces positions sur la planète. Je sais où sont nos possessions et c'est bien suffisant.
– Ça prouve qu'elle savait, malgré l'en tête, à qui serait, finalement destinée sa lettre…
– Si vous n'avez pas encore remarqué qu'elle était loin d'être une imbécile, il va falloir vous repositionner par rapport à elle. Ceci étant dit, elle pourrait être le dernier génie militaire restant en Angleterre que je ne me risquerai pas à l'inviter à Londres. J'ai quelques échos de son mauvais caractère et je sais déjà que nous ne nous comprendrions pas…
Fitzwilliam revint à la lette de sa tante.
Le premier Proconsul ainsi qu'il se fait appeler est un membre de la partie Française des Darcy. Je l'ai vu alors qu'il était au sortir de l'adolescence et en conflit avec son père (un individu sans envergure et pourri jusqu'à la moelle par le vice de la chair). Il est passé en Angleterre dans l'espoir d'y trouver ce qui n'existait pas, à l'époque, en France. J'ai découvert un jeune homme brillant et idéaliste, nourri aux idées des Philosophes de la Lumière et, comme souvent pour les jeunes rebelles, d'une grande radicalité politique. Il est ressorti de nos discussions de l'époque que ce jeune homme éprouvait un profond dédain pour l'aristocratie et une grande admiration pour les sciences et ce qu'il nommait la technologie. Il avait vis-à-vis de notre Royaume quelques griefs dans la mesure où il semble que notre Royal Navy ait été responsable de la mort de son Grand Père, un homme admirable dont il a toujours gardé un souvenir ému et idéalisé. Malgré cette légère irritation par rapport à nous, il avait conscience de l'intérêt qu'il y avait à choisir notre pays comme son nouveau port d'attache. Il souhaitait étudier à Cambridge et feu Darcy, le grand père de l'actuel maître de Pemberley avait fait joué son influence pour soutenir sa candidature. Mais je crois me souvenir que les autorités de l'Université de l'époque n'ont pas cru bon d'accepter une candidature arrivée en dehors des délais normaux. Je me plais à penser que si ces imbéciles de professeurs imbus d'eux-mêmes et de leurs prérogatives, avaient vu plus loin que le bout de leur nez, nous aurions pu faire du jeune d'Arcy un parfait gentleman. Ne pouvant suivre la voie de l'étude, il opta pour l'aventure et s'embarqua vers l'Asie doté d'un solide pécule fourni par les Darcy de Pemberley. C'est la dernière fois que j'ai entendu parler de lui jusqu'à ce matin…
Ce matin, où, à la tête de troupes parfaitement disciplinées et tenues d'une main de fer par des généraux admirables d'efficacité (pas comme les nôtres, si je puis m'exprimer ainsi…)
Fitzwilliam ne fit, cette fois aucun effort pour cacher le fait qu'il approuvait le jugement de sa tante.
Les troupes arrivées avec le jeune d'Arcy –qui est devenu, si vous me permettez mon avis, un homme d'une grande prestance et d'un magnétisme certain– sont au nombre de cinq mille et sous les ordres d'un certain Duroc. J'ai cru comprendre que lui et d'Arcy n'étaient pas dans les meilleurs termes dans la mesure où Duroc est d'abord l'homme du Corse chargé de surveiller mon neveu et ensuite une brute épaisse capable de toutes les actions fussent-elles les plus condamnables. Si j'ai bien compris mon neveu le garde sous la main pour empêcher toute exaction. Pour le moment… Il apparaît, en effet, d'après les bribes de conversation que mes gens ont pu récupéré que Duroc est celui qui, le moment venu, sera chargé de prendre Londres. Il apparaît qu'il a de l'expérience dans la mesure où c'est lui qui a mené les assauts sur certaines villes de Palestine et de Syrie. Je ne sais pas exactement lesquelles mais je pense que ça même vos généraux incompétents sont capables de le retrouver. A défaut, chargez-en un capitaine ou un lieutenant, ils devraient peut-être même y arriver plus vite.
Nouveau sourire de Fitzwilliam qui disparut très vite lorsqu'il fait le rapprochement avec la nouvelle. Il avait entendu parler de Duroc et de sa manière forte. On disait qu'il était un adepte de la méthode de Temudjin aussi connu sous le nom de Djengis Khan. "Vous vous rendez ou on vous rase…" était au centre de sa vision des sièges.
Pour le moment d'Arcy n'est pas intéressé par prendre Londres. Je crois qu'il espère que vous rappeliez vos troupes d'ailleurs pour qu'il puisse les détruire au fur et à mesure de leur arrivée.
Parmi les officiers généraux présents sur notre sol il y a Junot, Murat, Lannes, Bessières, Dammartin, Carraffeli, Kellermann et Kléber… Chacun est, si j'ai bien compris, à la tête de cinq mille hommes de l'infanterie, d'un millier de cavaliers et d'une section d'artillerie. Le Proconsul, lui, outre le commandement général, est à la tête de ce qu'il appelle la Gendarmerie et qui compte plusieurs milliers d'hommes chargés de pacifier les territoires conquis. Si j'ai bien compris, ces troupes-là ne sont pas destinées à être engagés dans les batailles que d'Arcy souhaite. Ce sont aussi les troupes chargées de garder les notables déportés en attendant leur transfert en Louisiane. Il semble qu'il existe une troisième composante aux forces françaises, directement sous les ordres de d'Arcy et qui sont appelées les sections spéciales et dont j'ignore tout sauf qu'elles mettent Duroc fort en colère et qu'il s'en méfie comme de la peste.
Ohhh, accessoirement le général Duroc est persuadé que d'Arcy veut sa mort, celle du Corse et lorgne sur le trône de France…
Fitzwilliam émit un sifflement admiratif qui attira l'attention du Prince de Galles.
– Impressionnant, non, finit-il pas dire. Il y a plus dans cette lettre que tout ce que mes espions en France et ici sont parvenus à rassembler et cette lettre ne m'est parvenue que ce matin. Et ça parce que mon imbécile de Chambellan n'a lut que les premiers paragraphes et qu'il l'a placé dans le courrier non urgent mais émanant de la noblesse et donc à laquelle il fallait répondre. C'est mon secrétaire qui, ce matin, l'a lue en entier et me l'a immédiatement amenée. Vous en êtes où ?
– Duroc et le trône de France…
– D'accord ! Vous atteignez la partie dont je ne sais que faire. Lisez attentivement et donnez-moi votre avis.
Je pense que les informations fournies ci-dessus vous seront utiles. Je n'ai pas eu accès aux compte rendus des réunions d'état major dans la mesure où elles ont été menées dans une tente assez loin des bâtiments. Il faudra pour ça que vous vous trouviez vos propres espions. Dans la mesure où ils partent samedi, je ne vous serai plus d'aucune utilité à partir de cette date là.
Dernier point qui pourrait peut-être vous donner un levier à l'encontre de Darcy qui, je crois l'avoir dit déjà, est persuadé qu'il est redevable aux Darcy et que dans ce cadre il prendra sans doute des décisions destinées à ne pas leur nuire.
Enfin, mais cela tient plus des ragots que d'autre chose, je pense que mon neveu est tombé sous le charme d'une intrigante locale pour laquelle il a montré des signes évidents de faiblesse (qui fait d'ailleurs partie d'une famille remarquablement efficace en la matière et dont vous devriez je pense vous servir pour des raisons de collecte d'informations, elles ont la mentalité de courtisanes et sont prêtes à tout pour parvenir à leurs fins). Vous devriez l'approcher pour en faire une de vos créatures de l'ombre. Sans doute aussi mercantile que sa sœur cadette, elle acceptera sans doute, moyennant une somme adéquate, de travailler pour vous. Il s'agit d'une dénommée Jane Bennet dont la sœur Elizabeth Bennet a, en vain, essayé de mettre le grappin sur mon autre neveu Fitzwilliam. Il y a actuellement trois Bennet en résidence à Hunsford chez mon Pasteur qui, comme moi et pour les raisons d'attachement familial du jeune d'Arcy, a échappé aux déportations.
Au fait, vous êtes au moins au courant des déportations j'espère ?
Parce que si ce n'est pas le cas, je vous signale que les troupes d'invasion ont arrêté et déporté tous les notables (pasteurs et membres de la Gentry) qu'ils ont pu récupéré. A en croire d'Arcy, il poursuit un double but : priver le peuple de ses chefs naturels et insuffler la terreur dans notre aristocratie.
Nous serions un siècle auparavant, j'aurais jugé sa tentative comme sans intérêt. Aujourd'hui je suis un peu moins sûre de moi. J'ai bien peur qu'il n'ait raison et que nous n'assistions bientôt à un exode massif de nos membres les plus influents. Sachez que, quoi qu'il arrive, je resterai.
Lady Catherine de Bourgh.
– L'avis que vous souhaitez c'est sur quoi ? L'attachement familial ou la jeune personne ?
Le Prince de Galles fit une grimace.
– L'attachement familial je pense avoir compris. Là où j'ai mes doutes c'est à propos de cette famille Bennet. Vous en savez quelque chose ?
Fitzwilliam hocha du chef.
– Et comment que j'en sais quelque chose, répliqua-t-il. Ma tante est peut-être remarquable pour comprendre une situation militaire, elle est d'une méchanceté rare lorsqu'il s'agit de personnes du sexe auxquels s'intéresse un membre de sa famille. Mademoiselle Bennet, mademoiselle Elizabeth Bennet, est une créature charmante et spirituelle qui mérite d'être connue et je en doute pas une seconde que sa sœur soit tout aussi charmante et désirable. Il ne m'apparaît pas du tout impossible que ce d'Arcy soit tombé sous le charme d'une des sœurs Bennet.
Le Prince de Galles le gratifia d'un sourire entendu.
– Il apparaît que mademoiselle Bennet, si elle n'a pas réussi à mettre le grappin sur le Darcy, a bien ferré le Fitzwilliam.
Après avoir hésité sur la conduite à tenir, Fitzwilliam finit par répondre d'un sourire.
– J'avoue que, dès que j'ai une minute et que je détermine l'endroit où elle se trouve, je lui demande de devenir ma femme. Maintenant que j'ai des biens, je peux oublier ma chasse à l'héritière et épouser qui me plaît.
Le Prince de Galles se laissa aller à ricaner.
– Ça ne va pas faire plaisir à votre dragon de tante. Vu l'opinion qu'elle a de votre future fiancée, il est probable qu'elle ne meure d'une crise d'apoplexie.
Fitzwilliam émit un grognement dubitatif.
– Aucune chance, elle est increvable, ma tante. La méchanceté ça conserve bien, vous pouvez me croire.
Le Prince de Galles acquiesça en ricanant.
– J'espère bien que vous avez raison… Je m'entraîne tous les jours.
Son sourire disparu et il redevint sérieux.
– Qu'est ce que vous pensez de l'équation Jane Bennet ?
– Pas intéressant dans le sens que propose ma tante. Pour ce que j'ai vu de sa sœur, elles sont parfaitement bien élevées et aussi douces et pures que l'on puisse imaginer…
Le Prince de Galles le va les yeux au ciel pour ne pas dire une méchanceté. Lui, avait compris il y avait très longtemps que rien ne valait une prostituée.
– Une parfaite image de la plus parfaite des perfections, ironisa-t-il. Donc il nous reste la seconde partie de l'alternative.
– Qui serait ?
– Vous connaissez bien Rosings et Hunsford, non ?
Fitzwilliam hésita avant de répondre. Le Prince de Galles leva les sourcils en signe d'impatience.
– Comme ma poche, finit par avouer Fitzwilliam.
– Parfait, fit le Prince de Galles en se frottant les mains. Prenez autant d'hommes qu'il vous faut, allez à Rosings et ramenez-moi cette Jane Bennet. Nous allons bientôt savoir quelle importance cette jeune personne a dans la vie de notre Proconsul préféré. Et accessoirement, joignant l'utile à l'agréable, vous saurez si une des trois Bennet présentes à Hunsford est votre Elizabeth…
Il jeta à Fitzwilliam un regard satisfait.
– Ne suis-je pas le meilleur des monarques à toujours penser au bien de mes sujets ?
Fitzwilliam s'abstint de répondre à ce qui n'était après tout qu'une question rhétorique.
Il avait mieux à faire.
