Le texte d'hier. Je reviens sur le massacre de la Saint-Brice (13 novembre 1002) où le roi Aethelred a ordonné le massacre de Danois sur son territoire, ce à quoi Sven à la Barbe Fourchue répond en se lançant dans la conquête de l'Angleterre en 1003.


Writober 28 : Traumatisme / Guerre

Novembre 1002, Danemark

Il s'était peut-être un peu trop régalé de la douceur de l'hydromel et tout son être vibrait d'une folle joliesse. Les hommes autour de lui riaient à s'en tenir les côtes et à en choir de leurs bancs alors qu'il dansait et sautillait sur la table, évitant plus ou moins les assiettes à moitié vides et les cornes à moitié remplies, rejouant en titubant le combat héroïque de Þor contre Loki. Même son roi souriait de bon cœur à ses farces.

Un souffle gelé lui scia alors la colonne vertébrale.

Un poignard de glace lui déchira le cœur.

Un cri horrifié lui arracha la gorge.

Ses jambes la lâchèrent et il tomba au milieu du jus dégoulinant de la viande, n'y voyant que le sang rouge, tellement rouge. Ecarlate au milieu des ténèbres qui s'étaient abattues sur lui. Les rires autour de lui s'étaient changés en un silence saisi d'une peur subite puis un concert de cris et de questionnements fusa, l'enveloppant dans une assourdissante cacophonie.

Danmörk gémit et se recroquevilla sur lui-même, enveloppant ses jambes dans ses bras, les joues inondées de larmes, ne sachant ni d'où venait la douleur de son cœur et de son corps ni comment la combattre, vaincu par la déferlante force avec laquelle la souffrance l'avait soufflé.

- Il suffit ! tonna Sven de sa voix de stentor. Que tout le monde sorte ! Envoyez des corbeaux, affrétez des knörrir, que sais-je, mais trouvez-moi ce qui a déclenché ça !

Au milieu de ses affres, Danmörk songea, qu'au moins, tous ces hommes de haut lignage savait qui il était, et ce que sa douleur signifiait. Mais lui-même ignorait d'où venait une telle souffrance, une telle terreur, une telle tristesse. A moins que…

Ce ne soit pas son territoire qui soit attaqué, mais son peuple. Ses sanglots redoublèrent avec une plus vive force, secouant son corps de frissons incontrôlables, déchirant sa gorge enflammée.

Une main lourde et chaude, réconfortante bien que bourrue, se posa sur sa tête, caressant ses cheveux poisseux de sueur et de fièvre.

- Que t'arrive-t-il ?

- Morts… bégaya-t-il entre ses larmes. Je sens… leurs… morts…

Ses yeux vitreux purent seulement saisir le froncement de sourcil ombrageux de Sven avant que les ténèbres ne le happent. Les jours et les nuits qui suivirent furent peuplés d'une fournaise infernale et d'un cycle sans fin de cauchemars. A chaque nouveau rêve, il voyait les visages de tous ceux des siens qui étaient morts, si nombreux d'un coup, saisis de stupeur et de terreur devant le trépas qu'ils n'avaient pu prévoir. Et son corps brûlait, se débattait et gémissait ; il n'était plus qu'un brasier qui libérait un torrent de larmes.

Il ne sut réellement combien de temps passa dans ces brumes indistinctes. Et même quand il se réveilla l'esprit un peu plus clair, l'horrible situation n'avait guère changée. Son corps était fourbu comme s'il avait été passé à tabac, plus douloureux encore qu'après une noyade, et une sensation de nausée lui taraudait le cœur et le ventre. Le monde tanguait, pire qu'un un jour de tempête en haute mer, et ses jambes flageolantes ne tinrent pas son poids.

De puissants bras arrêtèrent fermement sa chute et le remirent d'aplomb. Sven le dévisageait d'un air sombre et inquiet.

- Qui ? croassa-t-il, l'œil plus farouche, et ce fut la colère qui gagna la bataille dans le regard de son roi. La même hargne commençait à battre des tambours de guerre dans leurs poitrines. Sven répondit d'une voix rendue rauque par sa fureur contenue :

- Aethelred.

Danmörk passa sa langue sur ses lèvres sèches puis montra les dents :

- Les Anglo-Saxons, alors ?

- Ma sœur est morte, mon beau-frère aussi. Et un grand nombre de Danois. Aethelred a ordonné leur mort à la Saint-Brice.

Il serra les poings, tremblant, mais non plus de fièvre, de souffrance ou de terreur, plutôt d'une rage incommensurable.

- Que comptes-tu faire, mon roi ?

- Attaquer Ethelred et lui prendre son trône. Son affront ne restera pas impuni.

- J'en serais, répondit seulement Danmörk. Il voulait se précipiter sur ses armes, affréter un snekkja, et partir aussitôt vers l'Angleterre. Mais Sven le força à se rallonger sur sa couche.

- Nous devons préparer une telle expédition. Et pas en hiver.

- Mais…

Sven le coupa d'un mouvement de main sec.

- Sois rassuré ! Si Aethelred croit que la neige de l'hiver va calmer notre fureur, il sera mal avisé. Nous nous vengerons quand le temps nous sera plus profitable.

Il le regarda longuement.

- Et quand nous aurons apaisé notre douleur.

Danmörk se tint coi et son roi finit par le quitter, conscient qu'il n'obtiendrait plus rien de lui qu'un silence glacé et furibond. Car il était dans une fureur noire. Le brasier de sa fièvre s'était transformé en un volcan irrité. Si ça ne tenait qu'à lui, il se rendrait immédiatement châtier l'insolent petit représentant des Anglo-Saxons. Qu'importe sa jeunesse, qu'importe sa magie, qu'importe sa probable innocence dans l'affaire.

Son esprit n'était empli que d'une seule ligne de pensée : se venger.

Venger ceux qui étaient morts. Des hommes, des femmes et des enfants, des jeunes et des vieillards, tous ces gens qui lui appartenaient, dont le cœur avait battu au même rythme que le sien, et qui s'était arrêté soudainement, dans le même laps de temps, le laissant seul et déchiré.

L'hiver s'étalait lentement et sa fureur ne retombait pas. Il craignait les ombres de la nuit, redoutaient ce qu'il y entendrait, tous ces cris, ces pleurs et ces suppliques, l'ampleur de son impuissance et de sa tristesse.

N'aurait-il pu pas être présent et les sauver, plutôt que danser et chanter, ivre de joie et d'hydromel ?

N'aurait-il pas dû deviner le massacre, les prévenir, anticiper pour une fois ?

Mais comment aurait-il pu concevoir l'idée d'une telle horreur ?

Sa culpabilité le rongeait malgré sa raison. Et il ne trouvait que la colère pour l'apaiser de sa morsure. Alors il entretenait le feu, l'empêchant de redevenir des braises, rajoutant du sel à ses plaies qui ne pouvaient cicatriser. Il n'en avait cure, ou ne s'en rendait pas même compte ; ses propres pensées étaient floues.

Il était tellement pris dans ce cercle infernal qu'il ne parlait plus avec personne, ne répondant à son roi qu'avec des monosyllabes grondées entre ses dents serrées, s'isolant de plus en plus dans les flammes de sa haine.

Danmörk craignait ce qui succéderait à la colère.

Même le vent marin, chargé de la froideur hivernale, n'arrivait pas à calmer ses ardeurs. Son regard était fixé vers le nord-ouest, au-delà de la mer ; il ne songeait plus qu'un passer au fil de son épée ce meurtrier d'Aethelred. Lui broyer les tripes sous sa lame, lui écraser la tête dans la terre, se délecter de ses cris et de ses pleurs.

Tout pour oublier d'autres hurlements, d'autres larmes, qui déchiraient encore son esprit.

- Dan…

Il se retourna vivement, un grognement de bête enragée au fond de la gorge, dégainant son poignard en jetant sur l'ombre qui venait de le surprendre. Un souffle surpris accueillit le choc de la lame lacérant la gorge sans défense. Mais il fut repoussé avant de l'entailler plus profondément, renvoyé en arrière par le vent commandé sous la voix impérieuse de Nóreegr.

Son poignard tomba au sol et il se recula de quelques pas titubants, les yeux écarquillés et la voix bégayante, incapable de former un seul mot cohérent.

Il venait d'essayer de tuer Nóreegr.

Il ne pouvait même pas le regarder dans les yeux. Mais Nóreegr restait silencieux et il osa finalement, au bout de longues secondes interminables, croiser son regard, rentrant les épaules en prévision du jugement qu'il pensait y lire ; il n'y avait qu'une insondable inquiétude.

- C'est pire que je ne le pensais.

- Nór… marmonna-t-il, la voix chancelante. Je… désolé… je ne voulais pas. Je…

- Tais-toi.

Il recula encore de quelques pas, la tête dans une tempête sans éclaircie, battant d'un tonnerre assourdissant, brûlant d'une lave incandescente ; ses pensées étaient si douloureuses et tellement échouées en des terres inconnues.

Il ne savait plus quoi faire. Il voulait juste oublier. Mais comment ?

Comment ne plus entendre ces cris horrifiés qui hurlaient jusqu'à l'aube dans les ombres de sa couche ?!

Les mains douces et froides de Nóreegr le ramenèrent au présent. Il se sentit calmé et même rasséréné par ce contact apaisant. Il n'avait vu autour de lui que souffrance et colère. Personne n'était venu le réconforter, juste lui promettre la vengeance, et il avait sombré dans cet espoir sans lumière.

Mais Nóreegr était venu malgré la guerre qui couvait entre leurs rois, malgré la distance et l'hiver, malgré la tension qui sévissait entre eux. Il était venu malgré tout ça et le tenait désormais. Il n'avait plus à avoir peur de se laisser aller, de lâcher la fureur, d'oublier la haine, et d'accepter toute sa souffrance et sa peine. Plus tard, la guerre répondrait au massacre, mais pour l'heure, il pouvait panser ses plaies.

Danmörk s'autorisa enfin à pleurer toutes les larmes qui perçaient son cœur.