Chapitre 27
Scène 119 – Lysander
La maison de Desmond sentait très fortement la bergamote, comme si son propriétaire avait été interrompu alors qu'il faisait infuser son thé. Lysander s'avança prudemment dans l'entrée, les sens à l'affut du moindre son et de toute trace de magie. Le plancher grinça sous ses pieds et le détective se mordit la lèvre inférieure avec une grimace.
« Reliquae Revelo. » Chuchota-t-il en agitant sa baguette. Personne.
Il soupira de soulagement et se détendit. Bien que détective, son travail n'avait généralement rien de dangereux et il n'était pas habitué à cette tension qui lui tenaillait l'estomac et faisait battre son cœur anormalement vite. La situation la plus risquée qu'il ait rencontrée pendant sa courte carrière avait été l'attaque impromptue d'un mari furieux d'avoir été surpris en plein adultère, ce dont sa femme avait usé pour divorcer. Le sorcier s'était alors déplacé jusqu'à son bureau pour régler ses comptes et Lysander avait eu grande peine à se débarrasser de lui. Mais il s'en était sorti avec un simple œil au beurre noir, ce qui était finalement moins grave que ce qu'Astoria lui avait fait lorsqu'il avait essayé de l'embrasser. La petite bosse sur son nez en témoignait toujours.
Avançant dans la petite entrée, Lysander jeta un coup d'œil vers toutes les portes ouvertes. Une à gauche menait à un bureau, l'autre au salon, celle d'en face à la cuisine, et celles qui se trouvaient à droite devaient contenir une chambre. Il ne pouvait en être sûr, puisqu'elle était close. Le détective s'en approcha et l'ouvrit doucement, guettant un sortilège quelconque qui en garderait l'entrée, puis passa sa tête dans l'ouverture. Si on en jugeait par le lit défait dans un coin, il s'agissait bien d'une chambre, mais le bric-à-brac d'objets magiques qui ronflaient, dispersés dans toute la pièce, disait autre chose.
Lysander n'eut pas le temps de s'y intéresser. A peine entré dans la chambre, il entendit le distinct crac de plusieurs transplanages qui le firent sursauter.
Les Aurors n'auraient jamais pu transplaner à l'intérieur de la maison, ils n'y avaient sans doute jamais mis les pieds, et n'auraient pu apparaître que dans la rue.
Écarquillant les yeux et devinant qu'il risquait de subir plus graves dommages qu'un œil au beurre noir et un nez cassé, Lysander se concentra sur le Ministère et disparut.
A peine arrivé sur les lieux, un brouhaha indescriptible assaillit ses oreilles et il quitta l'endroit dédié au transplanage en regardant autour de lui. Une horde d'Aurors remplissait la pièce, comme si toutes les équipes étaient revenues, et des sorciers sortaient de la plaque de métal, accueillis par des Médicomages. Julian et Vallen étaient toujours dans un coin de la pièce, observant la foule, mais Lysander s'abstint de se diriger vers ses amis. Il chercha plutôt Weasley des yeux, mais, incapable de le trouver, il se rabattit sur Sparrow qui supervisait la libération des disparus.
« Où est votre chef ? » Demanda-t-il à l'Inspecteur-Auror qui tourna son visage grave vers lui.
« A Ste-Mangouste. » Répondit-il. « Vous avez trouvé Desmond ? »
« Oui, Brightwood l'a amené en bas, mais des personnes sont arrivées dans la maison. Je pense qu'il faudrait aller y faire un peu de nettoyage. » Expliqua rapidement, attirant alors toute l'attention de Sparrow. Celui-ci fixa Lysander quelques secondes en réfléchissant, son regard pensif s'insérant mal dans son visage dur et fermé, puis il se tourna vers la foule d'Aurors.
« Aedan ! » Interpella-t-il, un sorcier portant le grade d'Inspecteur-Auror tournant directement la tête vers lui. Sparrow lui fit signe d'approcher, et le sorcier s'excusa de la discussion à laquelle il prenait précédemment part et se dirigea vers eux pendant qu'un Auror prenait le relai de son chef pour noter le nom des disparus qui sortaient de la plaque de métal.
Il s'agissait de l'Inspecteur-Auror FitzPatrick, si les souvenirs de Lysander étaient bons. Le sorcier, qui devait être un peu plus vieux que lui, avait un visage sérieux et droit, un nez un peu large au-dessus de ses lèvres étonnement de la même couleur que sa peau. Son regard noir ne souffrait aucune opposition et ses cheveux châtains étaient impeccablement peignés en arrière. C'était sans aucun doute le genre de personne qu'il ne valait mieux pas avoir comme ennemi.
« Tu as ton équipe au complet ? » Lui demanda Sparrow, son collègue hochant simplement la tête pour lui répondre. FitzPatrick tourna son regard sévère vers Lysander qui lui offrit un sourire crispé. « Alistair a arrêté Desmond, ils sont en bas pour interrogatoire. Tu peux emmener quelques hommes pour fouiller chez lui ? Maxwell n'a pas pu finir son inspection, des gens sont venus dans la maison. » Expliqua-t-il brièvement.
« Il nous reste un anti-transplaneur ? » Demanda FitzPatrick d'une voix étonnement neutre.
« Je crois, oui. » Répondit Sparrow en fronçant les sourcils dans la direction générale des bureaux du fond sur lesquels était disposé l'équipement prêté par le Département des Mystères.
« Ca me paraît un peu risqué de ne prendre qu'une seule équipe … » Osa Lysander, s'attirant un regard sceptique des deux Inspecteur-Aurors.
« Je vais prendre l'équipe d'Anderson qu'on m'a prêtée. » Décida FitzPatrick en tournant la tête vers Sparrow qui acquiesça silencieusement. « Sheldon n'est pas aussi incapable qu'il en a l'air. » Ajouta-t-il avec un sourire de coin.
Sparrow ricana avec ce qui semblait être un peu de surprise, et le son envoya un frisson d'angoisse dans le dos de Lysander qui fouillait dans la poche de son pantalon.
« Il y a pas mal d'objets magiques là-bas, ça pourrait être intéressant d'y emmener Julian Mellowen et des Langue-de-Plombs lorsque vous aurez terminé. » Dit-il aux deux sorciers en tendant l'adresse de Desmond à FitzPatrick. Celui-ci hocha brièvement la tête.
« On viendra les chercher. » Dit-il avant de se détourner d'eux pour récupérer ses hommes.
« Il fait toujours peur comme ça ? » Souffla Lysander à Sparrow en regardant l'Auror s'éloigner.
« Seulement lorsqu'il doit travailler le jour de l'anniversaire de sa fille. » Répondit-il platement.
Lysander eut une grimace compatissante puis s'éloigna de la plaque de métal pour rejoindre Julian et Vallen.
Scène 120 – Harry
Les blessures sur son visage et ses bras avaient été soignées, de même que celles de Lily, James et Scorpius. Harry observait les Médicomages s'occuper d'Albus, traiter sa plaie à la tête et sa fracture du crâne pendant que son fils grimaçait sur le lit d'hôpital en tenant son écharpe boueuse entre ses mains.
L'ancien Auror était dans un état second, partagé entre le soulagement de les avoir tous retrouvés et l'angoisse de savoir Draco une nouvelle fois allongé dans la chambre bleue. Scorpius se tenait juste à côté de lui, le visage fermé et les lèvres ne formant qu'une fine ligne blanche alors qu'il fixait Albus sans le voir.
Lily gigota dans les bras d'Harry et il grimaça à cause de ses muscles endoloris malmenés par le poids de sa fille.
« J'ai faim … » Souffla-t-elle contre son cou.
« Moi aussi … » Murmura Harry sans y penser. Il lui embrassa les cheveux puis la posa par terre, son dos protestant vivement en lançant un éclair de douleur dans ses reins. Il posa une main sur l'épaule de Scorpius pour lui montrer son soutien, mais son fils semblait dans l'incapacité de bouger ou d'afficher une autre expression que le masque d'angoisse qui était collé sur son visage.
La porte s'ouvrit derrière lui et Harry tourna la tête pour voir Ron lui faire signe de le rejoindre. Harry serra les dents.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » Demanda-t-il. Il était hors de question qu'il laisse ses enfants sans surveillance tant qu'ils n'étaient pas tous en sécurité. Il avait beau ne pas avoir pu empêcher leur disparition dans la mâtinée, il ne se pardonnerait jamais son absence s'ils étaient une nouvelle fois visés.
Ron souffla, comme agacé, mais entra tout de même dans la pièce. James se leva de la chaise sur laquelle il s'était avachi, épuisé, et se rapprocha d'eux.
« Malfoy va mieux. Je me suis dit que tu aurais voulu aller le voir. » Dit finalement Ron, et à travers la vague de soulagement qui s'abattait sur lui, Harry comprit qu'il avait été gêné de dire ces mots devant ses enfants.
« Il est réveillé ? » Demanda-t-il en sentant tout son corps se décontracter, la tension quittant ses membres.
« Je ne pense pas. » Répondit son meilleur ami en jetant un coup d'œil à Albus. « Ça roule, Al' ? »
« Ça irait mieux avec une tourte à la viande de Mamie. » Grogna le garçon alors que les Médicomages effectuaient quelques derniers tests sur son crâne en remuant leurs baguettes.
Ron rit doucement.
« Tu devrais aller le voir, Scorpius. » Intervint Lily. Harry quitta Albus des yeux pour regarder d'abord sa fille et son expression compatissante, puis son fils et son visage anxieux. Son cœur balançait. Il avait tout autant envie de rejoindre Draco que Scorpius, mais il ne pouvait pas se résoudre à le laisser partir seul avec Ron ou à laisser les trois autres avec son meilleur ami pour l'accompagner.
James était silencieux, ce qui n'était jamais bon signe. La fatigue était évidente sur son visage et ses épaules tombantes lui donnaient un air défait et anxieux. Ils n'avaient tous qu'une seule hâte : Quitter cet endroit pour pouvoir se reposer en sécurité.
Scène 121 – Draco
Draco rêvait. Son corps était léger, son esprit flottait et il n'avait ni mal, ni froid, ni peur. Il ne s'était pas senti aussi bien depuis des lustres. Il était assis dans son jardin, l'herbe lui chatouillait les pieds et ses oreilles étaient remplies des babillages de Scorpius qui parlait de Poudlard. Son fils lui avait déjà tout raconté dans ses lettres, mais il se répétait à chaque vacance, ajoutant une multitude de petits détails qui auraient sans doute énervé n'importe qui d'autre que son père.
Ils ne se regardaient pas, chacun plongeant son regard dans les arbres dont les feuilles frémissaient sous la brise du début de l'été, ajoutant leur bruissement aux multiples petits sons qui remplissaient le jardin. Les plantes magiques que Draco faisaient pousser capturaient les mouches en faisant claquer leurs dents, laissant en paix les abeilles qui bourdonnaient autour des quelques fleurs près du potager. Des oiseaux chantaient dans les arbres, semblant se répondre, et Scorpius ponctua sa dernière histoire d'un petit soupir de contentement. Draco l'entendit s'allonger dans l'herbe et il lui jeta un coup d'œil en souriant. Son visage enfantin était détendu et un mince sourire étirait ses lèvres.
« A qui tu penses ? » Lui demanda-t-il, imitant son fils qui lui posait toujours cette question lorsqu'il le surprenait avec les yeux dans le vague.
« A personne. » Répondit doucement Scorpius, ouvrant un œil sceptique dans sa direction. « Et toi ? »
« A moi. » Sourit Draco, provoquant un petit rire chez Scorpius.
« Menteur. » Rétorqua-t-il en refermant les yeux. Le cœur de Draco se serra en même temps que ses lèvres. Il regarda à nouveau vers les arbres, puis lâcha ses genoux repliés pour s'allonger à son tour et laisser les bruits de la nature autour d'eux le transporter et l'apaiser.
« Papa … Est-ce que tu lui diras un jour ? » Demanda une millième fois son fils.
« Je ne sais pas Scorp' … » Répétait invariablement Draco, le visage s'assombrissant.
« Et si un jour je mourrais ? Tu ne t'en voudrais pas de ne jamais l'avoir fait ? »
Cette question l'avait hantée. Nuit et jour pendant des semaines. Il connaissait parfaitement bien la réponse. Bien sûr qu'il s'en voudrait. Mais que pouvait-il faire ? Que pouvait-il faire pour changer cette situation qui ne le blessait plus seulement lui, mais Scorpius aussi ? Avait-il bien fait de lui dire la vérité ? Serait-il plus heureux s'il ne l'avait pas fait ?
Et s'il mourrait, que deviendrait Scorpius ?
Et si son fils mourrait, que lui resterait-il ?
Une main sur son cœur le réveilla en sursaut, et il la repoussa de toutes ses forces en ouvrant brutalement les yeux. Son regard affolé croisa les yeux écarquillés d'un Médicomage. Ils restèrent tous les deux immobiles quelques secondes, jusqu'à ce que Draco se redresse dans le lit où il était allongé, reconnaissant la chambre à la lumière bleutée.
« Vous devriez rester – »
Le médicomage suspendit sa phrase alors que Draco l'ignorait et se levait. Il avait encore son pantalon mais on lui avait retiré le reste, et ses pieds nus rencontrèrent le carrelage froid.
« Monsieur Malfoy ! » Tenta de l'arrêter le sorcier qui l'examinait. Draco dégagea la main qui essayait de lui attraper le bras et sortit de la chambre à toute vitesse, faisant sursauter les Aurors devant la pièce, l'irrésistible besoin de voir Scorpius le poussant dans le couloir où il vit d'autres employés du Ministère en plein conciliabule devant une porte ouverte.
Draco se précipita dans leur direction, ignorant le médecin qui l'interpellait en le suivant, et passa entre les Aurors qui l'observaient avec surprise pour regarder qui se trouvait dans la chambre qu'ils gardaient.
Il tomba nez-à-nez avec les baguettes d'Harry et de Weasley.
« Draco … » Souffla le premier avec un soupir en fermant brièvement les yeux, baissant le bras.
« Vous allez bien ? Tous ? » Demanda-t-il rapidement, le regard rivé sur son fils qui s'approchait de lui, écartant les deux sorciers sur son passage pour enlacer son père, posant sa joue froide sur son torse.
Draco ferma ses bras autour de lui et baissa la tête, ignorant le reste du monde comme il l'avait fait pendant si longtemps. Le soulagement qu'il ressentait lui donnait le vertige, et il dut serrer les dents pour ne pas subitement se mettre à pleurer tant la tension et la pression qui quittaient son corps et son esprit avaient été étouffants.
« Tu aurais au moins pu enfiler quelque chose … » Grommela Weasley, et Draco eut presque envie de rire.
Scène 122 – Harry, Draco, James, Albus, Scorpius et Lily
Harry n'avait pas envie de connaître le fin mot de l'histoire. Il voulait se terrer en sécurité, loin de ces vagues, de cette haine et de cette angoisse qui lui labouraient le cœur. Il ne voulait pas faire face aux autres, croiser le regard de sa femme, écouter les théories de Ron et subir l'air désapprobateur d'Hermione. Il n'aspirait qu'à se cacher avec ceux qu'il aimait. Le reste du monde pouvait bien s'embraser, il s'en fichait. Il ne se mettrait pas une nouvelle fois au centre de ses flammes.
Draco ouvrit la grilles du jardin de Trowbridge et Harry suivit ses quatre enfants, le Fidélus les enveloppant dans sa magie protectrice, puis ils marchèrent en silence sur les dalles menant jusqu'à la maison. Le soleil était bas et les arbres plongeaient l'atmosphère dans leur ombre reposante. Plus rien ne pouvait les atteindre.
Toutes les lumières s'allumèrent lorsqu'ils entrèrent dans la chaumière, les baignant dans une chaleur réparatrice. Plusieurs d'entre eux soupirèrent de soulagement. Ils se débarrassèrent de leurs manteaux et quittèrent leurs chaussures, puis restèrent quelques instants debout sans savoir quoi faire d'eux-mêmes.
« Vous voulez vous laver et vous changer avant de manger ? » Demanda Draco avant qu'un malaise s'installe. Scorpius hocha la tête, imité par Lily.
« Oui, s'il-vous-plaît … » Murmura Albus dont une partie des cheveux étaient rassemblés en épaisses mèches couvertes de sang séché.
Draco l'observa avec une étrange expression sérieuse puis souffla par le nez en fermant un instant les yeux.
« Tutoyez-moi. » Exigea-t-il presque. « Et ne m'appelez surtout pas Monsieur Malfoy. »
Harry sentit ses lèvres esquisser un petit sourire et il croisa son regard angoissé. Il réalisa soudainement que Draco n'avait aucune idée de la façon dont il devait agir avec ses enfants.
« Désolé de t'avoir attaqué … Dans la forêt. » S'excusa alors soudainement James en le regardant droit dans les yeux, le menton haut et le dos droit.
Draco cligna des yeux puis fronça les sourcils comme s'il peinait à se souvenir de l'événement, puis il repoussa les excuses de James d'un mouvement de la main.
« J'aurais pu être n'importe quoi, tu as eu raison. » Dit-il facilement. « Scorpius, montre ta salle de bain à James et Albus, celle de ta mère à Lily et utilise la mienne. » Demanda-t-il à son fils qui hocha une nouvelle fois la tête. Ils étaient tous trop épuisés pour parler.
« Il y a des sacs avec vos affaires dans la chambre de Scorpius. » Intervint Harry en regardant ses enfants longer le couloir pour rejoindre les escaliers. Les équipes de Ron les avaient récupérées en fouillant leur maison, et Harry les avait prises dans le bureau de son meilleur ami la veille.
« Où est-ce qu'on va dormir ? » Entendit-il Lily demander alors qu'elle montait les marches derrière Scorpius.
« Dans ma chambre, je pense. » Répondit doucement celui-ci. « Ca va être la première fois que quelqu'un d'autre que moi dort dans ma chambre. » Remarqua-t-il d'un ton légèrement surpris.
Draco et Harry échangèrent un sourire qui s'effaça peu à peu. Ils réduisirent rapidement la distance qui les séparait et s'écrasèrent dans les bras l'un de l'autre, mesurant enfin leur chance de pouvoir ainsi s'enlacer après une telle journée. Harry s'agrippa au dos de Draco, le visage enfoui dans son cou, et laissa s'échapper les derniers vestiges de sa peur et de sa peine dans un soupir tremblant.
Scène 123 – Astoria et Lysander
Lysander avait fait un bref rapport à Weasley lorsque celui-ci était revenu de Ste-Mangouste, puis s'était enfui du Ministère pour se reposer chez lui. La tension de la journée avait eu raison de son acharnement à découvrir la vérité, et en pensant à tous ces Aurors qui continuaient de travailler alors qu'il les abandonnait lâchement, son estime envers le Ministère remonta.
Mais il était à bout de force. Son corps tremblait de fatigue et il n'osait pas imaginer l'état d'Harry et de Draco. Apprendre qu'ils avaient retrouvé les enfants et que tout le monde était sain et sauf lui avait permis de lâcher prise et il n'avait pas tardé à décider qu'il était temps de rentrer. L'équipe de l'Inspecteur-Auror FitzPatrick avait appréhendé avec succès les membres de l'Hydre qui avaient transplané chez Desmond, et puisqu'ils s'acharnaient à faire si bien leur travail, Lysander estimait qu'ils n'avaient pas besoin de lui.
Il apparut dans son entrée et soupira de soulagement en retirant sa veste et ses chaussures, ne prenant même pas la peine d'allumer la lumière. L'obscurité était douce à ses yeux épuisés. Il entra dans le salon afin d'atteindre la cuisine, trop affamé pour se coucher sans avaler quelque chose, mais il s'arrêta, interdit, en voyant Astoria assoupie sur son canapé.
Il avisa la pièce avec horreur. L'endroit était un véritable capharnaüm de vaisselle abandonnée, de cannettes diverses et de vêtements qu'il n'avait pas eu le courage d'amener jusqu'à sa salle de bain. La télévision était allumée, diffusant ce qui devait être un documentaire sur la danse contemporaine que Lysander avait en horreur. Il n'en comprenait pas le soi-disant message et trouvait que les danseurs avaient plus souvent l'air de faire des crises d'épilepsie plutôt que d'effectuer une chorégraphie étudiée. La musique était elle-aussi très étrange et bien que le volume soit au plus bas, il pouvait entendre le rythme désordonné d'une percussion. Le salon sentait la cigarette.
Il s'approcha à pas de loup de la sorcière qui dormait avec la tête appuyée sur l'accoudoir du canapé sur lequel elle était allongée. Son visage était grave et sa mâchoire légèrement crispée, comme si son repos n'avait rien d'agréable. Il s'accroupit devant son visage et résista à l'envie de repousser les cheveux qui obscurcissaient sa joue. C'était la première fois qu'il la voyait dormir.
« Astoria ? » Appela-t-il doucement. Elle ouvrit aussitôt les yeux avec un sursaut en prenant une brève inspiration surprise. Son regard se fixa sur lui et elle referma les yeux avec un froncement de sourcils avant de tourner légèrement le corps pour se redresser.
« Désolée, je tournais en rond à Trowbridge. » Dit-elle d'une voix rauque en mettant une main sur ses yeux pour se masser les tempes.
« On a retrouvé Julian. » Dit-il rapidement en se relevant, réalisant qu'il avait oublié de la prévenir. « Il va bien. »
Astoria inspira profondément puis plia les jambes pour poser ses pieds sur le tapis, s'asseyant convenablement dans le canapé.
« Tant mieux … Où est-ce qu'il était ? Il s'était encore enfui ? » Demanda-t-elle d'une voix désapprobatrice.
Lysander esquissa un léger sourire en allumant une petite lampe d'un coup de baguette. Astoria et Julian se connaissaient à peine, mais leurs caractères bien trempés étaient hautement incompatibles et les empêchaient de savoir s'apprécier à leur juste valeur alors qu'ils avaient énormément en commun. Le briseur de sort ne comprenait pas ce que Lysander trouvait à la sorcière, et cette dernière levait les yeux au ciel le peu de fois où il lui avait parlé de son ami.
« Non, il a été enlevé par ces tarés, sans doute parce qu'il a aidé le Ministère. » Expliqua-t-il avec un soupir.
Astoria écarquilla les yeux. Lysander réalisa soudainement qu'elle ne savait absolument rien des événements de la journée. Il jeta un coup d'œil à la télévision puis la regarda à nouveau avec une grimace.
« Tu as regardé la BBC aujourd'hui ? » Demanda-t-il.
« Pourquoi est-ce que je regarderais la BBC ? »
Le détective soupira une nouvelle fois et s'installa à côté d'elle dans le canapé, appuyant son dos contre le confortable dossier.
« Ton fils a été enlevé ce matin, Astoria … »
« Quoi ?! » S'exclama-t-elle.
« Mais il a été retrouvé cet après-midi. Il va bien. » Ajouta-t-il rapidement en grimaçant devant son visage horrifié.
« Où est-ce qu'il est ? » Demanda-t-elle avec urgence en se levant.
« Sans doute chez Draco. » Supposa-t-il en réfléchissant. « Avec les Potter. »
Il ne fut même pas surpris de la voir disparaître aussitôt. Il inspira longuement, le cœur serré, puis soupira en tombant sur le côté pour s'allonger sur le canapé.
Scène 124 – Julian
Julian se frotta les yeux avec épuisement puis tenta d'ajuster sa vue pour étudier la rune sanglante sur le bras d'un sorcier pétrifié sur sa chaise. Il lâcha un profond soupir et hocha la tête.
« C'est la même. »
La Langue-de-plomb qui l'accompagnait de cellule en cellule s'approcha alors de l'homme au crâne dégarni qui regardait droit devant lui avec fureur. Si un regard pouvait tuer, Hermione Weasley serait sans doute morte. Celle-ci se tenait au fond de la cellule, les bras croisés, observant ce qui devenait une étrange routine.
C'était la quatrième personne arrêtée qui portait la rune de la vengeance gravée sur l'épaule, et ce n'était pourtant que la quatrième cellule qu'il visitait. L'Hydre semblait faire appel à une main d'œuvre peu couteuse mais sans doute très difficile à débusquer et à contrôler. Pour trouver autant de personnes ayant quelques mauvais sentiments envers Malfoy et compagnie afin de les exacerber, soit ils avaient pris leur temps, soit l'homme était haï et l'Hydre n'avait eu que l'embarras du choix. Julian supposait que la réalité empruntait à ses deux suppositions.
Il retourna vers la sorcière, tournant le dos à la Langue-de-Plomb qui transformait la rune de la vengeance en celle de l'éclipse, et Hermine Weasley le suivit des yeux. Pour récolter un tel air compatissant, il devait avoir l'air très mal en point.
« Vous pouvez partir. » Lui dit-elle. « Je sais la reconnaître aussi. »
Julian haussa les épaules. Il ne voulait pas être accusé de manquer de professionnalisme si un quelconque problème se posait alors qu'il avait décidé de rentrer chez lui. Il s'appuya lui aussi contre la vitre pour observer le travail de la Langue-de-Plomb, à côté de l'Auror qui les accompagnait.
« J'ai peur de reprendre l'ascenseur. » Ironisa-t-il alors qu'il avait dû l'emprunter pour descendre au sous-sol des cellules après moult vérifications des employés du Ministère. Madame Weasley souffla par le nez dans ce qui était un discret rire. « Vous avez des nouvelles pour la BBC ? » Lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
« Je doute qu'ils trouvent quoi que ce soit maintenant que la transmission a cessé. »
« Ca va être un cauchemar pour le Ministère de réussir à faire passer ça pour de la fiction chez les moldus. » Nota-t-il avec un haussement de sourcils.
Elle rit légèrement à nouveau et il la vit du coin de l'œil tourner le visage vers lui.
« On voit que vous êtes né dans une famille sorcière. »
Julian lui jeta un regard sceptique.
« Pourquoi ? »
« Parce que le Ministère n'aura presque rien à faire pour couvrir cette histoire. Les moldus doivent déjà penser qu'il s'agit d'une fiction. » Expliqua-t-elle avec un petit sourire. En voyant son incompréhension, elle poursuivit. « Certes, ils vont devoir ruser pour expliquer pourquoi cette nouvelle « série » ne sera pas poursuivie et surtout pourquoi elle a été diffusée sur la BBC plutôt que sur une chaîne un peu plus spécialisée, mais … Les moldus ne croient pas en la magie. Il est donc inutile de leur avancer de faux arguments pour les en persuader. »
« Les pauvres … » Soupira Julian en regardant de nouveau la Langue-de-Plomb qui traçait au poignard le dernier trait sur l'épaule du sorcier. « S'ils savaient ce qu'ils manquent … »
Scène 125 – Draco
Ils s'étaient installés dans la salle à manger pour se restaurer plutôt que dans la cuisine, qui offrait une atmosphère bien moins chaleureuse et réconfortante. Un feu ronflait dans la cheminée du salon, le bois sec crépitant et réchauffant la pièce en se consommant. Harry était monté coucher Lily qui tombait de sommeil et Draco se sentait étrangement seul face à James et Albus alors que Scorpius était installé à côté de lui. La situation était tellement surréaliste. Ils étaient tranquillement en train de dîner, en fin d'après-midi, dans sa maison de Trowbridge qui n'avait jamais accueilli plus de quatre personnes à la fois dans le passé, alors que Ginny Potter était dans une cellule du Ministère, que les enfants avaient passé une partie de la journée dans une malfaisante forêt à combattre des créatures magiques, et que Draco avait usé plus de sortilèges dans la journée que dans tout le reste de sa vie.
Il piqua sa fourchette dans un morceau de poulet qu'il trempa dans un peu de sauce avant de l'amener à sa bouche, très mal à l'aise.
« Comment tu nous as trouvé ? » Demanda soudainement Albus. Draco leva les yeux vers lui en mâchant, et se dépêcha d'avaler.
« Je suis arrivé dans la forêt de la même façon que vous. » Expliqua-t-il. « On m'a lancé un Portoloin. »
Albus hocha doucement la tête et baissa à nouveau les yeux vers son assiette. James enchaîna, son regard franc et ouvert tourné vers lui.
« Qu'ils s'en prennent à toi, je ne dis pas que c'est bien ou normal, mais ça peut avoir du sens pour des gens qui n'ont pas toute leur tête … Mais pourquoi nous ? » Demanda-t-il, jetant un bref coup d'œil à Scorpius comme s'il souhaitait l'inclure dans le nous.
« Je ne sais pas, James … » Avoua Draco en regardant à nouveau son repas. « Comme tu l'as dit, ils n'ont sans doute pas toute leur tête… »
« Ils doivent en vouloir aussi à Papa. » Supposa Albus en attrapant son verre d'eau. « Parce que … » Il hésita, son regard passant de Draco à son fils avant de baisser les yeux avec gêne.
« Peut-être. » Admit Draco avec une boule dans la gorge.
« Mais ça ne justifie pas qu'ils essayent de nous tuer … » Souffla Scorpius. Albus, qui portait le verre à ses lèvres, suspendit son geste en regardant son demi-frère puis pinça les lèvres.
« C'est sûr … »
La porte d'entrée s'ouvrit à la volée et Draco se leva aussitôt avec panique.
« Scorpius ! » Appela la voix affolée d'Astoria, et l'interpellé se leva à son tour, sa chaise grinçant contre le parquet, et se précipita hors de la salle à manger pour rejoindre sa mère. Draco se rassit avec un soupir soulagé.
James et Albus, qui se ressemblaient d'autant plus qu'ils avaient tous les deux les cheveux mouillés et plaqués sur leur crâne, avaient tourné la tête à l'entrée d'Astoria dans la maison. Le plus jeune se balança légèrement sur sa chaise pour réussir à voir ce qui se passait dans l'entrée, et Draco sourit de sa curiosité.
Harry revint dans la pièce alors qu'Astoria harcelait Scorpius de questions sur son bien-être, et reprit sa place à côté d'Albus qui se réinstalla correctement.
« Ça va, il y aura assez de place ? » lui demanda Draco en parlant des trois objets qu'il avait dû transfigurer en lits pour les aligner dans la chambre de Scorpius.
« Oui ça va. » Répondit Harry en rapprochant sa chaise de sa table. « Mange tes légumes, Albus. » dit-t-il en direction de son fils qui soupira avec agacement.
« Avec un nouveau frère, un enlèvement, un spectre, une araignée géante et une manticore, je pense que j'ai eu assez d'émotions pour la journée et que j'ai donc le droit de ne pas manger mes légumes. » Fit-il remarquer en haussant les sourcils, l'air hautain malgré sa bouche pleine.
Harry sourit doucement et le laissa tranquille.
Scène 126 – Harry et Draco
Trop épuisés pour faire autre chose que s'enlacer sous la douche, Harry et Draco laissèrent l'eau chaude les débarrasser de ce qu'il restait de la tension de la journée. Une puissante lassitude les envahit et Draco se surprit à somnoler avec la tête contre celle d'Harry malgré son corps nu contre le sien. Ses mains étaient lâchement posées sur ses reins et lui-même avait les siennes sur ses hanches. Ses bras étaient tellement faibles qu'il luttait pour les maintenir en position, mais il abandonna et les laissa tomber le long de son corps.
« Je m'endors … » Murmura-t-il.
« Moi aussi … » Marmonna Harry avant d'inspirer profondément en s'écartant de lui. Ses yeux étaient rougis de fatigue, étrangement nus sans ses lunettes. Il le vit soupirer avant de lui offrir un petit sourire et de poser brièvement les lèvres sur les siennes. « Les bêtises seront pour une journée moins mouvementée. »
Trop épuisé pour commenter, Draco sourit simplement avant de le suivre hors de la baignoire aux pattes de lion où l'eau cessa immédiatement de couler. Il s'enveloppa dans une épaisse serviette comme s'il s'agissait d'une cape et ne prit pas la peine de cacher sa bouche pour bailler. Il resta appuyé contre le lavabo sans bouger pendant qu'Harry se séchait, les yeux dans le vague, l'esprit vide, les paupières de plus en plus lourdes.
Il se rendit compte qu'il avait fermé les yeux lorsqu'une serviette se posa sur ses cheveux et qu'Harry lui frotta doucement le crâne. Il se laissa faire, les épaules voutées, baillant plusieurs fois jusqu'à ce qu'il ait terminé. Il se redressa alors difficilement, les cheveux dans tous les sens sous le sourire d'Harry, et termina de s'essuyer dans des gestes lents.
Harry quitta la salle de bain avant lui, et Draco se brossa seul les dents, les yeux rivés sur le miroir sans vraiment voir son propre reflet. La cicatrice sur son torse était découverte. La peau rose était fine et légèrement gonflée mais elle était saine. Encore quelques jours de potions et elle reposerait, plus blanche que le reste de sa peau, comme les autres sur son torse.
Une fois dans sa chambre, il ouvrit une commode et resta un instant au-dessus d'un tiroir ouvert le temps qu'un long bâillement audible se termine, puis il attrapa des sous-vêtements qu'il enfila avant de se glisser sous les draps frais. Il se rapprocha de la chaleur d'Harry, tourné vers lui, et ferma les yeux, bien décidé à ne pas les rouvrir avant une dizaine d'heures.
Le silence dans la maison était total alors qu'elle n'avait jamais été aussi peuplée. Scorpius, James, Albus et Lily dormaient à côté et Astoria était dans sa chambre de l'autre côté de l'étage. Une question se forma alors dans son esprit et il ne put s'empêcher de la poser.
« Ca ne te fait pas bizarre de dormir avec moi alors que tes enfants sont à côté ? » Murmura-t-il alors qu'Harry caressait paresseusement son dos.
« Hmmm … » Fut la seule réponse qu'il obtint.
