Septembre mourut et octobre naquit dans une atmosphère tendue. Le récit de l'Ombre du professeur Potter obnubilait la plus grande majorité des étudiants, mais très peu de septième année avaient refusé de rester confortablement assis dans leurs salles communes pendant que les préfets, les membres de la Brigade magique et les professeurs risquaient leur santé dans les patrouilles nocturnes. Malgré tous ses doutes sur le prétendu « désir de protéger de Poudlard » des Serpentard, Lily dut admettre que jamais la sécurité du château n'avait été aussi impressionnante.

L'entretien avec Dumbledore sur les évènements de l'intrusion de l'Ombre n'apporta pas grand-chose, si ce n'est plusieurs questions et une hypothèse horriblement probable : à savoir que l'Ombre viendrait de nouveau à Poudlard pour finir son combat contre Lily. Parmi les interrogations sans réponse, celles qui tourmentaient le plus Lily concernait bien évidemment l'inexplicable phénomène qui avait frappé l'Ombre et protéger Lily au moment où la créature avait essayé de l'attaquer. Quelle était cette voix ? Pourquoi avait-elle protégé Lily ? Pourquoi n'avait-elle pas protégé aussi les employés de la Brigade ?

Bien que Dumbledore ne put apporter aucune réponse, il n'avait pas dissimulé ce que Lily pensait : un homme pourrait peut-être apporter des explications, et c'était le professeur Potter. Toutefois, le vieux sage ne sembla pas considéré qu'une convocation du nouvel enseignant relevait de l'urgence. Ou, en tout cas, la deuxième semaine d'octobre commençait déjà sans que Dumbledore ne sembla pas savoir davantage de choses sur les mystères de la nuit de l'intrusion.

Lily, cependant, était motivée lorsqu'elle entra dans la classe de défense contre les forces du Mal. A la fin du cours, quoi qu'il arrive, elle avait la ferme intention d'interroger le professeur Potter sur tous les mystères qui lui trottaient dans la tête.

─ Rangez vos affaires ! lança le professeur Potter en fermant la porte derrière lui tandis que la cloche annonçant le début des cours résonnait avec force.

Les étudiants échangèrent des regards surexcités, connaissant déjà la nature du cours, et s'affairèrent à ranger livres, parchemins, plumes et bouteilles d'encre pour ne conserver que leur baguette. Après une longue attente soumise à toutes les théories farfelues et le scepticisme le plus profond, l'Arbonia allait enfin faire la démonstration de ses capacités et déterminer si oui ou non, il s'agissait d'un objet aussi fantastique que le professeur Potter l'avait affirmé.

Après presque un mois d'absence, le cube écarlate refit son apparition du tiroir du bureau, habité d'une lueur dorée immobile qui paraissait incrusté au cœur même de l'objet.

─ Bien, reprit le professeur Potter. J'ai parcouru tous les projets de conquête que vous m'avez rendus la semaine dernière, mais je ne vous les donnerai qu'à la fin du cours. Contrairement à ce que j'avais pensé à faire, vous ne vérifierez pas par vous-mêmes si votre idée est bonne, car les évènements de la fin septembre ont un peu chamboulé les priorités que j'avais.

La déception n'eut même pas le temps de s'installer, car la question la plus pertinente traversa tous les esprits : qu'est-ce que le professeur Potter considérait comme la priorité absolue ?

─ Comme je vous l'avais déjà expliqué, reprit-il, l'Arbonia est une sorte de jeu auquel les professeurs Nyfan soumettaient leurs étudiants pour leur inculquer le savoir guerrier de leur peuple. A la demande du directeur, j'ai programmé l'Arbonia pour qu'elle vous montre un aspect… allégé des horreurs qui se déroulaient à cette époque.

─ Pourquoi ? demandèrent plusieurs élèves, déçus.

─ Parce que certains étudiants ont la fâcheuse manie de raconter tous les faits marquants des cours à leurs parents qui, pour leur part, ont la détestable manie de considérer leurs mômes comme des petits bouts de chou innocents et choquables, expliqua le professeur Potter d'un ton détaché. Dumbledore est déjà suffisamment débordé avec le ministère à cause de l'intrusion de l'Ombre, inutile que les parents viennent le déranger davantage.

« Néanmoins, je dois admettre que la prudence n'est pas à négliger. Vous pensez peut-être que ce sera cool de voir du sang, mais vous vous faîtes des illusions. Les meurtres étaient commis d'une manière bien plus ignobles, bien plus douloureuses et, pour les femmes, d'une façon bien trop humiliantes. Les effets seront timides… pour le moment. Si j'estime que vous êtes préparés psychologiquement et que je peux vous faire confiance, je réfléchirai sérieusement à vous plonger dans la véritable nature de ce qu'était la guerre sous Mordred.

« Pour le moment, vous vous contenterez donc de cette aventure. Deux choix s'offriront à vous avant que la partie ne commence. Vous pourrez, en effet, choisir quel camp rejoindre. Après ça, la bataille de la cité Hengald débutera… »

─ Il y aura l'Ombre ? couina Pettigrow d'une voix craintive.

Tout le monde reteint aussitôt son souffle, certains espérant que l'Ombre participerait bien à la bataille et d'autres croisant les doigts pour que non. Etrangement, c'étaient les personnes qui n'avaient pas vu l'Ombre qui paraissaient le plus inquiet de savoir cette créature programmée dans l'Arbonia.

─ L'Ombre était emprisonnée depuis quelques mois lorsque Mordred lança l'attaque sur Hengald, dit le professeur Potter. Avant que vous ne partiez à la guerre, trois règles : la magie noire n'est autorisée que sur les personnages fictifs. Si jamais un élève blesse un camarade avec un maléfice, je l'utiliserais moi-même comme cobaye pour une démonstration de mes propres connaissances dans ce domaine.

Bien qu'il adopta un ton parfaitement calme, la menace du professeur Potter provoqua un frisson dans toute la classe, y compris chez ceux qui n'y connaissaient rien en magie noire.

─ Deuxième règle, poursuivit le professeur d'un ton badin : il suffit de neutraliser un camarade pour le ramener automatiquement ici. Prenez toutefois garde à tous vos adversaires, car s'ils réussissent à vous « blesser », vous serez également éliminés. Troisième règle : l'union fait la force.

─ Vous venez avec nous ? lança Rosier.

─ La bataille d'Hengald n'est pas un défi assez intéressant pour moi, répondit le professeur Potter.

Il ramassa une petite bille argentée dans son tiroir, puis la fit tomber sur le cube. La bille traversa sans mal la surface écarlate et translucide puis disparut dans la lueur dorée. Il y eut alors un bourdonnement discret. Sous les yeux ébahis, le professeur Potter disparut, immédiatement suivi du tableau, des tables, des chaises, du plafond, des murs, etc.

En quelques secondes, les étudiants se retrouvèrent dans une vaste salle circulaire, éclairée d'un grand lustre d'or suspendu au plafond. L'endroit ressemblait à une caverne à deux issues : à côté du tunnel de gauche, un écriteau de cuivre indiquait : « Mordred » ; à l'opposé, fixé tout près du passage droit, le panneau révélait : « Hengald ». Pendant un instant de flottement, toutefois, personne ne bougea, sans doute encore désorienté par le réalisme des lieux et la brutale disparition de la salle de classe.

Puis les élèves commencèrent à se séparer. Plus précisément, les Serpentard prirent tous la direction de Mordred, mais ils ne furent pas les seuls. Lily devinait parfaitement ce qui se tramait sous les autres : sans aucun doute possible, ils considéraient que le jeu durerait plus longtemps pour eux s'ils ralliaient les armées du tyran. Et tandis que les « aspirants mages noirs » rejoignaient le tunnel de gauche, tout le reste de la classe prit le passage de droite.

Ils n'eurent pas à marcher longtemps. Leurs pas martelant le sol irrégulier résonnaient en écho dans le tunnel, qui s'arrêtait après une dizaine de mètres sur une simple porte aménagée dans le mur. Quand les premiers élèves l'ouvrirent, Lily distingua au-delà de l'encadrement un haut muret derrière lequel se dressait une étrange maison en forme de dôme. Tendus, surexcités, les étudiants franchirent petit à petit la porte…

Et atterrirent à l'extrémité d'une longue rue de terre et d'herbes. A leur droite, la rue s'étirait loin, telle l'artère principale de la cité. D'autres maisons en dôme s'alignaient derrière de hauts murs, les façades de pierre blanche éclairées par d'étranges sphères bleu pâle flottant au-dessus des têtes en longeant la rue. A gauche, une vaste place circulaire grouillait de gens parfaitement normaux courant en tous sens, hurlant des ordres, faisant voler des armes d'un endroit à un autre, munissant une longue file d'attente en épées et en boucliers, etc.

Il régnait une agitation monstrueuse sous le ciel nocturne. Les visages étaient tirés, les regards apeurés ou déterminés, mais chaque fois qu'une main se saisissait d'une épée ou d'un bouclier, elle était ferme et résignée. L'espace d'un instant, Lily se demanda si elle n'aurait pas mieux fait de choisir le camp de Mordred, car il était indubitable que des créatures magiques n'auraient aucun mal à franchir une aussi ridicule défense d'épées, de haches et d'arcs et de flèches.

Ses réflexions, cependant, furent coupées nettes lorsqu'un homme surgit brusquement à l'angle de la rue, devant les étudiants réunis et immobiles. Ses yeux sombres s'écarquillèrent légèrement, sa bouche crispée s'entrouvrit, puis une lueur alarmée traversa son regard. A l'évidence, il crut que l'armée avait déjà réussi à pénétrer dans la cité, mais une voix l'interrompit au moment où il s'apprêtait à alerter ses congénères.

─ Du calme, Elbor !

Un vieil homme apparut à son tour, appuyé sur un grand bâton savamment sculpté, sa longue barbe argentée scintillant de mille joyaux à la lueur bleue des sphères suspendues dans les airs.

─ Ils sont nos alliés, reprit le vieil homme.

─ Mais… ce sont des… protesta le dénommé Elbor.

─ Des humains, oui, acheva le vieillard. Retourne à tes occupations et fais passer le message que les jeunes humains sont venus nous prêter main-forte.

A l'évidence, Elbor n'osa pas insister et s'inclina légèrement en ravalant sa méfiance à l'égard de tous ces jeunes humains. Laissant le doyen en leur compagnie, il traversa d'un pas vif la grande place puis disparut dans une large artère.

─ Vous resterez avec moi sur la place, déclara-t-il, car nos ennemis se précipiteront forcément ici pour atteindre le Sanctuaire. Je sais que vous êtes novices dans ce domaine – les humains n'ont jamais eu à craindre Mordred, n'est-ce pas ! –, alors vous suivrez mes directives… et avec un peu de chance, nous survivrons…

La file des hommes à armer se réduisait rapidement, mais ce ne fut qu'à ce moment précis que Lily se rendit compte qu'aucune femme n'était encore apparue. Teresa fut la première à exprimer tout haut la question que se posait Lily :

─ Vous n'avez pas de femmes ? lança-t-elle d'un ton très étonné.

─ Nous les avons mises en sécurité, loin d'ici, répondit le vieillard. Elles représentent notre seul espoir d'assurer une descendance à notre peuple, car nombre d'entre elles sont enceintes. Nous avons aussi fait fuir les enfants les plus jeunes, incapables de se battre, pour que notre espèce puisse procréer dans un futur plus ou moins proche…

─ Et pourquoi Mordred vous attaque-t-il ? demanda James.

Le vieillard eut un infime soupir.

─ Mordred traque la Prophétesse Astharienne depuis bien longtemps, expliqua-t-il. Et comme bien de nombreuses Races Ainées, nous l'avons recueillie au sein de notre communauté.

─ Pourquoi l'avoir acceptée dans votre cité si Mordred la pourchasse ? s'étonna Matthew Glenson, un Serdaigle abasourdi.

─ Vous êtes humain, mon garçon, mais je peux quand même tenter de vous expliquer, dit le vieillard d'un ton compatissant. La Prophétesse Astharienne est la dernière de son peuple et, quoi qu'il arrive, il n'y aura plus d'Astharien à sa mort. Néanmoins, pour nous autres qui appartenons aux Races Ainées, il nous est inconcevable de condamner la Prophétesse car, si Mordred la pourchasse, ce n'est pas sans raison.

─ Comment ça ? couina Pettigrow.

─ Nous l'ignorons. Les Asthariens ne représentent aucune menace, mais la Prophétesse est depuis très longtemps l'Astharienne la plus douée dans sa magie. Il faut croire que Mordred s'intéresse beaucoup à la magie pratiquée par la Prophétesse, mais ce n'est qu'une supposition parmi tant d'autres.

─ Et…

Natalie sembla se raviser de poser sa question, mais le vieil homme parut lire dans ses pensées :

─ Voilà bien longtemps que Mordred ne prend plus la peine de se présenter sur les champs de bataille, dit-il. Néanmoins, il n'est pas impossible qu'il ait chargé une Ténèbre de participer à l'attaque de cette nuit.

Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. La place de la cité s'était vidée pendant leur conversation et, à part des guerriers courant en tous sens pour rejoindre leurs postes, il n'y avait plus personne. L'air grave, affligé, le doyen se tourna de nouveau vers les étudiants.

─ Mettons-nous en place, la bataille va commencer.