Bonus : Le Noël des Frères

Note de lecture : Ce Bonus a été écrit à l'origine pour Noël 2005 et avait été publié sur deux forum. Le revoici quatre ans plus tard pour Noël 2009 ! Chronlogiquement, il s'insère entre les chapitres 10 et 11.

25 décembre 1970, près du village de Rodorio, Grèce

Lorsque Saga franchit le seuil de sa demeure située sur les hauteurs de Rodorio la journée était déjà bien avancée. Le soleil commençait à se rapprocher de l'horizon, plongeant le pays dans un froid presque glacial, confirmant que l'hiver juste né serait exceptionnellement rude. Une fois la porte refermée derrière lui, il remercia mentalement son frère d'avoir pensé à alimenter le feu et alla se réchauffer près de l'âtre. Kanon était quant à lui assis à leur table, occupé à lire un livre que lui avait offert Saga le matin même, et qui parlait de stratégie militaire antique. Le deuxième tome de la collection, parlant de la guerre moyenâgeuse, était quant à lui posé négligemment à l'autre bout de la table et ouvert sur une illustration d'un chevalier en armure de plates. Absorbé par sa lecture, Kanon attendit d'avoir fini son chapitre avant de lever un œil vers son frère.

- Alors comment cela s'est-il passé ? demanda le plus jeune des jumeaux.

- Très bien.

- Et on me reproche de ne pas avoir de conversation… Où êtes-vous allés ?

- Rodorio, puis les autres villages de la bordure d'Athènes. J'ai bien fait de demander à Aphrodite de venir avec moi, ses tours avec les roses ont eu du succès. Il a ronchonné au début, mais je lui ai rappelé l'endroit où il a grandi. J'ai dit que je trouvais peu crédible qu'il se plaigne du froid, ça l'a vexé, et ensuite c'est allé tout seul.

- Sans doute pense-t-il qu'un demi-dieu ne devrait pas consacrer son temps à de telles futilités, observa Kanon avec ironie. Cela me ferait d'ailleurs rire si ce n'était pas aussi pitoyable.

- Je ne considère pas cela comme une perte de temps. Nous sommes des guerriers, certes, mais nous sommes aussi des symboles d'espoir. Ces gens sont pauvres et souvent presque totalement démunis. A leurs yeux nous sommes la possibilité que le monde soit un jour un endroit meilleur. Quand viendra le temps de la guerre sainte nous aiderons ces gens avec notre force, pour le moment nous pouvons le faire simplement par notre présence.

- Pfff… Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?

Après s'être réchauffé, Saga prit le deuxième tabouret de la maison et vint s'asseoir en face de Kanon. Il allait saisir l'autre volume dissertant sur l'art de la guerre, quand il aperçut une enveloppe de papier jauni posée entre son frère et lui.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Saga.

- Oh ça…

Kanon regarda un instant l'enveloppe, puis la souleva délicatement. Puis, après l'avoir regardée quelques secondes en silence il la tendit à son aîné, qui en fut interloqué.

- Tiens, c'est pour toi.

- Pour moi ?

- A moins qu'il n'y ait quelqu'un d'autre avec nous que je n'aurais pas remarqué… Et…désolé pour le papier, j'ai fait avec ce que j'ai trouvé.

- Attends un seconde… Est-ce que ce serait… un cadeau ?! demanda Saga avec incrédulité.

- On dirait bien, répondit Kanon avec une pointe d'agacement.

- Tu n'as pas enduit le papier de poison au moins ?

- Je serais alors plutôt stupide de l'avoir dans la main, non ? Tu as l'air surpris, en tout cas.

- Je suis même estomaqué, à vrai dire. Il me semblait que nos rapports étaient plutôt tendus ces derniers temps.

- Et ils le seront de nouveau demain. Disons… qu'aujourd'hui… nous observons une trêve.

- Tu arrives toujours à me surprendre, cher frère. Espérons juste qu'un jour l'une de tes surprises ne me coûte pas la vie.

- Pas aujourd'hui, grand frère, pas aujourd'hui…

Saga haussa les épaules et saisit l'enveloppe, mais Kanon la tenait toujours.

- Néanmoins que cela soit bien clair, ce n'est pas un cadeau définitif.

- C'est-à-dire ?

- Considère cela comme un prêt… pour la journée.

- Jusqu'à la fin de la trêve donc.

Kanon hocha la tête, sans pour autant lâcher l'enveloppe.

- Je peux l'avoir maintenant ? interrogea l'aîné.

- Désolé pour son état… A l'époque où je vivais dans les rues, je n'avais pas d'autre endroit où la ranger que mes poches, ajouta le cadet des Gémeaux avant de laisser glisser son présent entre ses doigts.

Saga soupesa, puis examina l'enveloppe pendant quelques secondes. Celle-ci était légère, et ne devait pas contenir grand chose. Le jeune chevalier jeta un regard à son jumeau qui resta stoïque.

- Je peux essayer de deviner ce qu'elle contient ?

- Ouvre-la, on n'a pas toute la journée.

- Tu n'es vraiment pas drôle…

Saga concentra alors une infime partie de son cosmos sur l'extrémité de son index puis le passa sur la tranche du papier, le consumant juste assez pour l'ouvrir. Il jeta un dernier regard à Kanon, puis se saisit du contenu. Il s'agissait d'une photographie usée par le temps. Ou, plus exactement, une partie qui avait été découpé de façon irrégulière d'un cliché qui avait dû être bien plus grand à l'origine. Elle était froissée, presque chiffonnée et les couleurs en étaient affadies.

Le cliché représentait une adolescente d'une grande beauté, dont la longue chevelure brune tombait en torrent sur ses épaules et dont les yeux en amande, rieurs et bleus comme l'azur, fixaient l'objectif. Ses lèvres sensuelles formaient un sourire franc, et elle semblait immensément heureuse. On devinait qu'elle était entourée de plusieurs personnes, mais les ciseaux les avaient grossièrement effacés pour ne conserver qu'elle.

- Qui… qui est-ce ? , demanda Saga tout en ayant deviné instinctivement la réponse.

- De qui crois-tu que je serais susceptible de te montrer la photo ? se moqua Kanon. C'est notre mère, Lucia… Abruti.

Même si Kanon avait utilisé son habituel ton hautain et méprisant, ses yeux trahissaient qu'il partageait en partie l'émotion de son frère. Tout simplement car celle-ci faisait écho à celle que lui-même avait ressentie la première fois qu'il avait vu le cliché. Pendant une fraction de seconde leurs deux cosmos s'effleurèrent, mais tous deux refusèrent la communion. Leur querelle n'était belle et bien pas oubliée et même en un instant comme celui-ci, aucun ne souhaitait avoir recours à leur lien privilégié. Ils restèrent donc isolés derrière leurs boucliers mentaux, chacun de leur côté.

Saga restait bouché bée, ne pouvant détacher son regard du visage de cette mère dont il n'avait aucun souvenir.

Kanon recula alors son tabouret, se leva, puis se dirigea vers la porte de leur maison.

- J'ai besoin de me changer les idées, je vais aller à Rodorio me faire un peu passer pour toi. Et ne t'inquiète pas, personne ne se doutera de rien, je me souviens encore comment avoir l'air niais et débiter des platitudes…

Puis, juste avant de refermer la porte derrière lui, il ajouta :

- Joyeux Noël, mon frère.