Chapitre 28

Hallelujah

Au risque de paraître prétentieuse ou vaine, je voudrais dédier ce chapitre à Yves Saint Laurent et à Pierre Bergé, car il n'y a pas de grande réussite, artistique ou autre, sans l'appui et le soutien d'un proche, et sans un amour inconditionnel, bien au-delà des notions classiques d'amour ou de couple.

Et parce qu'il n'y a pas de génie sans blessure, comme le dit Pierre Bergé : « la création célèbre toujours les noces du talent et de la souffrance ».

POV Scorpius. Song to say goodbye (Placebo)

- Attends…

Mais tu pars en claquant la porte derrière toi, et je reste là, interdit. Désespéré. J'ai envie de te courir après, de te dire que je t'aime, que je t'ai toujours aimé, mais Rupert est à quelques pas de moi, dans ce mausolée, et je ne veux pas me conduire comme un salaud devant lui. Pas cette fois-là.

Alors je reste là, cœur battant, à fixer cette porte obstinément close, et à essayer de comprendre comment on en est arrivés là. A me repasser en boucle tes mots, encore et encore, mais tes phrases m'échappent peu à peu. Il ne me reste que ta colère émeraude et la sensation de ton poignet, dans ma main. Ton cœur qui battait entre mes doigts.

Et tout ce que je voulais te répondre reste bloqué dans ma gorge et m'étouffe, peu à peu. Je crois que mes jambes ne me portent plus.

Un peu hagard, je titube jusqu'au canapé et je me laisse tomber dessus, lourdement. Je ferme les yeux, espérant que le tumulte va s'apaiser, autour de moi. Que la pièce va arrêter de tourner. Que le monde va arrêter de tourner, enfin, pour que je puisse souffler cinq minutes.

Juste cinq minutes. Cinq minutes de paix. Cinq minutes où je ne me torturerais plus avec le passé, les remords, les adieux. Cinq minutes où je pourrais fermer les yeux et dormir, enfin…

- Scorpius, ça va ? me demande doucement Rupert.

- Hein ? non…pas trop.

Je rouvre les yeux mais la pièce tournoie encore et j'ai le cœur au bord des lèvres. J'ai un étau dans la gorge, qui me broie. Je croasse :

- Tu peux me donner un verre d'eau, STP ?

- Oui. Bien sûr. Attends…

Je fouille mes poches pour trouver mes boîtes de médicaments, qui vont m'aider à apaiser le tumulte, enfin. Cinq minutes. J'en glisse quatre dans ma bouche et j'avale le verre d'eau que me tend obligeamment Rupert.

Il me fixe avec inquiétude :

- Tu es pâle comme la mort…tu es sûr que ça va ?

- Oui…ça va aller. Dans cinq minutes ça ira mieux.

- Tu as pris quelque chose ??

- Oui, j'ai pris quelque chose. Et j'ai pas besoin qu'on me fasse la morale. S'il te plaît. Pas maintenant.

- Mais…à force de prendre des…

- J'ai surtout pris deux gifles en deux jours, Rupert. Alors même avec la meilleure bonne volonté du monde, j'ai du mal.

- Deux gifles ??

- Oui. Tu m'annonces que tu me quittes, et Albus en fait autant. Excuse-moi, mais c'est un peu difficile à gérer. Je pense que j'ai besoin d'un petit remontant…tu peux me donner un verre de whisky ?

- Après les médicaments ? Pas question.

- Bon…j'irai moi-même, alors, dis-je en essayant, en vain, de me lever.

Il m'agrippe par le bras et me force à rester assis :

- Non. Tu restes là. Tu crois que ça résoudra quelque chose ?

- Non. Ca ne résoudra rien. Mais je me sentirai peut-être un peu moins mal…

Il me regarde avec pitié et la rage s'empare de moi :

- Pourquoi tu m'as fait ça ? Pourquoi tu me détestes ?

- Quoi ? Mais je ne te déteste pas…de quoi tu parles ??

- Vas-y, fais l'innocent. C'est quoi ce mail que tu lui as envoyé ? Tu l'as fait exprès, hein, pour tout gâcher ??

- Mais…

- Quand je pense que j'ai cru à tes histoires de « tu lui parleras – il te pardonnera » !! En fait tu es jaloux, et tu as tout foutu en l'air !! Tu veux te venger, hein ? Tu me quittes et tu ne veux pas que je sois heureux…t'es une belle ordure, Rupert !...un vrai salaud…

Il me fixe sans me répondre et je sais que je lui ai fait du mal. Tant mieux.

Si j'avais la force, je lui briserais le tableau sur le crâne, et ça me ferait du bien de voir le carmin gicler sur la toile. Après je pourrais éventuellement la déchirer, entendre le craquement de la toile qui cède, voire même la brûler dans cette cheminée high tech qu'on n'utilise jamais. Tout détruire et tout oublier, enfin. Des millions en cendres.

Je serre les poings, enfonçant mes ongles dans ma chair, pour ne pas lui lacérer le visage. Son beau visage inquiet pour moi. Il pose doucement sa main sur mon bras :

- Calme-toi. Tu as subi un choc, je le comprends. Je peux t'expliquer. Est-ce que tu es prêt à m'écouter ?

- Je ne sais pas…j'ai envie de te tuer, là…

- Chut…viens. Viens dans mes bras. Ca va aller.

Il m'ouvre ses bras et je m'y réfugie, cette fois encore. Une chaleur, une douceur qui m'anesthésie temporairement. On reste longtemps immobile, et il me murmure :

- Oui, je l'ai fait exprès…

- Pour l'argent ? A cause de l'acheteur japonais ?

- Non, pas pour l'argent. Ce tableau, je sais bien que tu ne le vendras jamais. Je suis presque sûr que tu préfèrerais le détruire que de le voir partir n'importe où. Je me souviens encore des nuits où tu l'as peint, tu sais. Je me souviens de ce drôle d'air que tu avais, comme si tu étais sous hypnose. Cette légère tension, dans ta bouche. Ton regard voilé. Je me rappelle comment tu as caressé la toile, pendant des heures…comme tu ne m'as jamais caressé, moi. Et cette chanson, si triste, que tu passais en boucle, encore et encore, et murmurant les paroles… Mad man moon…Je crois que c'est là que je me suis douté, pour la première fois, que tu n'avais pas oublié le passé. Parce qu'il prenait toute la place dans tes toiles, et sans doute dans ton cœur.

Un flot tiède sur mes joues. Comment ai-je réussi à faire souffrir tant de personnes, avec un tableau ?

Il continue :

- Non, je voulais juste qu'il sache que c'était un geste important, de ta part. Je voulais le faire réagir, qu'il vienne te voir et qu'il te parle. Je ne pensais pas qu'il réagirait si violemment, si rapidement. Je suis désolé. Tu as pu lui parler ?

Je secoue la tête négativement. Il insiste :

- Pourquoi tu ne lui as pas dit ?

- Parce qu'il était en colère…parce que tu étais là.

- Et alors ??

- Et alors ? Tu croyais que j'allais lui faire des déclarations alors que tu étais à quelques mètres ? Je ne suis pas comme ça, Rupert. Je te respecte, même si tu ne le crois pas.

Il sourit :

- Tu lui envoies un tableau derrière mon dos et que tu dis que tu me respectes ?? Allons, tu te mens à toi-même, c'est tout. Tu essaies juste de sauver les apparences, pour te prouver que tu n'es pas un salaud. J'ai longtemps fermé les yeux, moi aussi, pour te garder, encore un peu. Mais tu m'as échappé depuis si longtemps que tu n'es plus qu'une coquille vide entre mes bras, maintenant…

- Non, non c'est faux. Je suis bien avec toi, je tiens à toi, dis-je en me serrant un peu plus dans ses bras. Je te jure que c'est vrai.

- Je te crois. Je sais que tu as besoin de moi, pour t'aimer, te consoler. Pour te porter à bout de bras dans le quotidien. Mais c'est pas de l'amour, ça, Scorpius, et tu le sais. Je crois que tu m'aimes comme un frère, un grand frère que tu n'as jamais eu. Ou comme ton père, en plus démonstratif.

Il se tait et le silence m'apaise, pour la première fois. Je crois que je n'ai jamais été aussi proche de lui, bizarrement. Le masque tombe et ça fait du bien. Il murmure :

- Il faut que je parte, et que tu ailles le voir. Que tu lui dises tout, enfin.

- J'ai peur…

- Je comprends. Peut-être tu devrais en parler avec quelqu'un, avant…ton père ? Tes parents ?

- J'ai horreur d'aller au Manoir. J'ai tout cassé dans ma chambre la dernière fois.

- Je sais. Ta mère m'a appelé. C'est pour ça que je ne suis pas parti tout de suite. Parce que tu vas si mal qu'on craint le pire pour toi…

- Qui ça, « on » ? Mes parents ?

- Oui. Va les voir. Discute avec eux. Il faut que tu te réconcilies avec ton passé, que tu renoues le fil de ta vie. Que tu soignes la déchirure.

- J'ai pas envie de te perdre, Rupert.

- Je ne suis qu'un ersatz, dans ta vie, mon amour. Je ne veux pas de ta pitié, ou de ta reconnaissance. Je pense que je mérite mieux que ça….Va chez tes parents. Reprends l'histoire où tu l'as interrompue…je m'occuperai de la galerie en attendant. Je me chercherai un remplaçant, pour tes affaires.

- Peut-être. Mais j'ai tellement honte…

- Il ne faut pas. Si je suis resté si longtemps, c'est que j'y ai trouvé mon compte, moi aussi…tu es quelqu'un d'exceptionnel. Même si tu n'es qu'une étoile filante, au fond.

Il dépose un léger baiser sur mes lèvres et je crois que je l'aime comme je ne l'ai jamais aimé, avant.

Mais demain je retournerai chez moi.

oooooOOOOOOOOooooooooooOOOOOOOO

J'arrive au Manoir, au volant de cette voiture trop rapide, en écoutant « song to say goodbye » cent fois, mille fois et mon cœur se serre, comme à chaque fois. Un saut dans le temps, une nostalgie un peu douloureuse. Le Manoir, immense, dans la grisaille. Cinq marches mènent au perron, que je sautais d'un bond, enfant, avec toi.

Une légère angoisse, une brusque envie de vomir.

Mon père m'attend sur le perron et il m'ouvre ses bras, en souriant :

- C'est bien que tu sois revenu.

- Je ne sais pas si je resterai longtemps…tu n'es pas à Poudlard ?

- Non, Rupert m'a dit que tu viendrais. J'ai fait l'école buissonnière, pour une fois. Et demain c'est samedi, alors je resterai ce week-end.

- Harry viendra aussi ?

- En principe, oui. Ca te dérange ? Tu peux me le dire, tu sais. Je lui dirai de ne pas venir.

- Non…non, ça ne me dérange pas.

- Bien. Va poser tes affaires, on déjeunera après.

Je monte dans ma chambre et je m'aperçois avec stupéfaction qu'elle a été entièrement refaite. Les murs sont blancs, il n'y a plus ni insignes, ni posters, ni portrait. Plus aucune trace de Poudlard. C'est vrai que j'ai tout cassé, la dernière fois.

Est-ce que c'est mieux ainsi, ou est-ce que ça me manque ?? Les deux, je crois. C'est toute ma vie, ça…

Je regarde par la fenêtre, les bois en hiver. Le lac gelé. Pas de feuilles, pas de fleurs, pas d'oiseaux. Pas de couleurs. Que le gris du ciel, le gris qui me colle à la peau. Difficile de croire que tout va renaître, que l'été va revenir.

Et s'il ne revenait pas ?

Je descends rejoindre mes parents, un peu nerveux. Je crains le feu roulant de leurs questions, que j'ai toujours évitées, pendant des années. Des années à refuser de parler de toi, jusqu'à ce ça m'étouffe, finalement.

Ma mère me serre dans ses bras et je crois que je devine. Je n'ai pas envie de lui poser de question, parce que je n'ai pas envie de savoir. Pas maintenant. Tandis que mon père découpe le poulet j'avale deux pilules, discrètement. Ca me fait bizarre d'être seul à table avec eux, à nouveau. Comme avant l'arrivée de Narcissa et d'Harry. Avant Poudlard.

Rien n'a changé dans cette cuisine, et on mange tranquillement, comme une famille normale.

J'apprends que Narcissa est à Poudlard, à Serdaigle. Sans doute suis-je sensé le savoir déjà. Mon père dit qu'il est heureux qu'elle ne soit pas à Serpentard, et je l'approuve. Trop de Malfoy à Serpentard, et trop d'erreurs successives. Elle travaille bien, faisant la fierté de mes parents. J'espère qu'elle sera heureuse, surtout.

Après le repas mon père et moi on s'installe dans les fauteuils, sous l'œil curieux de nos ancêtres, dans les portraits. Ou suis-je seulement paranoïaque ?

Il boit son café, en me regardant avec tendresse, et me dit :

- C'est bien que tu sois là…

- C'est pas facile, pour moi.

- Je m'en doute. Rupert m'a appelé. Vous vous séparez ?

- Disons que c'est lui qui part.

- C'est dommage…c'est quelqu'un de bien.

Que répondre à ça ? Je regarde par la fenêtre, pour gagner du temps. Il fait presque sombre et le vent souffle en rafales dans les bois. Pourvu qu'il ne me dise pas que je fais une erreur en le laissant partir, parce que ça, je le sais déjà. Je souffle :

- Oui, c'est quelqu'un de bien. Sans lui je ne serais jamais devenu ce que je suis.

- C'est pas lui qui tient le pinceau, si ?

Je souris. Un talent, c'est pas une carrière.

- Non, c'est pas lui, mais c'est lui qui gère la galerie…

- C'est à cause d'Albus, n'est-ce pas ?

- C'est Rupert qui te l'a dit ?

- Non…je vous ai vus ensemble, à la galerie. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que vous vous aimez encore. Tu l'as revu ?

- Oui. Brièvement. Il m'a posé un ultimatum.

- Et … ?

- Et…je ne sais pas quoi faire. C'est idiot, mais je tiens énormément à Rupert, et surtout…j'ai l'impression de le trahir horriblement, après tout ce qu'il a fait pour moi. Tu comprends ?

Il ne répond pas tout de suite. Il me fixe, sans sourire, comme s'il lisait en moi. Le silence m'oppresse, et je me ronge les ongles, nerveusement.

- Oui, je comprends. Il a tout fait pour toi, pendant des années.

- Il m'a sauvé la vie, quand j'étais à Durmstrang.

- Je ne suis pas sûr, Scorpius. Je crois qu'il en a trop fait, pensant bien faire, et que tu es devenu trop dépendant de lui, au fil des mois. Parfois il faut accepter de prendre des coups pour apprendre à se battre.

Je baisse la tête, honteux. Il continue :

- D'ailleurs tu es dépendant de trop de choses, désormais. Ce n'est pas de ta faute. J'imagine que je n'ai pas été un père à la hauteur, à aucun moment. Tu t'es raccroché à Rupert parce que tu n'avais personne d'autre. Ecoute, je déteste me mêler de tes affaires, mais il faut que tu apprennes à vivre sans tout ça.

- Tout ça quoi ?

- Les pilules, l'alcool, la drogue… Rupert.

Un flot amer me vient en bouche :

- Et toi ? Tu peux parler, toi qui n'as jamais réussi à vivre sans Harry…

- Si. J'ai vécu sans lui, pendant 20 ans. Mal, c'est vrai. Mais la différence c'est qu'il ne souffre pas de la situation actuelle, et ta mère non plus.

- T'es sûr ?

- Oui.

Il faut que je sache, quand même :

- Elle est enceinte, non ?

- Oui.

- A son âge ?

- Oui. 42 ans. Ca arrive.

La question me brûle les lèvres mais je ne la pose pas. Les interactions entre nos familles ont gâché ma jeunesse, alors je passe outre. J'ai déjà assez à faire avec ma propre vie. Je demande toutefois :

- Elle est heureuse ?

- Oui. Très. Même si c'était un accident…

- Tant mieux pour vous.

- Je comprends ton amertume, tu sais. Nous sommes heureux alors qu'Albus et toi, vous ne l'êtes pas. Probablement à cause de nous. Mais ce n'est pas trop tard…

Je me lève d'un bond, et je vais à la fenêtre. Le paysage est sinistre. J'ai envie de partir.

- Tu veux qu'on sorte, Scorpius ?

- Par ce froid ?

- Par ce froid. Ca nous fera du bien. Allez, habille-toi…

On s'habille chaudement et on sort. Le froid me pique le visage, mais c'est agréable de respirer. On emprunte le petit chemin qui mène au lac, par habitude. Les branches mortes craquent sous nos pas, et on n'entend que le croassement des corbeaux, parfois.

- Tu sais, il y a un endroit très bien, près de Bath, pour les gens comme toi…

- Les gens comme moi ? Les peintres ?

- Non…les gens comme toi, qui ont une addiction.

- Oh ! je vois…

- Ca avait marché, la dernière fois, non ?

- Oui. Ca avait marché. Sauf que je n'aurais pas dû fuir à Durmstrang, mais revenir à Poudlard.

- Cette fois tu ne fuiras plus. Penses-y.

Le froid m'engourdit doucement, tandis qu'on avance dans les bois, et qu'on passe auprès de l'arbre où je t'avais embrassé, ce fameux jour. Mon désir. Ta peur. Lily. L'engrenage infernal.

Oui, ça pourrait marcher.

Si seulement j'étais sûr que l'été reviendra.

ooooOOOOOOOoooooooooOOOOOOO

Hallelujah (Jeff Buckley)

Un mois plus tard.

La pluie ruisselle sur la vitre et je ne vois que du vert, à l'extérieur, à perte de vue. Ma chambre est calme, claire et je n'attends rien, étrangement. Rien ni personne. Et c'est bien.

J'ai appris à vivre au calme, sans musique, sans cigarette, sans alcool. Sans sollicitation.

Les premières séances de méditation ont été très difficiles. Rester allongé dans la semi-obscurité, sans bouger, et faire le vide…impossible. Les pensées m'assaillaient, sans répit, le passé proche, le passé lointain. Tes yeux, tes mots, le mal que j'ai fait à Rupert, le besoin de bouger, de fumer, l'envie de fuir.

Et, peu à peu, la détente. Le recentrage sur soi. La tête qui s'allège, le corps lourd, sur ce tapis. Ma respiration qui s'approfondit, le fourmillement dans les doigts, et la voix du thérapeute, douce, lente, qui me détend.

Le rythme des jours, immuable, le calme des repas, où la parole est bannie, les activités sportives et de détente, les groupes de parole.

Ca fait deux semaines que je suis dans ce centre de désintoxication, après 10 jours passés à Sainte Mangouste pour le sevrage. J'y ai retrouvé une infirmière qui m'avait accueilli il y a 8 ans. J'ai vu à son air désolé qu'elle n'était qu'à moitié surprise.

C'est pour ça qu'après l'étape de la désintoxication physique, brutale, le corps en manque, les frissons, la nausée, la tête qui explose, je suis parti dans ce Centre de repos à Bath.

Une plongée dans le temps, coupé du monde. Le rythme des saisons, lent, le vol d'un oiseau, l'oxygène qui emplit les poumons, les nuages qui s'éloignent, un rayon de soleil.

La peinture m'a manqué, horriblement, au début. Les tubes dans mes doigts, l'odeur des mélanges, la toile qui crisse légèrement sous le pinceau. La musique au maximum, qui me parle de toi, qui me porte jusqu'à toi. Les couleurs qui murmurent et les mélanges qui hurlent. C'était comme un vide en moi, soudain. Comme privé d'air, privé de parole. Et ce silence obsédant…

Les séances individuelles et de groupe étaient autant de torture pour moi, qui ne savait m'exprimer que par les couleurs. Le grenat pour la colère, le safran pour la souffrance. L'apaisement dans le turquoise, et tout l'amour dans l'émeraude.

Parler de ma vie, de mes erreurs, de mes manques…ça a été très dur, très long. Toujours l'impression d'être jugé, d'être différent des autres. De cacher derrière mon visage lisse des monstruosités.

Quand j'ai enfin parlé, d'une voix basse, sourde, les yeux fixés au sol, j'ai été le premier surpris. Surpris par cette longue confession, par toute cette douleur en moi. Par la qualité du silence autour de moi, par le tumulte qui s'apaisait dans ma tête, par l'évidence de ma banalité.



Moi qui n'ai cherché à devenir célèbre que pour t'épater, je me suis découvert un mec paumé, accro à l'amour des autres. Je n'existe pas sans le regard, la reconnaissance des autres. Alors je suis passé de bouée en bouée, toujours plus malheureux, plus insatisfait. Plus cruel. A essayer vainement de m'attacher les autres, à exiger plus d'eux, toujours plus. Pour qu'ils me prouvent qu'ils m'aiment, encore et toujours, alors que je regardais déjà ailleurs.

J'ai lentement refait le chemin à l'envers, séance après séance, jusqu'à mon enfance, et jusqu'à l'absence de mon père. Son absence alors qu'il était présent.

Je me suis revu, à quatre ans, à ses pieds, à essayer de construire un puzzle, sagement, silencieusement, pendant des heures. Il ne me regardait pas. Il ne m'aidait pas. Je me rappelle comment il s'est levé et il a donné un coup de pied dans les pièces difficilement assemblées, les éparpillant à nouveau. Par mégarde.

Je me souviens de son regard voilé, de mes larmes silencieuses.

Je sais que je n'ai jamais reconstruit le puzzle, depuis. Que ma vie est un assemblage de pièces toujours éparpillées ou perdues, souvent par moi-même.

Parce que la pièce centrale m'échappera toujours. Il faut que j'apprenne à m'en passer.

ooooooOOOOOOOOooooooooooooOOOOOOOOOooooooo

- Une visite pour vous…me dit Nadia avec un sourire.

Je quitte la bougie des yeux. Je ne suis ni heureux ni surpris. Pas même angoissé.

J'apprends à accepter, à accueillir ce qui m'arrive. Mes parents viennent parfois. On discute de tout et de rien. De leur vie, de Narcissa, de la galerie. De Poudlard.

Rupert a trouvé un gestionnaire pour la galerie, et il est en train de vendre l'appartement, à ma demande. Il passe parfois, et je ne pleure même plus quand il part. Je crois qu'il a rencontré quelqu'un, même s'il ne me l'a pas dit clairement. C'est bien pour lui. Petit à petit la morsure du passé et des regrets diminue.

Moi, jour après jour, je résiste au besoin de plaire, de séduire. Il y a Kathy, et Jeff, mes compagnons d'infortune, qui me regardent, souvent. Trop souvent. Mais je connais les règles de ce Centre, et je connais mes faiblesses. Je renonce à l'envie d'être aimé, même si j'aimerais bien me réfugier dans leurs bras, souvent. Alors je ferme mes yeux, je ferme mon cœur, et je sors me promener dans le froid. Seul. Le problème est en moi, la réponse est en moi.

J'apprends à pardonner à mon père, aussi. Après tout, ce n'est qu'un homme.



Un peu ébloui par la luminosité du ciel, je sors sur le perron. La pluie a cessé. L'humidité me fait frissonner. J'avance vers la silhouette, cachée sous un arbre, dans le parc.

Et tu es là, en face de moi.

Tu me souris, un peu gêné. Je te regarde. Je reste immobile devant toi. Je regarde l'émeraude teintée de bleu, qui m'a manqué, si longtemps, que j'ai cherchée, de tableau en tableau. J'aimerais l'attraper, la capturer, à jamais. Qu'elle comble tous mes manques, enfin.

Tu me souris :

- Comment tu vas ?

- Oh bien…mieux, merci.

- Je ne te dérange pas ??

- Pas du tout…tu sais ici, il n'y a pas beaucoup d'occupations. Tu veux entrer boire un café, ou marcher ?

Tu lances un regard inquiet vers le bâtiment, derrière moi. De quoi tu as peur ?? Ce n'est pas un asile psychiatrique, pourtant. Personne ne se balade en poussant des hurlements. Je te prends par le bras :

- Viens, marchons…

- OK.

J'ai lâché ton bras mais on marche côte à côte, lentement, d'un même pas. Depuis que je suis ici tout est au ralenti, même les sentiments. Les branches craquent sous nos pas, parfois. C'est bien que tu sois là. Mais c'est indicible. Comme une petite étincelle de vie. Il ne faut pas qu'elle embrase tout, trop vite.

Je te demande :

- Comment tu as su que j'étais là ??

- Par mon père. Tu sors bientôt ?

- Bientôt ? C'est quoi bientôt, pour toi ?

Tu me regardes, surpris. J'ai un peu de mal à m'adapter à la conversation, je crois. Tu me trouves bizarre. Je lève les épaules :

- Je suis bien ici, tu sais. Au début tout était horrible, insupportable, mais maintenant je suis bien. Léger. Tranquille.

- Tu peins toujours ?

- Non. Je n'en ai même plus besoin. Avant je ne pouvais pas m'en passer, c'était juste une autre drogue, tu comprends ?

Tu t'arrêtes, et tu me regardes, avec cet air indéchiffrable. Tu relèves ton col. J'aurais dû commencer par parler de la pluie et du beau temps. J'ai oublié les civilités, je crois. Je ne veux pas que tu t'envoles, effrayé.

Je penche la tête, en te souriant :

- Comment ça se passe, à Londres ?

- Bien. Comme d'habitude.

- Tu travailles toujours sur l'alchimie ?

- Oui.

- C'est bien…tu étais tellement bon, en potions. C'est bien que tu aies continué.

- Oui, j'ai continué. Tout a continué, sans toi. Mais c'était pas pareil, souffles-tu.

On se regarde, longtemps. Les nuages obscurcissent tes yeux. Je te prendrais dans mes bras, si je n'avais pas peur de te faire mal. De te casser, encore un peu plus. Tu sembles tellement fragile, comme une flamme qui vacille.

- Excuse-moi, Albus. De tout ce que je t'ai fait. De tout ce que je n'ai pas été.

Tu fermes les yeux. Les commissures de tes lèvres tremblent. J'entends des coups sourds dans ma poitrine, que j'avais oubliés depuis longtemps.

Je poursuis :

- Je me suis mal comporté, avec toi. Je suis parti comme un traître parce que j'avais tellement honte…je n'ai pas osé affronter ton regard, t'avouer la vérité. Tu étais si pur, si parfait, pour moi, à l'époque.

Ton sourire est amer :

- Où tu as vu que j'étais parfait ? J'étais coincé entre mon amour pour toi et les préceptes de ma mère, c'est tout. Je ne savais pas ce que je voulais, je crois. Et puis il y avait cette question, tout le temps…

On se remet à marcher, lentement, engourdis par l'hiver. Je n'arrive pas à croire que tu es là. Je n'arrive pas à poser la question :

- Quelle question ?

- L'alibi de nos vies. Pourquoi on est nés en même temps. Tu sais, avec le recul, je crois qu'à un moment, j'ai vraiment cru qu'on était frères. J'ai vraiment eu peur d'enfreindre un tabou.

Des voitures passent, au loin. L'odeur de la terre en hiver emplit mes poumons. Le froid me pique les yeux. Je fixe le sol glacé, cependant, en reniflant. Une petite douleur, du côté du cœur. Je murmure :

- Je comprends. Pourquoi tu es venu, aujourd'hui ?

- Parce que je n'ai pas réussi à t'oublier. Parce que je voudrais savoir ce qui s'est vraiment passé. Je ne suis pas sûr de vouloir recommencer, après toute cette souffrance, mais…est-ce que tu crois que…qu'on pourrait être amis, au moins ?

Je sens un sourire sur mes lèvres, et un mensonge dans ma réponse :

- Bien sûr, Albus. Bien sûr…Tu veux qu'on rentre, pour discuter ?

- Je ne sais pas. Pas maintenant, je crois. Mais…la semaine prochaine, je reviendrai, si tu veux bien.

- Oui. Je veux bien.

Et on rentre, en silence, vers le bâtiment. Un peu moins seuls, peut-être.

A suivre….

Merci de votre lecture et de vos commentaires…

Merci à Alfa de me comprendre entre les lignes, sans juger.