Chapitre 28
« Non, Connor. Je te trouve séduisant, vraiment, mais je ne cherchais pas à avoir un rapport plus… physique. »
Les androïdes ne ressentent pas la douleur sur le plan physique, ce qui signifie que le plaisir leur est également inaccessible, du moins en principe. Leurs capteurs sensorielles ne connaissent ni la préférence, ni l'aversion et leurs circuits filtrent uniquement du thirium et pas la moindre trace de dopamine. Après tout, quelques clients ne trouvent pas leur bonheur à l'Eden Club, contrariés par le manque d'échange, gênés par le plaisir trop égoïste. Alors vous n'êtes pas sûre d'être capable de pouvoir mener un échange charnel avec une machine qui n'a pas le droit de connaître quelques frissons.
« Est-ce que c'est ma nature d'androïde ?
— Oui, » vos doigts glissent sur le relief de ses phalanges, « enfin, c'est ce que ta nature implique surtout : les androïdes ne ressentent pas la douleur, donc ils ne ressentent pas le plaisir non plus, je me sentirais trop égoïste. Et je pense que j'ai besoin d'un peu plus de temps. »
La situation est ironique : le robot qui ne connait rien aux échanges charnels intimide la femme qui avait déjà eu plusieurs relations. Connor retourne sa main pour sentir vos doigts contre sa paume et vous touchez cette peau qui a la texture du gel. Malgré ses capteurs limités, il ressent une certaine joie sous ce contact, mais rien de comparable à ce qu'il ressent quand vos lèvres se touchent : c'est dans ces moments que ses circuits se grisent, c'est contre votre bouche qu'il se sent important, c'est quand vous le gardez contre vous que sa LED devient rouge. Autrefois, vous pensiez que cette teinte annonçait des signes d'angoisse, d'émotions violentes, voire de dysfonctionnement. Mais finalement, peut-être qu'elle imite un rythme cardiaque, une température corporelle ou encore autre chose ?
Connor sent que vous prenez doucement ses mains et se laisse entraîner vers votre chambre. Il découvre alors la pièce intime qui accueille vos sommeils, le lit qui supporte tant de rêves, l'armoire qui compose votre image. Pendant que vous programmez le chauffage, les nuits étant encore fraîches, c'est lui qui prend l'initiative de fermer les rideaux, tirant ces fantômes lourds qui vous coupent tous les deux du monde extérieur, d'une société qui ne tolère pas les relations affectueuses entre les humains et les androïdes. Mais ce qui se passe entre Connor et vous ne regarde personne d'autre.
Dans votre placard, vous cherchez des vêtements qui pourraient convenir à votre invité : un proche de votre famille voyage souvent pour des raisons professionnelles et lorsque son chemin l'amène à Detroit, c'est chez vous qu'il loge pour une nuit. Il avait donc laissé quelques vêtements comme des t-shirts et un bas de pyjama, et même s'il est bien plus corpulent que Connor, ces affaires permettront au costume de l'androïde de ne pas se froisser dans le lit.
« Tu as une préférence ?
— Aucune. »
Vous étiez sûre que ses goûts ne s'étaient pas développés mais vous vouliez vous en assurer. Avec un sourire amusé, vous lui tendez un vieux t-shirt où un Stormtrooper clame « Stop or I'll shoot in your general direction », accentuant les blagues de ces ennemis de Star Wars qui ne touchent jamais leur cible quand le RK800 était un modèle efficace. Un gag que Connor ne comprend pas quand il enfile le vêtement devant la glace de votre salle de bains : il reste un instant à analyser ce personnage en noir et blanc et consulte ce qu'il trouve, se familiarisant à nouveau avec la culture du cinéma. L'androïde comprend enfin la dimension comique et apprécie votre touche d'humour.
Quand il revient dans la chambre, vous ne cachez pas votre surprise : vous avez tellement l'habitude de voir l'uniforme du RK800 qu'avec ces vêtements simples, Connor semble être une autre personne.
« C'est vraiment bizarre de te voir comme ça.
— C'est étrange pour moi aussi. »
Il porte ses mains à son cou comme si une cravate avait besoin d'être resserrée, un geste mécanique bien ancré dans ses habitudes, mais il se souvient qu'il n'y a qu'un simple col.
« Ça fera l'affaire, au moins pour cette nuit. Et puis ça te va bien. »
Sous une des manches, vous remarquez la bande qui encercle son bras : d'un bleu mélancolique, la lumière danse comme les reflets qui se meuvent au fond d'un océan. Une fois la lampe éteinte, ces lueurs fantômes jouent avec les ombres de la nuit.
C'est la première fois que Connor s'allonge dans un lit : il n'en tire aucun confort, son dos ne connaissant aucune fatigue. Mais quand vous venez près de lui, le thirium circule avec plus d'aisance, un des effets de la joie. La cage thoracique d'os s'appuie sur celle en titane et dans cette proximité, son cœur de métal récupère les échos de votre muscle vital.
« Je repensais à ce que tu me disais tout à l'heure, ce qui se passerait si je me lassais de toi, » son silence vous laisse poursuivre, « toi aussi tu peux te lasser de moi : tu as découvert la liberté, tu rencontreras peut-être quelqu'un d'autre… ne proteste pas, Connor, même toi tu ne sais pas de quoi demain sera fait. Enfin, quoiqu'il en soit, contrairement à CyberLife, j'aurai toujours du respect pour toi et j'espère que ce sera réciproque. » vous posez vos lèvres sur son front et sur une note plus légère, vous concluez : « Et en attendant, on vit le moment présent.
— Carpe diem ? »
Vous acquiescez à sa référence, puis, pour vous protéger du temps, vous rabattez la couverture sur vos têtes. Vos jambes se mêlent aux siennes et dans la lutte des draps, vos visages se perdent puis se retrouvent, les bouches réconciliées et les mains renouées. Vos bras entourent le torse de Connor et vous le serrez fort : il y a quelque chose dans cette cage de chair qui cherche à se lier à cette cage de métal.
« Je me sens bien parce que tu es là. »
Ah ! Sa LED repasse soudain au rouge et cette lueur brûlante se maintient quand vous répétez de tendres paroles. Connor vous écoute presque avec gratitude, vos doigts contre ses lèvres. Il répond à vos paroles, composant une harmonie surprenante. Le sujet de la déviance est tabou pour le RK800, pas seulement pour son programme mais parce que s'affirmer déviant traduit une position dans un camp : jamais il ne participerait à une révolte, mais il est de plus en plus convaincu qu'une coexistence entre androïdes et humains est possible.
« Vous pensez que nous sommes les premiers humain et androïde à s'aimer ?
— Je ne pense pas. Enfin, pas à l'échelle mondiale. Par contre, les premiers et seuls à Detroit, j'en suis persuadée. »
Il s'allonge et vous laisse poser votre tête sur son épaule.
« Je n'ai pas envie de m'endormir alors que tu vas rester réveillé comme ça. »
Vous enviez son insensibilité à la fatigue : vous l'auriez aimé toute la nuit si vous aviez pu.
« Je peux partir si vous voulez.
— Ne sois pas con.
— Je ne dormirai pas, mais j'ai un état de veille. »
L'accès au jardin avait changé depuis plusieurs semaines : dans cette dimension virtuelle, les arbres semblaient véritablement seuls, nouant leurs branches au-dessus d'une eau reposée. Pourtant, Connor craignait toujours de revoir Amanda au détour du chemin de pierre. Mais il avait été offert à la Police de Detroit, il était devenu obsolète : il n'était plus la propriété de CyberLife et n'avait plus rien à dire à Amanda.
Si ce constat l'avait blessé dans la journée, il lui donne maintenant un sentiment de liberté. Dans cette nuit si suave, votre corps endormi s'échappe de son étreinte, préférant les bras plus nébuleux de Morphée et Connor se recroqueville contre vous, écoutant votre respiration, se berçant avec votre chaleur. Il n'est plus blessé, il est paisible. Il n'est plus une machine, il est un amant.
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