Après un long mois d'attente, enfin la suite! Chapitre trèèèèès long.
Rien ne m'appartient, tout est à Tolkien et Jackson.

Les mouvements de Brego étaient lents et délicats sous elle. Comme si le cheval avait compris la douleur lancinante qui lui vrillait la poitrine. Une douleur mouvante, qui montait et descendait par accoups, au fur et à mesure que les sabots de sa monture heurtaient les pavés de Minas Tirith.
Araniel entendait à peine les applaudissements et acclamations de la foule. Elle vivait dans une sorte de brouillard. Des points lumineux dansaient devant ses yeux. Les gens criaient, ça, elle en était sûre. Un concert discordant de hurlements inintelligibles pour elle. Leurs expressions étaient comme tordues sur leurs visages, et elle n'arrivait plus à les lire.
- Vous devriez les saluer.
Chevauchant à son côté, Gandalf lui adressa un sourire encourageant. Sa voix lui parvenait en un écho lointain.
Saluer? Comment saluait-on?
Elle ressentit un début de panique. Elle leva vaguement une main et l'agita en osant un sourire timide.
Mauvais idée.
Le début de sourire se transforma en grimace lorsqu'elle eut l'impression qu'on lui appliquait une barre de fer rougie au feu en travers de la poitrine. Elle faillit se plier en deux. La foule se mit à rugir et une immense ovation monta dans les airs.
Une odeur inattendue atteint ses narines.

Des roses. Ils me lancent des roses.

Elle en attrapa une au vol malgré la douleur causée par ce geste. C'était une rose blanche, pleinement épanouie. Araniel caressa doucement les pétales veloutés.

Personne dans ma vie ne m'avait offert de fleurs, et ces gens que je ne connais pas...

Elle avait les larmes aux yeux, que ce soit à cause de la rose ou de la douleur, elle ne savait pas trop. Elle se tourna légèrement sur sa selle. L'armée, son armée, était à présent complètement rentrée à l'intérieur de la cité. De nombreuses selles étaient vides, et elle pensa aux blessés rapatriés en vitesse par les aigles, et qui attendaient déjà des soins aux Maisons de Guérison. Elle pensa à Frodo et Sam, si frêles entre les griffes des oiseaux géants, minuscules formes inconscientes.

C'est à eux qu'on devrait porter des fleurs.

Les épines de la rose griffaient sa paume, mais cela n'avait plus d'importance. Là bas, au milieu des soldats, Boromir souriait aux côtés d'Eomer et de Legolas. C'était ce qui comptait.
Ça, et l'envie d'ôter cette armure qui ne faisait plus que l'alourdir.

Il y aura peut-être un après, en fin de compte.

Araniel éprouva un soulagement sans fin lorsque les portes des Maisons de Guérison se refermèrent derrière elle. Elle percevait toujours les rumeurs étouffées de la foule, mais elle n'était plus forcée de sourire et de se tenir droite sur sa selle. Elle descendit précautionneusement de cheval, étouffant un juron entre ses dents lorsque la douleur la fit se plier en deux. Le troll ne l'avait pas ratée sur ce coup là.

Sale bête.

Elle se sentit terriblement lasse. Pour un peu, elle se serait couchée par terre et serait restée là sans rien faire.
Les gémissements des blessés envahirent soudain ses oreilles, oblitérant tout autre son, la faisant grincer des dents. L'odeur de sang, de sueur et de crasse la prit à la gorge. L'odeur de la mort.
Araniel confia Brego à un palefrenier et se dirigea vers les salles principales. Elle repèra sans peine Gandalf, seule tache blanche au milieu d'un tableau pourpre et brun.
- Où sont Frodo et Sam?
- À l'étage, soupira le Mage.
Frodo avait perdu un doigt, et tous deux n'étaient plus que les fantômes des Hobbits qu'ils avaient étés.

Le prix est dur à payer.

La rose qu'elle n'avait pas lâchée lui entailla les doigts jusqu'au sang lorsqu'elle la serra trop fort. La douleur subite la fit vaciller.
- Il y a ici quelqu'un qui souhaiterait vous voir, dit doucement Gandalf.

Quelqu'un...pour moi?

- Qui?
Elle sentait d'instinct que cela allait être déplaisant.
- Venez avec moi. L'Istar se leva pesamment et elle le suivit jusqu'à une pièce à part, occupée par un unique blessé. L'odeur du sang était encore plus présente ici qu'ailleurs. Elle s'approcha lentement de la couchette. Son pied buta contre une bassine de cuivre remplie de linges trempés de rouge. Un seul coup d'oeil lui fit comprendre que c'était sans espoir.
Le torse écrasé par une masse d'arme, l'Homme était mourant. Le blessé lui était inconnu. Et pourtant étrangement familier. Elle se demandait où elle avait vu ce visage livide, ces traits creusés, déjà marqués du sceau de la mort, ces cheveux bruns sombres collés sur le crâne par la sueur et encroûtés de sang.
- Je vous l'ai amenée, fit Gandalf d'un ton faussement enthousiaste.
- A...raniel?
La voix était râpeuse et sifflante, presque imperceptible. La douleur dans le crâne d'Araniel augmenta lentement alors qu'elle s'efforçait de se rappeler. Les paupières battirent faiblement. Les yeux vitreux ne voyaient déjà plus.
Ils avaient été bleus autrefois.
Autre temps, autre vie.
Un nom lui brûlait les lèvres. Mais elle avait peur de le prononcer.
- Halbarad?
Clignement de paupière. Rictus de douleur.
- ...te rap...pelles?

Elle vit deux enfants courir en riant dans un bois. Le plus âgé souleva la plus jeune de terre et la fit tournoyer dans les airs.

- Oui, dit-elle, la gorge serrée.
- Fai...sait longtemps.
Le trouver ici ne la surprenait pas, finalement.
Halbarad se tordit convulsivement et toussa. Le drap se couvrit de mouchetures pourpres. Il leva une main tremblante, la laissa retomber. Elle la prit et la serra à lui briser les jointures.
- T'aimais...
- Je sais. Ne parles pas.
Elle était désolée. Vraiment. Il l'avait embrassée, une fois.
- Paraît...trou...trouvé un autre?
Pas de mensonges. Pas à lui.
- Oui. Elle voulait pleurer.
Elle voulait vraiment pleurer. Mais ses yeux restaient désespérément secs.
- Bien, murmura-t-il d'une voix lasse en refermant ses paupières. Une ombre de sourire parut sur son visage décharné.
- Halbarad?
Plus rien. Le torse défoncé avait cessé de se soulever.
Elle ne ressentait rien. Rien. Juste un grand vide.

Après tout, ce n'est qu'une perte de plus.
Père est mort. Mère est morte. Halbarad est mort. Il ne reste plus que moi.

Elle ferma les yeux de son cousin du plat de la main.

Si ç'avait été Boromir...

Un sanglot hystérique lui secoua les épaules. Sa vision dans le Palantìr ne s'était pas réalisée. Sauron avait voulu lui arracher tout ce qu'elle avait, et il avait échoué. Il lui restait au moins UNE chose, en fin de compte.
Araniel dégrafa sa cape pourpre et en recouvrit le cadavre. Elle voulait pleurer, mais les larmes ne venaient pas.
Elle regarda fixement ses paumes crasseuses de sang, de terre et de sueur, griffées par les épines de la rose, calleuses à force de manier l'épée.

Des mains de quoi? Des mains qui dispensent la mort.
Je ne suis bonne qu'à ça.
De guérisseuse, disent-ils. Mais je n'ai pu sauver Halbarad.

Elle tremblait. Elle tremblait mais n'avait pas de fièvre.
Gandalf posa une main sur son épaule et la pressa doucement, les yeux remplis de sollicitude.
- Vous êtes épuisée. Prenez un peu de repos.
Pour une fois, elle ne trouva rien à y redire.
Dormir. Juste dormir. Elle savait qu'elle dormirait bien. Il n'y avait plus de monstres sur cette terre. Plus d'Oeil, plus d'Anneau... Plus rien.
Elle se laissa tomber sur le premier matelas qu'elle trouva, et un sommeil comateux l'emporta presque aussitôt.
Elle rêva, cette nuit-là. Ou plutôt, elle se souvint.

Elle est dans les jardins de Minas Tirith. Les couleurs sont étrangement fades et ternes.
Il fait froid. Son souffle s'échappe en buée blanche aussitôt cristallisée.
L'Arbre Blanc est mort. Ses branches sèches et dénudées ressemblent à des ossements anciens et brillent sous le soleil pâle de l'hiver.

Elle porte ses vêtements de ranger. Sales, poussiéreux, déchirés.
Que fait-elle là? Elle ne sait plus. Peut-être voulait-elle revoir la Cité. Après tout ce temps...
La dernière fois qu'elle est venue ici, elle était encore Thorongil.
L'Arbre blanc était déjà mort.

Ses ongles se plantent dans ses paumes et des larmes coulent malgré elle sur ses joues, gelant sur sa peau. Elle ne sait pas pourquoi elle pleure. Peut-être parce que la mort de l'Arbre Blanc signifie la mort du Gondor.
- Pourquoi tu pleures?
La voix est jeune, frêle, inquisitive. Et pourtant déjà impérieuse. Elle a l'impression de la connaître même si elle ne sait pas d'où cela vient.
Elle se retourne.

Un gamin emmitoufflé dans de riches fourrures la fixe de ses grands yeux graves.
- Je ne pleure pas, dit-elle, s'essuyant prestement les yeux.
Montrer de la faiblesse devant un gosse inconnu ne lui plait pas.
- Tu pleures parce que l'Arbre est mort?
Maudit gamin.

Elle l'observe attentivement. Pas plus de dix ans. Blond. Grands yeux vert pâle et expression sévère qui n'a rien d'enfantine.
- On ne t'as jamais dit de ne pas adresser la parole aux inconnus, petit? lance-t-elle, agacée.
Le gamin lui tire la langue.
- J'ai pas peur de toi.
- Valars, donnez moi la force, pense-t-elle.
- Pourquoi?
Le gosse lui répond comme si c'était la raison la plus évidente du monde.
- Parce que t'es une fille.
Évidemment.
- Mon père dit toujours...
Elle l'interrompt, énervée.
- Et c'est qui, ton père?
Le gamin se redresse de toute sa taille et prend un air important.
- Denethor fils d'Echtelion, Intendant du Gondor.
- Ça explique pas mal de choses, marmonne-t-elle.
Le gamin ressemble à Finduilas de Dol Amroth.

- Et si je te prouvais que tu as tort?
Le petit fait la moue.
- J'ai raison.
Elle ramasse deux branches mortes de l'Arbre Blanc et lui en lance une qu'il rattrape au vol.
- On va voir ça.
Le gamin sourit. Elle trouve qu'il a un sourire adorable.

Il lui fonce dessus en poussant un cri de guerre. Ça aussi, elle trouve ça adorable. Il se défend bien et a de bonnes bases.
Mais il n'a pas une seule chance face à elle.
Elle lui fait sauter le bâton des mains au bout d'une minute.
Il n'a pas l'air trop vexé, à son grand étonnement.
- Comment tu t'appelles?

La question la prends au dépourvu. Que répondre à un gamin lorsqu'on est pas sûre soi-même de qui on est?
Au fils de Denethor qui plus est? Ni Araniel, ni Strider, pourtant le nom qu'elle porte actuellement, encore moins Thorongil.
- Estel, dit-elle.
- Estel, répète-t-il. C'est joli.
- Merci.
Elle n'a plus rien à faire ici. Le gosse la met mal à l'aise. Peut-être parce qu'elle n'est pas habituée à ce qu'on lui parle avec sincérité.
- Tu te bats bien, petit, finit-elle par dire.
Elle voudrait ajouter qu'il aura un grand destin, parce qu'il est fils d'Intendant, mais elle ne peut pas. Peut-être parce que Strider la ranger, pendant qu'il dormira dans un lit bien chaud, sera toujours pelotonnée dehors, contre une pierre, sur le sol froid.
Elle n'est pas jalouse, non. Ça la rend juste triste.

Elle donne une tape sur l'épaule du garçon, jette un dernier regard à l'Arbre Blanc et s'éloigne. Se retourne une dernière fois.
- Comment t'appelles-tu, petit?
Le monde se floute, se tord. Le sourire et la voix se font beaucoup plus âgés.
- Tu le sais déjà, Araniel.

Araniel se réveilla, le coeur battant la chamade.
Ses côtes ne lui faisaient plus mal. Elle appuya dessus et grogna aussitôt de douleur.

Ah, si en fait.

Mis à part cela, elle se sentait beaucoup mieux. On l'avait débarrassée de son armure, et elle ne portait plus qu'une mince tunique de coton, mais si confortable qu'elle en aurait eu les larmes aux yeux. La rose, mise dans un vase par une main anonyme, resplendissait de santé.
- Ah, Araniel, vous êtes enfin debout.
Gandalf entra dans la pièce, appuyé sur son bâton.
- J'ai dormi si longtemps que ça?
- Deux jours, sourit le mage.

Deux jours?

- Sam s'est réveillé, l'informa-t-il en lui tendant un verre d'eau claire. Le liquide frais lui fit un bien fou.
- Et Frodo?
L'Istar soupira.
- Il dort. Nous avons réussi à empêcher l'infection de sa main.
Araniel termine son verre.
- On sait comment il s'est fait ça? demanda-t-elle.
- Gollum. Avec les dents.
Elle eut une vision de la repoussante dentition de la créature. Il l'avait mordu, elle aussi. Il lui restait encore des marques.
Araniel frissonna.
- Immonde. Et lui?
- Il est mort, dit nonchalamment Gandalf. Il semblerait qu'en fin de compte, Smeagol ait eu une utilité. Enfin, Sam vous racontera ça mieux que moi.
Araniel se leva de son lit et fit quelques pas. La douleur était toujours là, mais elle parvenait parfaitement à l'oublier.
- Savez-vous où je pourrais trouver Boromir, Gandalf?

L'Istar haussa les épaules.
- Certainement dans les bureaux de l'Intendance. Il doit reprendre la succession de son défunt père et remettre les affaires de la Cité en ordre.
- Déjà?
Araniel grimaça, essayant d'imaginer Boromir plongé dans la paperasse jusqu'au cou. Elle se retint de rire. L'image ne collait pas.
Après avoir prit congé de Gandalf, elle se dirigea vers les appartements de l'Intendant. Il lui fallait pour cela traverser la cour. Elle croisa quelque personnes qui ne lui prêtèrent aucune attention.
Pour l'instant.
Elle passa devant l'Arbre Blanc. Toujours aussi noir, désséché, tordu. Mort. L'écorce était douce, presque polie sous ses doigts, et s'effritait doucement comme de la cendre.
Araniel sourit tristement. Cela ne changeait pas.
Et puis elle oublia vite l'Arbre mort devant la cinquantaine de marches menant aux bureaux de l'Intendance.

Maudits escaliers.

L'impression d'inconfort dans son torse revenait au fur et à mesure qu'elle gravissait les marches, et elle dut faire plusieurs pauses pour reprendre son souffle. Arrivée au sommet, elle trouva sans peine Boromir. La porte était ouverte et elle resta à le regarder sans rien dire pendant quelques instants, appuyée au chambranle.
Il était, effectivement, assis à un bureau encombré de piles de parchemins, et d'un véritable fatras d'objets hétéroclites comprenant entre autres toutes sortes de plumes souvent dans un piteux état, et des engins de métal biscornus dont elle n'avait pas la moindre idée de l'utilité.
Il n'y avait pas d'autre son dans la pièce que le grattement de la plume du gondorien courant rapidement sur un parchemin. Au bout d'un moment, le capuchon de l'encrier claqua et Boromir se redressa sur son siège pour relire ce qu'il avait écrit.
- C'est intéressant? lança-t-elle.
Il leva les yeux et son visage s'éclaira.
- Horrible, soupira-t-il. Pas étonnant que mon père soit devenu fou au milieu de toute cette paperasse. On devrait la confier à des Orcs.
Il cacheta la lettre, la plia, et la posa sur le bureau avant de se lever et de se diriger vers elle.
- Tu as l'air d'aller mieux, constata-t-il en lui caressant doucement les cheveux.
Elle le fixa d'un air inquisiteur.
- Tu ne m'avais pas dit qu'on s'était déjà rencontrés.
Le sourire de Boromir s'élargit.
- Tu t'en souviens.
- Depuis vingt minutes, grimaça-t-elle. C'était il y a quoi...trente ans?
Il continuait de lui caresser les cheveux d'un air absent.
- Je n'ai fait le rapprochement qu'en Lothlorien, en fait. Quand Galadriel voulait parler de toi, elle disait Estel, murmura-t-il.
Il fit rouler une mèche noire entre ses doigts d'un air fasciné. Araniel se laissa aller contre son torse.
- Tu n'as pas du tout changé. Exactement la même.
- Tandis que toi...
Elle leva les yeux vers lui. Définitivement, il ne restait pas grand chose de l'enfant qu'il avait été. Sauf les yeux verts.
Il ricana.
- Je n'étais qu'un gamin.
- Tu étais déjà insupportable, ronronna-t-elle. Arrogant, prétentieux...
- Un trait de famille, dit-il rêveusement en enfouissant son nez dans ses cheveux. Il faisait froid et tu pleurais.
- Je ne pleurais pas.
- Si.
Il déposa un léger baiser sur les lèvres d'Araniel, retraçant la forme de son visage du bout des doigts.
- Peut-être, murmura-t-il, que je suis tombé amoureux pour la première fois ce jour-là.
Voilà, il l'avait dit.
- Melleth nîn, disait aussi Elladan.
Mais Elladan était parti. Il appartenait au passé, désormais, comme Arwen, comme Halbarad, comme Estel, comme Thorongil...
Ne restait qu'Araniel, et plus pour longtemps, parce qu'Araniel n'était pas faite pour être reine, pas plus que Strider. Il faudrait encore changer.

Les mains de Boromir descendirent bas sur ses hanches, très lentement. Eut-elle été un chat qu'elle se serait mise à ronronner.

Nous sommes vivants. Voilà ce qui reste.

Elle écrasa ses lèvres sur les siennes, les mains croisées autour de sa nuque, emmêlées dans ses cheveux blonds. Il lui répondit avec passion, leurs bouches s'ouvrant l'une pour l'autre et leurs langues se caressant langoureusement.
C'était furieux, avide, sans pitié, chargé de colère et de la peur d'avoir manqué de perdre l'autre. Un besoin violent et irrépressible de s'unir avec la certitude cette fois-ci qu'il y aurait des prochaines fois.
De nombreuses prochaines fois.
Araniel sentit les mains de son amant se glisser sous ses cuisses pour la soulever et les passer autour de sa taille. Son dos heurta violemment le bureau alors qu'elle continuait de l'embrasser, enivrée de la sensation de sa langue chaude sur la sienne et de ses mains qui parcouraient doucement son dos de haut en bas. Boromir fit voler d'un revers de bras tout ce qui se trouvait sur la table. Les objets dégringolèrent au sol dans un grand fracas.
- Je te préviens, murmura-t-il, les yeux plantés dans les siens, je suis un homme respectable, mais je te jure que si nous continuons ainsi, je suis capable de te prendre ici et maintenant sur la table.
La déclaration avait de quoi choquer. Mais il n'en fut rien. Elle s'en fichait éperduement. Elle reprit ses lèvres avec force.
Boromir était la seule personne avec laquelle elle pouvait être elle-même. Le seul pour qui elle était véritablement Araniel.
Et le resterait même en devenant quelqu'un d'autre aux yeux du monde. Avec lui, elle pouvait se permettre d'être encore sincère.

Je ne serais jamais une dame.

Curieusement, ça ne la gênait pas le moins du monde. Les mains chaudes du gondorien se glissèrent sous sa tunique, caressant lentement sa peau brûlante, remontant doucement sur ses flancs.

Mes côtes. Merde.

Elle ne put se retenir de gémir de douleur. Boromir fronça les sourcils, la reposa au sol et souleva carrément la tunique. Il effleura du doigt le charmant dégradé allant du rose foncé au noir en passant par toutes les nuances de violet sur ses flancs.
- Tu comptais cacher ça combien de temps? siffla-t-il d'un air désapprobateur.
- Je vais bien, Boromir.
Il appuya légèrement sur un bleu. La douleur lui fit monter les larmes aux yeux.
- Visiblement non. Qu'est-ce qui s'est passé?
- Troll, marmonna-t-elle. Ce n'est pas grave.
Elle repassa ses bras autour du coup de Boromir et lui caressa doucement la nuque, mais il agrippa ses poignets.
- Araniel...pas dans ton état. J'ai peur de te blesser.
- Tu n'as pas envie? se renfrogna-t-elle.
Il plaqua brusquement son bassin contre le sien.
- Oh que si, dit-il à voix basse à son oreille. Et tu n'imagines même pas à quel point.
Il s'écarta d'elle et passa un bras autour de ses épaules.
- On va aux Maisons de Guérison et je ne veux pas t'entendre discuter.
- Ça peut attendre, gémit-elle de frustration.
- Non. Tu n'aurais même pas dû te lever.
- Tu ne me blesseras pas, Boromir, dit-elle en le regardant dans les yeux. Je le sais.
- Araniel, soupira-t-il, tu as sûrement des côtes cassées.
- Ils ont des blessures autrement plus graves à soigner. Je ne vais pas les consulter parce qu'un stupide troll a dansé la bourrée paysanne sur mon torse.

Elle eut beau user des ruses et chantages les plus vicieux qu'elle connaissait, Boromir ne voulut rien entendre et la traîna aux Maisons de Guérison, c'est à dire lui fit redescendre les escaliers qu'elle avait eu tant de mal à monter.
En passant devant l'Arbre blanc, il s'arrêta brusquement.
- Tu as vu?
- Quoi?
Elle ne voyait qu'un squelette tordu et noirci.
Boromir souriait.
- Il fleurit à nouveau.
C'était vrai. Il y avait, chétif, seul sur une malheureuse brindille, un unique bouton de fleur blanche. Elle voulut le voir de plus près mais il l'entraîna vers les bâtiments, la portant à moitié.

Le guérisseur siffla en voyant les marbrures violacées sur ses côtes.
- Avez-vous craché du sang?
- Un peu, marmonna-t-elle, récalcitrante.
Boromir leva les yeux au ciel. Araniel se retint de hurler lorsqu'il lui palpa les côtes.
- Vous avez de la chance, grogna le guérisseur d'un air satisfait. Ce ne sont que des fêlures. Évitez les efforts trop brusques et ça devrait se soigner tout seul.
Boromir ricana stupidement et elle lui mit un coup de coude.
- Si vous voulez bien me suivre, votre Altesse, offrit-il en lui tendant la main et en massant de l'autre ses côtes endolories.
Il la remit sur ses jambes d'une saccade et passa son bras autour de sa taille.
- Où?
- Mais...se reposer, voyons.
Araniel jeta un coup d'oeil au guérisseur, dont les oreilles avaient pris une intéressante couleur tomate et qui semblait soudain captivé par les lacets de ses chaussures.

Oh, d'accord. Et prendre un bain aussi, peut-être...

- Boromir?
- Oui?
- Je te serais infiniment reconnaissante si on pouvait éviter de prendre encore les escalier, grimaça-t-elle.
Le gondorien acquiesça et lui fit traverser la salle jusqu'aux jardins qui jouxtaient les Maisons de Guérison.
Le changement d'atmosphère la surprit. Autant l'intérieur était saturé par l'odeur du sang et de la mort et par les gémissements des blessés, autant les jardins étaient silencieux et frais. Il y flottait une légère odeur florale, ce qui ne gâchait rien, et on n'y entendait d'autre son que l'eau d'une fontaine invisible.
Ça lui rappelait Rivendell, et d'ailleurs l'architecture était clairement d'inspiration elfique.
- Nous venions ici, avec Faramir, commenta Boromir, lorsque Père devenait insupportable.

Souvent, à mon avis.

Ils parcoururent l'allée ombragée, les graviers crissant sous leurs pas. Araniel se sentait étrangement apaisée par la quiétude des lieux. C'est comme si la guerre n'avait jamais eu lieu.
Boromir lui plaqua soudain sa main sur la bouche et l'entraîna derrière un arbre.
- Qu'est-ce qui te...
Ils n'étaient pas seuls dans les jardins. Deux autres personnes d'après les voix.
Boromir se détendit.
- C'est Faramir. L'autre voix était indubitablement féminine...et familière.

Eowyn?
Elle rit. Elle a un joli rire.

Araniel glissa un oeil derrière son tronc d'arbre. Et resta bouche bée.
- Qu'est-ce qu'ils font?
Boromir risqua à son tour le coup d'oeil.
- Quel vilain garçon, commenta-t-il.

Le jeune Faramir tenait Eowyn enlacée et l'embrassait. La princesse Rohirrim répondait au baiser avec fougue, ses doigts caressant doucement la nuque du jeune homme.
Araniel se sentait voyeuse et en même temps soulagée d'un grand poids.
Eowyn avait l'air heureuse, et elle souriait dans le baiser, comme Araniel ne l'avait jamais vue sourire.
Elle repensa à l'aveu qu'Eowyn lui avait fait, avant le Chemin des Morts.
Soeurs. Nous pourrions êtres soeurs.
- Père aurait été ravi, grinça Boromir. Ses deux fils casés le même jour.
- Serait-ce une proposition, Boromir? demanda-t-elle en riant sous cape.
- Et si c'était le cas?
Il semblait sérieux. Mortellement sérieux. Pas une trace de plaisanterie dans les yeux verts. Elle cessa instantanément de rire. Pas un instant elle n'avait pensé à...non, c'était impensable, pas maintenant, pas si vite.
Elle plaqua vivement sa main sur sa bouche, les yeux écarquillés de surprise.
- Boromir, tu...ne te mets pas à genoux!
Malheureusement pour elle, l'injonction ne fut pas suivie.
- Voulez-vous m'épouser, Araniel du Gondor?

Un seul mot, trois lettres, et pourtant si lourd d'implication, que cela lui semblait un obstacle insurmontable. Elle avait peur.
Elladan ne l'avait jamais demandée en mariage, lui, en cinquante ans. Personne ne l'avait jamais demandée en mariage.
C'était nouveau. Affreusement nouveau.
Mais le futur lui semblait trop écrasant pour le vivre seule.
Elle ne voulait plus fuir, ni laisser passer une chance.

Araniel sourit. Elle se laissa glisser sur ses genoux pour pouvoir le regarder en face.

Mère serait comblée, elle qui me serinait que j'épouserais un roi.
Je n'en suis pas si loin.
Et il a les yeux verts.

Ses joues ruisselaient de larmes. Toutes les larmes qu'elle retenait depuis un éternité et pourtant elle riait en même temps. Cela prit du temps, mais le mot finit par sortir entre un sanglot et un éclat de rire.
- Oui.

Araniel avait l'impression de ne s'être endormie que depuis cinq minutes lorsqu'elle fut réveillée par le son d'un poing frappant vigoureusement sur le panneau de bois. Impression de déjà vu.

Ça doit être la manière de réveiller les gens dans cette foutue cité.

Elle grogna et tenta de se redresser. Sans succès. Impossible de se dégager des bras puissants qui la maintenaient contre un torse chaud et confortable. Boromir dormait et ne semblait pas décidé à ouvrir les yeux.
Araniel jeta un coup d'oeil à la porte. L'importun ne semblait pas décidé à partir. Les coups résonnaient douloureusement sous son crâne.

Quelle heure est-il?

Par la fenêtre, le jour était déjà levé, et à voir la position du soleil, depuis un bon bout de temps. Les souvenirs refluèrent d'un seul coup.

Je suis fiancée.

Elle se rallongea confortablement dans les bras serrés autour d'elle. Boromir avait une curieuse notion du repos, mais avait décidé que des fiançailles se devaient d'être fêtées. Par là, il entendait bien évidemment des festivités qui se déroulaient nus et de préférence dans un lit, et Araniel n'était pas contre le principe.
Elle était bien. Elle se sentait en sécurité. Pour l'instant, les seuls coups sourds qu'elle avait envie d'entendre, c'était les lents battements du coeur de Boromir contre son oreille. Mais les coups sur la porte les couvraient presque entièrement.
- Allez vous-en, marmonna-t-elle, les yeux fermés.
Boromir remua un peu et resserra son étreinte sur elle.
On aurait dit que l'individu à la porte frappait dessus à coup de bâton.

Misère.

- Allez à Morgoth! pesta-t-elle sans bouger de sa place.
- Qui doit aller à Morgoth? s'enquit une voix ensommeillée.
Une fine ligne verte se voyait entre les paupières mi-closes de Boromir.
Les coups de bâton redoublèrent de violence.
- Ce serait notre bon Gandalf que ça ne m'étonnerait pas, dit-elle en se lovant contre lui.

J'aurais dû lui confisquer son bâton.

- Ce ne serait pas très gentil pour Morgoth, ricana-t-il en se redressant.
Araniel remonta les couvertures sous son menton. Boromir l'enserrait toujours de ses bras, et pour rien au monde elle n'aurait bougé.
- Il va défoncer la porte, commenta-t-il nonchalament.
Araniel soupira, s'enveloppa dans le couvre-lit de fourrure et s'extirpa des draps, non sans maudire l'importun. Elle ouvrit la porte à la volée, et recula précipitamment pour éviter le coup de bâton qui filait vers sa tête. Le panneau de bois était légèrement entamé.
- Gandalf, soupira-t-elle. J'espère que vous avez de solides arguments pour détruire le mobilier.
L'Istar leva un sourcil en voyant sa tenue mais ne fit aucun commentaire. Il arborait de fait un sourire immense sous sa barbe.
- Frodo se réveille.
Ça, c'était la meilleure nouvelle qu'on puisse lui annoncer.
- Nous arrivons.
Araniel referma quasiment la porte au nez de Gandalf. Boromir s'était levé et enfilait son pantalon à la hâte.
- Tu as entendu? demanda-t-elle.
- Oui, murmura-t-il en récupérant sa tunique.

Araniel laissa le couvre-lit glisser au sol et s'empara des vêtements qu'on avait mis à sa disposition. C'était une tunique longue et un pantalon de soie pourpre, si douce qu'elle coulait comme de l'eau sur sa peau et qu'elle avait l'impression de ne rien porter du tout. Ceci dit, personne n'avait encore osé ou pensé à lui imposer de robe et cette situation lui convenait parfaitement.
Mis à part le fait qu'elle se sentait déplacée dans ces vêtements. Trop riches, trop luxueux. Impossible à salir ou à déchirer sans s'attirer les foudres de quelqu'un. Et trop propre à son goût.
Elle se demanda ce qu'il était advenu de ses vêtements de ranger et eut un pincement au coeur. Vu leur état de crasse, quelqu'un avait dû les jeter ou les brûler. Mais il fallait bien qu'elle s'habitue à ce genre de choses à présent.
Son regard se posa sur le torse nu de Boromir qui s'étirait nonchalamment. Les traces des impacts des flèches étaient encore pleinement visibles. Les cicatrices étaient dures au toucher, elle le savait. Tout autre que lui serait mort.

Une question lui brûla soudain les lèvres. Elle hésita un instant avant de la poser, pesant le pour et le contre. Puis se lança.
- Tu ne m'as pas dit comment était mort ton père.
Boromir soupira et se passa la main dans les cheveux.
- Tu es sûre de vouloir entendre ça?
Sa réticence était évidente.
- Non, dit-elle.
Tout compte fait, elle ne voulait pas savoir.
- Quand il a appris qu'Osgiliath était de nouveau tombée, il a envoyé Faramir reprendre la ville, marmonna-t-il en enfilant ses bottes.
- Pas toi? s'étonna-t-elle.
Il sourit amèrement.
- J'aidais Pippin à allumer les feux d'alarme à ce moment-là. Il n'a pas jugé bon de me faire savoir qu'il envoyait mon frère au suicide. Je les ai juste vu partir.
Le gondorien chassa une mèche blonde en travers de son front, sourcils froncés.
- Je ne me souviens pas de la suite. Juste que quand je suis retourné voir mon père pour tenter de le raisonner, ce vieux fou m'a proposé un verre de vin. Ensuite, c'est le trou noir.
Araniel s'assit sur le lit à côté de lui.
- Il avait drogué le vin? s'exclama-t-elle, choquée.
Boromir acquiesça. - Il était fou. Fou à lier. Je me suis réveillé dans mon lit, et j'ai appris par Gandalf à la fois que mon père était mort et comment.
Araniel appuya sa tête contre son épaule sans rien dire.
- Il voulait nous tuer, Araniel, cracha-t-il soudain avec fureur. Nous tuer! Et surtout, il voulait m'empêcher d'aller secourir mon frère.
Son poing s'écrasa soudain sur le montant du lit avec un craquement sec. Araniel poussa une exclamation étouffée et l'entoura de ses bras.
- Faramir est revenu à moitié mort. Je pense que c'est à ce moment là qu'il a définitivement perdu la raison.
Il regarda Araniel dans les yeux. Ses doigts écorchés par le bois saignaient légèrement. Il paraissait soudain très jeune...et perdu.
- Il avait un Palantir.
Araniel eut soudain la vision d'un oeil de flamme au milieux d'un globe d'onyx noir.
- Il s'en servait, et il a vu la destruction de la Cité Blanche.
Boromir eut un rire amer et rauque, presque un ricanement.
- Il voulait nous sauver, Araniel. Il pensait qu'en nous tuant, il nous épargnait un sort encore pire. C'est ironique, quand on y pense.

La suite, Araniel la connaissait. Gandalf et Pippin étaient arrivés pour voir Denethor mettre le feu à un bûcher sur lequel il avait disposé ses deux fils inconscients. L'Intendant, transformé en torche vivante, avait sauté du haut de la Tour Blanche. Sans y avoir assisté, Araniel se représentait assez bien la scène, et cela lui faisait froid dans le dos.
- J'aurais dû être là, murmura-t-elle. J'aurais pu sauver ton père, Boromir.
- Non. Il était perdu de toute façon.
Boromir claqua dans ses mains et se leva brusquement.
- Allons payer nos respects, s'exclama-t-il d'un ton qui se voulait enjoué.
Mais ses yeux étaient incapables de mentir, surtout pas à elle.
- Tes doigts, dit-elle. Il baissa les yeux sur ses phalanges écorchées, et haussa les épaules.
- J'ai vu pire.

Oui. Bien pire.

Boromir offrit galamment son bras à Araniel pour traverser le palais jusqu'aux Maisons de Guérison. Ça lui semblait assez incongru d'être traitée avec autant de déférence, d'autant que les gens murmuraient ou s'inclinaient avec respect sur son passage.
- Ça va?
- Je ne sais pas, murmura-t-elle.

Tout ce cirque la mettait mal à l'aise. Elle comprenait désormais pourquoi elle aimait tant être Strider. C'était si...facile.
Elle jeta un oeil à Boromir. Lui semblait trouver la situation naturelle et était parfaitement à l'aise, mais sans doute était-ce parce qu'il avait baigné dedans depuis sa naissance.

C'est plus qu'un fossé qui nous sépare. C'est un monde. Et pourtant, je l'aime.

Ce furent les rires qui frappèrent tout d'abord ses oreilles. Comme des rires d'enfants, qui n'en était pas vraiment. Elle reconnaissait le timbre chaleureux de Merry, le ton enjoué de Pippin, le rire bas de Gandalf, les échos cristallins de Legolas et l'accent rocailleux de Gimli...et un autre rire, qu'elle croyait ne plus jamais entendre.

Frodo.

Et l'émotion la submergea. La main de Boromir se crispa sur son bras.
- Que se passe-t-il?
Il arborait une expression crispée, presque douloureuse.
- Je ne sais pas si je devrais...

Oh. Amon Hen.

Boromir frissonna. Ses jointures étaient devenus blanches à force de serrer le poing. Les écorchures ressortaient par contraste, écarlates.
- J'ai failli le tuer. J'ai voulu le tuer.
Araniel soupira et le regarda bien en face, le tenant aux épaules.

Il ne se le pardonnera donc jamais.

Les yeux verts ressemblaient à ceux d'un animal acculé.
- Ce n'étais pas toi, assèna-t-elle. Ça n'a jamais été toi. C'était l'Anneau. Le passé appartient au passé et tu ne peux pas effacer ce qui a été fait.
Elle posa sa main sur la joue de Boromir, caressant sa pommette du pouce. Il ferma les yeux et s'appuya contre sa paume.
- Tu n'auras été ni le premier ni le dernier, mais à présent, cette...chose ne peut plus faire de mal à personne. Le cauchemar est fini, Boromir.
En le voyant les yeux clos, elle revit le Palantir. Elle le vit mort, pâle et froid.
Mais la joue sous ses doigts était chaude et vivante.

Fini Sauron, fini le Palantir, fini l'Anneau. À défaut d'en sauver d'autres, je l'ai sauvé, lui.

- Qui peut comprendre cela mieux que Frodo, lui qui a porté ce fardeau jusqu'au bout?
Boromir hocha lentement la tête. Sourit.
C'est main dans la main qu'ils rejoignirent les autres membres de la Communauté de l'Anneau à nouveau réunie.

Pour le prochain chapitre, vous pouvez poser UNE question à Araniel et/ou Boromir par review ou MP. Ils vous répondrons.