Chapitre 28


-T'as l'air frais, tiens !

Quelques éclats de rire accueillirent Jean quand il entra dans le dortoir, sa serviette sur l'épaule. Un petit sourire en coin, il s'avança pour les rejoindre sur son lit où ils étaient étalés. Reiner était allongé à sa place –même s'il ne l'avait pas utilisé la veille. Autour de lui, le petit groupe habituel s'était retrouvé, squattant allègrement le grand matelas.

-T'es resté longtemps sous la douche, on a cru que tu avais trépassé !

-Abruti, répondit-il en lançant la serviette humide sur Reiner dont la voix venait de retentir.

Jean grimpa sur le lit et réajusta ensuite l'élastique trop lâche du pantalon qu'il avait enfilé pour un peu de confort après cette journée à prendre des coups. Déjà qu'il avait oublié de prendre un haut, il n'allait pas se balader les fesses à l'air, en plus d'être torse nu. Là, il ramena ses genoux à lui et les entoura d'un bras.

Bertold avait apparemment fini par quitter la mezzanine, gardant malgré tout une des couvertures autour de lui, et Jean nota les jambes de Reiner qui étaient tendues et posées en travers de celles, en tailleur, du grand brun. Il ne s'était pas encore fait dégager, à s'avachir comme ça sur lui ?

Au milieu de l'attroupement, quelques cartes traînaient, comme à leur habitude. Reiner en abattit une à son tour. Connie râlait et riait tour à tour. Quelque chose de normal. La douche lui sembla soudain tellement lointaine et surréaliste qu'il se demanda s'il n'était pas tombé dans les vapes à cause de la chaleur et n'avait pas rêvé.

-Merde, Mikasa t'a pris pour un punchingball ? rit soudain Thomas en le dévisageant.

Il haussa les épaules avec un petit sourire honteux, admettant intérieurement que ce n'était pas franchement reluisant de se faire mettre une telle misère par une fille. Parce que malgré les apparences, elle n'en restait pas moins une.

-Elle tape fort, dit-il simplement.

-Elle mord fort, aussi ?

Là, c'était Franz, un doigt presque pointé sur ses clavicules. Quand il comprit, Jean se figea sur place et leva les yeux sur eux, les regardant tour à tour sans vraiment savoir que répondre et comme réagir. Il espérait qu'ils ne remarqueraient pas trop son désarroi et sentit le regard de Reiner et Bertold. Le grand blond savait, bien évidemment et Jean lui était reconnaissant d'avoir pu intervenir à temps –et de l'avoir fait tout court, d'ailleurs. En revanche il était un peu perplexe sur le fait que son vieil ami paraisse tout aussi au courant.

-Dis pas de conneries, y'a pas moyen qu'elle ait fait ça, répliqua Thomas. Tu sais que ça roucoule sec chez Marco !

Jean n'aimait pas les retours à la réalité, et s'il essayait de garder un air à peu près calme et détaché, c'était décidément de plus en plus difficile à faire. Les deux sujets qui étaient abordés étaient délicats pour lui malgré ce qu'il ressentait quand il était avec Marco, les attouchements d'Eren l'avait plus marqué qu'il n'aurait voulu se l'avouer. Il laissa alors entendre un petit rire, un peu plus sec que ce qu'il pensait.

-c'est sûr, c'est pas sur moi qu'elle irait se rouler !

Mais sur Marco, si, apparemment. Il déglutit.

-Bah, pour te mettre une raclée, peut-être ?

Ils riaient et Jean tentait de suivre l'humeur joyeuse de la petite compagnie qu'ils étaient. C'était peut-être mieux ainsi, de détourner le sujet et plaisanter en déviant de plus en plus. Pourvu que…

-Bah du coup, c'est laquelle ?

Jean sentit le sang quitter son visage.

Merde. Il avait eu le malheur d'oublier que Connie ne perdait jamais le nord quand on abordait ce type de sujet. Il s'inclina légèrement en arrière, se maintenant légèrement redressé sur les coudes, en fixant les grosses lattes de bois au-dessus de leurs crânes. Il feignit une profonde réflexion, espérant pouvoir camoufler sa pâleur soudaine grâce au manque de lumière.

-Vous êtes incapables de trouver, j'en suis certain, dit-il soudainement, agitant une main un peu provocatrice.

Quelques contestations s'élevèrent, et du coin de l'œil Jean vit Reiner sourire face à l'aplomb dont il avait fait preuve. Ce n'était presque rien, mais au moins ça les occuperait un moment. La porte s'ouvrit quelques minutes plus tard sur Marco, enveloppé dans deux serviettes pour se camoufler le plus possible aux yeux du monde et ne pas top prendre froid. Il haussa les sourcils en entendant des noms fuser dans tous les sens, indéniablement féminin, suivis de temps en temps de réponses négatives.

-Carolina !

-Merde Thomas, tu l'as déjà dite, arrête un peu…, marmonna Franz en levant les yeux.

-Vous vous amusez bien ? sourit Marco en arrivant à leur hauteur.

Thomas pointa du doigt sur Jean, faisant visiblement la moue. Entretemps, ce dernier avait empoigné son propre oreiller qui était tout proche, le calant sur son ventre, le menton posé dessus. De cette façon, il cachait son torse, évitant les regards insistants.

-C'est cet enfoiré ! râla le garçon. Il se paie du bon temps avec une fille et il partage même pas avec les copains !

Marco haussa les sourcils, virant couleur écrevisse ébouillantée, un peu inquiet et intrigué à la fois. Il s'assit sur le bord du lit, resserrant la serviette qui était autour de ses épaules.

-Vraiment ? demanda-t-il avec une curiosité peu feinte.

Reiner soupira, lançant une œillade à Marco.

-Une qui a la dent vive, grogna-t-il.

L'air de ne pas y toucher, Reiner passa de nouveau un pied sur une jambe de Bertold, faisant mine de s'étirer. Une grande claque l'accueillit, mais le droit de séjour sembla accordé sans grande difficulté ensuite.

-Oh.

Marco lança un regard en coin à Jean, et se pencha pour lui ébouriffer les cheveux, se parant d'un petit sourire. Jean grogna légèrement, profitant en cachette du bref contact affectueux sur son crâne.

-Depuis quand tu fais des cachoteries ? dit-il d'une voix claire, un air de reproche teintant sa voix.

-Putain, même toi tu savais pas ça ! Eh, Jean, tu nous en veux ou quoi ?

Le garçon leva un pied, les menaçant du bout des orteils. Les sourcils froncés, il tira un brin de langue.

-C'est parce que vous êtes des abrutis ! se moqua-t-il.

Les contestations allèrent bon train aussitôt, et Marco se hissa sur le lit, s'adossant contre l'épaule de Jean. Reiner ne le rata pas, lui jetant un coup d'œil avant de rire.

-Eh Marco, ça ne nous gène pas, mais habille-toi au moins !

-C'est un mec qui s'astique devant tout le monde qui me dit ça ?

-Bordel, t'étais pas là toi !

-Les bruits courent vite…, ricana Marco.

Il tendit un bras, s'étalant un peu devant –contre, en fait- Jean pour attraper la couverture de ce dernier, la déplier et se recouvrir avec, poussant un petit soupir en frottant légèrement son dos contre Jean pour s'installer de la façon la plus confortable qu'il pouvait. A cause de la position qu'avait le garçon, pas évident de se caler : il était à la limité de presque s'allonger sur lui tant il était bas.

-Tiens, tu me vois plus, comme ça ! rit-il.

-Tu m'en vois ravi ! J'ai pas envie de voir tes…

Reiner glapit quand un poing martela sa jambe d'un coup un peu violent, et s'excusa rapidement pour ce qu'il allait dire. Même sous le ton de la plaisanterie, ça pouvait mal passer et Marco avait parfaitement compris de quel sujet il allait être question. Il esquissa un petit sourire, un brin reconnaissant envers Bertold pour sa rapidité de réaction. Même s'il fallait être sacrément attentif à ce qui se disait pour agir aussi vite.

-C'est vide, sans Eren, ça fait bizarre.

Dans son dos, Marco sentit Jean frissonner, soudain silencieux quand Franz lança le sujet. C'était forcément délicat que personne –ou presque- ne sache ce qui s'était passé. Connie soupira et se laissa tomber sur le côté, sa tête atterrissant sur le mollet de Reiner avec un grognement mécontent des deux parties.

-Je sais pas ce qu'il a fait cet abruti, soupira-t-il, mais c'était suffisant pour qu'ils le mettent en sous-sol ! Ca devrait pas durer trop longtemps, si ?

-Ca dépend ce qu'ils lui reprochent…

Thomas leva le menton, s'essayant visiblement à une quelconque réflexion.

-Voyons…Il a encore dû entendre un truc

-…Qui ne lui plaisait pas…

-Genre sur les titans…

-…Et se battre… ?

Franz et Thomas s'alternaient dans une magnifique synchronisation, visiblement d'accord sur leur sujet, et croisèrent les bras en hochant la tête.

-Vous êtes nazes, soupira Bertold.

Il s'étira en baillant, faisant tomber la couverture un peu, et Reiner se redressa.

-Fatigué ?

-Mh.

Frissonnant sous un petit coup de froid, Jean tira un bout de couverture sur lui. Le dos de Marco était chaud et agréable contre sa peau. Reiner lui lança un petit regard en coin et se gratta la tête un instant.

-Tout le monde est crevé, allez, au lit les mecs.

Tous les regards convergèrent vers Bertold, qui resserra sa couverture avec un « Allez vous faire voir ! » tout bas. Dans le dortoir, les allées et venues des jeunes recrues allaient bon train depuis un moment, les uns se changeant, les autres restant en petits groupes à discuter. Un certain nombre de lits resteraient vides cette nuit-là aussi ils ne comptaient plus les départs et les décés.

Connie étant parti à son tour, Jean finit par se redresser, obligeant Marco à suivre le mouvement. Il n'y avait plus qu'eux deux, ainsi que Reiner et Bertold. Il leva les yeux sur ce dernier, mal à l'aise.

-Alors t'es au courant, toi aussi ? dit-il tout bas.

-Oui.

Jean lançait déjà un regard de reproche à Reiner et Bertold intervint, sortant une main de sous la couverture pour s'opposer à lui.

-Il n'y est pour rien, murmura-t-il.

Ils avaient bien compris que Jean ne souhaitait pas ébruiter l'histoire, et ils estimaient important de respecter sa décision, autant pour lui que pour Eren. Du moins jusqu'à ce qu'ils remettent la main sur lui pour obtenir des explications.

-J'ai croisé Gunther quand c'est arrivé, ajouta-t-il.

Jean se renfrogna légèrement. Contre lui, il sentit Marco s'agiter légèrement, la serviette sur ses hanches disparaissant alors qu'il restait caché sous la couverture. Ainsi camouflé, le brun posa une main sur la cuisse de Jean, à l'abri des regards, et il sentit son pouce caresser lentement le tissu fin de son pantalon. Une tentative un peu maladroite pour le calmer et le rassurer, mais Jean appréciait le geste.

Attend un peu

Selon toute logique –bien que cela lui fît défaut régulièrement-, Marco était à poil contre lui. Personne n'avait l'air d'en avoir réellement conscience même si tout le monde savait. Les joies de la camaraderie.

Contre sa main posée sur le matelas, il n'avait pas trop de doute quant à l'identité du propriétaire de la fesse chaude qu'il sentait.

-Eren en a pour la semaine, continua Bertold. Connaissant son caractère, il faudra le surveiller quand il reviendra.

Jean hocha la tête, essayant de revenir à la réalité. Il appréhendait son retour, bien sûr. Il n'avait pas compris le pourquoi de ce geste de sa part d'ordinaire, ils ne faisaient que se battre. Et s'il était curieux, il avait en même temps peur de savoir les raisons de son comportement.

Bertold se frotta les yeux et se redressa enfin. Contre toute attente, Reiner ne bougea pas, levant juste ses jambes pour le laisser quitter le lit.

-Garde la couverture, lança Marco quand le garçon commençait à la lui rendre. T'en as besoin, non ?

Bertold hésita un peu puis le remercia, la replaçant autour de ses épaules avant de disparaître en haut de son échelle, rejoignant Connie qui s'était déjà roulé en boule sous ses propres draps.

Jean soupira, et regarda Reiner qui avait déjà enlevé son pantalon, glissant dans sa couverture pour s'enrouler dedans.

-Tu fais rien ?

-Pourquoi ? C'est un grand garçon, s'il a besoin, il appellera. Couchez-vous, au lieu de traîner.

A ce moment-là, Jean sentit sa couverture disparaître : Marco venait de se lever, emmitouflé dedans, pour se jeter sur les étagères. Là, à moitié caché par les lits entre eux, le blond le vit bouger un peu, probablement en train de s'habiller pour dormir. Il ne tarda pas, effectivement la couverture en main, frissonnant dans ses vêtements froids. Jean récupéra le tissu, s'allongeant, rejoint par le garçon. Comme tous les soirs. Il n'y avait rien d'étrange, rien d'inhabituel. Juste, dépossédé de sa propre couverture pour la seconde nuit consécutive, cette fois-ci Marco se glissa sous la sienne sans prévenir. Rien à y redire. Sinon que malgré l'obscurité qui venait d'envahir la pièce, Jean avait encore peur qu'on remarquât la rougeur qui s'étalait sur ses joues. Il se tourna sur le côté, tournant le dos à Marco. Il le sentait bouger, ses coudes, ses épaules et son bassin le touchant par moment. Et pendant qu'il se concentrait sur ce qu'il sentait, un bruit pour le moins désagréable se fit entendre, même s'il était léger et Jean dut bien reconnaître que son estomac réclamait à présent.

Il remonta légèrement les genoux, serrant ses bras autour de lui. Dans son dos, la chaleur de Marco se répandait.

Les ronflements de Reiner ne mirent pas longtemps à retentir.

Marco ne bougeait plus, et son estomac avait cessé de communiquer. Il se sentait juste un peu mal, bénissant le hasard que cela arrivât quand il était déjà allongé, et il pria un bref instant pour que cela l'endormît.

Il allait y arriver. Sûr, hein. Bientôt. Il fallait juste ne pas penser qu'il attendait depuis quelques heures déjà. Soupirant, il se retourna, cherchant une nouvelle position. Peut-être que ca l'aiderait…

En bougeant, Jean sentit la peau de Marco frotter contre la sienne et évita d'écraser une main trop proche qui traînait sur le matelas. Un long silence qui continuait.

Puis le bruit des tissus. Il sentit que le garçon s'agitait un peu. Et soudain, un contact avec son visage le fit sursauter. Dans le noir, il n'avait pas vu s'approcher les deux doigts qui avaient trouvé son menton, glissant sur sa peau. Jean déglutit lentement. Marco s'était rapproché de lui, il pouvait sentir le tissu de ses vêtements contre sa peau.

Le bout des doigts remonta, lentement et avec précaution, évitant soigneusement les égratignures diverses qui décoraient son visage. Jusqu'à ses lèvres. Contre sa joue, il sentit les autres doigts de Marco se déplier, et quelque chose glissa habilement contre sa bouche. Un peu surpris, il l'ouvrit, tâtonnant d'abord du bout de la langue. Du pain ?

Le front de Marco se colla soudain au sien. Ses jambes glissèrent contre les siennes. Un genou s'invita entre les siens.

Jean accueillit la petite boule de mie de pain avec grand plaisir.

Le nez de Marco touchait sa pommette. Son souffle venait réchauffer son visage.

-Mange un peu, murmura-t-il brusquement. Ils dorment tous.

Dans la main de Marco, Jean ne tarda pas à découvrir d'autres morceaux qui l'attendaient un par un, ils glissèrent jusqu'à sa bouche, Jean donnant un petit coup de langue par avance à chaque fois. Plusieurs fois, il tomba d'abord sur ses doigts, léchant le bout une fraction de seconde. Il ignorait si le sel venait de sa peau ou de la mie qu'il avait touchée.

Contre sa cuisse, une chaleur torride se dégageait. Il savait plus ou moins que l'entrejambe de Marco n'était pas bien loin, et il se sentait appréhendant le moindre de ses mouvements.

-Eh, dis…

-Mh ?

Les doigts de Marco s'étaient arrêtés sur ses lèvres et il résistait à l'envie de les toucher d'un coup de langue à nouveau.

-Tout à l'heure…Tu disais…Que tu m'expliquerais…Ce soir…

Il se doutait que Marco devait presque tendre l'oreille pour le comprendre. Il entendit un petit souffle, reconnaissant le rire silencieux du brun.

-Tu perds pas le nord, enfoiré…

Jean sourit, un peu déçu de ne pas pouvoir l'expression de son camarade. Il sentait dans son ton une pointe d'appréhension, qui fut cependant contredite par ses gestes : Marco se pressa soudain contre lui. En haut de sa cuisse, il n'y avait pas moyen de se poser beaucoup de questions.

C'était dur. Et ça tirait sur le tissu de son pantalon.

-J'avais pas franchement envie que tu vois ça, souffla Marco.

-Je…je vois…

Jean sentait son visage brûler, ne sachant pas vraiment comme réagir. Il passa son bras dans le dos du brun, un peu perdu dans ses propres sensations. Ne pas le voir était une chose. Le sentir en était une autre, bordel.

-Merde, non, arrête…, gémit Marco en le sentant se serrer contre lui. Demain, je te réveillerai …On va travailler sur ce qui s'est passé pendant l'entraînement…Alors dors…

Quand bien même c'était pour le bien de Jean, il se maudissait intérieurement de devoir lui-même interrompre ce qui se passait. Il était tard. Ils étaient fatigués. Et il ignorait à quel point les prochaines journées allaient être difficiles. Ni combien de temps cela prendrait.

Il pinça les lèvres en sentant un petit bout de langue sur ses doigts juste avant qu'il ne les retire.

Bon sang.

Il était en feu, là.

Putain-Marie-mère-de-Dieu.

Il était complètement stupide de l'avoir titillé ainsi. Il aurait pu faire les choses plus normalement.

Jean s'était calmé de son côté, très sûrement à contre-cœur s'il en jugeait par ses grognements et essayait de faire en sorte de ne pas bouger, l'entourant de ses bras –et presque de ses jambes. Malgré l'habituel froid du dortoir et le peu de vêtements qu'il portait, la chaleur était terrible.

La nuit allait être longue.

Dors, Marco, dors. Merde.