Il n'avait pas de mission ce matin-là c'était tant mieux, il n'y serait probablement pas allé de toute façon. Il était neuf heures et demie quand il se réveilla sur ce qu'il restait de son lit. Pendant quelques courts instants, il crut que ça n'était qu'un cauchemar, mais la réalité le gifla une seconde fois lorsqu'il ouvrit les yeux.
Cet étrange état de fatigue constante – qui se renforçait de jour en jour, et particulièrement à cause du coup de massue de la veille – devenait trop pesant pour qu'il puisse le subir seul. Il fallait qu'il rassemble son courage pour s'en libérer. Mais avec qui partager ça ? Qui voudrait l'écouter ? Qui était encore de son côté ?
Péniblement, il se traîna d'une pièce à l'autre tel un fantôme. Il ne prit pas de douche, vaporisa ses aisselles de déodorant, enfila les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main. Il ne se rasa pas, ne se coiffa pas.
Traînant les pieds, il parcourait bientôt les rues froides de Londres. À chaque pas, son ventre se serrait un peu plus, ses épaules semblaient porter un poids de plus en plus lourd. Quand il se retrouva face à la porte d'entrée du bâtiment qu'il ne connaissait que trop bien, une furieuse envie de vomir le prit aux tripes. S'armant de tout ce qu'il lui restait de courage, il franchit le seuil, traversa les couloirs et finalement, ouvrit la grande porte qui donnait sur la salle des bureaux. Comme il pouvait s'y attendre, tous les regards étaient rivés sur lui. Tout le monde savait comment il avait quitté la mission, c'était certain. Peut-être même qu'ils étaient au courant de l'état de son appartement. Tout se savait, dans cette entreprise, il l'avait appris à ses dépens à plusieurs reprises. Et l'idée que les responsables du saccage soient très probablement devant lui en ce moment-même lui donnait envie de faire demi-tour.
Mais il aperçut Katherine au fond de la salle, fouillant des dossiers dans la grande armoire derrière son bureau. Lentement, il s'approcha d'elle : peut-être était-elle la personne vers qui il devait se tourner ? Après tout, elle lui avait toujours témoigné de la sympathie…
- Salut, lança-t-il.
- Ah, Sebastian, salut, lança-t-elle en lui jetant un rapide coup d'œil. Tes fardes sont sur mon bureau, la jaune et la verte.
- Je pourrais te parler d'un truc ?
- Hum… Je suis vraiment super occupée pour le moment, ça ne m'arrange pas trop. Peut-être ce soir, ou demain ? Vraiment désolée, j'ai mille choses à faire, je ne peux pas faire de pause là tout de suite.
Sans attendre de confirmation, elle prit dans ses bras une énorme pile de dossiers et contourna Sebastian pour poser le tout sur son bureau. Sans un regard de plus vers lui, elle s'assit rapidement et se mit à éplucher attentivement les dossiers, l'air concentrée. Il aurait aimé lui faire comprendre que c'était important, mais il se rendit compte qu'il ne savait même pas exactement ce qu'il voulait lui dire. En silence, il se retourna vers le reste de la salle, où la plupart des employés le fixaient toujours.
A leur bureau habituel se tenaient Cooper et Curtis, Nantorres et Wales. Il ne se sentait proche d'aucun d'entre eux. Mais il devait prendre sur lui. Préparant péniblement quelques phrases dans sa tête, il se força à prendre plus d'assurance malgré le poids de ce qu'il vivait. Plein d'appréhension, il s'approcha lentement de Curtis, qui lui semblait être le plus bienveillant de la bande.
- Harry ?
- Ah tiens, salut, sourit-il vaguement. Ça va ?
- Ben, justement… Il y a moyen que je te parle d'un truc, en privé ?
Il le regarda d'un drôle d'air, comme surpris et mal à l'aise, mais finit par se lever lentement. Ils s'éloignèrent de quelques mètres, puis Sebastian prit une inspiration et se lança :
- Voilà… En fait j'ai eu… quelques problèmes avec les gens de l'entreprise depuis que je suis arrivé. Comme tu as sûrement pu le remarquer…
Il attendit une réaction, mais Curtis se contenta de hocher légèrement la tête en guise d'acquiescement, le regard un peu perdu dans le vide.
- Ça devient vraiment ingérable ces derniers temps, soupira Sebastian encore ému de la veille. Je… je commence à péter un peu les plombs.
- Mhh, acquiesça distraitement Curtis.
- Je… j'avais envie d'en parler… Peut-être te demander ce que je devrais faire ?
Curtis eut l'air plus embêté. Comme si le fait qu'il doive répondre quelque chose le ramène brutalement à la conversation.
- Hum… je ne sais pas…
Rien de plus ne vint vraiment, à part un vague air de réflexion superficielle. Il ne l'écoutait pas réellement, songeait le blond, dont le cœur devenait de plus en plus lourd.
- Tu n'as vraiment aucune idée de ce que je pourrais faire ? insista-i-il en captant son regard.
- Je ne sais pas, soupira-t-il. Va peut-être voir Victor.
Son estomac se crispa.
- Victor ?
- Je ne sais pas, Sebastian, répéta-t-il dans un soupir. Vraiment. Je vais devoir retourner bosser.
Il lui tapota rapidement l'épaule, plus en « au revoir » qu'en réconfort, et s'éloigna finalement pour regagner son bureau.
D'abord Katherine, maintenant Curtis. Qui lui restait-il ? Tous lui tournaient le dos, et il n'était pas sûr de vouloir se confier à Victor.
Tout à coup, il vit deux nouveaux arrivants près des bureaux de Curtis, Cooper, Nantorres et Wales. Le premier, bien sûr – et il se demandait comment il ne l'avait pas vu arriver – était justement Victor Piersen. Toujours aussi rayonnant d'assurance, il avait la main sur l'épaule du deuxième arrivant. Celui-là, il fut véritablement surpris de le voir là. Clayton, celui qu'il avait fait rire la veille, à leur rencontre dans le hangar. Celui qui lui avait fait remarquer qu'il faisait partie de l'élite s'il appelait Victor Piersen par son prénom. Tout à coup, il le voyait rire avec Victor et sa bande, comme de vieux amis.
La surprise passée – pas l'incompréhension –, il s'approcha à nouveau de la bande, l'estomac serré d'angoisse. S'il y avait eu une personne bienveillante à son égard malgré les bruits de bureau, c'était lui, songea Sebastian. Ils ne se connaissaient que très peu, mais il restait une chance pour que ça joue en sa faveur. Sentant sa tête cogner douloureusement, il finit par atteindre Clayton.
- Salut ?
- Eh, salut Moran, sourit-il encore hilare par la conversation. On disait justement que Moriarty avait engagé quelqu'un, qui devrait commencer la semaine prochaine.
Sebastian, particulièrement fragilisé, le prit très personnellement.
- En quoi ça me concerne ?
La bande marqua une pause.
- Quoi ? s'étonna Clayton.
- Pourquoi « justement » ?
Clayton fronça les sourcils tandis que Cooper levait les yeux au ciel.
- Be, tu es nouveau aussi… Enfin relativement. Le dernier nouveau, quoi…
Sebastian sentit ses joues chauffer et, sous les regards pleins de jugement de Cooper, Curtis et Clayton, toute la pression qu'il était contraint de garder pour commençait à lui faire perdre ses moyens.
Il avait cru, pendant quelques instants, qu'ils insinuaient que c'était une embauche pour le remplacer. La voix de Trevor Louis résonnait encore dans sa tête : « Je préfère que le travail soit bien fait ». D'ailleurs, la réponse de Clayton ne confirmait pas le contraire.
Clayton, lui, remarqua l'expression des deux autres et fit quelque chose qui dissuada Sebastian de lui confier quoi que ce soit sur sa situation :
- Un peu susceptible, le garçon, hein ? lança-t-il en levant les yeux au ciel.
Ça fit rire la galerie, et l'encouragea à continuer sur cette lancée.
- Après on s'étonne qu'il ait des problèmes avec le patron, renchérit-il d'une voix moqueuse.
Ce fut trop. La fatigue et la blessure lui firent monter les larmes aux yeux et lui retournèrent l'estomac. Les rires autour de lui le firent voir flou et il fut pris de vertiges. Tout à coup, une main sur son bras, et sans savoir comment il quittait la salle au bras d'un prince roux.
Abandonné par ce qui lui restait de force, il se laissa glisser contre le mur pour s'asseoir lamentablement par terre. À côté de lui, Victor s'assit à son tour et lui frotta l'épaule. Il le laissa quelques minutes essayer de calmer sa respiration, puis finit par intervenir avec une voix douce :
- Qu'est-ce qui se passe ?
Ces mots lui arrachèrent un sanglot : quelle ironie que la personne dont il s'était toujours méfié soit la seule à être là pour lui maintenant qu'il en avait besoin !
- C'est Trevor ? reprit l'autre après un silence.
- C'est un tout, murmura Sebastian. Je suis tellement fatigué de tout ça…
Ils marquèrent un temps de pause où Victor parut hésiter et Sebastian essayait toujours de se calmer.
- Tout ça quoi ? finit par demander le rouquin.
- C'est juste… Je ne vois pas ce que je fais là, presque tout le monde m'a cherché des noises depuis que je suis arrivé. Et quand j'arrive à m'entendre avec quelqu'un, je finis toujours être déçu, rejeté…
- Tu parles de qui, Clayton ? De Katherine, de Moriarty ?
Sebastian soupira en guise de confirmation. C'était tout. Tout le monde. Même Victor – surtout Victor, en fait –, mais il se garda bien de le dire. Mieux valait ne pas risquer un nouveau rejet, un nouvel abandon. Il était le seul à prendre le temps et l'intérêt pour parler de ce qui le pesait, et il savait en être reconnaissant.
- Tu pensais que tu étais plus proche d'eux que ça ? comprit doucement Victor.
- Proche, je n'en sais rien… C'est ceux qui me détestent le moins, on dirait. En arrivant dans l'entreprise, je ne pensais pas qu'il y aurait autant de gens qui me voudraient du mal. Et je ne pense même pas leur avoir fait quelque chose…
- Tout le monde n'est pas contre toi, Sebastian. Je crois que le gros problème, c'est que tu prends tout beaucoup trop personnellement, beaucoup trop à cœur. Ça te ferait du bien si tu arrivais à prendre du recul par rapport aux autres, et même par rapport au job.
Il le concevait sans peine. Il savait qu'il devrait prendre du recul, mais le faire était beaucoup plus compliqué. C'était même contre-nature chez lui. Bien sûr qu'il avait l'air impassible la plupart du temps, qu'il avait un visage fermé et qu'il ne parlait en général pas beaucoup. Mais à l'intérieur, sa tête était un véritable tourbillon de pensées, d'analyses, de réflexions, d'interprétations, d'angoisses. Il se protégeait, la plupart du temps, d'un air impassible, mais au fond il était extrêmement sensible à ce qui l'entourait, et il ne pouvait pas s'en défaire.
- Tu as beaucoup de charme, tu sais, reprit Victor.
- Tu as du charme, tu sais, reprit Victor. Tu rends les gens curieux, souvent jaloux aussi. Mais ce qui est dangereux chez toi, c'est que tu n'as pas l'air de réaliser qu'on fait tous partie d'une entreprise criminelle. Ce n'est pas n'importe quelle boîte où tu dois essayer de te faire des amis dans tes collègues.
Ça, il s'en était rendu compte. Un peu tard, hélas.
- Ici, tu dois te battre pour te faire ta place. Alors bien sûr qu'un nouveau va être un peu testé par les autres, c'est là que tout se joue, que tu dois montrer ce que tu as dans le ventre. Forcément, si ce que tu montres c'est que tout ça t'affecte, ils le voient comme une faiblesse et ils te bouffent.
Il n'y avait jamais songé de cette manière. Voir les choses sous cet angle ne lui faisait pas du bien, mais au moins ça lui ouvrait les yeux. Il restait toujours, cependant, un point épineux qu'il gardait en tête…
- Et… Moriarty ? C'est la même chose tu crois ?
- Je pense que oui… Il t'a engagé dans cette entreprise criminelle. S'il voit que tu es compétent, ça lui donne envie de te faire des « privilèges ». Mais s'il voit que tu t'attaches personnellement à lui, ce n'est pas bon pour son business, et il essaie de remettre de la distance entre vous.
Il s'attendait à cette réponse. Elle fit mal quand même. Il se sentait stupide : combien de fois aurait-il fallu pour qu'il se rende compte qu'il se faisait des films ?
- Tu as l'impression qu'il s'est passé quelque chose de plus fort que ça ? demanda Victor en voyant son air défait. Je t'ai dit ce que je pensais, mais bon, je n'ai pas tous les éléments…
- Ben… Le jour de l'attaque au bureau, j'ai vraiment cru qu'on se comprenait, je ne sais pas…
- Pendant l'attaque ?
- Oui, et puis après, il m'a invité manger chez lui… Tout se passait très bien, on était presque… complices ?
Victor ne dit rien, attentif mais plongé dans sa réflexion.
- Et puis quand il a voulu parler de tout ce qui s'était passé entre nous deux, je me suis dit qu'on faisait un pas. Mais il a repris le rôle du patron et a commencé à me dire que ça ne devait plus arriver, que je devais rester à ma place…
Il y eut un silence, un soupir tremblant. Puis Victor reprit :
- J'imagine que ça doit être difficile… mais surtout s'il prend la peine de te le dire lui-même aussi explicitement, c'est qu'il ne faut pas chercher plus loin.
Un nouveau poids dans l'estomac.
- Et Katherine ? demanda-t-il malgré tout. Je n'ai pas l'impression qu'elle me teste ou qu'elle préfère rester distante avec moi pour le boulot…
- Elle ne te teste peut-être pas, mais ce n'est pas parce qu'elle n'est pas malveillante envers toi qu'elle est bienveillante. D'ailleurs, si vous êtes si proches et qu'elle est si aimable, pourquoi est-ce que ce n'est pas à elle que tu es en train de confier tout ça ?
Touché. Un goût amer crispait sa mâchoire. À chaque parole de Victor, il se sentait de plus en plus las et vidé.
- C'est très simple, en fait, ajouta Victor. On fait tous ce job pour une raison. Même Katherine, même Curtis, même Clayton.
Cette déclaration eut l'effet d'une bombe dans son esprit. Bien sûr, son bon sens lui avait toujours rappelé qu'il était entouré de criminels, mais il n'avait jamais réellement pris conscience de ce que ça signifiait. Il devait se méfier de tout le monde, ne jamais accorder sa confiance.
- Le tout, c'est de te rappeler pourquoi toi, tu es ici. Et si, par hasard, tes intérêts peuvent rencontrer ceux de quelqu'un d'autre dans une situation, alors vous trouverez un accord, une entente. Mais ne te mets pas en tête que tu peux trouver un ami ici.
Ça tombait sous le sens et pourtant ça lui faisait mal au cœur. Sebastian soupira d'un souffle tremblant. Puis les terribles images de son appartement lui revinrent en tête. Les mots sur les murs. La guitare complétement bousillée.
- Hier soir, quand je suis rentré chez moi après la mission…
- Techniquement, la mission n'était pas terminée, intervint Victor d'une voix autoritaire. Ça n'améliore pas ton cas.
- Mon appartement était saccagé.
Le prince ne répondit pas, mais n'eut pas l'air surpris.
- C'était inondé, et il y avait des insultes graphées sur les murs…
- C'est pas agréable, coupa Victor. Mais ça t'a vraiment surpris ? je veux dire, ça allait arriver à un moment ou un autre.
Sebastian fronça légèrement les sourcils.
- Vous n'avez jamais parlé depuis le dîner chez lui, avec Moriarty ? reprit Victor d'une voix plus douce.
Pourquoi ce soudain changement de sujet ? Il avait besoin de parler de la veille…
- Non, à vrai dire on évite de se croiser depuis ça. Mais qu'est-ce que tu veux dire par « ça allait arriver à un moment ou un autre » ?
- Rien, rien, soupira Victor d'un air impatient. Simplement, on ne peut pas dire que tu sois apprécié de tous au bureau. Il a suffi d'un rien pour que ça dégénère jusque-là.
- Quoi ?
Victor le dévisagea une seconde, puis reprit d'une voix douce :
- L'important, c'est que tu comprennes que ça ne te mènera à rien de bon si tu restes dans ton état d'esprit actuel.
- Oui, soupira Sebastian. Mais c'est nécessaire d'aller jusque-là ? Je veux dire, tu ne vas pas me faire croire que je suis le premier à avoir du mal à m'adapter ?
- Tu es le premier à vouloir aller à l'encontre de ce système. Les autres, tout le monde, on a fini par l'accepter et s'intégrer.
- Mais je voulais m'intégrer aussi…
- Dans ce cas il faut que tu arrêtes de t'insurger contre tout et rien. C'est le jeu, accepte-le.
- C'est-à-dire ? lança lentement Sebastian.
- C'est-à-dire que tu t'inclines devant celui qui mène le groupe. Quand on veut que tu fasses quelque chose, tu t'inclines. Quand on ne veut pas de toi, tu t'inclines, et quand tu on veut quelque chose de toi, tu t'inclines !
La voix du rouquin avait haussé d'un ton et déraillé sur la dernière partie, crispée entre les dents. Le blond eut tout à coup une très désagréable impression.
- Victor, dit-il lentement. Tu m'en veux, parce que je résiste à ton « contrôle » ?
Il y eut un silence. Un de ceux qui en disent plus que des mots. Et un regard noir et dédaigneux.
- J'ai été patient, Sebastian, rétorqua-t-il. Très patient. J'ai tout essayé. C'est la loi depuis des années, ici : je veux quelque chose, je l'obtiens. Et si la seule manière de t'attirer à moi, c'est de te choquer et de t'isoler de tous dans ta misère, alors bien sûr que je le fais.
Les yeux bloqués sur le rouquin, il accusa le coup, sentant ses dernières forces l'abandonner.
- Hier soir… Mon appartement… C'était toi ?
- En toute humilité, je n'ai fait que légèrement attiser et guider ce qui mijotait depuis un moment chez tes supers copains, Bill et Trevor. Comme je te l'ai dit, ça devait arriver à un moment ou un autre de toute façon.
Son cœur se serra comme s'il allait imploser. Sa vue se brouillait et il sentait ses mains trembler. Tout recommençait. Encore. En pire. Au moment où il avait enfin cru voir le bout du tunnel, trouver un allié. Il n'avait trouvé que le véritable responsable de son désespoir.
- Tu veux que je te dise ? reprit Victor d'un air dédaigneux. Ça me soulage que tu aies enfin compris. Je commençais à en avoir assez de ce petit jeu, faire le confident, le gentil. J'ai voulu savoir ce qui s'était passé entre Moriarty et toi, je l'ai eu. J'ai voulu que tu te confies à moi, je l'ai eu. J'ai voulu te détruire, je l'ai eu. Bien sûr que je ne pouvais décemment pas laisser ta rébellion impunie, et bien sûr que je devais te faire plier comme les autres. Mais ça aurait été un challenge beaucoup plus satisfaisant si tu n'avais pas été aussi pathétique.
Un bourdonnement. Un acouphène.
- Le seul à ne pas vouloir se laisser dominer, et en même temps le plus dépendant de tous, ricana le rouquin. « Est-ce qu'on m'aime ? », « Mais qu'est-ce que j'ai fait pour qu'ils me fassent quelque chose d'aussi méchant ? », bouhouhou…
Un frisson parcourut son échine jamais quelqu'un ne s'était moqué de lui de cette manière. L'humiliation lui bloqua les poumons. Il n'avait personne. Il était seul et n'avait plus rien.
- Mais le « mystère Moran » reste intacte, reprit Victor d'un ton enjoué. Pourquoi est-ce que tu es venu ici ? Qu'est-ce que tu fiches parmi nous, Moran ?
Les mots blessèrent plus qu'il ne l'aurait cru, sans doute parce qu'ils étaient vrais. Ses yeux troublés finirent par se détourner du rouquin, trop alourdis par la honte et la dépression.
- Tu es beaucoup trop facile à détruire, déclara Victor. J'avais naïvement cru que tu étais spécial, au début, mais en réalité tu es le moins drôle de tous. Tu aurais dû tout me dire tout de suite pour Moriarty et toi, comme je te l'ai demandé. L'autre soir, après le bar. C'est ce soir-là que j'ai décidé de me débarrasser de toi.
Victor s'épousseta les bras tandis que Sebastian s'émiettait.
- Et puisqu'on ne va certainement pas se revoir et que j'obtiens toujours ce que je veux…
Le blond sentit une main fine mais ferme lui empoigner le col et, l'instant d'après, des lèvres sèches avaient cogné les siennes. Ça ne dura qu'une seconde avant qu'il soit relâché, trop anéanti pour réagir, mais il avait bien senti la haine et la vengeance lorsque sa lèvre fut mordue avec hargne.
Il était souillé de toutes parts. Victor se releva fièrement et, d'une démarche plus royale et arrogante que jamais, repartit vers la salle des bureaux, laissant un homme détruit et vaincu derrière lui.
Sebastian ne bougea pas. À quoi bon se battre encore ? Il avait perdu. Rien ne servait de le nier. Ce jour-là, dans son habituelle boutique d'armes et munitions, lorsque le fascinant, le magnifique, le brillant, le grandissime Jim Moriarty l'avait accosté, il aurait dû tourner les talons et rentrer chez lui. Cette idée laissait un goût âcre dans sa bouche. Ou était-ce le métal rouge qui perlait à sa lèvre ?
Il s'en fichait. Il se fichait de tout, désormais. À quoi bon ? Que pouvait-il encore devenir ? Il n'était rien. Et maintenant il comprenait qu'il n'avait jamais été plus que cela. Alors que toute son âme lui criait d'abandonner, des souvenirs, des mots, des bribes d'anciennes conversations lui revinrent en tête.
« Pourquoi est-ce que tu es venu ici ? »
« C'est à se demander comment tu as atterri chez nous. »
« C'est incroyable ce que tu es doué pour tout gâcher. »
« Le secret de la réussite, Moran, c'est que chacun joue son rôle comme il se doit. »
« Ce n'est pas ma faute si vous êtes trop sensible ! Le moindre compliment, la moindre remarque positive et vous vous imaginez déjà une amitié épanouissante et éternelle ! »
Un sanglot lui échappa, la gorge serrée. C'était évident. Il était dans cette entreprise parce que Moriarty le lui avait demandé. Il était là pour lui. Et s'il ne l'avait plus, il n'avait aucune raison d'être là. Et, tandis qu'une dernière parole le revint douloureusement en tête, il enfouit sa tête entre ses bras croisés, sur ses genoux tremblants.
« C'est pour cette raison que, dans une entreprise criminelle, on n'est pas simplement licencié quand on faillit à notre tâche, Moran… »
When you were here before
Couldn't look in the eye
Sebastian augmenta le volume du lecteur CD qui, par miracle, avait survécu à l'attaque de la veille. Il revoyait sa rencontre avec Jim Moriarty dans sa tête.
You're just like an angel
Your skin makes me cry
Il voyait ses grands yeux noirs et sa peau blafarde, au milieu de la vallée sauvage où il l'avait emmené chasser.
You float like a feather
In a beautiful world
Sa démarche hypnotisante, son sourire. Comme si le monde lui appartenait. Il avait envie de s'arracher les yeux.
I wish I was special
You're so fucking special
Il attrapa une bière tiède dans son frigo massacré, et la décapsula contre le mur.
But I'm a creep
I'm a weirdo
What the hell am I doing here?
I don't belong here
Il le savait. Il avait enfin compris. Il trinqua à cette bonne nouvelle et finit en une gorgée le contenu de la bouteille, avant de la lancer de toutes ses forces contre le mur dans un fracassant éclat de verre.
I don't care if it hurts
I wanna have control
C'était le seul contrôle qu'il avait encore : abandonner. Cette décision était la seule option qu'il lui restait. Il n'avait pas le choix. Et il se sentait libre.
I want a perfect body
I want a perfect soul
Un réflexe conduisit ses doigts tremblants sur son ventre et son sourcil. Un ongle, un couteau. Aucun ne l'avait blessé autant que ce crétin de Jim Moriarty et son altesse Victor Piersen. Qu'ils brûlent, songea-t-il amèrement. Qu'ils brûlent tous comme lui.
I want you to notice
When I'm not around
You're so fucking special
Il l'était. Tellement spécial. Est-ce qu'il savait à quel point ? Le lui avait-il dit ? Cela s'était-il perdu parmi les provocations, les hurlements, les reproches ? Il entrait maintenant dans le temps des regrets et des remords, et il ricana de lui-même.
I wish I was special
S'il avait été quelqu'un d'autre, quelqu'un de mieux, de comme Moriarty, peut-être que ça aurait été différent. Mais il n'était que le pathétique petit être que Victor avait si bien cerné et détruit. Mais le prince s'était donné du mal pour rien. Comme il l'avait dit, « ça devait arriver à un moment ou un autre ». Il se serait rendu compte de son ridicule un peu plus tard, c'est tout.
But I'm a creep
I'm a weirdo
Moriarty se fichait éperdument de lui il n'avait donc plus rien à faire là. Ni ailleurs. Ni nulle part.
What the hell am I doing here?
I don't belong here
Etouffant un sanglot, il prit une autre bière, l'ouvrit et s'approcha de la large fenêtre souillée de graffitis haineux. Bientôt, il y verrait des visages familiers. Il but une longue gorgée de son infâme bière tiède, et attendit.
She's running out again
Ils ne tardèrent pas. Moriarty avait suivi le protocole. Sebastian sourit faiblement : il ne s'était jamais senti aussi éloigné de lui qu'à cet instant. Aussi séparé. Comme dans un autre monde.
She's running out
Reniflant pour réprimer ses sanglots, il reconnut, parmi les silhouettes s'activant sur les toits voisins, une petite tache rousse. Tout à coup, la grande vitre de l'appartement se brisa dans un interminable crissement. Des morceaux de verre s'écroulant à ses pieds. Mais il n'était pas touché. Bien sûr : il fallait qu'ils savourent le moment. Il contempla les viseurs, au loin, reconnut quelques silhouettes familières, et se demanda combien de temps ils attendraient encore. Quelle sensation étrange d'être de l'autre côté de l'arme…
She's run
Il tendit sa bouteille vers l'élégante silhouette rousse, but une gorgée. L'heure approchait. Ils pouvaient tirer d'un moment à l'autre.
Run
Il s'assit au bord de la fenêtre brisée, les pieds dans le vide. Le temps pressait.
Run
Il ferma les yeux et s'appliqua de toutes ses forces à profiter de tout, comme pour emporter un souvenir dans le néant.
RUN
Le vent glacé dans les oreilles. Son cœur qui battait à tout rompre dans les tempes. Le goût amer de la bière sur sa langue sèche. La larme brûlante qui fendait sa joue. Respirer. Vivre.
RUN
Était-ce la mort ?
Des bras autour de lui, puis un sol contre son dos, une chaleur et une odeur de tilleul ? Était-ce cela ?
- Sebastian !
Un battement de cœur. Cette voix familière trop pour être un fantôme dans un autre monde. Jim Moriarty.
Il s'en sentit le courage. Il força ses paupières à se lever. Deux grands yeux noirs. En détresse, mais déterminés. Il aurait pu, en cet instant, tout accepter de ces yeux-là. De cette voix-là. Mais il n'eut pas à se faire du mal. Il entendit ce qu'il avait désespéré d'entendre :
- Sebastian, je… je suis prêt à essayer.
