Chapitre 28
Histoire
Abasourdie par une telle révélation, Meliell resta un moment à ouvrir la bouche puis à la refermer sans trouver quoi dire. Quant à Nuada, il attendit patiemment qu'elle retrouve ses esprits avant de continuer.
« Comment... ?
- À cette époque, Jareth, le roi des gobelins, avait autorisé l'accès de son royaume à un couple d'humains, tes parents. Dès que j'ai entendu parler de cette histoire, j'ai voulu protéger le secret de notre existence en les tuant, mais...
- Jareth a refusé, et il t'as fait cohabiter avec eux pour te prouver leur valeur..., continua Meliell sans s'en apercevoir.
- Alors tu sais ?
- Osgar m'a raconté cette histoire après ton départ. Mais jamais je ne me serais douté que j'en faisais partie.
- Pourtant, tu as rencontré des gobelins alors que tu étais poursuivie par les gardes de Nessa, non ?
- Oui, ça me revient maintenant. Eux aussi connaissaient mes parents. Mais comment tu es au courant ?
- Ils m'ont remis ça pour toi, expliqua Nuada en lui donnant une enveloppe. Je vais parler à Nuala pendant que tu la lis. Rejoins-nous quand tu auras terminé. Mais prends ton temps, ajouta-t-il en lui faisait un baisemain. »
La jeune fille rougit d'un tel geste. Et, juste avant de passer dans la chambre voisine, Nuada se retourna vers elle pour la contempler de la tête aux pieds. Puis son air bourru habituel laissa place l'espace d'un instant à un petit sourire gêné qu'il essaya de dissimuler en vain. Lorsque la porte se referma derrière lui, un « merde alors » s'échappa des lèvres de Meliell qui reconnaissait à peine le prince fier et intransigeant qu'elle connaissait. Toutefois, c'était peut-être de cette manière qu'il se comportait avec les femmes elfes. Après tout, il ne gardait certainement pas son air renfrogné quand il faisait la cour. En tout cas, ce changement, bien qu'agréable, faisait presque peur à voir tant elle n'y était pas habituée.
Enfin, elle décida de régler ce mystère plus tard, et se concentra sur l'enveloppe entre ses mains qu'elle fixa avec attention. Meliell espérait plus que tout qu'elle contienne toutes les réponses aux questions qu'elle se posait sur ses défunts parents et que personne n'avait su apaiser. Les doigts tremblants, elle décacheta la lettre, et commença à la lire.
« Chère Meliell,
Nous aurions souhaité te dévoiler tout cela personnellement, mais nous avons préféré nous en remettre au Prince Nuada qui a jugé bon de nous tenir éloignés du B.P.R.D..
Nous sommes quelques gobelins à avoir quitté notre royaume natal en France, le Souterrain (qui, comme son nom l'indique, se situe sous terre), pour nous établir sur le nouveau continent au même moment où Clarisse et Vivien s'y sont envolés. Et depuis, nous sommes restés, même après leur très regrettable décès, pour t'y attendre.
Mais commençons par le commencement. Le premier contact de tes parents avec notre royaume remonte à une de leur première affectation commune. J'imagine que tu n'es pas sans savoir qu'ils étaient tous deux dans les services de police, ta mère ayant enrôlé ton père après la perte de son emploi de professeur d'histoire. Alors qu'ils faisaient leur ronde habituelle dans le bois de Boulogne, ils trouvèrent un attroupement de jeunes enfants en train de taper quelque chose avec des bâtons. Après avoir dispersé les bambins et leur ordonnant de retourner auprès de leur mère, ils découvrirent une victime à laquelle ils ne s'attendaient pas. C'était Toby, le prince du Souterrain, fils ainé de Jareth. Vivien, qui était attiré par le paranormal depuis sa plus tendre enfance, fut moins réticent que sa femme à accepter la nature de cette créature qui leur exprima toute sa reconnaissance. Les gobelins ne manquant jamais de gratitude à l'égard de quiconque les aidait, le prince Toby les invita à célébrer son sauvetage dans son royaume. Ils y furent reçus comme des héros par toute la population, et Jareth leur promit son aide et sa protection si d'aventure ils en avaient besoin.
Au fil du temps, Clarisse apprit à nous accepter, et les liens d'amitié et de loyauté qui nous unissaient devenaient plus forts. Notre peuple les aidait dans leur travail, et en retour, ils nous aidaient à améliorer notre ville, et nous enseignaient la lecture et l'écriture. Comme tu peux le constater, j'étais un de leurs plus brillants élèves. Puis, après ta venue au monde, une crèche fut bâtie spécialement pour toi au Souterrain. Ainsi, tes parents pouvaient travailler sans s'inquiéter.
Néanmoins, la nouvelle de cette situation atypique atteignit les oreilles de Nuada, qui fut révolté d'une telle transgression des lois des Fils de la Terre, ces dernières interdisant entre autres tout contact avec les Fils d'Adam, les êtres humains. Il se déplaça donc jusqu'à notre royaume sans cacher sa ferme intention de tuer Clarisse et Vivien. Si tu te demandes comment un étranger à notre royaume peut faire respecter une telle décision, la réponse se trouve dans notre histoire. Bethmoora étant le royaume d'origine des premières créatures magiques, la famille qui y règne est considérée comme dominant le monde des Fils de la Terre. Cependant, aucun document officiel ne le confirme, il ne s'agit là que d'une tradition et de respect. Mais la détermination de Jareth était telle qu'il décida de passer outre cette règle, et mit le prince de Bethmoora à l'épreuve : si au bout d'une semaine de vie commune avec les humains, il les jugeaient dangereux pour le secret de notre existence, il pourrait faire ce que bon lui semblait. Sinon, il devrait les laisser en paix et donner son approbation à leur présence. Le prince elfe accepta d'une part par respect pour notre souverain et notre peuple qui s'opposaient fermement à cette exécution, et d'autre part grâce à toi. Car vois-tu, Jareth avait foi en la bonté de Nuada, il savait que Nuada répugnerait à rendre orphelin un nourrisson, aussi humain soit-il.
Au début, il était dur avec tes parents, et ne manquait pas une occasion de les railler. Mais avec toi, c'était l'incompréhension totale, le malaise le plus profond par rapport à quiconque l'observait en ta compagnie. D'autant plus que toi, tu semblais l'apprécier énormément. Je me souviens parfaitement de toi qui l'appelais « Nada » en tendant tes petits bras vers lui, ou de Clarisse qui nous racontait comment tu cessais de pleurer dès que le prince entrait dans ton champ de vision. Dans le même genre, il y a aussi eu l'inoubliable photo prise par Vivien de Nuada endormi sur la chaise près de ton berceau, car chaque fois qu'il la quittait, tu te mettais à crier. Surtout, ne répète pas au prince que je t'ai confié ces quelques anecdotes, il risquerait de se vexer. Chaque fois qu'il était avec toi, il lançait à tout le monde un regard noir, défiant quiconque de se moquer de lui.
Contre toute attente, Nuada en vint à changer petit à petit son opinion sur tes parents qui n'hésitaient pas à lui montrer leur gratitude et leur confiance en lui sans jamais, ou rarement, rire de ce que tu lui faisais faire. En une petite semaine, le prince a pu pour la première fois apprécier la compagnie d'êtres humains. Et ce fut sans doute la dernière jusqu'à ce qu'il te retrouve. Seul un être innocent a pu ouvrir les portes de son cœur et libérer la justice et la bienveillance aveugles aux races qui y sommeillaient.
À présent, tu te demandes sans doute pourquoi personne ne t'a jamais raconté tout cela. La simple raison est que le B.P.R.D. non plus n'appréciait pas ce contact entre les Fils de la Terre et les Fils d'Adam. Du moins, c'est ce qu'ils ont prétexté pour enrôler plus ou moins de force tes parents dans leurs rangs. Et comme ils ne souhaitaient pas t'exposer au danger et te faire grandir dans un environnement aussi peu sain pour une petite fille que celui de l'armée, ils ont préféré demander au B.P.R.D. d'effacer ta mémoire nous concernant. Voici comment, à l'âge de cinq ans, tu te retrouvas orpheline.
Néanmoins, notre loyauté envers ta famille ne faiblit pas pour autant. Nous restions discrets pour t'aider comme nous le pouvions. Te souviens-tu de ces évènements étranges ? Les livres trop hauts pour que tu les atteignes qui tombaient comme par enchantement, les solutions et explications à tes devoirs notés au crayon dans les manuels... Tout cela était notre œuvre. Pour Clarisse et Vivien, nous leur fournissions des informations qui circulaient au Troll Market, mais surtout, nous leur donnions quotidiennement de tes nouvelles. Ils craignaient toujours d'avoir fait le mauvais choix, mais ne pouvaient se résoudre à risquer que le B.P.R.D. s'intéresse à toi.
À la mort de tes parents, une grande veillée fut organisée au Souterrain, et tous les gobelins, ceux qui les avaient connus comme les autres, se rapatrièrent pour y assister et accompagner leurs âmes dans l'au-delà. Puis, bien que nous savions que le danger t'attendait en Amérique, nous avons préféré te laisser partir. Quelles qu'eussent été nos paroles, tu serais allé dire adieu à tes parents, et tu aurais voulu des explications de la part du B.P.R.D.. Nous pensions te ramener en France après, mais en te voyant si épanouie et souriante chaque fois que nous te croisions, nous avons jugé mieux de rester dans l'ombre.
Si nous en sommes sortis, c'est parce que nous avions entendu ton nom associé à celui de Nuada. Après toutes ces années, qui représentent pourtant bien peu pour les Fils de la Terre, nous avons eu peur que le prince ne succombe à sa haine plus qu'à la nostalgie, surtout quand nous apprîmes que tu avais subi des violences de sa main. Finalement, Nuada nous informa qu'il avait volontairement oublié cet engagement à laisser ta famille en paix qu'il associait à de la faiblesse et de la honte. Cependant, quel ne furent pas nos réjouissances de constater que tu possédais toujours ce don unique de le troubler par ton charme. Certes, il ne s'agit sans doute pas du même que celui d'il y a dix-sept ans, mais je suis sûr que rien n'aurait fait plus plaisir à Vivien et Clarisse que de te savoir entre les bras de ton cher et tendre Nada.
À présent, nous te souhaitons bonne chance avec le prince et le B.P.R.D.. Prends bien soin de toi.
En espérant te revoir dès que possible,
Balthazar, conseiller de Sa Majesté Jareth, et pour toujours, protecteur de la famille Lecomte. »
En lisant cela, Meliell rit, pleura, et enragea tour à tour. Maintenant, elle savait tout. Maintenant, elle pouvait avancer fièrement vers le destin qui était le sien.
Pour la première fois depuis plusieurs millénaires, Nuala adhérait totalement au plan de son frère, et rien ne pouvait réjouir plus les jumeaux que de trouver enfin un terrain d'entente. Tandis que Nuada savourait ce regain de complicité, allongé tranquillement sur le lit de sa sœur, Meliell entra dans la chambre.
« T'es resté seul tout ce temps ?
- Non, Nuala est partie mettre Abraham et ses amis au courant de notre plan, elle reviendra bientôt... Si ce n'est pas indiscret, qu'est-ce que disait cette lettre ?
- Plein de choses qu'il faudra que tu me racontes en détail, sous-entendit-elle avec un large sourire railleur. »
Immédiatement, le visage de Nuada se renfrogna, et il détourna le regard. Pourquoi ces gobelins ne pouvaient-ils pas tenir leur langue ? Pour quoi allait-il passer maintenant ?
« C'est vraiment si honteux que ça à tes yeux ?, demanda la jeune fille compatissante en s'asseyant aux côtés du prince.
- Oui, répondit-il sèchement. »
Visiblement, c'était un sujet sensible. Mais il y avait une dernière chose qu'elle voulait savoir.
« Et... est-ce qu'au moins, tu m'autorises à t'appeler Nada ? »
En l'entendant soupirer lourdement, elle ne s'attendait pas à une réponse positive. Pourtant, il lui fit cette concession.
« Seulement en privé, Meli. »
Reconnaissant la manière dont seuls ses parents l'appelaient, elle le regarda un moment avec des yeux grands ouverts. Toutefois, elle comprit ce qu'il sous-entendait : leur passé n'appartenait qu'à eux, et personne d'autre ne devait connaître ces souvenirs intimes qu'ils partageaient.
Le sujet étant clos pour l'instant, Meliell revint à un problème plus pressant.
« Et ce plan ? Pourquoi faut-il qu'Abe et les autres le sachent ? Tu n'as pas peur qu'ils se retournent contre toi ?
- Je suis même sûr qu'ils y prendront part. Entre l'opinion de ce Manning sur ma proposition de paix, le sort qu'il me réserve et que Nuala devra éventuellement partager, ton renvoi, et la guerre contre les humains que je pourrais déclencher, je suis confiant. Quant à leur rôle, pour l'instant, ce sont surtout Abraham et l'homme de fer...
- Johann, le coupa-t-elle.
- Oui. Ce sont eux qui ont le plus grand rôle pour l'instant. »
À l'instant où elle allait demander des détails, la porte de la chambre qui s'ouvrit en fracas la fit sursauter.
« If you've touched Mel, I swear I'll kick you royal ass 'til you won't be able to sit for a year ! »
Nuala et Liz semblaient sincèrement désolé de la manière dont le démon se comportait, et tentaient de le retenir de se jeter sur l'elfe. Meliell guettait la réaction de ce dernier qui ne se fit pas plus attendre. Il commença par hausser un sourcil d'un air dubitatif, puis se leva pour parler face à face avec Hellboy.
« Your fear for her is honorable, but unless you wish to put her ill at ease, I doubt this is the right time to discuss her virtue. »
Red resta un moment la bouche ouverte sans rien dire tant il s'apercevait qu'il avait raison en voyant le visage de la jeune fille s'empourprer.
« Well then when you're done talking about this Lorcan plan, you and I will have a serious man-to-man discussion.
- As you wish. May I begin, now ? »
Le démon n'en revenait pas que sa fille adorée puisse aimer un type aussi coincé qui ne manquait pas une occasion de le faire passer pour un abruti.
« Yeah, whatever.
- So, I suppose Nuala told you about the current situation, and now I would like to know your answer.
- We're in.
- But Liz, we don't even know what he wants us to do. Maybe he'll get us killed.
- Given Lorcan's involvement, it won't be safe. However, I have no interest into your death. Meliell and the B.P.R.D. still need you.
- Don't mind him, lui assura Liz. What are you planning to do ?
- For now, Abraham and Johann will have to get the copy of Lorcan's crown piece and hurry Florentyna's release from her observation room. We'll leave for Ireland as soon as she is alone with Tanai.
- Sorry to contradict you buddy, but how do you know Johann will agree to this ? He's such a pain in the ass.
- Not more than you are.
- You little...
- Calm down, Red, intervint Meliell. Try to focus on the fact that if we succeed, there is a chance that Manning gets fired.
- Really ?, demanda-t-il avec une voix lointaine, comme s'il s'imaginait déjà dans un tel rêve.
- Yes, and then it's probably Johann who will take his place. But at least, ajouta-t-elle en entendant le démon grincer des dents, he listens to others, and most particularly to Abe. Besides, he can't be worst than Manning.
- Yeah, you're right. Let's kick this Lorcan's ass. »
Sans hésiter, Red tendit sa main à l'elfe, et ce dernier la prit immédiatement et la secoua en signe d'accord. Avec de tels alliés et un si bon plan, rien ne les arrêterait.
Le soir même, grâce aux efforts de Johann et Abe, Florentyna acquit sa liberté, et ils purent partir. Afin d'atteindre le hangar où se trouvait l'avion sans attirer les soupçons, l'équipe s'était divisée en plusieurs groupes. Abe, Red et Liz suivaient un chemin différent de celui de Meliell et Nuala, lui-même ne croisant pas celui de Tanai, Florentyna, Johann, et Nuada "glamouré" en Manning.
« The sole fact of looking like this miserable moron makes me want to kill myself.
- You should be more worried about the real Manning showing up, fit remarquer Johann.
- No need for that, le rassura Tanai, the real Manning is sleeping soundly and locked up in his office. We took care of him when we went to thank him for releasing Tyna. »
L'elfe prenait trop de plaisir à conter sa mauvaise action au goût de Johann, mais qu'importe, la paix du monde en dépendait.
« I consulted the progression on Lorcan's localization, but no conclusive result has been found, dévoila l'ectoplasme. How is it that you know he's is in Ireland ?
- As he knew neither of us would risk being taken by surprise, and thus remain untraceable, he decided to hurry things up. Instead of torturing Tanai whom I send to make researches at the Troll Market, he payed somebody to give him a letter he was to hand in to me. Inside was a map of the location of the once glorious city of Bethmoora, along was an handwritten message saying this was the ideal place to find out who would be the most worthy to command the Golden Army. I think he just wanted our battle to be a dramatic play he could conclude by saying I was his first victim killed by the weapon I've yearned to control for all my life.
- And is this yearn still relevant today ?
- No. With Lorcan's threat, I finally understood the danger the Golden Army represents. Its power is far too strong to be used by even the wisest man.
- The wisest man would make sure it would cost no more harm, ajouta Johann en conclusion. »
Quand ils arrivèrent à destination, les autres groupes avaient déjà embarqué, et Abe préparait l'avion au décollage. Dès que tout le monde eut bouclé sa ceinture, l'appareil prit son envol dans la nuit noire de New York. À leur retour, rien ne sera plus comme avant.
