Voilà, suite à une semaine de maladie (rien tapé) et quelques soucis avec mon PC (avait perdu le chapitre sauvé), je suis de retour avec le chapitre, récupéré au diable vauvert, et scindé en deux car trop long. J'avoue que je suis passée non loin de la catastrophe, mais depuis, je sauvegarde en plus sur une clé USB. Jamais trop prudente !


Chapitre 286 : Hôtel Cosmopolitan

Durant le trajet, Elizabeth, juchée sur mes genoux, promena son regard curieux sur la ville, ses échoppes ambulantes, sa population. A peine avais-je fini de répondre à une question qu'elle en posait une autre, parfois sans même attendre la réponse.

Mon soulagement fut atteint lors de notre entrée dans le hall de l'hôtel car je lui réclamai le silence et elle obtempéra. Mon regard se porta sur la grande salle où étaient servis les repas, afin de vérifier si Hélène et son mari ne s'y trouvaient pas déjà. Elle m'avait précisé qu'ils avaient réservé une grande table pour dix-neuf heures. Il était moins vingt et les tables étaient vides de leurs convives. Seuls les couverts étaient dressés.

Les enfants avaient, bien entendu, été faire leur petite exploration du hall et s'étaient fait coincer par un des maîtres d'hôtel, intransigeant sur le fait que les enfants ne pouvaient pas circuler non accompagnés.

– Que faites-vous ici tout seul, vous ? demanda-t-il d'une voix suspicieuse, un commencement d'énervement dans le ton.

– Nous avons réservé une table pour dix-neuf heures, répondit Louis avec toute la morgue dont il était capable, c'est à dire pas grand chose.

– Voyez-vous ça ? fit le maître d'hôtel sceptique. Depuis quand des enfants réservent-ils une table ? Vous allez me ficher le camp tout de suite !

– Mon père est monsieur le comte Trebaldi, fit Elizabeth, hautaine, et elle le réussit mieux que son frère. Lorsqu'il apprendra que vous m'avez empêché de passer, il vous tira les oreilles et le dira au patron.

– Mais c'est quelle mordrai, la petite pimbêche ! ricana l'homme, provoquant la colère de ma fille. Je ne connais aucun comte Trebaldi en ces murs.

– Les enfants, fis-je en les appelant pour éviter tout scandale. Venez, nous allons aller nous asseoir en attendant.

L'homme se tourna vers ma voix et quand il vit mon costume de rigueur et mon haut-de-forme, il blêmit.

– Oh, pardon monsieur, s'excusa-t-il maladroitement en suant à grosses gouttes. Ces enfants sont à vous ? Êtes-vous monsieur le comte Trebaldi ? Vous ne devriez pas les laisser circuler ainsi dans l'hôtel. Vous comprenez, c'est le règlement.

– Non, on est pas ses enfants, répondirent en cœur Louis et Elizabeth, taquins.

– Ce ne sont pas les miens, en effet, soulignais-je. Ils sont sous ma garde et je ne suis pas le comte Trebaldi.

– Ah, en tout cas, ils sont mal élevés, me souffla le larbin à l'oreille.

– Hé, s'indignèrent les deux garnements qui avaient une très bonne ouïe.

– Monsieur, vous parlez sans savoir. Ces enfants sont bien élevés et je vous interdits de dire le contraire. Ils ne circulaient pas seuls puisque je me tenais deux mètres en retrait. Leur seul désir était d'admirer les fresques peintes sur le mur. Leurs parents ont réservés une table pour dix-neuf heures et nous les attendons. Vous n'aviez pas à leur parler sur ce ton. Chacun doit garder sa place.

Le maître d'hôtel baissa les yeux vers ses souliers qui n'étaient pas bien vernis et possédaient des traces de farine. Mon but était de lui faire comprendre que s'il voulait garder sa place dans l'hôtel, il ferait mieux de garder celle qu'il avait dans la hiérarchie de la société, sinon, il ne ferait pas long feu. Les clients fortunés ou titrés n'apprécieraient que moyennement qu'un larbin fasse des reproches à leurs progéniture chérie.

Voyant l'homme plier la nuque, les enfants relevèrent le menton tous les deux en même temps, défiant l'homme d'oser dire le contraire.

– Il suffit, vous deux, leur intimai-je fermement pour doucher leur enthousiasme malvenu. Quant à vous, cher monsieur, contentez-vous de vous occuper du service dans le restaurant au lieu de vous promener chez les boulangers. Votre patron n'apprécierait pas de vous payer alors que vous êtes là où vous ne devez pas.

– Quoi ? fit-il interloqué. Mais...

– En plus, vous faire remarquer, lors de votre premier jour ! En tant que maître d'hôtel de carré, votre place n'est pas dans le hall non plus.

Le maître d'hôtel me regarda avec des yeux grands ouverts comme si je venais de lui annoncer la venue de Sa Très Gracieuse Majesté.

– Besoin de quelque chose, monsieur ? fit une voix que je connaissais bien.

Me retournant, je tombai sur le directeur, un ancien client qui me devait le fait que sa tête soit toujours sur ses épaules, alors que les vertèbres de sa nuque auraient dû être brisées par la corde de la potence. Il me fit une œillade discrète, me faisant comprendre par là qu'il était à mon service et ne citerait pas mon nom.

– J'ai rendez-vous avec le comte Trebaldi, ainsi que son épouse pour le dîner de dix-neuf heures, déclarai-je avec raideur.

– Merci, Trevor, ce sera tout, congédia le directeur en chassant son maître d'hôtel. Votre travail est de tout vérifier en cuisine et ensuite dans le restaurant qui vous est attribué, pas dans le hall. Vérifiez que les chefs de rangs sont prêts pour commencer le service. Le Premier maître d'hôtel est en place depuis longtemps et il doit coordonner votre travail à votre place puisque vous faites le guignol dans le hall. Ce n'est pas votre fonction. Je commence déjà à regretter de vous avoir embauché ce matin.

Une fois que l'inopportun fut parti, la tête très basse, le directeur me sourit.

– Auriez-vous besoin de quelque chose en particulier, monsieur ? me demanda-t-il comme s'il avait affaire à un client ordinaire.

– Non, je ne suis pas ici en mission spéciale, lui expliquai-je. Laissons mon identité de côté, tout de même, mais je vais attendre les autres dans le petit salon.

Il me fit un signe discret et je m'éloignai en sa compagnie pour ne pas que les enfants nous entendent. Le directeur sourit.

– Il m'avait bien semblé reconnaître la jeune demoiselle qui avait eu besoin de rentrer discrètement dans mon hôtel, il y a plus de quatre ans, avec son amie.

– C'est juste une personne qui lui ressemble...

Le directeur compris qu'il ne devait en parler à quiconque de cette ancienne affaire et du fait que la demoiselle qui avait travaillé pour moi et la comtesse Trebaldi ne faisait qu'une.

– Rassurez-vous, je n'ai rien dit en la reconnaissant, m'apprit-il. Il ne me serait pas venu à l'idée de signaler à son époux que sa femme avait un jour travaillé pour vous et que vous m'aviez permis de vous rembourser une partie de la dette que je vous dois.

– Votre professionnalisme vous honore, monsieur le directeur, le saluai-je, le faisant sourire de toutes ses dents.

– Si un jour, vous avez encore besoin d'une de mes suites pour une réunion d'enquête, mon hôtel est à votre disposition, chuchota-t-il. En attendant, vous pouvez les attendre dans le petit salon attenant à la salle du restaurant, ils ne vont pas tarder.

Il claqua les talons et s'en fut.

Entraînant les enfants derrière moi, nous allâmes nous asseoir dans un fauteuil. Elizabeth décida de se jucher sur mes genoux et, prenant d'autorité mes poignets, elle s'entoura de mes bras. Un soupir de satisfaction s'échappa de ses lèvres et elle observa les serveurs et les chefs de rang qui s'activaient dans le restaurant.

– C'est à cause de la farine qu'il avait sur ses chaussures, ses manches et ses sourcils que tu as dit au monsieur qu'il passait trop de temps dans les boulangeries ?

Je penchai la tête vers elle.

– Tu as oublié les traces de farine dans l'ongle de l'index de la main droite, lui signifiai-je.

– Oh, c'est pas vrai, soupira Louis en levant les yeux vers le lustre. Elle n'a même pas quatre ans, elle a observé des détails que je n'ai pas vus chez cet homme et au lieu de la féliciter, tu lui signales ce qu'elle a oublié.

– Ce sont les petits détails qui sont les plus importants, Louis, objectai-je. Les mains et les genoux sont importants dans l'observation.

– Merci, je n'oublierais plus de les regarder, annonça Liza avec sérieux. Maman me le disait toujours que c'était important. Les habits aussi sont importants, ils disent où on est dans la société. Plus la robe traîne à terre, plus on est élevée dans la société.

– Elle est allée à bonne école, me fit part Louis, en conspirateur. Hélène lui a appris des choses et moi aussi.

– Toi, tu triches, tu as lu ses livres, ronchonna Elizabeth.

Louis, assis à mes côtés, ricana et sa soeur lui passa le bout de sa langue avant de se mettre à rire, elle aussi.

– Il fait quoi, dans la boulangerie, le monsieur ? me demanda Elizabeth.

– S'il y va aussi souvent que Sherlock le dit, c'est qu'il conte fleurette à une employée, ria sous cape le démon blond.

– Quoi ? cria la petite.

– Cet homme est célibataire et il cherche des amies dans les boulangeries, éludais-je ne vitesse. Bref, il y passe trop de temps.

– Comment savais-tu qu'il était engagé depuis peu dans l'hôtel ? me demanda Louis.

– Réfléchis à ses paroles et tu trouveras tout seul, l'enjoignis-je.

Ses lèvres se plissèrent tandis que sa sœur pouffait sur mes genoux. Elle avait déjà la réponse depuis le début.

Le regard de l'enfant s'éclaira et il me dit :

– L'homme ne connaissait pas le nom d'Alessandro, donc, c'est qu'il n'était pas encore engagé lorsque celui-ci est arrivé pour prendre possession de la suite qu'il avait fait réserver. Les employés sont invités à « reconnaître » les clients de l'hôtel afin d'éviter des impairs. Le personnel nous connaît, mais pas lui. Donc, il est engagé depuis ce matin seulement.

– Un jour, j'arriverai peut-être à faire quelque chose de toi, soupirai-je. Enfin, tu es plus rapide en réflexion que Watson et tu trouves les solutions plus vite que lui.

– Je savais déjà que si le monsieur ne connaissait pas le nom de mon papa, c'est qu'il était là depuis pas longtemps, se vanta Elizabeth.

Louis se mit à rire et haussa les épaules sans se formaliser de ma remarque destinée à le piquer gentiment. Il avait dû réfléchir, mais au moins, il avait trouvé.

Un homme distingué entra dans le salon et son regard embrassa toute la pièce. Son regard s'éclaira quand il vit Louis et Elizabeth. La petite descendit de mes genoux et couru se jeter dans les bras du nouveau venu qui la leva jusqu'à lui pour recevoir un baiser. Louis le salua aussi, mais de manière moins expansive, se contentant d'un signe de la main. Ce genre d'effusions, il les réservait à Watson où à mon frère Mycroft.

– Bonjour, ma petite puce, s'exclama le nouvel arrivant. Je t'ai manqué ?

– Oui, répondit-elle en l'embrassant de nouveau. J'ai des tas de choses à te raconter. Il m'est arrivé de ces aventures, avec maman et papa.

Il était vêtu avec élégance, un costume brun, une cravate et une chemise blanche. Se tenant bien raide, il ne manquait pas de distinction. Chaussures vernies et présence de poils de chien sur le bas du pantalon. Mains fines, ongles brossés et pas de traces d'encre sur la paume. Cet homme prenait soin de lui. Sous son haut-de-forme, il avait des cheveux châtain foncés et son regard était assez réservé.

– C'est ce qu'on m'a expliqué, oui, déclara-t-il en pinçant ses lèvres fines et un jetant un rapide coup d'œil vers moi.

Le secrétaire particulier du comte Trebaldi était plus petit que moi. Vu d'ici, il avait la taille de Watson, le léger embonpoint en moins.

– Viens, l'enjoignit Elizabeth en lui faisant signe de la poser au sol. Je vais te présenter monsieur Holmes, c'est un grand détective. Le plus grand.

Il s'avança vers moi et me tendit la main. Sa poignée de main était ferme, mais pas trop. Par contre, le sourire était forcé.

– Papa t'a déjà tout raconté, alors ? déplora Elizabeth.

– Monsieur le comte m'a tout dit, oui, répondit le secrétaire et amant du comte. Son épouse aussi, pour les faits qui s'étaient passés durant son absence.

– Pfff, soupira Elizabeth de dépit tout en s'asseyant à mes côtés. C'est pas drôle alors.

Louis ricana et sa soeur le fusilla du regard. Décidant tout de même de parler, elle demanda, en me désignant :

– Tu sais aussi qu'il a été me chercher dans l'eau ?

– Oui, je sais tout, répondit le secrétaire avec un léger sourire.

– Tu sais aussi qu'il est allé chercher mon papa qui était étendu dans l'écurie à cause du coup de pied que Sun lui avait donné ?

– Oui, cela aussi, répondit-il en levant juste un œil vers moi avant de les baisser assez vite.

– Et il a couru très vite pour ne pas que je me fasse écraser par Sun ! continua Elizabeth, toute guillerette. Il a fait arrêter deux méchants messieurs qui donnaient des coups à leur chienne et qui avaient jeté les chiots dans l'eau.

Louis sourit discrètement, sachant pertinemment bien le pourquoi ces deux hommes avaient été arrêtés et qui n'avait rien à voir avec le fait qu'ils avaient maltraité un chien et jeté ses jeunes dans le ruisseau en crue.

– Monsieur le comte m'a tout raconté, ma puce, lui rappela le secrétaire.

– Et t'as vu mon ti chien ? Celui que j'ai sauvé dans l'eau.

– J'ai eu toutes les peines du monde à ôter les poils qu'il avait déposé sur mon pantalon, se plaignit l'homme.

– Et Louis a un ti chat, comme celui que papa avait !

– Celui de ton père avait bourlingué sur un océan et deux mers, ajouta le secrétaire, les yeux rivés sur ses chaussures.

– Le mien est encore jeune, rétorqua Louis.

Le secrétaire acquiesça et resta coi. Le silence s'installa entre nous, juste troublé par Elizabeth qui admirait à voix haute les tapisseries, les tableaux et les lustres du salon tandis que Louis me demandait quelques détails sur les affaires que j'avais résolues ces dernières quatre années. Le secrétaire se tint droit dans le fauteuil, jetant de fréquents coups d'oeil vers le hall.

Hélène et son mari descendirent quelques minutes avant dix-neuf heures, me saluèrent d'un sobre « Bonsoir, monsieur Holmes » et après, nous rejoignîmes notre table qui se trouvait dans la grande salle à manger du Cosmopolitan. Les tables étaient dressées, les couverts en argent de rigueur et les verres en cristal aussi. Les lourdes tentures de velours accrochées aux fenêtres étaient tirées pour donner à la salle un caractère intimiste. De toute façon, il faisait noir et la vue sur les jardins était impossible.

Le secrétaire ne m'avait pas adressé la parole durant le temps que nous avions passé dans le petit salon et je lui en étais reconnaissant. Elizabeth avait babillé toute seule et son frère m'avait écouté avec attention. Pour le reste, Hélène devant s'adresser à moi en public comme si nous étions des connaissances et rien de plus, elle devait réfléchir avant de parler. Donc, hors de question d'utiliser les prénoms ou de parler d'affaires passées.

– Le docteur Watson n'est pas encore arrivé ? me demanda Hélène en français, évitant aussi de commettre un impair en l'appelant par autre chose que son nom précédé de son titre.

– Non, répondis-je dans la même langue, sans ironiser sur le fait que s'il n'était pas là, c'est qu'il n'était pas encore arrivé.

Nous étions en bonne société et il fallait surveiller nos paroles. A choisir, un repas dans l'intimité m'aurait mieux convenu.

– Pourtant, enchaîna Hélène, lorsque nous l'avons croisé tout à l'heure, il nous a assuré qu'il viendrait avec son épouse pour dix-neuf heures.

– T... Vous l'avez croisé ? m'étonnai-je au point que je failli la tutoyer.

– Oui, lorsque nous sommes revenus de chez vous, m'expliqua le comte tout en faisant signe au serveur de servir le vin.

Une fois que l'homme eu terminé le service, Hélène m'expliqua que Watson passait devant l'hôtel pour se rendre à une visite et qu'il les avait vu sur le perron. Faisant arrêter son cab, il avait été les saluer.

– Il s'est même permis d'embrasser mon épouse, rigola Trebaldi à voix basse. Je ne savais pas les Anglais si expansifs.

– Son absence n'est pas normale, nous signala Hélène. Connaissant le docteur Watson, il serait venu en avance. Il a peut-être eu un patient qui a mis plus de temps...

– Voulez-vous que j'aille m'enquérir à son domicile, madame ? proposa le secrétaire. S'il a du retard, nous le saurons.

– Pourquoi pas ? Monsieur Holmes va vous donner son adresse, fit Hélène en se tournant vers moi.

– Lorenzo ? demanda Louis. Je peux aller avec toi ? Je connais bien oncle John.

– Moi aussi je veux aller avec ! s'enthousiasma Elizabeth.

Le comte lança un regard à Hélène qui y répondit par un haussement des épaules :

– Le repas sera servi à vingt heures, cela vous laisse le temps d'aller jusque chez John et de revenir à temps pour manger.

– Soyez sage et obéissez à Lorenzo, ordonna le comte.

Il appela un des chasseurs de l'hôtel et lui demanda de héler un fiacre car son secrétaire s'absentait momentanément.

Une fois que le trio fut parti, l'Italien me demanda :

– Je vois que vous avez fait la connaissance avec mon secrétaire particulier.

– Secrétaire très particulier, en effet, fis-je en souriant.

– Je dois dire que c'est un excellent secrétaire, rétorqua le comte en dardant un regard sombre vers moi. Il a appris son métier au fil du temps et je n'ai pas à m'en plaindre.

La salle était vide de convives et les serveurs se tenaient en retrait, prêt à satisfaire notre table, mais assez éloigné que pour ne pas entendre notre conversation.

– Droitier, fume des cigarettes italiennes mais en faible quantité, s'habille avec goût, suit la mode vestimentaire, prends soin de ses affaires, surtout de ses chaussures et n'a jamais accompli de lourds travaux avec ses mains.

Hélène mit sa main devant sa bouche pour ne pas rire et son époux me considéra avec attention. Malicieusement Hélène secoua sa tête et dit à son mari :

– C'est plus fort que lui...

– De plus, poursuivis-je, il a des regrets sur le fait qu'il ne puisse pas bâtir une famille et ressent une gêne quand à son attirance pour le sexe fort. Il aurait aimé être normal.

Le comte expulsa tout l'air de ses poumons et son visage vira au rouge cramoisi sous le coup de la colère.

– Là, il dépasse les bornes, ton damné Anglais, souffla-t-il avec rage.

– Sherlock ! s'étrangla Hélène, oubliant de me nommer par mon nom de famille.

– La vérité vous dérangerait-elle, monsieur le comte ? ironisai-je. Je n'ai fait que déduire ce que j'ai observé, rien de plus. J'aurais pu vous parler de la bonne de l'hôtel qui n'a pas fait correctement son travail et que cela avait énervé votre secrétaire, mais c'était tellement banal.

– C'est le mot « normal » qui me reste en travers de la gorge, monsieur Holmes, me souffla le comte. Croyez-vous que nous ayons choisi cette attirance de notre plein gré ? Croyez-vous que nous n'ayons pas lutté contre ce genre d'alliance que vous appellerez « contre nature » ? Vous même ne menez pas une vie que je qualifierais de « normale », monsieur, puisque vous refusez de vous marier. Compte tenu des exigences de la société, ce choix de vie est anormal, lui aussi.

– Votre choix de vie m'indiffère, monsieur le comte, celui de votre secrétaire encore plus, formulai-je entre mes dents. De plus, le fait d'être célibataire n'a jamais envoyé quelqu'un à la potence, votre choix de vie, oui. Ce que je déplore. Seuls les criminels méritent la potence, pas les hommes qui marchent de l'autre côté du trottoir. Votre crime n'en est pas un, même s'il est contre nature. Mais lui, d'après ce que j'ai observé, cela le gêne d'être ainsi. De nous deux, il était le plus mal à l'aise. Le reste n'est que la conclusion de mes déductions.

– Développez votre déduction, je vous prie, m'enjoignis le comte.

– Diantre, m'exclamai-je. C'est votre secrétaire et en quelques minutes, j'en sais plus sur lui que vous sur quelques années ?

– Épargnez-moi vos sarcasmes, s'il vous plaît, fit le comte, grinçant. Je demande juste vos déductions.

– Je n'aime pas développer mes déductions, après, les gens qui s'extasiaient soupirent d'ennui en trouvant que c'était enfantin.

– L'ai-je déjà fait ? me demanda le comte. Dire que vos déductions, c'était enfantin ?

– Lorsque votre ami est venu nous rejoindre dans le salon, Elizabeth a couru vers lui pour lui sauter dans les bras. Il était sincèrement content de la revoir, mais le pli pincé de ses lèvres indiquait le fait qu'elle était votre fille et pas la sienne. C'est ce qui le désole. La petite vous considère comme son père et lui, comme un simple employé de son père, même si elle lui saute dans les bras. Quand elle parle de vous et dit « papa », ses yeux se voilent brièvement, sans même qu'il s'en rende compte. Les yeux, le miroir de l'âme...

– Il est très complice avec Liza, pourtant, m'expliqua le comte.

– Elle n'est pas sa fille. Sur le fait qu'il aurait aimé être père de famille, il suffit de constater le nombre de fois qu'il a posé son regard triste sur une famille dans le hall. Un léger pli dans sa bouche, à la commissure des lèvres, me fit prendre conscience de son dépit de ne pas être à leur place, regardant même durement les hommes qui ne faisaient pas attention à leur progéniture. Contemplant ensuite avec tendresse Elizabeth qui babillait dans le canapé, à mes côtés.

Le comte soupira et frotta, de sa main droite, le haut de son front.

– Vu que votre secrétaire ne m'a jamais regardé dans les yeux, qu'il s'est trémoussé avec gêne dans le fauteuil, que certaines rougeurs sont apparues sur ses joues, qu'il ne m'a quasi pas adressé la parole, qu'il n'a même pas osé me remercier d'avoir sorti Liza du ruisseau et de vous avoir sauvé la vie dans l'écurie, je peux en déduire que cet homme était gêné de se trouver en face de moi. Il a tout fait pour éviter que la petite ne lui parle de tout ce qui était arrivé à la campagne.

Hélène soupira et garda sa main devant sa bouche. Son époux garda les yeux rivés sur son verre de vin, le faisant tourner sur lui-même.

– Il a honte de ce qu'il est, honte de son penchant, honte d'aimer un homme, fis-je d'une voix basse, malgré le fait que nous soyons seuls. Le fait que je sois au courant est ressenti comme une humiliation pour lui. Il a peur de mon jugement alors que vous lui avez sans doute expliqué que c'était la dernière de mes préoccupations. Le jugement des autres est sa hantise. Il s'est bien trop vite proposé pour aller voir la raison de l'absence de Watson. Votre secrétaire est pudique, vous pas. La preuve est qu'il n'avait pas apprécié d'être surpris dans un moment où l'on n'a surtout pas envie de se faire déranger.

– En effet, soupira le comte en me fixant dans les yeux. Je vois que vous en êtes souvenu. Oui, quand Hélène nous avait surpris, il a rasé les murs durant de longues semaines, n'osant même pas lui adresser la parole. Moi pas, cela m'est bien égal. Bonne analyse, monsieur Holmes, grinça-t-il, même si elle ne fait pas plaisir à entendre.

Hélène avait posé la paume de ses mains l'une contre l'autre devant sa bouche et son regard était perdu dieu sait où.

– Sherlock, toutes les déductions ne sont pas bonnes à dire, me fit-elle part.

– Et la chienne ? fis-je en changeant de sujet. Cela c'est bien passé chez maître Higgins ?

Après un temps de silence dû à leur étonnement de me voir changer de sujet aussi vite, ils reprirent leurs esprits.

– Monsieur Holmes n'a sans doute pas envie que l'on se livre à des déductions sur lui, commenta le comte en vidant son verre de vin. Il n'aimerait pas que je lui dise qu'il a peur de s'engager, peur de faire confiance à quelqu'un d'autre, peur de se faire trahir, peur de ne pas être à la hauteur...

– Peur que l'on puisse utiliser une personne qui m'est chère dans le but de me faire plier et arrêter une enquête, oui, rétorquai-je.

– Merveilleux, pour la chienne, m'apprit Hélène en tapotant son couteau contre l'assiette pour nous faire cesser. Karl est enchanté et il se demande déjà avec quel chien il va la croiser. Il hésite entre un grand chien du même style qu'elle ou un chien-loup. Mais si utilise un chien-loup, il ne sait pas encore s'il va mettre un croisé chien et loup ou un croisé chien-loup qui a été recroisé ensuite avec un loup...

– N'est-ce pas plus dangereux un chien-loup recroisé avec un loup ensuite ?

– C'est ingérable comme animal, m'expliqua-t-elle. Faut être des fous comme Karl ou Guillaume pour arriver à se faire obéir de pareils fauves. C'est comme Hadès, c'est plus un loup que un chien, mais il ne craint pas l'homme, peut l'attaquer et n'en fait qu'à sa tête.

La conversation roula ensuite sur les problèmes d'école de Louis, la curiosité d'Elizabeth et d'autres sujets de conversation. Le comte me laissa discuter avec Hélène, n'intervenant que très peu. Nous évitâmes les sujets qui fâchent.

– Tu as donc rencontré Watson tout à l'heure ? fis-je pour en revenir à ce sujet là.

– Oui, nous descendions du fiacre après avoir été déposer la chienne chez Karl. Il a fait arrêter le sien, à sauté en bas et m'a serré dans ses bras.

– J'ai failli être jaloux, ricana le comte.

– Pourquoi ? ironisai-je. Vous aimeriez que Watson vous serre dans vos bras ? Ce n'est pas son genre, vous savez. Il vous manque les formes au bon endroit.

– Ton amant est plus exaspérant que le mien, ma chérie, lui précisa le comte avec un sourire mauvais.

– Watson voulait sans doute faire une étude comparée entre tes « possessions » et celles de sa femme, poursuivis-je dans mon sarcasme. J'écris bien des monographies sur les traces de pas ou les cendres de tabac. Watson va en écrire une dans ce qu'il connaît de mieux : les formes féminines du devant.

– Vu comment il l'a serrée dans ses bras ! Il lui a même fait décoller les talons du sol, me rapporta l'Italien, hilare. Je vous dis, j'ai failli être jaloux. C'est vous dire comment il l'a serré dans ses bras. Vu qu'il y avait du monde, je lui ai fait un regard réprobateur. Ce n'est plus la Hélène que vous avez connue, elle porte un titre depuis quelques années.

– L'étouffer pour mieux la réanimer, voilà ce que le brave docteur voulait faire, conclus-je.

Hélène leva les yeux au plafond et nous sorti un « Que vous êtes bêtes, messieurs ».


Prochain chapitre : scènes de ménage