Chapitre XXVII

Le voyant était rouge. Rouge. Signalant que le bloc opératoire était pris, fermé. Un patient s'y trouvait, entouré de machines et de membres du personnel médical. J'étais là, debout, planté au milieu du couloir, à attendre que cette lumière passe au vert. Tout ça parce que je révisais pour mon bac en compagnie de Regulus et que Sirius avait débarqué dans ma chambre, livide, en brandissant son portable. « James vient de m'envoyer un texto. Harry est à l'hôpital. Il s'est fait renverser par une voiture. » Mon esprit avait vrillé alors que Regulus s'était lentement levé. Mes oreilles bourdonnaient. J'avais comme reçu un coup de massue sur le crâne.

Mon cœur battait à tout rompre et, durant le trajet jusqu'à Sainte Mangouste, j'avais même cru le sentir sur le point d'imploser à plusieurs reprises. C'était Severus que nous avions trouvé assis sur une de ces chaises inconfortables à la couleur terne. Il était seul. Mon parrain nous avait alors appris trois choses ; Stiles ne savait encore rien de ce qui s'était passé, se trouvant actuellement chez un ami. James et Lily étaient partis se hurler dessus il ne savait où. Et Harry était au bloc. Au bloc. J'étais parti en courant. J'avais trouvé l'endroit. Et depuis, j'étais tétanisé devant cet antre affreux.

Les minutes s'écoulaient, ou bien les heures… Je n'en avais pas la moindre idée. Je restais juste là. Je marmonnais malgré moi une unique supplique que je répétais inlassablement ; « Passe au vert. Passe au vert. Passe au vert. » Pourquoi ? Cela ne me donnerait pas plus le droit d'entrer… Mais cela signifierait aussi qu'un médecin, qu'un chirurgien, peu importait, sortirait bientôt pour annoncer l'échec ou le succès de l'opération. J'avais besoin de savoir. Mon imaginaire détraqué s'empiffrant à la table de mon incertitude me compressait poumons et estomac. Mes lèvres tremblaient. Un sifflement strident me sciait la tête.

Des bras m'ont alors entouré pour m'attirer contre un torse. Je n'ai même pas eu le réflexe d'essayer de me dégager.

-Passe au vert. Passe au vert. Passe au vert.

-Draco, ça suffit. Ça ne sert à rien de rester ici. Viens t'asseoir avec nous, m'a tendrement sermonné Regulus.

-Non, non. Attends. Il va passer au vert, tu vas voir. Il va passer au vert.

-Pas tout de suite. Suis-moi. Nous allons rejoindre les autres. Je suis certain que tout ira bien. Harry a la peau dure.

« Pas autant qu'une carrosserie. »

J'ai retenu mon aussi acide qu'amère réplique et ai fini par consentir à m'éloigner des battants clos derrière lesquels Harry était allongé sur une table. Comme un cadavre. Est-ce qu'il allait mourir ?

De retour auprès de Severus, j'y ai retrouvé le père d'Harry. Il était assis, dos courbé, mains jointes sur le front tandis que ses coudes s'enfonçaient dans ses cuisses. Sirius lui murmurait des choses, accroupi près de lui. Lily faisait les cent pas, grognant, étouffant des cris, rouge de colère, larmoyante d'impuissance. Mon parrain la regardait faire, attendant une faille dans son rituel de rage pour intervenir et obtenir d'elle plus de calme. C'est là que j'ai repéré un type auquel je n'avais originellement pas fait attention. Un grand brun adossé au mur avec… avec… J'en ai eu envie de l'étriper ; avec nonchalance.

-Qui c'est ? Qu'est-ce qu'il fait là ?

J'avais parlé volontairement fort, mes mots pleins de venin. Je le détestais déjà. Les renseignements sont tombés de la bouche de Regulus ; Tom Riddle, libraire. Il scrutait ses ongles quand tout le monde était en transe. Chien galeux.

« Disparais. Disparais. »

-C'est lui qui a appelé l'ambulance, a précisé Regulus.

Peut-être. Oui. Et ? Je le détestais quand même. Il me faisait une drôle d'impression. Le genre qu'on qualifie de « drôle » quand on pense « mauvaise, très mauvaise ». Il avait l'air d'une faucheuse. Je devais le chasser. Il allait tuer Harry. Ça se voyait. Il n'était là que pour ça. L'ambulance, c'était pour faire durer le plaisir, rien de plus. Il a consulté une montre à gousset. J'ai suffoqué. C'était l'heure. Il allait faire son boulot ignoble, maintenant. Il a levé les yeux vers moi, m'a considéré.

-Tu diras à Harry que la prochaine fois qu'il voudra me parler, il est prié de faire attention en traversant la route.

Il est parti. Je n'ai pas compris. Regulus a trouvé à sourire de la situation. Moquerie, indulgence, tristesse… Il y avait de tout dans l'expression qu'il m'a offerte.

-Je sais. Il fait constamment cet effet-là, au début. C'est une répulsion sans fondement, crois-moi.

Le croire ? Non, je n'avais pas envie. Je le détestais. Pire que cela ; je ne voulais pas l'aimer. Mais je n'ai pas eu le loisir d'y réfléchir davantage ; il y a eu des pas derrière moi. J'ai fait volte-face. Là, un chirurgien. Dans ses vêtements de service, avec son nom d'accroché. Éprouvé mais assuré. J'ai blêmi.

-Papa ?…

Mon père a avancé une main vers moi, m'a attrapé par la nuque et m'a poussé à poser mon front contre lui. J'ai obtempéré. Je ne savais pas qu'il avait repris le travail. Il s'est adressé à James et aux autres.

-L'accident en lui-même n'a causé que quelques pâles dommages. Les vêtements puis les tissus vivants ont encaissé la plus forte part de l'impact. Il a un léger traumatisme crânien, quelques blessures qui ont pas mal saigné, mais rien de particulièrement inquiétant. Il a eu beaucoup de chance. Le problème majeur a résidé en l'état de choc qui a provoqué une crise d'appendicite ayant rapidement évolué en péritonite. Fort heureusement, nous avons pu intervenir dans les délais et il est tiré d'affaire. Dix jours d'hospitalisation, beaucoup de ménagement après sa sortie, et il sera comme neuf.

J'ai éclaté en sanglots. Ma voix s'est confondue avec celle de Lily.

« Il est sauvé. Mon père l'a sauvé. »

J'étais si soulagé… Et fier. Mon père était le meilleur chirurgien du Royaume-Uni, aussi l'un des plus prisés en Europe. Et il avait été là pour sauver Harry. Si je l'avais su, je ne me serais pas autant rongé les sangs. Désormais, il n'y avait plus qu'à patienter jusqu'au réveil d'Harry. J'allais lui faire avaler sa perfusion.

[… … …]

-Espèce de résidu de fond de capote ! Ai-je rugi en entrant dans sa chambre. Le dernier des abrutis sait qu'il faut faire gauche-droite-gauche lorsqu'on veut passer d'un trottoir à un autre ! Qu'est-ce que tu aurais fait, hein, maudit crétin, si la voiture avait été plus imposante, si elle avait roulé plus vite ?! Est-ce que tu te crois immortel ?! Tu as conscience que tu aurais pu y passer ?! Tu as conscience du mal que tu aurais fait à tous les gens qui t'aiment, du deuil que ton inconscience aurait pu leur infliger ?!

« Tu voulais faire comme ma mère ?! »

Je n'avais pas prévu de le dire, ça, mais je l'ai laissé échapper ;

-Tu voulais faire comme ma mère ?! Hein, rouler plus vite, ce n'est pas grave ! Ça n'arrive toujours qu'aux autres, après tout ! Les accidents, la mort ! Ça n'arrive toujours qu'aux autres, hein, imbécile ! Non ! Ça n'arrive pas toujours qu'aux autres ! Ma mère est morte, et elle était en tort ! J'étais avec elle ; ça aurait pu me coûter la vie à moi aussi ! Et ce pauvre type, dans l'autre voiture, qui n'avait rien demandé ; il aurait pu y laisser la peau à son tour ! Mais pourquoi, POURQUOI, les gens ne se rendent-ils pas compte que le code, la sécurité routière, ce n'est pas pour rien qu'on les a inventés ?! Personne n'est immortel ! Personne ne ressuscite ! Tu comprends ça ?! Tu ne serais pas revenu ! Tu ne-… ! Tu ne-… !

Je pleurais trop pour poursuivre. Ma colère ne parvenait plus à maintenir de l'ordre dans mes mots, à engraisser mon discours. J'ai tourné les talons.

-Je fais trop de bruit, je sais. Je m'en vais.

-Non.

Il était si serein, si souriant quand je lui ai de nouveau fait face. Il tendait une main vers moi. J'ai approché, l'ai saisie, me suis assis près de lui en reniflant.

-C'est bizarre, a-t-il confessé. De savoir qu'on est venu chercher directement dans mon corps un organe pour me le retirer.

Il y avait comme une hilarité contenue dans ses prunelles.

-Ton père me surnomme « le Survivant ». Ça fait marrer Severus. Je suis sûr que Tom aussi en rira beaucoup. Quant à Stiles… Je vais encore plus être son héros que je ne l'étais déjà… Ma mère projetait de m'enfermer pour que je prépare mon bac ; grâce à mon séjour à l'hôpital, j'aurai droit à une fenêtre et des bonbons. Vois pas tout en noir.

-N'essaye pas de m'amadouer avec des conséquences pseudo-positives. Rien de tout ça ne valait de-…

-Évidemment. Et je suis désolé, Draco. Moi aussi, tu sais… J'ai eu peur.

Cet aveu sonna mon glas. J'ai lâché sa main et, avec toutes les précautions qui s'imposaient, je me suis penché pour recueillir le baiser qu'il désirait me donner depuis, pour lui si longtemps, pour moi si peu. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. C'était peut-être pour ça que ma mère ne respectait pas les limitations de vitesse. Toutefois, en amour, il n'y en avait pas, de limites.

[… … …]

Note de l'auteur : En vrai… Je transpire tellement de satisfaction d'avoir réussi à coller autant d'informations dans ce chapitre... Le fait que Tom ait du mal à se faire apprécier, le métier de Lucius, la raison de la mort de Narcissa (accessoirement de la petite cicatrice que portait Draco au commencement de cette fanfiction), la référence au « Survivant »… Et j'ai pourtant encore plein de choses à dire ! Il y a même quelques révélations que j'hésite à faire… Certaines zones d'ombre ne devraient-elles pas le rester ? Nous verrons cela… Pour le moment… J'espère que ce chapitre vous aura plu ! (Je radote tant, vous devez en avoir marre...)