Un Nouveau Ciel.
Les déblatérations n'avaient pas encore réellement débuté que Levi s'emmerdait déjà profondément. Lui, Hanji et la 104ème, étaient sagement agglutinés derrière les dignitaires des armées et les représentants populaires. Démocrates et aristocrates s'étaient rués dans l'arène, et toute la Grande Galerie du Levant était surpeuplée, en effervescence, telles les entrailles d'un nid de frelons. Le raffut était intenable, sans compter que la salle allongée, et haute de plus de dix mètres entre les voussoirs centraux de ses plafonds peints, offrait une résonance acoustique des plus désagréables. La presse avait été conviée et ses journalistes se massaient aux premiers rangs avec leurs calepins, bousculant les nobles —eux-mêmes forcés à se tenir debout— tout en brandissant leurs porte-mines. Les tables dressées pour le dîner somptueux qui aurait dû avoir lieu avaient été poussées contre les murs, hormis la plus imposante, derrière laquelle se tenait Eren en compagnie de Pit. Les chefs militaires n'avaient pas été invités à y siéger —exception faite d'Armin Arlelt, souffrant encore de son amputation récente, mais qui avait fermement refusé— et restaient alignés derrière eux. Seuls les individus dénommés par le peuple et les porte-parole des corporations les plus représentatives s'étaient réunis autour d'elle.
L'adjudant Jäger était entré dans l'antre du diable d'un pas conquérant en saluant, de façon odieusement courtoise, toute l'aristocratie qui l'attendait déjà, prévenue des événements et de son arrivée. Il s'était emparé des lieux sans la moindre violence, l'escorte de l'Union des Pays Libres et de ses soldats suffisant à faire pression sur les récalcitrants, alors que les Brigades Spéciales étaient déjà soumises à sa volonté. Les hommes, leaders martiaux et civils qui le suivaient, s'étaient mis à leurs aises comme si ils avaient été des hôtes attendus. Le jeune et séduisant ambassadeur s'était, alors, déclaré recteur de l'assemblée constituante qui allait avoir cours, devant les visages décomposés et indignés des oligarques. Depuis, la réunion improvisée tentait de prendre forme.
Levi avait fini par avoir des crampes à force de porter Naïcha, et l'avait finalement cédée à Conny qui, toujours aussi inattentif malgré la gravité des événements, ne cessait de faire mumuse avec le lardon pour passer le temps :
« Oh, elle tétouille ! s'esclaffa t'il en admirant la petite qui lui ventousait l'index.
— Arrête de lui enfoncer tes doigts cradingues dans la bouche, elle va attraper des maladies ! le réprimanda Levi.
— Springer ! piloria Hanji, à son tour. Tu pourrais arrêter de jouer avec ce bébé et te concentrer sur ce qu'il se passe ? Merci ! »
Si Levi se demandait si un nourrisson avait bien sa place ici, il lui suffisait d'observer la centaine de personnes d'extraction populaire qui avait réussi à s'introduire dans la galerie. Des vieillards, des femmes et des enfants de tous âges étaient entrés et se tassaient pour ne rien perdre de la messe. La foule continuait sous les portes ouvertes et même au-delà, baignant toute la place d'armes, le pont et les rues adjacentes. On n'avait jamais vu pareil rassemblement de toutes les strates sociales confondues.
Le Culte Des Murs était là, lui aussi, personnifié par ses douze archidiacres et le pasteur suprême. Ceux-là ne rataient jamais une occasion de lécher les bottes de la haute, leur donateur le plus généreux. Il y avait longtemps que le Culte ne prélevait plus de taxe au petit peuple, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir du pouvoir et de s'enrichir en reniflant des culs, ses clercs et congréganistes étant tous plus intéressés et sournois les uns que les autres. Les bigots avaient toujours été particulièrement nombreux au sein de la noblesse, adoratrice du mysticisme, et toutes ces grenouilles de bénitier disposaient d'une fortune si honteuse qu'elles n'hésitaient même pas à la gaspiller dans des futilités occultes dont se gavaient leurs hiérophantes, vicaires et autres suppôts de leur secte. Intérieurement, Levi souriait de les voir soudain si discrédités. Les murs n'étaient plus, et il en serait bientôt de même pour leur religion infondée et manipulatrice. Eren avait raison de détruire ce vieux régime autocratique qui, au-delà du manque cruel de justice équitable, était pourri jusqu'à la moelle à cause de tous ces cartels économiques, souterrains et dictatoriaux, qui avaient toujours eu l'ascendant sur le bien commun. C'était un système révolu, inopérant, qui ne pouvait survivre aux décennies glorieuses sur le seuil desquelles ils se tenaient. Le monde s'était trop agrandi pour les réactionnaires.
Mais, en vérité, Levi était très inquiet, et même déçu. Il avait peur qu'Eren ne prenne la décision de s'investir en politique, lui-même souhaitant tant prendre du recul avec tout cela. Un tel choix les séparerait inévitablement, car le plus âgé était trop fatigué des illusions et espoirs inutiles. Il estimait en avoir assez fait pour l'avenir de son peuple, et espérait goûter enfin à la paix et à la tranquillité.
Hanji, qui avait cessé de bavarder avec Hiro, se pencha soudain vers lui pour l'informer :
« Apparemment, ce bordel a plus ou moins été préparé ! Depuis une bonne semaine, tout au plus. Je ne sais pas ce qu'Eren foutait, ni où il était, mais on dirait qu'orchestrer tout ce délire l'a pris comme une envie de pisser ! Hiro dit qu'il avait besoin de solitude… Enfin, bref, comme je l'avais supposé, il n'a pas agi de façon aussi irréfléchie que ça en a l'air. Une grande partie de la population avait été avertie. Il a préparé son coup en donnant des consignes à Reeves, qui a lui-même joué de son influence pour faire courir le bruit de son retour et de ses projets sans que le Conseil n'en ait vent, tout en machinant cette espèce de commission. Toi et moi sommes la bonne dinde bien farcie, car tous ceux qui sont assis autour de cette table se sont déjà réunis ultérieurement. Ils savaient ce qui allait se produire, et ils savent déjà sûrement ce qui va être voté ! Même si, sur le fond, je ne peux que m'en réjouir, je commence à en avoir marre d'être toujours laissé sur le carreau ! »
Le capitaine hocha sèchement la tête. Flegel Reeves était à la tête des marchands et négociants depuis plus d'un an, désormais, et était leur contact le plus éminent au sein de la population, ayant déjà prouvé son allégeance au Bataillon par le passé. Il était naturel qu'Eren ait pensé à l'utiliser. On n'ourdissait pas le plus historique renversement de pouvoir sans alliés décisifs, et Levi l'avait pressenti en voyant les coups d'œil entendus que se jetaient les deux hommes.
« C'est très habilement mené, commenta t'il simplement. Erwin doit jubiler dans sa tombe. »
Le petit homme replet, à la crinière rousse plaquée en arrière, patientait en compagnie de ses homologues. Son surpoids lui conférait toujours le même air bouffi et enfantin, maquillé d'une myriade de taches de rousseur, mais son nez retroussé avait pris en épaisseur et en rougeur, signe qu'il aimait le bon vin, et il avait laissé s'épanouir sa barbe flamboyante en un collier long caractéristique des magnats des affaires et de l'industrie.
Il ne fallait pas rêver, les moutons fuyaient le loup comme ils pouvaient facilement se ranger sous ses ordres, surtout quand celui-ci était un modèle de réussite : assez proche d'eux pour qu'ils le connaissent plus ou moins personnellement ou qu'ils puissent s'identifier à lui, à ses origines ou son parcours, mais assez lointain pour les faire fantasmer, tout en leur suggérant l'exemplarité. Ces individus pouvaient entendre les voix des petites gens, aussi simplement qu'ils avaient l'oreille à leur portée, qu'il pouvait envoyer leurs enfants dans les mêmes écoles et goûter le pain du même boulanger. Ils étaient, pour la plus grande part, des entrepreneurs, des employeurs, des hommes issus de nulle part qui s'étaient construits à partir de rien. C'étaient eux que Paradis voulaient suivre, actuellement. Il y avait tout de même, parmi ces roturiers disparates, quelques vieux ouvriers et ouvrières, et même…d'autres : des anciens qui représentaient les communautés des bas-fonds et quartiers les plus pauvres, où leur notoriété s'était établie par des procédés bien divergents de la stabilité économique et la promesse d'enrichissement. Vieux sages ou parrains de mafia, ils étaient une minorité protectrice des plus démunis, et Eren avait besoin d'eux pour assurer l'équilibre et mâter les capitalistes trop profiteurs.
« La maison des Von-Der-Goltz n'est pas représentée ! s'indigna quelqu'un.
— Ni celle des Hohenlohe ! renchérit un autre aristo collet monté.
— Eh bien, les Goltz et les Lohe iront se faire voir, j'en suis navré, jeta Eren sans lever le nez des papiers que Pit lui communiquait à grands renforts de précisions.
— Comment osez-vous !? » s'offusqua une dodue au balcon tapageur, derrière un éventail.
Qu'elle se ventile. Autant de gras devait tenir chaud sous cette canicule printanière et, même si son décolleté était des plus aérés, un tel arsenal adipeux devait copieusement suinter sous sa robe de brocard pourpre et doré. Quel triste destin pour un si beau tissu.
« Silence, Mesdames et Messieurs ! intervint Pixis. D'après ce que nous savons, ils étaient conviés à cette rencontre, comme vous tous, et ont déserté les lieux peu avant notre arrivée. Ils ont donc décidé, par eux-mêmes, de renoncer à leur représentativité. »
Il y eut une salve d'exclamations outrées, mais la cours royale, effrayée du sort qu'on lui réservait, se calma vite. Elle voyait sa déchéance arriver à grands pas, et n'avait cherché qu'à gagner du temps en pourparlers avortés.
« Vous faites une excellente secrétaire ! se moqua discrètement Eren à l'adresse de Pit. Quoiqu'un peu trop grande et poilue…
— C'est ça, profite de ton succès pendant que ça dure, petit frimeur ! conniva l'homme.
Levi les observait organiser le déroulement des discussions et en établir les grandes lignes grâce au général qui récapitulait chaque point à aborder. Il avait certainement tout préparé plus tôt, lui aussi, et ses connaissances du sujet permettaient de grandement simplifier les choses, mais Levi commençait sérieusement à s'impatienter.
« Bien. Compatriotes, je vous demande le calme car nous allons débuter ! » pérora soudainement Eren, et il obtint vite le silence.
Levi n'en était que plus sidéré et admiratif.
« Nous nous apprêtons à rédiger, ensemble, la constitution qui statuera, par la suite, sur la mise en place et le fonctionnement de notre république démocratique. Nous voterons chaque proposition et, une fois devenues des clauses, elles devront être respectées par tous, y compris le chef d'État et son cabinet. Mais, avant cela, je voudrais tirer au sort quatre rapporteurs qui seront chargés de noter tout ce qui sera dit à partir de maintenant. Ces quatre comptes rendus, bien entendu identiques, seront le témoignage manuscrit et irréfutable de ce que cette assemblée aura produit. Chaque rapporteur aura à sa charge de fournir une copie exacte de sa déposition et d'archiver l'originale avec un grand soin. Ainsi, les exemplaires relatant la véracité des faits se verront devenir infalsifiables. Pour procéder à ce tirage au sort, je vais demander aux vingt-deux représentants assis devant moi de bien vouloir écrire leurs noms sur les billets que nous allons vous faire circuler. Vous remarquerez qu'ils ont tous été découpés au même format et dans le même papier. Le commandant Pixis récoltera les billets dans le sac que voici, et je piocherai quatre d'entre eux. Les quatre noms tirés au sort se verront fournir de quoi écrire. Même si il est indéniable que la presse est d'ores et déjà désignée d'office pour consigner ces faits, une version brute et vierge du regard de ses autorités me parait une précaution non négligeable au vu de la sensibilité actuelle des lignes éditoriales. »
Le jeune, après avoir fini d'en exposer les formalités, procéda au tirage. Levi ne retint pas les noms de ceux qui furent choisi pour transcrire la réunion, mais il approuvait qu'il faille en conserver une trace textuelle et neutre. Une fois ses quatre rapporteurs ayant trempé leurs plumes et mouillé leurs buvards, Eren reprit :
« En introduction de ce débat, je vais maintenant nommé un lecteur pour vous lire un texte fondamental des droits de l'individu. Celui-ci ayant été rédigé par une nation visionnaire et adopté, depuis, par de nombreuses autres, il n'est pas modifiable. Mais, si vous le juger à la hauteur de vos espérances, nous l'annexerons. »
Armin fut désigné —assez arbitrairement— par son meilleur ami, et s'avança maladroitement en s'appuyant sur sa béquille, sous une ovation qui le fit rougir comme un fruit bien mûr. Eren affichait un sourire malicieux à son endroit, content de lui avoir prouvé sa popularité. Le petit blond lutta contre son embarras et s'empara du feuillet tendu par Manson.
Et il étonna Levi à son tour. Ces gosses étaient-ils donc tous bâtis pour ça ?
« Article premier : Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. »
Armin lut le texte d'une voix haute, claire et puissante, avec une conviction émouvante qui ébranla toute la salle. Il croyait ce qu'il lisait; cela transparaissait, et toute timidité s'était envolée face à la ferveur que lui procurait le partage de ces mots pleins d'espoir. Il étincelait, et l'assistance semblait entrer en communion avec lui.
Le jugement de Levi était corrompu par l'angle de vision affectueux qu'il avait sur ses recrues, il en était bien conscient. Mais il lui suffisait de parcourir l'assemblée d'un regard pour voir qu'elle était en proie à la fascination, autant des mots que des orateurs. Eren, Armin, mais aussi les derniers membres du Bataillon, que la mort avait pourchassés jusqu'à l'achèvement de cette quête démesurée, n'étaient plus, à présent, que légendes vivantes.
La déclaration fut applaudie, ratifiée et annexée.
S'en suivirent de longs débats pour établir le document qui devait instituer l'édification de cette nouvelle ère, en une suite d'accords et d'alinéas qui devraient encore être soumis à un référendum pour devenir efficients. Il fut décidé de le faire afficher partout où la population vivait encore, et d'ouvrir des bureaux de vote dans chaque district. Les eldiens disposeraient de trois jours pour l'approuver ou le refuser. Si cette convention nationale ne nécessitait pas de révision, les élections présidentielles seraient enclenchées. Tout individu de plus de dix-huit ans, natif de l'île, serait libre de se présenter. Les dix bureaux établis dans les districts encore —même très partiellement— habités serviraient, alors, de préfectures où le pouvoir exécutif, temporairement prêté au Bataillon d'Exploration et la Garnison Des Murs, recueillerait, sous dix-huit jours d'échéance, toutes les candidatures. Une fois les listes électorales clôturées, celles-ci seraient placardées et distribuées à travers tous les districts, villes, villages et bourgs. Le choix définitif des votants se ferait, encore une fois, aux urnes de ces mêmes bureaux, douze jours après la publication des listes. L'élu à la majorité l'emporterait et devrait désigner sept de ses dix ministres parmi les dix candidats arrivants derrière lui. Les trois derniers à nommer seraient soumis à sa propre appréciation, s'il le désirait. À partir de ce moment, lui et ses ministres veilleraient à réaliser le programme préalablement rédigé par le candidat, et le jureraient sur la constitution. Le peuple disposerait, désormais, d'un certain nombre de droits pour se faire entendre en cas de contradiction, notamment celui de se réunir ou de de faire grève. Eren jouait avec le feu, et il avait vraiment l'air d'aimer cela.
Il s'éclatait, ni plus ni moins.
Les contestations et les applaudissements fusaient de tous côtés. Partager le gâteau était facile, mais il y avait toujours des gourmands qui réclamaient une seconde part. S'ils n'étaient pas rassasiés, qu'importe : ils trouvaient un moyen de se servir dans l'assiette du voisin. Cette utopie était belle, mais mal adaptée à la nature humaine. Cette voie ne les mènerait pas dans le mur, mais elle ne les mènerait pas au paradis non plus. Ils allaient sûrement tous louvoyer dans cette nouvelle société en tentant de l'abuser pour leur propre compte. Peut-être plus longtemps que dans une autre, mais, d'après Levi, elle s'effilerait dans le vent des idéaux déchus, elle aussi. Un jour ou l'autre.
Il avait mal à la tête.
« Si je comprends bien, Monsieur Jäger, vous comptez administrer le bureau principal, les listes électorales et le dépouillement, tout cela alors que vous vous présentez vous-même ? sous-entendit une précieuse des premiers rangs, munie d'une langue empoisonnée.
— Il n'a jamais été question que je sois candidat, réfuta souplement l'adjudant. D'ailleurs, je ne le serai pas, ni même conseiller ministériel. Je compte simplement mener ce projet à bien, en bon secrétaire de cet assemblée, et profiter, par la suite et comme tous les autres, des droits que j'aurais acquis en tant que simple citoyen, et qui seront, soyez-en prévenus, bien plus charitables que le poids qui s'abattra sur l'élu de la nation.
— Tu ne te présentes pas ?! ressauta Reeves de tous ses poumons. C'est idiot ! Tout le monde te suivrait…
— Merci mais, sans façon. Je ne suis pas du bon acabit, et j'ai d'autres projets. Inutile d'entretenir un mystère superflu car je ne doute pas que ces messieurs les journalistes se sont déjà activement renseignés sur ma vie privée, et je vous accorde qu'il s'agit d'obligations personnelles d'ordre…"parental", dirons-nous.
— Et personne n'osera vous dire que vous ne le méritez pas », insinua une jeune femme à la voix tentatrice.
À chasseur sachant chasser, vient chatte sans chasteté.
Eren la gratifia d'un sourire affriandant qui fit bouillir Levi. Utiliser l'excuse de Naïcha, afin de se débiner, pour ensuite se pavaner devant cette trainée lui ressemblait bien. D'un autre côté, le capitaine était soulagé d'apprendre qu'il ne comptait pas se présenter.
« Cette sédition gouvernementale n'aurait pas été possible sans l'appui de l'Union des Pays Libres, n'est-ce pas ? interrogea un griffonneur de babillards en levant son crayon.
— En effet, mais je ne vois pas où est la pertinence du propos ? lui répondit poliment Eren.
— Le peuple de Paradis doit-il se sentir redevable ? Qu'est-ce qui nous garantit que les décisions futures ne seront pas influencées par le gouvernement de l'Union, ou même de l'état-major UPL ? » s'enquit un autre.
Levi haussa un sourcil mécontent. Il avait toujours eu du mal à supporter les bobardiers. Eren n'eut pas le temps de répondre que d'autres mains s'agitaient en l'air et que les questions fusaient :
« Nous savons que l'Union projette d'établir un contrat commercial pour l'exportation de nos ressources fossiles. Pouvez-vous promettre que toutes les décisions gouvernementales à venir seront en faveur des citoyens, ou cette alliance politique pourrait peser dans la balance, d'un point de vue économique ?
— Si les électeurs refusaient d'entrer dans l'alliance, celle-ci se retournerait-elle contre nous ? Sommes-nous vraiment libres ou en avons-nous l'illusion devant des sauveurs qui pourraient nous contraindre par le chantage ? »
Le peuple souverain profitait subtilement des armes qu'on lui donnait, et Levi commençait presque à s'amuser. Tout comme Eren, d'ailleurs, qui balaya leurs inquiétudes avec une honnêteté tranchante, sur un ton toujours des plus légers, n'hésitant pas à faire intervenir Manson pour qu'il se désinculpe lui-même et à rédiger de nouveaux actes signés par le général étranger, docile et volontaire, en preuve de leur totale indépendance.
« Comptez-vous mettre en place de nouveaux impôts pour reconstruire le pays ? Vos idées sont louables mais elles ne nourriront personne, et les caisses de l'État sont vides ! En êtes-vous conscients ?
— Nous avons pré-établi que les plus fortunés devraient reverser une taxe à l'État, affirma le jeune diplomate. Celle-ci est la seule prévue par cette réforme, car elle statue pour l'égalité des citoyens et un meilleur partage de la trésorerie et des richesses actuelles. La noblesse et le Culte, en particulier, se montrerons les plus participatifs. Il est bien normal, et encore davantage dans ce contexte chaotique, que les plus nantis aident leur patrie et leurs concitoyens défavorisés à se relever, mais il est certain que cela ne sera pas suffisant et que d'autres impôts seront à prévoir. Celui qui présidera le Conseil d'État sera libre d'en décider, une fois élu, et à condition de l'avoir mentionné dans son programme au préalable. Chaque candidat doit, bien entendu, prendre en compte la comptabilité générale de l'État, et proposer les ajustements économiques et financiers nécessaires à la reprise et à la stabilité, de manière collective comme au cas par cas. Ce n'est pas une mince affaire, et il est fort possible que certains manquent de prévoyance raisonnable, ce qui pourrait les conduire à déshonorer leurs promesses en cours de mandat. Auquel cas, une commission dérogatoire pourra s'appliquer comme recours à une quelconque mesure arbitraire et inéquitable. Comme je l'ai déjà dit, je ne m'emploie qu'à la mise en route du système, et les choix politiques qui en découleront ne me concernent aucunement. Je pense, toutefois, que le général Manson pourra répondre à une partie de votre question.
— Effectivement, assura l'intéressé en prenant la parole, il me semble impératif d'épargner la population de nouvelles ponctions après tout ce qu'elle a déjà perdu. Il vous faudra certainement chercher des liquidités ailleurs. Le contexte démographique a beau être dramatique, il permet, néanmoins, la relance de la croissance économique, et vous devriez connaître, dans un proche avenir, un essor florissant. L'emploi devrait culminer dès que l'industrie reprendra, et vous aurez, désormais, la possibilité de vous ouvrir au monde. L'import-export vous enrichira certainement très vite. Quand la Cours internationale jugera Mahr et ses alliés, les décisionnaires seront condamnés, mais également les nations, en tant que personne morales, et les peines encourues par celles-ci relèvent de l'indemnité de guerre, qui sera reversée aux états victimes de leurs crimes. »
Les questions redoublèrent encore, c'était à n'en plus finir. Toute la galerie n'était plus qu'un assommant capharnaüm, mais Eren arrêta l'avalanche :
« Chers concitoyens ! Voilà plusieurs heures que nous déblatérons, et je pense que nous avons fait le tour des sujets les plus élémentaires ! Si d'autres propositions attirent votre attention, vous pourrez, au choix, voter contre ce texte dans la limite du temps imparti, ou proposer une motion en vue d'ajouter un alinéa. Je vous rappelle qu'il vous reste soixante-douze heures pour exprimer votre avis suite à la relecture des textes. »
Il brandit, alors, la liasse imposante au-dessus de lui, à la vue de tous.
« Voici, citoyens, notre nouvelle Constitution nationale pour l'avènement d'une république démocratique. Pour la légitimer, je demande à chaque témoin, dans cette salle, d'approuver et signer sa préface, en tant que procès-verbal, que nous nommerons « Le Serment de la Grande Galerie du Levant » et qui contient les conditions suivantes :… »
Le jeune homme s'éclaircit la gorge avant d'entamer la lecture à voix haute :
« L'Assemblée nationale;
Établie en ce jour du vingt mai de l'an huit-cent-cinquante-cinq, et appelée à fixer la nouvelle constitution du royaume de l'Île de Paradis; opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les vrais principes gouvernementaux, en révoquant la monarchie elle-même. Rien ne peut empêcher qu'elle continue ses délibérations dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale;
Arrête que tous les membres de cette assemblée, de tous statuts, classes sociales, métiers, professions, lignées, quelques soient leurs profils sociaux, judiciaires ou économiques, prêteront, à l'instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la Constitution de Paradis soit établie et affermie sur des fondements solides, et que ledit serment étant prêté, tous les membres et chacun d'eux en particulier confirmeront, par leur signature, cette résolution inébranlable.
Lecture faite de l'arrêté, M. le Recteur, Eren Jäger, a demandé pour lui et pour ses secrétaires à prêter le serment les premiers, ce qu'ils ont fait à l'instant; ensuite l'Assemblée a prêté le même serment entre les mains de ses présidents associés : Flegel Reeves, commerçant… »
Il énuméra les représentants les uns après les autres. Untel industriel textile, l'autre extracteur de pétrole et gaz, financier, négociant en tous genres, directeur de la Banque Centrale, menuisier-charpentier, maréchal-ferrant, boucher, charcutier, maçon, architecte… Il y avait aussi plusieurs médecins, ainsi qu'un bel échantillon de la paysannerie avec son lot d'éleveurs, cultivateurs ou maraîchers, et même le petit secteur des chasseurs-pêcheurs. Ainsi, judicieusement, chaque corporation et communauté était représentée : les académies, le Droit, la Messagerie, l'agriculture, l'armée, l'ingénierie, l'industrie, le commerce…Tout en détaillant de multiples secteurs : imprimerie, librairie, sidérurgie, verrerie, draperie, épicerie —au travers de nombreux marchands de bouche— la confrérie du vin, la mercerie, le Bâtiment et tous ses corps de métier, et même, la bonneterie, la pelleterie, l'orfèvrerie, la joaillerie et toutes les professions d'art.
Levi ne comptait plus et se demandait vraiment s'il pouvait y avoir un absent.
« Ainsi que Mert Cohen, retraité artisan de Yalkell; Karl Eckert, propriétaire de taverne à Trost; Mafalda Felke, hôtelière de Stohess; Rolf Hemmelman, et sa compagnie de services, de Chlorba; et Grit Göhr, négociant de Karanese. »
Levi tiqua. Ces quatre-là étaient des noms bien connus et dont les désignations complètes étaient très condensées, même intentionnellement étouffées pour éviter que leurs qualifications frauduleuses ne soient ouvertement révélées, ce qui reviendrait à des aveux publiques. Felke tenait une maison de passes réputée. Eckert était également proxénète, mais aussi grand fournisseur du marché noir. Les « services » d'Hemmelman comprenaient principalement le blanchiment d'argent —mais on le soupçonnait aussi de travail bien plus sale— et Göhr était également un trafiquant d'armes et de drogues des plus renommés dans son milieu. Comme il l'avait prédit, on ne se débarrassait pas si facilement de ce genre de vermine et, de toute évidence, leur soutien avait bien servi la concrétisation de cette mascarade. Eren et Manson étaient prêts à user de tous les moyens à leur disposition.
Levi ne les en blâmait pas. Il était impossible de satisfaire tout le monde, et l'on n'avait rien sans rien. Tout avait un prix, et mieux valait encore quelques petits mensonges ou magouilles douteuses qu'une nouvelle grande machination occulte, ou un endoctrinement et une manipulation répressifs et assujettissants.
« Les généraux et officiers, pour ceux qui sont encore en vie et font figures d'autorité pour nos armées, s'engagent, eux-aussi, à la révocation du Conseil militari-monarchique pour exercer leur devoir séparément du pouvoir législatif, et dont les noms suivent :… »
Levi fut surpris d'entendre le sien, et même un peu irrité. Il ne voulait pas signer cette paperasse emmerdante à laquelle il ne comprenait —ou plutôt, refusait de comprendre— grand-chose.
« Figurent aussi significativement sur cette liste les signatures des lignées dépositaires de la fortune et du patrimoine du royaume. Le peuple souverain s'est accordé pour leur en laisser l'usufruit, sous condition que leurs membres et leurs héritiers se soumettent au nouveau prélèvement de l'impôt sur la fortune qui servira à reconstruire le pays, et sous réserve de s'émanciper, à dater de ce jour et irrémédiablement, de toute forme de solvabilité à leurs égards, exceptions faites des baux ou contrats financiers et bancaires, détaillés en annexe. Ceux-ci représentés par les familles citées :… »
Et encore une suite de noms qui souleva plus d'indignation et de ricanements moqueurs que précédemment.
« S'en suit l'ordre clérical et ses préposés, prouvant l'accord de toutes les paroisses représentées et celles ne l'étant pas restant, comme pour les précédentes catégories susnommées, assurées de leurs possibilités de recours :… »
Encore une suite de noms.
« Et aussitôt, l'appel des Bailliages, Sénéchaussées, Provinces et Villes, a été fait suivant l'ordre alphabétique, et chacun des membres présents et émargés, en répondant à l'appel, s'est approché du Bureau et a signé.
Le présent serment stipule que la convention établie, en ce jour, sera soumise une première fois, par referendum, à l'avis de tous les citoyens eldiens, à la date du vingt-trois mai huit-cent-cinquante-cinq.
En cas de refus, les motifs de ce dernier devront être pris en compte et les députés figurant sur ce document assumeront leur charge afin de revoir la constitution jusqu'à ce que celle-ci soit votée à la majorité absolue, jurant sur l'honneur qu'ils s'assureront, en priorité, des besoins communautaires et primordiaux avant les leurs.
Mention est faite, ci jointe, des députés refusant l'accord.
Mention est faite, ci-jointe, des députés ayant nommé des suppléants, qui eux-mêmes ont apposés leurs signatures à la présente convention ou celles s'en suivant.
Mention est faite que M. Le Recteur ne présidera l'assemblée que trois fois consécutives. Au-delà de ce mandat, un nouveau recteur sera désigné.
Mention est faite par M. le Recteur actuellement mandataire, Eren Jäger, qu'il est en droit d'abandonner sa fonction sans préavis si il constate que les désaccords parlementaires nuisent à l'avènement d'une démocratie suprême et radicale, où plus aucun privilège ne sera accordé autre que ceux décidés par la communauté citoyenne et en réponse à des inégalités devant être réparées, et juge adventices trop de dépositions faites par la suite. M. Le recteur Eren Jäger et ses conseillers rappellent à l'Assemblée et aux citoyens de songer, en perspective de leurs votes, à l'intérêt communautaire avant l'intérêt individuel. Ainsi, chacun ayant été juge impartial, le texte établi et voté sera le fondement le plus juste pour tous.
Une notice jointe récapitule les articles fondateurs et essentiels à la Constitution, dont elle ne peut être exempte pour assurer la liberté liée à chaque individu exerçant son droit à vivre sur le sol de Paradis.
M. le Recteur ayant rendu compte à l'Assemblée que le Bureau de vérification avait été unanimement d'avis de l'admission provisoire de tous les députés cités plus haut, l'Assemblée nationale a décidé que lesdits députés seraient admis provisoirement, ce dont ils ont témoigné leur vive reconnaissance. En conséquence, ils ont prêté le serment, et ont été admis à signer l'arrêté.
La séance reprendra le lundi vingt-trois de ce mois en la salle et à l'heure ordinaires; M. le Recteur et ses Secrétaires ont signé. »
Le silence tomba sur la galerie. Eren reposa le feuillet et le fit glisser à sa droite, devant le commandant Pixis. Le vieil homme fut le premier à inscrire son nom dans la marge immaculée, et chacun retint son souffle en écoutant le son griffant d'un Waterman flambant neuf sur le grain de la page. Puis il se redressa avec fierté et poussa le manuscrit à son voisin de droite.
Le document passa entre plusieurs mains, notamment Hanji, qui le refila machinalement à Levi. Il le regarda comme si c'était un torchon sale, n'esquissant pas un geste pour s'en saisir.
« Levi ? appela la brune.
— Tch, je prends un suppléant. »
Eren eut un petit sourire, peu surpris :
« Qui ? »
Levi haussa les épaules :
« Arlelt aime renifler le papier.
— Que… ? s'affola Armin. Mais…je ne suis que simple sergent !
— Sergent-chef, maintenant, je te rappelle. Et j'ai le droit de prendre le suppléant que je veux, si j'ai bien compris. Ça pourrait même être le dernier des troufions, qu'est-ce que ça fout ? C'est bien ça, "Monsieur le Recteur" ? »
Eren afficha un sourire carnassier et déclara, sans le quitter des yeux :
« Qu'on me retourne le serment, je dois notifier une suppléance en la personne du capitaine Levi Ackerman. »
Sous l'entête « Renonce à son droit régulier de représentant de l'Assemblée parlementaire en la faveur de : » titrant la feuille jointe, il inscrivit le premier binôme :
« Levi Ackerman, cédé à Armin Arlelt. »
Il n'y en eut pas beaucoup d'autres.
Quand la maquette atterrit entre les mains de la noblesse, celle-ci l'étudia avec un zèle méfiant et exaspérant. Eren ne fit que s'en amuser, et demanda à ce que l'on amène les rafraîchissements prévus pour la commémoration ironiquement festive qui était prévue à l'origine. Les valets et intendants, quelques peu pris en otages par l'imprévu, hésitèrent, pâles et devenus gauches malgré toute la prestance et l'habilité dont ils avaient le don. Mais la pression qu'exerçait, sur eux, la masse enfouraillée des militaires, UPL ou îliens, les fit vite détaler comme une nuée d'abeilles ouvrières.
Du vin fut servi à la table principale, mais Eren réclama qu'on en apporte plus; qu'on vide les caves, pour que chacun goûte aux grands crus des bonnes terres de leur pays.
Effarés, les serveurs allèrent implorer le sommelier et l'intendant supérieur qui, avec plus de recul et de gratitude envers ce jour, procurés par leur âge et leurs longues années de servitudes, furent loin de s'y opposer. Ils offrirent les clés sur lesquelles ils avaient toujours veillées avec plus de précaution que sur leurs propres vies, se sachant lésés dans l'affaire, mais assez sagaces pour voir toutes les chances que cela représentait pour d'autres, y compris leurs proches. Ils furent les premiers à montrer l'exemple, sacrifiant leurs postes, sinon durs et laborieux, mais souvent vitaux à des familles entières qu'ils ne voyaient que très rarement.
On servit à boire dans tout ce que l'on trouva : verres, tasses, chopes, coupes, gobelets, pots, coquetiers et mêmes encriers.
Quand la déclaration passa entre les doigts gantés d'une nouvelle coquette, Eren flagorna derrière son verre de jus de raisin grenat et macéré :
« Je viens de le lire, jolie dame. Vous êtes bien trop jeune pour manquer d'audition, à moins que vous ne soyez atteinte de surdité ? Mais j'en doute, vu comment vous réagissez à ma voix ! Si jeune, d'ailleurs, que je ne suis pas certain que vous soyez en âge de signer cette lecture ! Nous avons stipulé ultérieurement qu'il fallait être âgé de dix-huit ans pour acquérir le droit de vote. »
Levi manqua de s'étouffer avec le millésime qu'on lui avait servi tant le compliment était exagérément flatteur. La poupée de luxe n'était certes pas ménopausée, mais elle avait près d'une vingtaine d'années de plus que l'incorrigible courtisan.
« Vous n'aurez pas mon âge, cher Monsieur ! abrégea elle, rougissante, en ratifiant la proposition sans plus de réflexion, pour se débarrasser de son embarras et, de toute évidence, le contenter.
— Ce n'était pas ce que je pensais vous soutirer en priorité… » ricana Eren, pesant d'insinuation, et elle s'empourpra davantage.
Levi se racla encore la gorge, qu'il finit par laver d'une nouvelle gorgée brûlante.
La liasse passa entre les mains d'une voisine qui fut, à son tour, soumise aux émeraudes diaboliquement charmeuses, et eut à peine droit à un regard de la signataire ensorcelée avant de continuer son chemin.
Bien. On gagnait en rythme et l'on y passerait, peut-être, moins de cinquante ans. Mais Levi ne pouvait vraiment pas s'en sentir reconnaissant envers le jeune séducteur, et bouillonnait même d'envie de lui arracher la langue.
Un rire tintant et inimitable le fit frissonner, et il se tourna vers la droite. Hiro, appuyé nonchalamment au mur du fond, à l'ombre des regards, releva vers lui ses orbes restés dorés malgré sa réincarnation humaine. Ils étincelèrent brièvement sous la clarté des rayons les plus téméraires qui filaient depuis les hautes arches.
« Eren ira très loin.
— Tant mieux pour lui. Mais il ira sans moi. »
Fritz fronça quelque peu les sourcils. C'était assez clair pour qu'il comprenne que le capitaine refusait de se voir comparé à lui, et qu'il n'accepterait jamais de suivre la même voie. Il n'y avait plus de sacrifice à faire, désormais, et même s'il y en avait eu, Levi n'aurait jamais toléré qu'Eren se conduise tel un certain général d'état-major. Jamais il ne supporterait une relation comme celle qu'entretenaient ces deux-là. Hiro savait faire preuve de patience, de constance et de clairvoyance, mais, surtout, d'une confiance absolue en son compagnon, qui lui permettait d'annihiler toute forme de possessivité intempestive selon la primauté des objectifs. Il l'enviait un peu, car il aimait assez Eren pour se sentir injuste, mais il savait que ses nerfs n'étaient pas faits pour endurer cela.
Le blond sourit encore et répondit, avec une pointe de mystère :
« Sans toi, il n'ira nulle part, car tu es son air. Il trouvera toujours un moyen de t'emporter et, toi-même, tu ne respireras que grâce à cela. »
Levi était vraiment fatigué :
« Je ne pourrai pas lui en donner beaucoup. Je suis à bout de souffle, et je doute vraiment que ce jeu-là m'en donne plus…
— Alors, il en inventera un nouveau. »
Levi, saisi par ces paroles, releva soudain les yeux, et le blond se détendit encore contre le plan tapissé, l'air de se prélasser :
« Il a combattu ses démons pour revenir. Il manquait d'air. Il les oubliera bien plus facilement que toi, et tu en crèveras de jalousie. Il saura vivre tandis que, toi, tu auras l'impression d'apprendre. Ça te rendra fou, crois-moi ! » et ses yeux étaient vagues, lointains et nostalgiques. Levi était étrangement suspendu à ses lèvres.
« Mais, si tu arrêtes de réfléchir et que tu le suis, tu respireras enfin, toi aussi. Tu verras comme c'est bon. En réalité, ce ne sera pas toi qui le suivras, mais lui qui cherchera sans relâche à combler tes désirs, au mépris des siens. Il fera tout pour te rendre ton oxygène. Tu finiras par le voir.
— Comme si je voulais qu'il fasse de l'apnée pour moi !
— C'est comme ça qu'il fonctionne. Eren est un meneur. Tous les meneurs ont besoin d'une ancre. »
Il se détacha du mur pour le rejoindre, se postant à ses côtés pour admirer la foule et l'épopée historique qui continuait, tout en lui murmurant :
« La volonté d'une communauté aimée pour voiles, de vaillants compagnons comme équipage, la détermination comme gouvernail. Et une ancre…
— Très intéressant, sauf que j'ai jamais mis les pieds sur un pont, le snoba Levi. Même si j'en ai une vague image, je pige pas si tu compares Eren au navire ou au capitaine.
— Les deux ! Un capitaine "est" son navire ! Et il sombre toujours avec. »
Levi resta silencieux, absorbant ce qu'il venait d'entendre. Techniquement parlant, c'était lui le « vrai » capitaine, à présent. Mais Eren n'était ni son bâtiment, ni son ancre ou quoi que ce fut d'autre. Aucun outil que l'on pouvait manipuler pour une fonction donnée. Ou bien ils étaient tous deux navigateurs, ou bien…
Ils étaient un compas.
Un ensemble mu par des forces terrestres inexorables; deux aimants dont les pôles s'attiraient et se repoussaient, dans un magnétisme naturel; antipodes et synonymes, gravitant l'un autour de l'autre dans un équilibre tangent, aussi puissant que fragile, en générant leur propre force contradictoire, insoumise, complexe et fascinante, pour animer un instrument de mesure inventé pour trouver son chemin en faisant girouetter une simple aiguille au rythme de leur cœurs battants.
La boussole indiquait toujours le Nord.
Comme elle, la complémentarité de leurs âmes pouvait leur confirmer un choix essentiel : leur cap.
Les signatures s'enchaînèrent, mais un autre aristo décrépis retint la circulaire trop longtemps.
« Un problème, Messire ? Vous accaparez beaucoup du temps d'autrui, arbitra encore Eren.
— Pardonnez-moi, Monsieur, mais je ne signe rien sans relire ! cracha le vieil homme avec dédain.
— Bien, bien. Prenez votre temps, alors, répliqua le jeune homme d'une voix doucereuse. Surtout que cela a déjà été fait et que vous êtes, ainsi, le premier à bafouer l'article quatre de la Déclaration des Droits de l'Homme, également lue précédemment.* Je vous en prie. »
Un murmure outrancier fit gronder la salle en faisant blêmir l'accusé.
« Dois-je vous rappeler que vous usurpez, vous-même, un pouvoir qui siérait mieux à un magistrat invoqué ? dénonça t'il. Vous n'avez aucune compétence en la matière…
— Matière inexistante, le coupa Eren. Que j'inaugure, par ailleurs.
— Vous prétendez obtenir la signature de ceci, mais cela n'est que falsification, car il n'en va pas de notre bon gré ! nasilla une grasse bourse des premier rangs quand le pupitre passa devant lui.
— En effet, sourit l'adjudant. Rien ne vous retient, Monseigneur. Et rien ne vous oblige à salir cette feuille si vous n'en avez pas envie. »
L'homme, rouge de colère, l'assassina du regard et, évidemment, trempa le porte-plume dans l'encrier présenté avant de signer le document, en veillant à prendre un maximum de place. Ces fossiles savaient que leur temps était révolu. S'ils voulaient survivre à cette nouvelle ère avec un minimum de sauvegarde, ils devaient se montrer soumis. Levi avait beau les honnir, il ne pouvait qu'admettre leur intelligence, sournoise et félonne, qui les avait élevés jusque-là et qui s'exerçait encore aujourd'hui.
Le texte fut enfin scellé de cent-quatre-vingt-quatorze signatures. Le recteur le récupéra, l'exposant, encore une fois, à la vue de tous, et déclama d'une voix forte et sentencieuse :
« Que cela soit écrit et accompli ! »*
L'assistance acclama généreusement l'acte, et Hiro s'éloigna pour laisser une autre prendre sa place :
« Eren est incroyable ! exulta Hanji.
— Oui. Il est complètement fou… » soupira Levi, transi de passion, d'admiration et de tristesse mêlées. Elle se tourna vers lui, stupéfaite de voir une expression aussi subjuguée sur son visage :
« Tu plaisantes ou… ? »
Il tourna vers elle son regard habituel et elle sourcilla, indécise :
« Il a réussi à t'impressionner, toi aussi ?
— Comment veux-tu que je ne le sois pas ?
— Excuse-moi. C'est juste que…Tu es un peu bizarre, aujourd'hui. Je ne sais pas comment tu vas le prendre mais…je te trouve étrangement émotif.
— Et ? Je suis bizarre par une journée bizarre, c'est que tout va bien, non ? Je me fonds dans le décor, comme d'habitude.
— Mmh... Quand tu dis "fondre", tu parles de ta taille ? Parce que tes mauvaises ondes, elles, tachent plus qu'autre chose, en général.
— Ta gueule fait bien plus de dégâts.
— Ha ha ! Contente que ton sale caractère soit de retour ! »
Il lui jeta un regard de biais, morne et rabaissant, mais elle continua de se réjouir :
« C'est drôle, j'aurais parié que c'était le retour d'Eren qui t'avait soulagé, mais, à voir ton expression depuis toute à l'heure, on pourrait presque croire qu'il te fait peur !
— C'est peut-être le cas… » éluda t'il en détournant amèrement les yeux.
Elle n'ajouta rien mais resta à l'observer, de plus en plus circonspecte quant à l'attitude des deux hommes.
Le congrès s'acheva lorsque le buffet fut ouvert par la valetaille, et Eren se mêla enfin à la masse. Levi le dévora des yeux, impatient et de plus en plus agacé en comprenant qu'il n'avait aucune chance de se l'accaparer. Le jeune homme fougueux piaffait et fanfaronnait en serrant des dizaines de mains à la minute. Chacun avait un mot pour lui, et il prenait le temps de répondre à tous. C'était d'un ennui !
Près d'un an auparavant, Levi avait trouvé que la déclaration sentimentale de ce gamin était des plus puériles. Maintenant, par jeu du sort, c'était lui-même qui laissait son affection tourner à l'obsession, tandis que l'autre avait mûri et semblait s'être débarrassé de la sienne. Le jeune homme virevoltait dans ce beau monde comme si c'était le sien, virtuose parfaitement à son aise, et resplendissait sans même lui jeter un regard alors que lui n'entrevoyait aucun futur, aucun projet, sans que la vision de son subordonné ne lui pourrisse l'esprit et ne le fasse souffrir. Eren avait définitivement pris toute la place si bien gardée entre ses murailles, et le foutait en l'air. Il l'avait laissé entrer et n'avait plus qu'à s'en mordre les doigts. L'amour était chimère. Et, bordel, il était le dernier à pouvoir se plaindre de l'apprendre.
Il se tourna vers Conny et tendit les bras. Le jeune soldat, pris aux réjouissances, eut l'air un peu surpris de son air glacial mais comprit l'ordre muet et lui rendit doucement sa fille.
« Vous présiderez quel bureau, colonel ? fit, alors, une voix enjouée qui le fit frémir.
— Oh, euh… Je te laisse décider, Eren. Tu as l'air de savoir ce que tu fais.
— Si vous acceptez cette charge, c'est déjà pas mal ! Vous auriez pu refuser, après ce que je viens de vous faire subir !
— Là-dessus, je ne vais pas te contredire ! » harangua t'elle un peu trop mollement pour être prise au sérieux.
Levi se retourna et saisit enfin ce regard qu'il cherchait tant pour lui seul. Il vit à quel point l'autre était alerte, prêt à lui parler, et même à s'exprimer en cascade. Une autre voix l'en empêcha :
« Eren ! Nom de Dieu de… Je vais te frapper ! »
Armin se jeta dans les bras de son meilleur ami, encore, et la cohue des festivités camouflait leur élan d'amitié et leur discussion intime.
Eren éprouva un sentiment de pitié et de remords intenses en subissant le petit coup de canne amical qu'Armin lui porta au mollet. Le voir ainsi estropié, et de façon définitive, était douloureux, mais il se consolait en se disant que son ami avait réchappé de bien pire. Seulement, sa fugue et son retour abracadabrant devait lui être amers, et il s'en voulait terriblement.
« Désolé, mon vieux, s'excusa le plus grand. Tu as tous les droits de le faire.
— Si tes combines de merde n'avaient pas marché, je t'aurais mis en pièces ! Mais là, qu'est-ce que tu veux que je dise !? T'es génial !
— Non, ça, c'est toi ! se rassura l'adjudant devant l'air heureux de l'autre. Et je t'aurais demandé conseil si j'avais pu. Sans Hiro et Pit, je ne m'en serais jamais sorti, et tu le sais très bien. »
Armin lui donna une tape sur l'épaule, les larmes aux yeux :
« Ils t'ont peut-être aidé, mais je sais ce qu'ils ont dû subir et je les plains ! Quand t'as une idée en tête, tu l'as pas dans le cul ! »
Cette simple expression rappela quelques souvenirs intimes à Eren, qui ne put retenir un regard connivent vers Levi. Celui-ci l'esquiva en portant son attention sur Naïcha. La petite avait faim et commençait à le faire savoir de toute la portée de sa petite voix. Ce repli comportemental alarma le cadet, qui implora un peu trop familièrement :
« Capitaine…
— Je suis fier de toi, adjudant, se déroba Levi d'un ton protocolaire. Le sergent Arlelt a raison, ce n'était pas très correct envers tes supérieurs, mais le résultat est bien là, alors je ne t'en tiens pas rigueur.
— Toujours le chouchou ! fit mine de bougonner Conny avec bon sarcasme.
— Merci, mais… »
Armin l'interrompit en lui attrapant le bras, soudain plus grave :
« Je ne veux pas te brusquer, Eren, s'excusa t'il. Mais tu devrais aller parler à Jean, et le plus vite sera le mieux. Si ça ne se passe pas bien, dis-le-moi… »
Les deux jeunes se sondèrent, et Eren se décomposa en suivant le fil des pensées du blond.
S'il avait été accueilli avec montre d'affectivité par ses camarades, il était vrai que cela n'avait pas été le cas du caporal. Celui-ci avait été l'un des derniers informés des actes qui avaient façonné la victoire, et avait appris la mort de Mikasa et sa cause avec une grande détresse, d'après les dires d'Hiro. Ce qui n'était pas vraiment surprenant.
Cette fois, Eren rencontra enfin les yeux du capitaine, et ces derniers semblaient résolus à braver ses jades pour leur donner l'ordre silencieux de suivre les bons conseils d'Armin.
« Oui…, réalisa Eren. Le moment n'est pas opportun, mais je vais lui parler. »
Alors qu'il allait partir à la recherche de son vieux rival de toujours, Gaby et Falco déboulèrent subitement, se frayant un chemin en bousculant les hanches des convives. Eren les avisa d'un œil narquois en voyant leurs bouderies colériques. Contrairement à Hiro, les gosses étaient sous leurs formes de titans quand l'Originel était mort, et, comme lui et Armin, ils gardaient les stigmates de leur ancienne nature, sillonnant leurs joues. Peut-être que leur jeunesse permettrait une meilleure cicatrisation et que les marques s'estomperaient presque complètement, avec le temps.
« Alors, les morveux, ça gaze ? rayonna t'il en voyant leur bouilles joufflues et fermées d'une sévérité adulte qui paraissait parodiée.
— T'étais où, saleté de playboy à roulettes ?! récrimina Gaby en lui donnant un coup de talon dans le tibia.
– J'avais des trucs à faire, lâcha t'il en se mordant la lèvre pour retenir une expression de souffrance plus manifeste.
— Ah ouais ? Quoi ?!
— Des trucs de grandes personnes.
— T'es rien qu'un pauv' trouduc, tu sais !?
— Arrête de me brailler dessus ! On dirait un petit porcelet qu'a perdu sa maman...
— Je vais rentrer », décréta Levi, de son éternelle voix éteinte.
Gaby parut surprise et proposa, tout-à-trac :
« Je peux me charger de la petite à votre place, capitaine. Elle m'a manquée, et on a besoin de vous ici…
— Merci, Braun, mais ça ira. Ma vraie place est auprès d'elle. Elle a besoin de moi et, de toute façon, c'est mon rôle. En tous cas, moi, j'ai plus besoin de m'occuper d'elle que de gérer ce bordel. Ce n'est plus de mon ressort. »
Il lui ébouriffa les cheveux pour lui faire comprendre qu'il déléguait définitivement le reste à la jeunesse.
« Mais…, balbutia-elle, incrédule. Vous rigolez ?! On ne peut pas y arriver sans vous !
Levi inclina la tête sans répondre.
« Tout est déjà fait, gamine, sourit Eren en soutenant son amant. Vous n'avez plus qu'à veiller sur le cap… »
Levi tourna vivement la tête vers lui, mais Eren ne put saisir son regard, violemment accusé par la petite brune :
« Parce que tu comptes te défiler, toi aussi ?! » le fustigea t'elle, indignée.
Toujours souriant, le jeune homme la rasséréna :
« Pas dans le seconde ! Mais va falloir te faire à l'idée que je prendrai vite ma retraite ! J'ai bien assez bossé comme ça, et j'adore flemmarder. Dès que l'opportunité se pointera, vous pourrez me saluer ! J'serai plus des vôtres, et vous serrez seuls à la barre ! Vous aurez pas intérêt à vous chier dessus ! L'avenir de ma fille dépendra de vous, alors faites du bon boulot ! »
Son sermon terminé, il réussit, de nouveau, à capter l'expression du capitaine. Ils échangèrent un regard lourd et passionné, où se lisait, d'un côté comme de l'autre, autant d'espoirs que de regrets.
« Nan mais, je le crois pas ! vociféra Gaby. T'es vraiment gonflé, toi ! Ok, tu vas voir ! Ce pays va changer, mais pas seulement ! Le monde tout entier ! Par contre, si t'oses la ramener, j'te ferai bouffer tes glandes, lâcheur ! Et puis, arrête avec ta fille par-ci, ta fille par-là ! C'est même pas la tienne ! Si tu veux être crédible, dis plutôt que tu veux avoir du temps pour courir les jupes et t'en faire une à toi, sale pervers ! »
Elle lui fila une béquille. Eren lâcha une plainte et l'attrapa par la couette. Levi ne put retenir un mince sourire.
« Un peu de respect ! rouscailla le soldat en la secouant —ce qui n'avait pas l'air d'impressionner la petite teigne, qui continuait à le fusiller d'un regard noir— On n'est pas tout seul ! »
Mais il entrevit l'expression qu'arborait Levi et se figea, conquit. Devant son air niais, le plus vieux parut se ressaisir et remettre son masque morose, mais la vision avait été trop belle. Eren en voulait encore.
« Bon, ça y est ?! Tu vas me lâcher, oui ?! » pesta Gaby en enfonçant ses ongles dans sa main.
Levi se détourna, lui échappant, et marcha vers les portes de la grande salle.
« Je rentre avec vous, capitaine, bailla Hiro. Ça me gave tous ces ronds-de-jambes ! »
L'interpellé acquiesça vaguement et précéda l'autre d'un air lassé.
« Hé ! Mais, vous allez où ?! » s'affola soudain Eren.
Les deux hommes se retournèrent et Hiro ricana :
« Ah oui, les absents ont du retard à rattraper ! Le Bataillon d'Exploration est logé à l'auberge la plus luxueuse de Mitras, dans l'attente que leur caserne soit réhabilitée. C'est le général Zackley qui leur a accordé ce privilège, en l'honneur de leurs faits d'armes ! ironisa t'il. Moi et Pit, on crèche normalement au camp, mais… Tu me connais ! Ni vu, ni connu, je squatterais un meilleur pageot sans aucun scrupule, donc ça m'arrive de m'incruster. Pour l'heure, c'est ce que je vais faire puisque vous avez pas l'air près d'en finir. Et, quand tu voudras retrouver ta bergère, c'est juste trois rues plus loin, mais les autres savent très bien où sont leurs pieux.
— "Bergère" ? » s'étonna Gaby en lorgnant Eren.
Les deux hommes s'étaient retournés et s'éloignaient à pas mesurés, fendant la foule en tâchant de rester anonymes. Eren regarda la silhouette de Levi disparaître, frustré. Il aurait aimé le garder près de lui de manière constante, comme une propriété ou, pire, un porte-bonheur. Il n'avait pas pu lui parler, ne savait pas ce qu'il pensait ou ressentait, et restait angoissé que l'autre ne le fuit ou de l'avoir suffisamment déçu pour qu'il préfère tirer un trait sur leur histoire. Le reste de la soirée, sans lui, allait être des plus longs.
« Euh… Je ne sais pas trop de quoi il parlait… » répondit-il à la jeune fille, l'air de rien.
Elle leva un sourcil à la manière Levi. Quel mimétisme ! Il s'empressa de la narguer :
« Tu veux des détails sur mes histoires de cul, Mam'zelle ? »
La petite ingénue se renfrogna vivement en s'empourprant, et cracha avec infantilisme :
« Beuh ! Nan ! T'es irrécupérable ! »
Quelques minutes plus tard, Eren accosta Jean qui, appuyé à la longue crédence où se dressaient une multitude de mets, sirotait un verre d'un air sombre.
« Eh bah ! fit mine de badiner l'adjudant, pour lancer la conversation. On dirait que la disette n'a pas vraiment touché tout le monde. Ça a l'air délicieux, ces petits trucs ! »
Il se servit un canapé et l'engloutit, avant de froncer le nez, désagréablement surpris par le goût.
« C'est des choux fourrés aux brocolis », informa laconiquement le caporal, en voyant sa grimace dégoûtée.
Eren n'avait rien de particulier contre ce légume, à condition qu'il soit bien préparé et assaisonné. Les cuisines du palais avaient probablement fait de leur mieux pour la présentation, mais, finalement, le contenu restait véritablement maigre et bien fade. Il se força à avaler.
« Tu ne manges pas ? » demanda t'il à son camarade, ne sachant pas vraiment comment l'aborder.
L'autre soupira et marmonna sans le regarder :
« Pas faim. »
Eren fronça les sourcils en l'étudiant. Jean avait maigri, et ses joues étaient hérissées d'une barbe de plusieurs semaines, mal entretenue, et qui ne suffisait pas à cacher combien elles s'étaient creusées.
« On peut savoir où t'étais passé, enculé ? le bourassa t'il alors, d'une voix dure et le regard toujours porté sur le centre de la salle, où discutaient un grand nombre de petits groupes.
— Jean, je…, bredouilla Eren. J'étais… Je me planquais en attendant que les rapatriements débutent. J'avais l'intention de quitter l'île. Je pensais que je ne devais pas rester; que je n'en avais pas le droit. Pas après ce que j'ai fait. D'ailleurs, je ne suis toujours pas sûr de mériter de t'adresser la parole…je… »
Cette fois, Jean le regardait droit dans les yeux, et son intérêt pour ses explications était désarmant. Eren se sentait misérable, odieux et vil. Il commençait même à regretter son choix d'être revenu.
« Pourquoi as-tu changé d'avis ? Tu as été pris d'une envie de foutre ton bordel une dernière fois ? » le questionna le blond, acide, en indiquant la foule au-devant d'eux.
Eren baissa les yeux, honteux :
« Non, ce n'était pas vraiment la raison principale. En fait, j'ai compris que…que fuir n'était pas respectueux envers elle.
— "Elle" ? souligna Jean. Son nom t'écorche la bouche, maintenant ? Tu m'étonnes !
— Je ne peux pas réparer, soupira Eren, profondément navré. Ça m'a presque rendu fou. Je ne pourrai jamais me le pardonner et…
— De toute façon, tu n'en as pas le droit », le coupa froidement l'autre.
Eren se tut, se sentant plus méprisable que jamais. La douleur et la tristesse le reprenait. Mikasa lui manquait tant, et son chagrin l'étranglait. Mais il n'avait décemment pas le droit de la pleurer encore, et surtout pas devant lui.
« Mais…, inspira Jean en tournant ses yeux ternes et étrangement radoucis vers lui. Moi, je pourrais peut-être, un jour… »
Les yeux verts s'agrandirent d'espoir et s'humidifièrent imperceptiblement. Les deux hommes se scrutèrent en silence durant de longues secondes.
« Enfin, réprouva jean avec un nouvel air mauvais, je dis bien "peut-être". On pensait tous que t'étais crevé. Pour le coup, ça calme ! Mais je t'avoue qu'apprendre que tu te terrais dans un coin, en attendant de pouvoir t'enfuir la queue entre les jambes, ça arrange pas vraiment ton cas !
— Il m'a fallu du temps pour réaliser que la décision que je pensais être la meilleure était, en fait, la pire. Mais je suis revenu pour assumer tout ça. Je comprendrais que tu aies envie de me démolir la gueule, et ce serait même justifié qu'on ne s'adresse plus jamais la parole, mais je voulais quand même que tu saches que j'étais bien revenu pour ça; pour endurer cette punition. Je voulais que tu saches, que vous sachiez tous, que je ne m'enfuirai plus jamais. »
Jean le toisa encore, et finit par hausser les épaules d'un air plus décontracté :
« Pff ! Je ne comprendrai jamais pourquoi elle a eu besoin de faire un truc aussi stupide…Comme si t'en valais la peine !
— Là-dessus, on est du même avis, sourit tristement Eren.
— Le colonel arrête pas de me filer le train, râla t'il encore. Elle est aux petits soins avec moi, tu verrais ça ! On dirait ma mère ! D'après elle, Mikasa aurait voulu vous protéger, toi et le capitaine Levi. Elle ne peut pas vraiment expliquer pourquoi, mais c'est son intuition… Pour moi, ça n'a pas de sens. Mikasa ne pouvait pas blairer ce mec ! Qu'est-ce qu'il lui a pris ? »
Un sanglot discret enroua la fin de sa phrase et le jeune caporal essuya rageusement ses yeux. Eren, lui, avait envie de disparaître tant la culpabilité et la honte l'étouffaient.
« Jean…, se lança t'il alors, d'une voix tremblante. Il faut que je t'avoue quelque chose….
— Toujours aussi grande gueule, Jäger ! les perturba une voix féminine. Pour le coup, ça a fini par te servir ! »
Eren reconnu Hitch Doris. La jeune femme portait l'uniforme cérémoniel aux roses brodées. Elle était toujours aussi fine et élancée, bien plus que la plupart des soldats féminins. Sa crinière blonde, plus courte que dans sa jeunesse, n'en était que plus épaisse et batailleuse, mais son sourire espiègle et ses yeux rieurs étaient toujours les mêmes.
« Content de te revoir ailleurs qu'entre quatre planches, l'emmerdeuse ! l'accueillit Eren.
— Autant pour moi ! Ça fait des années qu'on ne s'est pas vus et c'est comme ça que tu me salues ? Y'en a qui s'améliorent en prenant de l'âge, mais ça n'a pas l'air d'être ton cas !
— C'est pas ce que disent les autres filles ! se targua t'il sans vergogne.
— Je parlais de tes manières et de ton caractère de merde ! pouffa t'elle.
— Tu pourrais quand même ajouter quelque chose de déplaisant sur son physique, histoire qu'il arrête de se vanter, se dérida un peu Jean. Ses nouvelles balafres devraient te donner de l'inspiration.
— Tu me connais, Kirschtein ! rit-elle. Je suis franche, mais sûrement pas menteuse ! En vérité, c'est pas si moche que ça. On pourrait même dire que ça lui va bien. »
Jean renâcla bruyamment en levant les yeux au ciel, et Eren gonfla le torse, crânant à souhait.
« T'enflamme pas, le molesta t'elle amicalement. Les beaux mecs qui se la racontent trop, c'est pas mon type. Je les préfère timides et moins prétentieux. Je plains les pauvres filles qui te courent après, mon vieux. T'as la coucourde tellement gonflée que ça risque de leur péter à la tronche sans prévenir ! »
Jean eut un petit rire moqueur et Eren se sentit enfin plus léger, se laissant même gagner par l'autodérision.
« Par contre, toi, ajouta t'elle à l'adresse du caporal, tu comptes te raser la balayeuse un de ces quatre ? Pas que ça ne te va pas mais… Enfin, si, ça ne te va pas du tout, en fait.
— Qu'est-ce que ça peut te faire ? » la rembarra l'homme, qui s'était à nouveau obscurci.
Loin de se vexer, elle croisa les bras et esquissa un nouveau sourire :
« C'est juste que tu n'es pas mal non plus, dans ton genre. Mais seulement quand t'as l'air propre. »
Jean détourna les yeux et Eren aperçut le rouge qui colorait, tout à coup, le peu de peau encore visible au-dessus de sa toison.
« C'est quand même pas pour nous donner des conseils en séduction que t'es venue papoter avec nous ? bougonna t'il.
— Ha ha, non ! Mais, si je peux aider ! »
Ils discutèrent ensuite plus sérieusement, et Eren répéta, à elle et d'autres qui les rejoignaient —comme il l'avait déjà fait et le ferait tout au long de la réception improvisée— comment il s'y était pris pour réussir ce renversement. Pourquoi, comment, avec qui; tout en restant toujours très évasif sur les motifs de sa disparition.
« Nous n'avons pas retrouvé Sieg Jäger, ni le réceptacle du Charrette, l'informa Hanji, plus tard dans la soirée. Nous continuons les recherches, mais il y a de fortes chances pour qu'ils aient trouvé un moyen de quitter l'île et que…
— Ils sont morts tous les deux, ne gaspillez plus votre temps, la renseigna Eren. Ça, Hiro aurait pu vous le dire.
— Ah oui ? Que leur est-il arrivé ?
— Elle a pris un tir de grenade et lui s'est tiré une balle dans la tête, confia t'il avec réticence.
— Comment le sais-tu ? »
Il la regarda sans répondre, espérant qu'elle comprenne qu'il ne souhaitait pas s'étendre sur le sujet.
« Eren... Ont-ils parlé avant de mourir ? insista le colonel, malgré ses supplications muettes.
— Oui, bien sûr. Ils se sont présentés et ont raconté leurs vacances ! Ils avaient l'air déçu du standing et trouvaient les autochtones trop grognons, mais les paysages leur ont plu, persifla t'il avec humeur.
— Arrête un peu ! Y'avait-il quelque chose à apprendre d'eux ?
— Qu'ils voulaient mourir en hommes libres, et c'est ce qu'il leur est arrivé… » trancha t'il avec plus de gravité.
Mais elle se campa devant lui, les mains sur les hanches et le regard autoritaire. Il s'excusa dans un nouveau soupir :
« Je suis désolé, mais on n'en saura jamais plus. D'ailleurs, je suis sûr que c'est mieux comme ça. »
Elle décoléra subitement, posant une main sur son épaule, et demanda avec une pointe d'inquiétude :
« Si la vengeance peut s'avérer être un devoir, elle n'est jamais un remède. Jamais. Si tu as fait l'erreur de cet amalgame, elle te laissera toujours un gout d'inachevé. »
Il hocha la tête, comprenant parfaitement ou elle voulait en venir.
« J'ai encore hésité, confessa t'il. Comme pour Annie, Reiner et Bertholt. J'ai douté, et ça a bien failli… »
Il secoua la tête pour se reprendre :
« Mais je ne pense pas avoir échoué, au contraire. Cette fois, j'ai réussi à maîtriser ma colère contre lui et, surtout, contre moi-même. Je sais qu'elle ne me manipulera plus, désormais. Je ne veux plus la laisser parler à ma place.
— Ça se voit, jaugea t'elle en l'épiant intensément de son œil unique. Il y a quelque chose de changé en toi. Je n'arrive pas à le définir, mais tu as l'air d'un homme grandi. »
Ils se sourirent avec entendement et fierté mutuelle. Eren avait énormément de respect pour cette femme.
« Dommage pour moi…, souffla t'elle sur un ton plus badin.
— Comment ça ?
— Tu vas penser que je suis bizarre, comme d'habitude, mais... J'aurais aimé mettre un nom et un visage sur le Charrette, ainsi que des revendications.
— Effectivement, vu l'importance que ça a maintenant, je pense que vous devriez oublier tout ça. Vous avez mérité de tourner la page, vous aussi.
— Mmh, tu as raison, je suppose. Mais on n'efface pas si simplement une obsession qui vous a tenu pendant une vingtaine d'années !
— C'était une femme. Elle s'appelait Peak », abdiqua t'il.
Elle attendit qu'il poursuive, stupéfaite et attentive.
« Elle m'a sauvé la vie. Tout ce qu'i savoir d'elle, c'est que la soif de justice et de liberté nous était commune, comme le besoin de protéger nos êtres chers. La propagande, la colère et la vengeance, peuvent pervertir nos motivations, même si elles ne font qu'accroître notre détermination, et ce sont des pièges dangereux. Elle s'appelait Peak, rabâcha t'il avec amertume. Elle rêvait d'un monde meilleur. C'était une simple femme, un être humain ordinaire. Et il n'y a rien d'autre à ajouter. »
Hanji hocha lentement la tête, voyant où il voulait en venir. Les mots de l'étrangère, qui avait si fugitivement traversé sa vie, raisonnaient dans la tête de l'adjudant :
« J'aimerais que quelqu'un se souvienne de mes rêves avant que je parte. Je ne veux pas laisser l'image d'un monstre assoiffé de sang. »
« Je vois, fit doucement le colonel. L'histoire s'en souviendra ainsi, alors. »
Quelqu'un s'approcha, encore, et la brune s'exclama :
« Rico ! Enfin nous nous croisons ! Ça fait plus d'un mois que je te cours après pour t'annoncer, en personne, que j'ai eu la chance de faire la connaissance de ton frère ! »
Son ton sarcastique était plus qu'accusateur, et la petite blonde afficha une expression embarrassée en réajustant ses lunettes. Hiro n'avait pas manqué d'informer Eren au sujet des Brzenska, et l'homme lui avait été présenté un peu plus tôt. Celui-ci l'avait si profusément encensé, en tant que leader quasi-divin de la résistance, qu'il s'en était senti mal à l'aise, et il supporta vertement sa supérieure :
« Oui, moi aussi je l'ai rencontré. Il n'aurait pas un peu abusé de la naphtaline étant gosse ?
— Voyons, adjudant Jäger ! le reprit faussement Hanji, gloussante.
— Ce n'est rien, maugréa Rico. Il ne faut pas lui en vouloir, vous savez. Je sais qu'il peut paraître un peu..."fanatique" sur les bords, mais il est inoffensif.
— Encore heureux ! grinça le jeune homme en se remémorant encore l'eldien Mahr qui lui avait tenu une révérence proche de la génuflexion, le noyant de célébrations adulatrices et presque religieuses.
— S'il t'ennuie, Eren, dis-le-moi. Je lui parlerai, s'excusa le petit capitaine embarrassé.
— Ce n'est pas que ça me dérange qu'on me divinise, plaisanta t'il. Mais qu'on ne compte pas sur moi pour bénir des morveux ou chier des psaumes !
— Ça t'irait tellement bien, pourtant ! le railla Hanji.
— Je ne pense pas qu'il irait jusque-là, sourit Rico. Et, de toute manière, tu es logiquement destitué de ta nature "sainte", dorénavant. Il le sait, même si tu resteras toujours une sorte de prophète sacré…
— J'aurais peut-être dû revoir un peu les principes de la Liberté de Culte avant de faire appliquer la Déclaration des Droits de l'Homme, accorda t'il. Je sens que ça ne va pas m'aider, ces conneries…
— C'est la rançon de la gloire, mon trésor ! rit encore Hanji en lui collant une claque dans le dos, qu'Eren interpréta comme une « caresse maternelle » aussi marginale que son auteur. Mais ne changeons pas de sujet, chère consœur ! reprit t'elle avec acrimonie.
— Plait-il ? feignit de s'étonner Rico.
— Oh non, "plait-il" rien du tout ! aboya soudain le colonel échevelé. T'as pas l'impression d'avoir des trucs à me dire ? Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ? Je passe pour qui, moi ?! Et comment t'as pu te pavaner aussi longtemps parmi nous sans jamais rien dire ?! C'est pas la culpabilité qui t'étouffe, ma vieille ! »
Eren vit l'autre sur le point de se défendre et décida de s'éclipser avant que ce combat de poules ne finisse en tempêtes de plumes. Au fond, lui-même avait facilement pardonné à Rico et Pixis. Leur victoire finale restait l'essentiel, et il connaissait suffisamment Hanji pour savoir que, plus elle braillait fort, moins la menace était sérieuse.
Tandis qu'il approchait discrètement du buffet, Pit surgit devant lui et il soliloqua avec exaspération :
« Pas moyen d'être tranquille deux minutes, j'te jure !
— Fallait pas devenir le héros du peuple si ça ne te plait pas, récusa l'autre.
— Mouais… En fait, j'ai même pas eu le temps de goûter le vin pétillant qu'ils ont sorti toute à l'heure et je crève la dalle, où est le mal ?
— Tu sais, fiston, il va falloir que tu fasses un effort de vocabulaire quand tu es en public, maintenant. »
Eren releva le surnom avec un orgueil redoré, mais feinta de n'avoir rien remarqué :
« Si vous le dîtes. Vous vouliez quelque chose ?
— Il faudrait réfléchir à l'effectif et à la liste des responsables de bureaux. Tu as prospecté un peu ?
— Les gens n'arrêtent pas de m'alpaguer pour tout un tas de raisons, mais pas celles-là, malheureusement. Je vais m'en occuper. Je sais qu'il faut que ça soit réglé avant la fin de la soirée. Comment ça se passe dehors ?
— D'après mes hommes, c'est la liesse totale. Il y a encore pas mal de monde sur la place du palais, et des festivités improvisées ont débutées partout dans les rues, à Mitras et ailleurs. Mes hommes encadrent les réjouissances le plus pacifiquement possible.
— Parfait. C'est pas le soir pour un débordement dramatique. L'UPL est apprécié de la population, mais il faut veiller à ce que les Brigades Spéciales restent casernées car, avec les excès, ça pourrait mal tourner.
— Nous sommes bien d'accord. »
L'homme eut ensuite un petit rire :
« Il y a bien longtemps que je n'avais pas eu l'impression d'être le sous-fifre de quelqu'un !
— C'est pas vraiment le cas, sourit Eren. On est une équipe. Une bonne équipe.
— Ouais, ça doit être ça… » adjugea le général avec un clin d'œil, avant de disparaître comme il était apparu.
Eren soupira. Il fallait qu'il en termine, car il avait vraiment hâte de retrouver Levi.
Il faisait nuit noire quand les hommes du Bataillon quittèrent le banquet —transformé en fête tapageuse— qui animait toujours la galerie de l'aile est. Les lumières de la ville encore éveillée illuminaient la voûte sombre, et l'on entendait encore des pétards, des chants, des rires et des airs musicaux joyeux, qui se mêlaient aux échos de la nuit. Les ripailles dureraient probablement jusqu'au lendemain, mais lui était éreinté et rêvait d'un bon lit comme il n'en avait pas profité depuis des semaines. Ses compères de toujours titubaient à ses côtés, largement imbibés, bêlant et se gaussant comme une bande d'ivrognes —qu'ils étaient bel et bien, soi-dit en passant. Eren, le cœur également réchauffé par la boisson, riait de leurs idioties avec entrain, tandis que Gaby —évidemment sobre— ne cessait de leur beugler dessus chaque fois qu'ils se trompaient de chemin, ce qui arriva à chaque intersection. Même Jean avait l'alcool joyeux, ce soir, et tous en éprouvait du soulagement.
Manson avait regagné son camp de base en jurant qu'Hiro allait l'entendre pour avoir osé si hardiment déserter son plumard, mais que lui ne pouvait se le permettre après une telle agitation. Il avait insisté pour qu'un peloton entier d'infanterie surveille l'auberge où résidaient Eren et le Bataillon, arguant que lui et ses acolytes n'étaient pas à l'abri de représailles de la part de ceux qui se retrouvaient lésés dans l'affaire. Même si ceux-là étaient peu, les castes auxquelles ils appartenaient leur permettaient d'avoir le bras long, et il valait mieux s'en méfier. Eren avait d'abord refusé, mais, lorsque l'homme avait mentionné que Naïcha logeait sous le même toit que lui et ses compères, il avait vite accepté l'offre. Toutefois, les quelques soldats qui les escortaient s'étaient vite montrés utiles lorsqu'ils avaient, avec impatience, pris l'initiative de soutenir certains de ses compagnons dont l'état était plus ou moins lamentable, tels que Glenn ou Conny.
« C'est pôr leuh ! » gueula justement celui-ci, en s'échappant des bras du pauvre gars qui l'aidait à marcher, une fois de plus, pour aller trébucher pitoyablement en renversant une poubelle pleine au coin de la rue qu'il avait tentée d'indiquer du doigt.
Tous les autres se poilèrent grassement tandis qu'il tentait de se relever, couvert de vielles feuilles de laitue et de coquilles d'œufs, parmi les immondices qui étaient encore reconnaissables.
« Ah ! Je zaiigne ! cria t'il.
— Meuh nan, c'est du jus de tomate ! éructa Sasha.
— T'es zure ?
— Raah, mais nan ! Goûte pas !
— No way for I carry him again, now, I tell you ! se répugna le soldat qui l'avait aider à marcher jusque-là.
— Relève-toi, idiot ! le gourmanda Hanji. Tu nous fais honte ! Et arrêtez tous vos gamineries, j'aimerais qu'on atteigne l'auberge avant demain midi. »
Elle emprunta l'angle décris par Conny plus tôt.
« N'importe quoi, colonel ! Vous n'êtes pas mieux qu'eux ! C'est de l'autre côté ! désespéra Gaby.
— Oh, euh… Oui, bien sûr, je le savais… »
Ils finirent par retrouver l'établissement, enveloppé par les ténèbres, et Eren ne s'attarda guère sur son aspect extérieur qui semblait des plus classiques. Une lumière chaleureuse filtrait à travers les carreaux de verre martelé qui garantissaient, à la fois, intimité et clarté à la clientèle malgré les larges baies donnant sur la rue. Il s'engouffra derrière Hanji et pénétra dans une vaste salle de restaurant, au fond de laquelle trônait un comptoir de bar. L'aubergiste était encore debout derrière celui-ci, occupé à essuyer des verres, et releva un œil las sur les arrivants. Devant lui, assis sur un tabouret haut, se découpait la silhouette avachie d'Hiro. Le blond sursauta à leur entrée et pivota vers eux, les saluant de la main. Il s'apprêtait visiblement à dire quelque chose, mais fut interrompu par l'irruption rocambolesque du reste des soudards, notamment Glenn qui chancela, se raccrochant à un innocent porte-manteau avec assez de maladresse pour le faire s'écrouler avec lui, en renversant une chaise dans la catastrophe. Il était si ivre qu'il s'emmêla dans les quelques capes du Bataillon qui y avaient été suspendues, sans parvenir à se relever sous l'hilarité des autres. Conny lui tendit la main pour l'aider mais, dépourvu temporairement de l'équilibre humainement requis pour y être apte, se ramassa un nouveau gadin monumental.
« Ohé, les jeunes ! les admonesta le tôlier. Ma salle est propre, allez pas me foutre le bordel ! »
Hiro sauta de son assise surélevée pour venir à leur rencontre :
« Chhh ! siffla t'il sévèrement. Arrêtez de vous marrer comme des baleines !
— Où est Levi ? s'enquit Eren avec un sourire béat, ne pouvant attendre plus longtemps.
— Moins fort, j'ai dit ! » feula l'autre à demi-ton.
Il s'arrêta à hauteur de la compagnie de bidasses bien poivrés :
« Vous m'avez l'air bien faits ! détailla t'il a voix basse. J'aurais peut-être dû rester, en fin de compte…
— Mais z'est ba vini ! zozota Conny. Tu vas ben ber un p'tit coup ave' nous ?!
— J'suis pas sûr qu'il t'en faille plus, mon vieux. Et met-la en veilleuse, merde !
— Pougoi ? On est les zeuls glients !
— Déjà d'une, parce que je suis pas sourd ! Et ensuite, parce que je suppose que tu ne tiens pas réveiller Naïcha ? »
Pour le coup, tous la fermèrent avec appréhension. La menace sous-jacente de « celui qui la réveille s'en occupe » était des plus efficaces.
« Elle est où ? relança Eren, incapable de réprimer son impatience. Et où est son papaaa ? »
Hiro leva les yeux au ciel :
« Elle dort dans sa chambre, celle adjacente à celle de son père, au premier. Ne vas pas la voir maintenant, il en chié pour la coucher. »
Puis, avec un petit sourire sibyllin, il indiqua le fond de la pièce du menton :
« Quant au "papa" en question, il est là-bas… »
Eren chercha aussitôt Levi des yeux et le trouva rapidement. Le fond de la salle était aménagé en salon, avec plusieurs fauteuils et banquettes entourant quelques tables basses, sur lesquelles s'éparpillaient journaux et vases remplies de magnifiques bouquets printaniers. Sur un sofa de cuir brun était allongé l'homme qu'il cherchait, l'air profondément assoupi. Il avait retiré ses brodequins cirés pour se mettre plus à l'aise, et certainement par respect des coussins. Les chaussures étaient sagement rangées aux pieds du canapé.
« Il dort ! s'attendrit Hanji. Hiro a raison, fermez tous vos clapets ! C'est compris ? N'allez pas me le réveiller… Eren ! T'écoutes ce que je dis ?! »
Non, il n'entendait strictement rien et s'approchait de son amant à grandes enjambées.
« Eren ! le rappela t'elle encore. Arrête de faire le con ! Laisse-le, il n'a pas dormi depuis des jours… »
Mais le jeune homme, à la stupéfaction de tous, continua de se rapprocher et alla s'accroupir près du visage endormi, contemplant la fragilité sublime du guerrier en sommeil. Hanji tenta de le rejoindre en tapinois, pour le forcer à se reculer. Malheureusement, elle fut suivie par les autres, autrement dit : un troupeau de sangliers au musée de la faïence. Emma gloussa et bouscula Glenn, qui avait vraisemblablement tenté de la peloter. Encore une fois, celui-ci, aussi assuré sur ses jambes qu'une oie sur un fil, renversa un vase. Il réussit, par miracle, à le rattraper in-extremis.
…En bousculant, dans sa manœuvre, le guéridon sur lequel était posée une jolie lampe en céramique peinte à la main.
Le bruit fracassant fit sursauter Levi, qui se redressa sur un coude en balayant la salle de ses yeux hagards. Les perles métalliques et agitées rencontrèrent le regard rassurant d'Eren, et s'y empoignèrent lourdement, au point d'en oublier tout ce qui les entourait, et retrouvant, peu à peu, leur vivacité. Dans son dos, le jeune adjudant entendait le reste de l'équipe qui, enguirlandée par l'aubergiste, jurait et piétinait en tachant d'éteindre le feu qui avait commencé à dévorer un tapis. Levi entrouvrit les lèvres et murmura :
« Eren… ? C'est encore un rêve ? »
Une pointe de tristesse serra le cœur du jeune homme, mais il offrit à l'autre son plus beau sourire :
« Je connais une bonne dizaine de façons de te prouver que je suis bien réel. Laquelle te tente ? »
L'homme ne répondit pas, mais un éclat apparut au fond de ses yeux clairs avant qu'il ne les ferme à nouveau, en se penchant vers lui. Eren sentit ses doigts courir sur sa nuque, agrippant fébrilement les racines de ses cheveux pour l'attirer vers lui, et ferma les siens à son tour. Leurs lèvres se retrouvèrent enfin, brûlantes et tremblantes. Le cadet ne résista pas longtemps avant d'utiliser ses mains, caressant les joues douces, le cou offert et les mèches sombres de celui qui lui avait tant manqué.
Un cri strident les fit sursauter tous les deux, et Eren fit volte-face pour voir qu'Hanji les épiait, tétanisée. À ses côtés, les autres s'étaient tous statufiés, les observant avec effarement, à l'exception de Glenn qui continuait de danser grotesquement sur la carpette pour étouffer les dernières flammèches.
Hiro, délassé et les mains dans les poches, savourait naturellement le spectacle avec un amusement ostentatoire.
« Mais-mais-mais-mais… Que quoi vous que vous faites ?! » merdouilla le colonel d'un air ridicule.
Levi se redressa pour s'asseoir correctement et remit de l'ordre dans ses cheveux, alors qu'Eren prenait place en s'asseyant convenablement près de lui. Le silence était lourd, et tous leurs camarades, bouches entrouvertes et yeux écarquillés, semblaient avoir perdu l'usage de la parole. On aurait dit un banc de carpes. Eren n'avait pas envie de s'expliquer maintenant, car il avait enfin retrouvé Levi et n'avait d'attention que pour lui, mais il savait qu'une centaine de questions se pressaient dans leurs têtes et que le déluge n'allait plus tarder.
Le plus âgé anticipa avec son don de désintéressement ordinaire, et se concentra sur lui sans même paraître conscient qu'ils n'étaient pas seuls :
« Comment s'est terminé le congrès ?
— Nous en parlerons plus tard…, répondit étourdiment le cadet en scrutant sa bouche avec un appétit insatiable.
— On peut savoir ce qu'il se passe, là ?! glapit Armin d'une voix suraiguë, mais Eren ne cilla même pas.
— Nous en parlerons plus tard… » radota t'il un peu stupidement, incapable de s'arracher à la contemplation de Levi qui, lui-même, ne le lâchait plus des yeux.
L'homme semblait excessivement fatigué et, contre toute attente, laissa soudainement sa tête tomber sur l'épaule de son subordonné, se nichant contre lui et inspirant, de façon manifeste, son odeur au travers du plissé de sa chemise libérée par sa veste ouverte. Eren hésita, aussi épris que sidéré, mais ne tint plus et passa un bras autour de lui pour l'enlacer et le serrer plus fort.
« Je me fous de savoir où tu étais…, déclara soudainement l'homme entre ses bras, sans relever la tête. Mais j'ai besoin de savoir pourquoi tu es revenu. Juste pour foutre la merde encore une fois, ou il y a autre chose ? » lui demanda t'il d'une voix grave et vibrante.
Jean lui avait dit quelque chose de semblable durant la soirée et, comme vis-à-vis de son camarade, il s'embourba dans une introduction dilatoire :
« Pour tout un tas de raisons, mais… »
Il s'arrêta, incapable de formuler la suite. Cela dit, il pouvait compter sur Conny pour commenter la situation de manière forte utile :
« Beuh, j'ai trop picolé… Sasha ! J'vois des trucs trop louches !
— Tais-toi ! adjura sa moitié, plus que gênée par la situation.
— Vous pouvez le refaire ? J'ai pas bien vu, moi…, s'immisça Glenn, de toute sa candeur alcoolisée, en s'adressant directement aux deux hommes consternés.
— Aaattend ! renchérit Conny, zieutant Sasha avec difficulté. J'ai bas rêvé ? t'as vu za auzi ?
— Oui, mais arrête ! T'es inondé jusqu'au dernier étage, je sens venir la grosse conner…
— Meuh nan, bas du trou ! Euh, du tout, ha ha ! J'me zens dès bien et j'vois bien…quand j'ferme un œil, se défendit-il en clignant pour viser Levi et Eren. Z'est bas leur rende zervice de les l'ssez faire za ! »
Son sérieux était déplorable. Il ajouta encore à l'adresse des deux hommes —qui se pinçaient l'arête du nez, au comble de l'embarras et de l'irritation— avec un air moralisateur pitoyablement discrédité par son tangage et sa gestuelle de cheulard :
« Meuha j'dis za pou vous ! Z'avez trop bu, les gars ! Z'est normal d'êt' gai, z'est la fête et tout, mais pas trop quand même, hé hé… Z'allez le regretter demain ! Eh ouais ! L'un de vous pourra plus marger ! Pis, nous, on n'oubliera pas d'vous jambrer juzg'à la fin d'vos jours !
— Mais ferme-là, bon sang ! gronda Patatgirl en lui enfonçant son coude dans le flanc. T'y es pas, là ! Le seul à être assez cuit pour tout piger de travers, c'est toi, abruti ! »
Conny fronça tellement les sourcils, pour essayer de comprendre où voulait en venir Sasha, qu'il devait en avoir mal. Eren ne savait quoi répondre, partagé entre l'appréhension et l'amusement, mais il vit Levi retrousser le nez avant de s'insurger à voix haute :
« Qu'est-ce que… ? Springer, c'est toi qui sens la fosse septique comme ça ?
— M'suis fait agrezer par une poubelle, cap'taine !
— Putain, mais va te laver, sale merdeux ! C'est une véritable infection ! Et ça te rafraîchira un peu la cervelle, tu m'as l'air sacrément chargé ! »
Le jeune homme hésita à obéir, peu enclin à se faire renvoyer alors que le final de la représentation n'avait pas encore eu lieu.
« Levi, est-ce que c'est une diversion ? osa Hanji, comminatoire.
— J'ai l'air d'avoir envie de te divertir, Neunoeil ? Arrête tes grands airs. Eren a raison, il est trop tard pour discuter de ça maintenant. Vous feriez mieux d'aller pioncer…
— J'espère que tu plaisantes ?!
— Gueule pas comme ça, tu vas réveiller la petite ! »
Elle retint sa respiration, prise d'une ire qui était si pourpre qu'elle virait presque au bleu, mais se retint de s'époumoner davantage.
« J'en ai franchement marre d'être toujours la cinquième roue du carrosse, se vexa t'elle finalement. Là, c'est vraiment la goutte !
— Mais non, colonel ! s'emmêla Hiro. Là, c'est justement la cerise ! Ça n'a rien à voir avec votre job, alors, même si je comprends votre scandale, desserrez un peu les fesses ! C'est vrai que vous en avez pris plein la gueule, ces dernières semaines, mais vous êtes, de tous les chefs de corps et de loin, la plus impliquée et la plus récompensée pour ses efforts. Relativisez un peu, ce merdier est terminé !
— Toi, l'affiche*, je t'avais presque oubliée ! grogna t'elle. Epargne-nous tes blagues de mauvais goût !
— Pardon ?
— Je n'ai pas besoin de "desserrer les fesses" et, vu la situation, tu aurais pu employer une autre tournure !
— Vous avez l'esprit mal placé.
— Moi ?! Sale petit… »
Neunoeil : Borgne, malvoyant (argot de comptoir).
Affiche : homosexuel passif qui aime jouer de féminité et exhiber sa sexualité ambiguë.^^'
Cependant qu'Hiro et Hanji retenaient l'attention par leurs éclats caustiques, Levi reporta la sienne sur Eren :
« Et quelles étaient ces raisons ? »
Le plus jeune cligna des yeux plusieurs fois avant de retrouver le fil de leur dialogue privé.
« Je suis revenu pour… »
Il hésitait encore, et son amant, aux aguets, le sondait de façon inquisitrice. Incertain, il joua la resquille :
« Ben... Il fallait que je récupère mon jeu de tournevis et, en passant, je me suis dit que j'allais faire un petit "coucou" ! »
Levi laissa ses fins sourcils se hausser et ses paupières s'écarter pour lui faire admirer deux disques joliment bleutés et iridescents. Un nouveau sourire illumina son visage blême de fatigue. C'était déjà le deuxième, aujourd'hui, et Eren était toujours aussi émerveillé. Les cernes de l'homme s'estompèrent quelque peu sous la douceur revigorante de ses traits si rarement tendus dans ce sens, et il l'exhorta à voix basse :
« T'es vraiment impossible… Allez, dis-moi quelque chose d'un peu plus romantique. Même si ça sonne faux, je crois que j'ai besoin de l'entendre. »
Oh mais cela, Eren se consumait de le lui dire, et rien n'était plus facile. Si facile, même, que l'autre ne risquait pas d'y croire. Le jeune adjudant saisit le menton de son supérieur et planta son regard troublé dans le sien avant de lui susurrer :
« Je suis revenu pour toi. Pour t'aimer. Je t'aimerai comme un dingue jusqu'à la fin de tout; jusqu'à ce que nos os pourrissent dans le sol et qu'il ne reste plus rien de nous. »
Levi se raidit et le repoussa doucement en baissant la tête, dissimulant son regard derrière ses cheveux d'un noir aussi profond que le plumage d'une corneille. Eren voulait ravaler cette poésie fortuite qui lui avait échappée, mais elle était tombée trop profond dans les puits auditifs de l'autre homme. Il n'était même pas sûr d'avoir pensé cette phrase avant de la libérer. Soudain, un son mélodieux s'échappa de la gorge du plus âgé. C'était une note aérienne, cristalline et tintante, mais à la fois vibrante d'intonations graves. Ce son troublant rayonnait d'une gaieté surnaturelle. Eren ouvrit grand les yeux et s'en abreuva, étourdi de béatitude.
Un rire.
Ce n'était qu'une ébauche vite gommée pour laisser place au silence, mais Eren avait senti son cœur s'arrêter. Maintenant, il prenait peu à peu conscience de l'air débile qu'il devait avoir, alors que même ses compagnons s'étaient tus et les regardaient, une nouvelle fois, complètement abasourdis. Les épaules de Levi, que le plus jeune avait cru voir agréablement tressauter, se détendirent et le capitaine releva des yeux amusés vers lui, ignorant le silence alourdi qui les cernait. Son sourire épanoui était la preuve que ce qu'Eren venait d'entendre avait été bien réel, et il n'en était que plus désemparé.
« J'aurais mieux fait de me taire, fit doucement Levi en secouant la tête. Y a pas de demi-mesure avec toi. Mais tu as raison de te foutre de moi, mes questions sont certainement sans intérêt…
— Si, bien sûr que si ! dérailla Eren, transi. C'est juste que… Laisse-moi trouver les bons mots avant de te répondre. J'ai surtout peur de te faire encore plus de mal que je ne t'en ai déjà fait. Je sais que mes choix ont dû te blesser, et tu dois penser que je… »
Ce fut à Levi de reprendre une expression empreinte de gravité et d'encadrer subitement le visage de son amant avec ses mains fortes, en le coupant brusquement :
« Eren, t'ai-je déjà reproché un seul de tes choix ? »
L'intéressé se figea.
La réponse était simple : jamais. Pas une fois, ou seulement à propos de futilités. Levi savait le faire douter, le pousser à se remettre en question et montrer sa désapprobation, mais ne faisait jamais réellement opposition alors qu'il en avait toujours eu le pouvoir, et même, le devoir. S'il avait pu arriver qu'il juge ses choix, jamais, une fois établis, il ne les avait remis en cause.
Les choix…
On en revenait toujours à nos choix.
« Moi je ne le sais pas et je ne l'ai jamais su… »
Disaient, encore et encore, les yeux de Levi.
«…Croire en sa propre force ou croire en les décisions de compagnons dignes de confiance ? Personne ne sait ce qui est juste. »
Mère, Père;
Marco, Mihna, Franz, Thomas, Ian, Dita, Petra, Auruo, Gunther, Erd, Nanaba, Line, Henning, Gelgar, Hannes… Marlowe, Bertholdt, Erwin, Nifa, Ymir, Reiner, Annie; et même, Peak et Sieg…
Chrysta…
Mikasa.
Et tant et tant d'autres. Tant de choix. Mais un autre nom lui lacérait sans cesse la mémoire :
Naïcha.
L'astre qui s'était éteint loin des uniformes et de l'engagement, à l'image de sa mère, pour lui rappeler que la vie elle-même n'était jamais qu'une guerre perpétuelle contre la mort; pour leur rappeler qu'encore beaucoup dépendait d'eux, aujourd'hui, malgré la fin des combats.
Seul cet homme ne l'avait jamais blâmé en rien et, même si, avec le recul, il s'apercevait que lui-même en avait fait autant quant à ses décisions de superviseur stratégique, il ne pouvait trouver les mots pour lui répondre. Car c'était, justement, l'indécision et le doute qui l'avaient précipité vers la fuite.
« Je te l'ai déjà dit : tes choix sont tes choix, insista Levi pour le faire sortir de ses sombres pensées. Je n'ai pas besoin de les comprendre. Tout ce qui compte, c'est que tu les assumes toujours. »
Eren trembla et ouvrit la bouche pour parler, pris au piège de son regard envoûtant, mais il n'y avait rien à dire et il l'a referma.
Jamais il n'avait aimé Levi plus qu'à cet instant. Pourtant, jamais, non plus, il n'aurait cru possible d'éprouver un sentiment plus fort que tous ceux qui les avaient déjà détruits. Cet homme représentait, pour lui, toute la cruauté du monde; le pêché qui pouvait le perdre ou le sauver, dans un équilibre toujours instable et indispensable.
Mais sa raison encore juvénile évinça vite la débâcle cornélienne devant la beauté de ce trésor retrouvé, son corps lui rappelant, tout à coup, la forme de ses vingt-ans. Abandonnant son introspection philosophique, il tenta de soudoyer son aîné :
« Tu es fatigué. Tu devrais monter te coucher...
— Non, c'est bon, fit mollement l'autre en se frottant les yeux. Je me suis juste assoupi en attendant votre retour, mais ça va.
— Non, je t'assure, tu as l'air épuisé. Il te faut une bonne nuit de sommeil dans une chambre…qui ferme à clef.
— Mais non, je… Quoi ?! J'en étais sûr ! En plus, tu pues l'alcool ! » l'incrimina soudain l'autre avec dégoût.
Mais cela ne suffit pas à calmer les pulsions impérieuses du plus jeune.
« Allez, hop, au lit ! » déclama Eren en l'attrapant pour se redresser d'un élan vif, le jetant par-dessus son épaule comme un vulgaire sac de grains. Levi émit une exclamation d'outrage suffoquée et inintelligible.
« Bonne nuit ! lança joyeusement le fier gaillard à ses camarades.
— Repose-moi tout de suite ou je te fais bouffer tes couilles ! tonna Levi en abattant son poing au creux de ses reins.
Eren se raidit sous la douleur fulgurante mais ne flancha pas, prenant la direction des escaliers menant aux étages tout en ignorant les visages atterrés —et presque malades, pour certains— de ses compagnons cois.
« Ne jamais menacer d'une punition qu'on ne pourra pas tenir ! se gouailla t'il. C'est la base de l'éducation des mioches, il va falloir que tu l'intègres !
— Et pourquoi il ne pourrait pas ? fit la voix chantante d'Hiro. N'hésitez pas, capitaine, une seule suffit pour rester performant !
— Toi, ferme un peu ta… » commença Eren, mais il fut violemment coupé par un coup de genoux en plein dans l'estomac, qui manqua de lui faire rendre son dîner —ou plutôt, son vin.
« Ne m'oblige pas à être plus brutal, menaça Levi.
— Tu n'oserais pas. Si tu me frappes, je raconte à tout le monde de quoi tu es capable quand tu es sous morphine.
— Tu seras mort avant ! Et repose-moi, de toute façon, je ne te dirai pas où est ma piaule !
— Oh mais, je vais trouver ! Il suffit de chercher celle qui est la plus propre. »
Et ils disparurent par la porte du hall.
« Ha ha ! T'as vu la gueule qu'ils ont tirée ? s'esclaffa Eren dans le couloir, alors que Levi marchait devant lui pour le guider. C'était à se pisser de–mpff ?! »
L'autre venait de lui plaquer la main sur la bouche et le regardait d'un air sentencieux :
« Naïcha dort juste derrière cette porte, indiqua t'il en lui montrant le vantail à leur droite. Quand on nous a retiré sa garde, Hanji et Sasha ont vite arrêtées de…produire du lait, si on peut dire ça comme ça. Et, ce soir, je n'avais que du lait standard pour lui donner à manger. Elle n'a fait que chier et brailler toute la soirée, c'était un cauchemar. Alors, si tu me la réveilles, je te préviens, tu dors avec elle.
« J'irai trouver du lait de jument dès demain matin, se dévoua immédiatement Eren.
— Pas la peine. Angela m'avait donné plusieurs contacts, et un lad du haras royal doit nous livrer demain matin. Je leur ai fait passer un message en rentrant. »
L'homme se retourna et ouvrit la porte suivante, invitant le plus jeune à entrer. Eren continua de bavarder en passant le seuil :
« Du coup, le sevrage a dû être un peu brutal. Il faudra que je jette un œil à la poitrine des filles pour vérifier qu'il n'y a pas eu d'engorgements…
— Oï ! T'es à peine rentré que tu me cherches déjà ?
— Ça peut être très douloureux, tu sais.
— Elles ne se plaignent pas, alors garde tes mains dans tes poches ! »
Eren secoua la tête, amusé, et inspecta la petite chambre tandis que Levi refermait derrière eux. Pour une auberge, c'était effectivement très confortable, bien que sobre. Même si les dimensions de la pièce restaient modestes, la literie semblait des plus douillettes. La fenêtre donnait sur la rue, plein sud, et devait offrir une vue agréable sur le parc d'en face. La salle de bain était commune à tout l'étage, mais il y avait tout de même un petit bureau et une armoire à corniches ornées de colombes, haute et massive. Le papier peint aux motifs floraux était passé de mode depuis plus de trente ans et avait perdu de ses couleurs. Un décor bien romantique, à condition d'aimer vivre ses idylles chez ses grands-parents.
Levi resta silencieux en posant la chandelle, qu'il avait allumée à l'entrée du couloir en la prenant sur la desserte prévue à cet effet et où les clients pouvaient se réapprovisionner et déposer leurs bougeoirs avant de descendre. Ils se contemplèrent un long moment sans rien dire, cherchant certainement tous deux à lire l'autre, ou attendant de se réveiller avec l'amère déception d'avoir vécu un simple nouveau rêve. Eren finit par prendre la parole :
« Tu n'as pas tenu ta promesse. »
Levi s'assombrit et recula d'un pas en tentant de cacher sa propre culpabilité, tout en baissant les yeux. Eren ne voulait pas vraiment lui jeter la pierre, seulement, lui aussi avait besoin de comprendre certaines choses. Mais le brun se défendit, avec tristesse :
« Toi non plus. »
Le cadet lui jeta un regard interloqué, et l'autre ajouta :
« Tu avais promis que tu allais mourir. Pas à moi, mais tu l'avais promis à Falco.»
— Tu triches.
— Non. D'ailleurs, je n'ai pas vraiment manqué à ma parole. Si tu te souviens bien, je ne t'ai jamais promis que je te survivrais. Je t'ai simplement dit que je serais là jusqu'à la fin, rien de plus.
— Autrement dit, sourit Eren en se détendant, si ta "fin" avait été la première, tu m'aurais doublement arnaqué ! Tss... »
Il ne voulait pas insister, car il était évident que ce choix avait dû coûter à Levi et, au fond, lui-même aurait certainement fait le même à sa place. Tous deux étaient prêts à mourir pour sauver l'autre, mais le plus âgé, au moment où il avait pris sa décision, n'était même pas sûr qu'Eren survive. Il n'avait pas hésité, car il savait qu'il avait le pouvoir de mettre un terme à la guerre et, en cela aussi, Eren aurait agi exactement de la même manière. Mikasa les avait sauvés tous les deux, ainsi que tous les eldiens, mais, maintenant, ils restaient totalement égarés par ce dénouement inattendu et se demandaient si ils pourraient encore avancer ensemble dans la même direction.
Eren ne savait plus quoi dire et sentait à quel point l'autre était épuisé nerveusement. Levi était quelqu'un d'organisé et de méticuleux, mais aussi d'extrêmement prévoyant. Si cette dernière année avait été des plus éprouvantes pour eux tous, il savait que l'homme avait été le plus poursuivi par le sort, et qu'il avait dû braver des aléas qui, au vu de son caractère, avaient grandement compliqué son existence. Si sa carrière militaire n'avait jamais été simple, cela n'avait pas changé, et à cela s'additionnaient ses débordements avec l'un de ses subordonnés; la naissance d'une histoire sentimentale inopportune qu'il avait cherché à étouffer dans l'œuf, sans y parvenir; un écart de comportement attisé par sa soudaine intempérance émotionnelle qui l'avait projeté violemment dans le rôle de père; et, pour finir, le déchaînement de dilemmes déchirants qui lui avait été soumis aux dernières heures du conflit, suivi de son impuissance devant la terrible conclusion.
Levi Ackerman en avait pris plein la gueule. Le ciel s'était acharné sur lui. Il avait souffert, et il n'était plus qu'un animal blessé, mais, dans un sens, il avait goûté à quelque chose d'authentique. Eren refusait de le voir rebâtir ses murailles; de se renfermer dans une nouvelle carapace. Il l'aiderait à soigner ses blessures, et ce serait avec ce nouvel homme capable d'affronter la vie, l'adversité et surtout, l'amour, qu'il voulait continuer son chemin.
« Tu sais quoi ? Ça n'a plus aucune importance », décréta t'il alors, avec un sourire tendre.
Levi resta de marbre. Il fouilla sa poche arrière et en sortit un papier plié, chiffonné et en partie déchiré. Il le tendit à Eren et celui-ci, ému, reconnut sa propre écriture. Le nom de « Levi Ackerman » était raturé et le sien figurait à sa place, inscrit à l'encre noire par les pattes de mouche qu'il reconnaissait comme appartenant à celui qu'il aimait. Il était inutile de l'ouvrir, mais il le fit tout de même, relisant, encore, la prière scellée près d'un an auparavant. Le vélin était auréolé de sueur et de sang, qui l'avaient terni et partiellement effacé le mot unique.
Eren releva les yeux vers le capitaine et saisit son regard de plomb. Avec un sourire, il brandit la lettre dépliée au-dessus de la chandelle, sur la table, et le papier s'enflamma. La lueur de la flamme grandissante se refléta dans les yeux de Levi, les faisant briller d'une émotion profonde et captivée. Eren rompit la boucle infernale par un simple et dernier verdict :
« Nous n'en aurons plus besoin. »
Il laissa tomber la lettre noircissante, qui se recroquevillait sous la morsure du feu, dans le plat en étain vide qui agrémentait la table.
Levi se jeta à son cou.
Ils s'étreignirent avec force, durant une longue minute, avant que l'aîné ne cherche son regard. Le plus jeune s'écarta légèrement pour l'y aider et considéra, ébloui, l'expressivité incroyable qui peignait le visage ordinairement si fermé. Les yeux de Levi parlaient enfin, et ils exprimaient, non pas quelques notes de chagrin ou de colère, mais un torrent de pensées et d'émotions, comme si l'homme exhibait son âme. Ses traits étaient relâchés, aussi doux que durant son sommeil, et ses lèvres étaient entrouvertes, prêtes à laisser passer un flot de mots qui ne venait pas. Pourtant, son regard criait, lui, et pas seulement de remords, mais aussi de passion, de joie, de rancune et de remerciement; de peur et de confiance; de fierté et de honte…
Sa main glissa sur la joue d'Eren, effleurant les stries rougeoyantes et renflées, et l'autre eut un léger rictus de douleur. Les plaies s'étaient refermées, mais certaines auraient dû être suturées. L'hypertrophie leur donnait du relief et devait encore faire souffrir Eren comme si elles étaient béantes. Elles le démangeaient et l'élançaient sans cesse. C'était une cicatrisation ratée, le comble pour un jeune homme qui s'évertuait à apprendre la médecine. Avec le temps, cela s'améliorerait sans doute et l'épiderme redeviendrait indolore. Leur couleur framboise deviendrait plus pastel, et puis, la peau nouvelle et étirée s'éclaircirait, elle aussi, mais elle resterait toujours pâle et disharmonieuse, définissant les sillons qui barreraient son visage à jamais. Ainsi, il n'oublierait pas. La marque du passé serait aussi visible à l'extérieur qu'elle serait présente à l'intérieur.
« Même défiguré comme ça, faut encore que t'arrives à être beau… » admira son amant.
Eren ferma les yeux et l'embrassa doucement, relevant ses mains pour caresser, à son tour, le visage de l'être aimé dont la peau était aussi douce que celle d'une femme, et dont l'essence le rendait fou.
« Fais-moi l'amour, Levi, implora t'il au creux de son oreille.
— Non. Toi, baise-moi.
— C'est une blague ? rit Eren. On va quand même pas se battre pour ça ?!
— S'il le faut, soupira l'homme en s'écartant légèrement.
— Méfie-toi, tu pourrais vite gagner.
— …Tant mieux. »
Effectivement, Levi n'eut qu'à rester passif une bonne minute avant que le cadet, assoiffé de rapprochement, ne décide de se servir lui-même en caresses et baisers plus profonds. Goûtant sa langue à en perdre son souffle, le plus grand laissa ses esprits s'embrumer et déposa bien vite son partenaire sur le lit, sans cesser d'explorer son corps de ses mains. Eren avait si peu de patience, il ne pourrait jamais l'emporter face à cet homme.
À peine délivré de son haut d'uniforme, le corps anguleusement masculin et musculeux se relaxa sous ses assauts, s'offrant à ses attouchements avec un besoin évident d'être comblé. La peau d'albâtre, pareille à la froideur des glaciers, était, en réalité, si enflammée qu'elle lui brûlait les doigts comme la braise. Levi n'était que fièvre et désir, tout comme lui.
Leurs hanches se lièrent étroitement tandis qu'ils s'embrassaient toujours. Eren se pressa plus fort contre son amant et commença à se frotter lascivement contre son entre-jambe. Soudain, le brun émit un grondement de plaisir qui provoqua une onde d'excitation intense à travers les reins du plus jeune. Les abdominaux du capitaine frémissaient et roulaient sous ses doigts, le faisant languir en augmentant toujours la pression sanguine qui chargeait son désir. Cette sensation de contrôle était factice, il le savait, mais il ne pouvait s'empêcher de s'en délecter. Levi le possédait autant que lui-même pouvait le prétendre. Si la liberté était égalité, alors ils avaient trouvé la leur, malgré leurs jeux pervers.
Eren libéra hâtivement l'érection de son aîné et la reluqua d'un air gourmand, dénudant entièrement ses jambes au passage, mais Levi se redressa en le poussant à en faire autant, embrassant son torse et l'aidant à ôter sa chemise. S'étant dévêtu de ce qui l'incommodait le plus et ayant simplement baissé sa ceinture, Eren voulut forcer l'autre à se rallonger, mais il fut repoussé et ce dernier s'appliqua à faire descendre son pantalon de sa taille en posant les lèvres sur sa verge tendue. Eren revenait de trop loin pour endurer cela, et il voulait Levi plus qu'autre chose. Il voulait le faire sien. Il voulait entrer en lui; en faire partie. Fusionner.
Il céda au caprice et se débarrassa de son futal, reconnaissant que cette nudité, commune et absolue, était des plus exquises. Puis, il poussa l'homme à délaisser son membre et à s'étendre. Levi grogna de mécontentement et son soupirant n'en fut que plus exalté. Délibérément fourbe, Eren posa quelques baisers sur le sexe pulsant et larmoyant. Ses mains vagabondèrent le long des cuisses athlétiques, dont le diamètre impressionnant témoignait de la formidable puissance des jambes du vétéran. En faisant courir ses doigts sur l'extérieur de la gauche, il sentit une irrégularité qui éveilla son attention. Curieux, il saisit le mollet de son amant et le passa par-dessus son épaule, apercevant ce qui l'avait interpellé au toucher. C'était la cicatrice d'une plaie récente et profonde, de forme étoilée et asymétrique. Eren fronça les sourcils, mais Levi expliqua d'emblée :
« Ta sœur m'a sauvé la vie deux fois. Ça me fera un souvenir d'elle… »
Eren observa encore la blessure, imaginant peu à peu ce qui avait pu la causer.
« Des crochets de grappin ? »
Levi opina silencieusement. L'adjudant était quelque peu surpris que Mikasa en soit arrivée à de telles extrémités pour le secourir, et même que l'homme en ait eu besoin, mais, face à son air sombre, il ne posa aucune question et se contenta d'hausser un sourcil railleur :
« Elle t'a pas loupé ! »
Levi esquissa un geste pour l'enlacer, mais Eren s'esquiva d'un air espiègle pour se pencher, à nouveau, sur l'intimité du plus vieux. Il prit sa hampe en bouche et s'évertua à la faire durcir encore, jusqu'à cette dernière limite où les halètements de Levi n'étaient plus que suffocations. Le jeune homme sentait ses propres vaisseaux sanguins saturés qui le tiraillaient douloureusement sous la vision de l'homme, en nage, qui s'agrippait aux draps blancs. Il libéra sa prise et fit courir sa langue jusqu'aux rondeurs, souples et presque imberbes, qui se cachaient plus bas.
Levi frissonna et se redressa sur les coudes avec surprise. Eren joua tendrement avec les poches bombées, embrassant la peau sensible, si fine et délicate, sous l'œil vigilant du propriétaire et se riant de son air méfiant, avant de descendre encore, toujours plus bas. Cette fois, Levi se braqua ouvertement en se cambrant pour lui interdire l'accès à la zone si tabou :
« Que… Non ! Arrête, putain, c'est dégueulasse !
— Je t'aime. Laisse-moi faire ce que je veux ! » rogna malicieusement le plus débauché en écartant vivement les cuisses qui se refermaient, tout en tirant énergiquement pour remettre son bassin en position plus offerte.
Quelle puérilité ! Mais il s'en contrefoutait. De toute façon, Levi avait tort. Il ne se rendait pas compte à quel point son corps était parfait, idéal, sublime… Si lui trouvait cela répugnant, il en faudrait bien plus pour dégoûter l'adjudant. Comme si cela était possible ! Il devrait s'y faire : Eren aimait tout de lui, absolument tout.
Le brun courroucé eut beau se retenir, il finit par lâcher un gémissement profond et démonstratif du plaisir et de l'appréhension mêlés qu'il ressentait sous la langue intrusive. Eren n'écoutait plus, encore une fois, qu'un écho de pulsion bestiale, et, là où les parfums et secrétions auraient dû lui paraître repoussants, ils ne faisaient que l'enivrer d'avantage.
« Haaann…Non ! Je vais te tuer ! N'espère pas… après ça…
— Si, je vais t'embrasser encore », laissa tomber son amant en se relevant sur les genoux, s'essuyant négligemment la bouche avec sa chemise sale.
Les yeux ronds, Levi le vit plonger sur lui. Il tourna précipitamment la tête, mais Eren lui attrapa la mâchoire et posa ses lèvres sur les siennes. L'autre glapit contre sa bouche :
« Non !
—…Et encore… » chuchota Eren pour toute réponse.
Ce qu'il fit, en mordillant la pulpe rose pour forcer l'ouverture de sa bouche. Celle-ci succomba vite et la langue du plus jeune retrouva sa partenaire de danse, tandis que sa virilité glissait et s'insinuait entre les chairs mouillées de salive.
Levi se cambra et ahana un chapelet d'injures, en plantant ses ongles dans les omoplates de l'autre homme. Eren ignora la griffure qu'il sentait à peine et s'enfonça lentement, en douceur, tâchant de prévenir les embardées incontrôlées que faisait le corps de son amant sous le sien. Sur le plan charnel, Levi était vraiment d'une sensibilité exceptionnelle. C'était injustement trop grisant.
La pression chaude et humide, autour de son sexe, le fit vibrer d'extase. Quand il sentit la crispation se dissiper, il commença à bouger en ondoyant souplement et à une allure très modérée, mais rassasiant l'être adoré de mouvements amples et profonds qui les firent vite soupirer de volupté. Levi perdait peu à peu la maîtrise de son corps, dominé par un plaisir certain qui le poussait à s'abandonner entièrement entre ses bras. Les sensations qui survenaient, avec cet homme, étaient toujours aussi fabuleuses, et Eren en était devenu tellement dépendant qu'il doutait fortement de s'en lasser un jour.
Alors qu'il accélérait ses coup de reins, Levi lui saisit la nuque et, d'un bond agile et plein d'adresse, parvint à intervertir leurs positions sans briser le lien intime. Déconcerté et, désormais, plaqué contre le matelas, Eren vit son aîné le maintenir tandis qu'il prenait une position confortable au-dessus de lui. Quand il se mit à se mouvoir, le plus grand ferma les yeux et se mit plus à l'aise à son tour, savourant tout le bien qu'il lui donnait. C'était divin.
N'y tenant plus, il se mit à remuer, lui aussi, pour accompagner les flexions félines de son amant, approfondissant chaque pénétration et décuplant le plaisir généré par les frictions, de plus en plus frénétiques, des terminaisons nerveuses vouées à leur soutirer l'orgasme. Les râles lourds de Levi prirent en intensité, débordant de sa gorge sans la moindre pudeur et malmenant l'excitation exacerbée d'Eren. D'une main moite, posée sur le torse du plus jeune, et de sa force toujours aussi surhumaine, le capitaine l'empêchait de se redresser ou reprendre le dessus. Eren pouvait contempler, à loisir, sa danse endiablée, alors que l'autre cherchait son plaisir en se souciant à peine de lui, et en lui en procurant tout autant, sinon plus. Ses gémissements rauques et irréfrénables entraînaient des déferlantes électriques à travers son ventre, amassant un plaisir insoutenable et sur le point d'exploser. C'était trop, il fallait qu'il se calme. Eren le saisit par la nuque et l'attira à lui pour l'embrasser de nouveau, faisant ralentir le rythme et le suppliant doucement :
« Arrête de gémir comme ça, j'en peux plus… »
Mais l'autre se dégagea pour revenir le surplomber, les genoux pliés de part et d'autre de ses flancs. Il s'arqua vers l'arrière, les mains sur les cuisses de son amant, et reprit ses mouvements. La sueur gouttait de ses tempes et ruisselait sur son torse luisant et magnifique. Eren avait la gorge sèche.
« Tu sens comme c'est bon ? lui demanda obscènnement Levi en se déhanchant sur son glaive, ses yeux voilés de désir poignardant soudainement les siens.
— Oh oui...oui ! haleta Eren en dessous de lui. Doucement, tu...tu vas me faire jouir !
— Ah ! Oui ! Mmh, ah ! Vas-y… Oh oui, vas-y ! délira l'homme en penchant la tête vers l'arrière, accélérant toujours la cadence.
— Non… Levi ! Ralentis ! »
Soudain, le plus âgé se resserra autour de lui, s'empalant de toute sa hauteur avant de lâcher une plainte chaude, basse et roulante d'accents sensuels, retenue tant bien que mal. Les vannes cédèrent et Eren rugit comme une bête en agrippant ses hanches, l'immobilisant sur lui et se vidant au plus profond de son corps, tandis que le bassin de Levi ondulait encore, dans quelques derniers sursauts convulsifs et saccadés. Le souffle coupé par la déferlante de plaisir, Eren savoura la vision du membre tendu de son amant qui s'agitait de soubresauts en déversant sa semence, plus abondante que jamais. Les cuisses de Levi tremblèrent sous sa poigne, et il sut que l'homme subissait l'un des orgasmes ravageurs dont il avait le secret. Il l'attira à lui pour le maintenir alors que de furieux spasmes secouaient ses reins. La crispation complète de son corps avait atteint ses cordes vocales, et ses râles de bien-être moururent pour laisser place à une respiration chaotique et sibilante. Il s'avachit sur Eren, ses bras tremblants ne parvenant même plus à supporter son poids, et le jeune homme le maintint fermement contre lui en attendant que l'orage se dissipe.
Mais cela ne fut pas le cas, et les hoquets de plaisir irrépressibles se muèrent en sanglots glaçants que Levi ne rendait que plus aigus et asphyxiants en tentant de les réprimer. Eren resta consterné, ne sachant que faire, alors que tous les membres de son partenaire continuaient de trembler vigoureusement et que celui-ci semblait perdre son air, terrassé par une panique subite quant à son propre état. L'apprenti médecin réalisa bien vite ce qu'il avait à endiguer : la jouissance foudroyante de son amant s'achevait dans une violente crise de nerfs.
S'il pensait encore être le plus détruit et le plus à blâmer suite aux drames de ces derniers mois, il devait bien reconnaître l'infortune, la douleur et la désolation, qu'avait subi celui qu'il aimait, ainsi que tout le mal qu'il lui avait fait. Tous ces sentiments refoulés depuis des semaines, peut-être même des années, et la grande détresse que Levi ressentait depuis sa disparition —démultipliée plus qu'essuyée lors de son retour fracassant— éclatait maintenant entre ses bras qui sécurisaient, enfin, l'ouragan. Levi n'était ni insensible, ni égoïste, ni indestructible. Il était un accumulateur d'anxiété chronique; une véritable bombe à retardement.
Eren pivota sur le flanc, l'étendant à côté de lui.
« Chh… Je suis là, maintenant. Je te tiens. Je ne te lâcherai plus jamais », chuchota t'il à son oreille en lui caressant tendrement les cheveux.
Le plaisir et le bonheur s'étaient mélangés, en eux, jusqu'aux limites du supportable. Comme la peur et la souffrance morale pouvaient vous briser les jambes et vous couper le souffle, les élans de joie et d'amour puissants pouvaient produire les mêmes effets bouleversants. Levi reniflait et haletait comme un môme en tirant les cheveux châtains de son bourreau pour le serrer contre lui, et les larmes d'Eren roulèrent, à leur tour, sur sa peau de marbre dont les veines bleutées palpitaient excessivement, gonflées et saillantes à la surface de ses muscles contractés. Il sentit sa propre émotion l'étrangler.
Quelque chose était mort, ce soir. Mais ce n'était pas eux.
Non, eux étaient toujours en vie, plus que jamais, mais ils pouvaient enfin dire adieu à tous les spectres qui les hantaient.
Levi commença à s'apaiser et l'autre se recula pour voir son visage.
« Ne pleure pas ! le conjura Eren d'une voix brisée, des torrents dévalant sa tempe en mouillant l'oreiller.
— Je ne pleure pas », répondit Levi en le regardant droit dans les yeux, le souffle court et les larmes menteuses inondant son visage.
Le cadet rit et l'enveloppa encore de ses bras.
Cette journée devait s'achever, elle devenait vraiment trop lourde en émotions. Levi avait souri, ri et même pleuré deux fois. C'était, peut-être, plus en un jour que dans toute sa vie. Eren souriait béatement contre son torse. De leurs retrouvailles publiques, sur cette estrade cernée par la populace, à celles de cette petite chambre, il y avait eu une éternité suffisante pour que leurs silos d'angoisses soient remplis à ras-bord et ne se mettent à déborder. Un trop-plein qu'il leur aurait fallu évacuer, tôt ou tard. Le jeune homme était heureux que l'abcès soit crevé, et idiotement fier de la façon dont cela avait été opéré. Les mots ne suffisaient pas toujours, et le langage du corps restait le plus élémentaire et le plus explicite de tous.
« Je suis jaloux de tes orgasmes. La vache ! Ça a l'air d'être un truc dément ! » plaisanta t'il pour détendre l'atmosphère.
Levi était si fragile, à cet instant, qu'il en était fortement troublé et ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable.
« Tu veux dire que ceux que je te donne sont minables ?
— Bien sûr que non, je n'ai jamais connu mieux ! soupira Eren avec soulagement. Et je ne suis pas prêt d'essayer autre chose ! »
L'homme le pourfendit d'un regard haineux et essaya de répliquer :
« N'y pense même… Merde, j'ai...j'ai la tête qui tourne…
— Ne parle pas. Respire correctement, fit Eren avec prévenance, en le couvant de son regard inquiet.
— Ça va…, grommela l'autre. C'est rien… C'est la première fois que ça m'arrive… »
— Justement, comment tu peux être sûr que ça va, alors ? »
Le brun lui jeta un regard mauvais.
« T'en fais pas, c'est pas grave, ricana Eren en nichant sa tête dans son cou. T'avais besoin de relâcher la pression, c'est simplement nerveux.
— Si vous le dîtes, Docteur…
— Tu as déjà envie de remettre ça ?
— Non ! Laisse-moi récupérer deux minutes !
— Pourquoi tu m'allumes, alors ? demanda le plus jeune d'un ton aguicheur, en faisant courir une main sur ses côtes.
— Je me foutais juste de toi, obsédé !
— Ben continues, c'est super érotique…
— Tch… » claqua piètrement Levi en sentant la main descendre vers son bas-ventre, et ne pouvant se retenir de creuser son dos pour chercher plus intimement le contact de la paume.
Eren reprit possession de ses lèvres et le brun passa ses mains dans son dos pour caresser, encore, les épaules larges et les muscles idéalement développés du plus grand. Une soif renaissante les prenait. Les doigts blancs et agiles finirent par s'emmêler dans la toison brune et soyeuse de son pubis, et Eren comprit qu'entre les bras de cet homme, qu'il aimait si ardemment, sa vigueur ne mourrait pas avant le petit jour.
Rien ne pouvait donc éteindre cet incendie ?
En fait, si.
Un cri poussif les fit tressaillir, et ils reconnurent les vagissements tonitruants de Naïcha. Levi passa une main sur sa figure d'un air désespéré :
« Ça, par contre, ça m'avait moins manqué…
— J'y vais, se redressa aussitôt Eren.
— Non, laisse-la brailler. Peut-être qu'elle va se rendormir d'ici cinq minutes.
— Je ne supporterai jamais ses cris aussi longtemps ! » bougonna le plus jeune en sautant du lit pour enfiler son pantalon.
Levi le regarda sortir, apparemment trop épuisé pour le contredire.
Quand il pénétra dans la chambre, l'odeur subtile du nourrisson lui chatouilla les narines. Toute la pièce embaumait ce mélange de lait et de lessive, et cette fragrance si particulière qui le troublait un peu, aiguisant sa sensibilité émotive. Les rideaux étaient ouverts pour laisser passer la lumière de la lune, et il aperçut le berceau au centre de la pièce, où les couvertures s'agitaient férocement. Il se pencha au-dessus de la petite furie qui tentait, manifestement, de lui dissoudre les tympans. Si Naïcha pouvait avoir l'air d'un ange, elle pouvait aussi vous donner l'impression d'être possédée par le diable. Il la prit dans ses bras et lui cala la tête contre son épaule en la berçant doucement.
Fallait-il que le père et la fille soient des vases communicants pour qu'il doive consoler tout le monde dans la même nuit ?
Il sourit et essaya de réfléchir plus sérieusement. Le réconfort offert par l'adulte semblait la calmer un peu, mais elle continuait de geindre et de se tortiller contre lui. Avait-elle faim ? Soif ? Mal au ventre ?
Eren n'aurait jamais dû se porter volontaire pour régler ça. D'un autre côté, Levi n'aurait pas été plus à l'aise, et avait bien plus besoin de repos que lui. Il se résigna et descendit à la cuisine.
Après avoir chauffé un biberon au bain-marie et avoir tenté de lui enfoncer dans le bec pendant vingt bonnes minutes, il élimina la faim de la liste des suspects et chercha la lingerie. Il déambula dans les couloirs du rez-de-chaussée en craignant de tomber sur l'aubergiste ou même un gardien de nuit, mais finit par la trouver et subtilisa ce qui lui tomba sous la main —une paire de torchons propres— avant de regagner la chambre en catimini, tel un médiocre cambrioleur.
Lui-même se trouvait ridicule et ne cessait de bailler en langeant le moutard, qui continuait de pigner chaque fois qu'il l'éloignait de ses bras. Il avait beau lui dire gentiment —ou plus durement— de se taire, elle s'en moquait totalement et enchérissait presque plus fort à chacune de ses prières. Il la ré-emmaillota prestement dans la courtepointe de laine et la reprit entre ses bras, dépité de ses efforts infructueux, avant de s'asseoir dans un rocking-chair près de la fenêtre.
Machinalement, il commença à faire balancer le fauteuil, et les pleurs se tarirent. Elle leva un peu son menton minuscule, presque indiscernable au bas de son visage arrondi, et ses grands yeux verts analysèrent ce visage vaguement connu et, certainement, immense et terrifiant vu de si près. Elle était trop jeune pour avoir des souvenirs concrets, mais ce n'était pas pour autant qu'elle n'avait aucune mémoire. Son cerveau retenait des empreintes olfactives et des visions fugaces, qui lui inspiraient soit confiance, soit crainte. Apparemment, Eren entrait dans la première catégorie, et il en était rassuré. Du bout de l'index, il chatouilla son nez, souriant, et elle ouvrit instinctivement la bouche. Alors qu'il la laissait suçoter son doigt, il fut littéralement mordu d'une révélation :
Elle faisait sa première dent.
Il eut un rire fatigué mais heureux, et alla s'appuyer contre le dossier, se sentant soulagé d'avoir trouvé le problème et se réjouissant, un peu bêtement, d'être présent pour la consoler dans cette première épreuve. Après un long moment à faire grincer le parquet sous les bascules, la petite s'était rendormie. Lui n'était vraiment pas loin d'en faire de même et se secoua pour aller la recoucher. Une fois bien installée sous ses couvertures, ses petits bras en l'air et ses poings fermés de chaque côté de ses oreilles —car ils remontaient inlassablement chaque fois quelle tressautait— il la regarda encore, longuement.
Ce n'était qu'une ébauche adorable d'être humain; une petite boule de nerfs et d'émotions brutes, encore incapable de parler ni même de marcher. Un jour, cette petite larve attendrissante, et déjà séductrice au-delà du possible par ses sourires et ses grands yeux éveillés, deviendrait une femme.
Une femme.
Combien de ces créatures sa quête pour la liberté et son amour pour Levi avaient-ils tuées ? Qu'elles soient fragiles mais déterminées, ou fortes mais soumises ? Ou encore, indestructibles et tourmentées, comme superficielles et instructrices…
Il y en avait trop pour en refaire le compte sordide. Et, parmi elles, deux mères et une sœur.
Ô Dieu qu'Eren était épanoui avec Levi. Les femmes lui avaient toujours bien trop tourné la tête. Il ne pourrait jamais comprendre ces êtres qui pouvaient se montrer si solides et, à la fois, si faibles, en vous emportant dans vos instincts de protection. Elles qui dégageaient cette lumière, cette aura presque céleste de mystères, de charme et de douceur, que lui, si primaire, ne pouvait que recevoir sans jamais dispenser. Une nature entière les séparait, alors que, pourtant, tout les rapprochait…
Et, un jour, bientôt, ce petit bout de rien du tout les dominerait, lui et son père, de toute sa splendeur de femme, en les faisant trembler d'angoisses incontinentes jusqu'à l'insomnie. Elle grandirait, rirait, chanterait, danserait, crierait, aimerait...vivrait. Elle se révolterait, se battrait, accepterait, et, finalement, s'offrirait. Elle dirait « non », puis finirait par dire « oui ».
Donnerait une vie, ou peut-être plusieurs, et puis...rendrait la sienne.
Un jour, bientôt.
Les yeux d'Eren devinrent flous. Pourquoi la Nature avait-elle donné une fille à Levi ? C'était si cruel. Mais, en même temps, c'était un si beau présent. Il devait sérieusement envisager de se réconcilier avec elle.
Les femmes faisaient toujours un tas de choses étranges qu'elles devaient apprendre secrètement au sein du grand cercle de la confrérie du « Beau Sexe », comme nouer une serviette de manière complexe autour de leurs cheveux quand ils étaient mouillés; de vous exaspérer en retrouvant toujours ce que vous cherchiez, alors que c'était sous votre nez; d'agrafer seules leurs brassières, en se passant les mains dans le dos, alors que lui, les rares fois où il avait voulu se montrer serviable envers ses conquêtes galantes, n'y arrivait même pas correctement en voyant ce qu'il faisait. Ferait-elle cela, elle aussi ? Qui le lui apprendrait ? Quelles questions poserait-elle ? Comment faudrait-il lui répondre ? Dans combien de temps ? Serait-il toujours là pour veiller sur elle ? Que deviendrait-elle ? Qui serait-elle ? Est-ce que l'aider à grandir et réussir serait, maintenant, un combat de tous les instants pour Levi ?
Seulement pour Levi ?
Eren se sentit stupide. Il devait vraiment être fatigué pour que ses pensées s'égarent à ce point.
Quand il revint dans la chambre, traînant les pieds et luttant pour garder un œil ouvert, il ne fut pas surpris de trouver Levi profondément endormi entre les draps.
La vision était si belle qu'il en oublia tout le reste. En veillant à ne pas le réveiller, il souffla la chandelle et se déshabilla pour aller s'allonger près de lui. La nuit les enveloppa, mais les volets ouverts lui laissèrent le plaisir d'admirer encore le visage angélique et paisible de son amant.
« Bonne nuit, mon… »
Il ne termina pas sa phrase, sentant que sa tendresse pleine de passion était sur le point de lui faire proférer un surnom dégoulinant d'affection. Même si cela lui avait déjà échappé par erreur, en d'autres circonstances qui avaient pu maquiller cela en taquinerie, il n'était pas sûr que Levi apprécie vraiment d'être traité avec autant d'égards mièvres et de roucoulades qu'un bijou précieux. Pourtant, devant son visage détendu, qui était l'incarnation de la beauté et de l'innocence, Eren était pris d'une adoration sans limite qui lui extorquait un sourire niais d'émerveillement. Cette créature indomptable et fantastique, aussi belle que ténébreuse, était la sienne.
« ...amour », termina t'il dans un souffle, vaincu par l'euphorie et l'enchantement, en embrassant le front de l'homme.
Naïcha se réveilla au chant du coq. Elle ne pleurait pas, mais gazouillait tranquillement dans son lit quand les premières lueurs de l'aube commencèrent à éclaircir la chambre. Eren avisa la silhouette toujours paisiblement endormie de Levi qui s'était blotti contre lui durant la nuit. Le capitaine, qui ne dormait jamais que d'un œil, devait vraiment manquer de sommeil pour que celui-ci soit si lourd. Ou alors, il faisait semblant pour qu'Eren se lève à sa place. L'adjudant grimaça et gratta sa barbe naissante. Peu importait, après tout. Qu'il se repose encore.
Avec souplesse et délicatesse, il ôta le bras qui enserrait sa taille et se contorsionna pour sortir du lit sans trop faire remuer le matelas. Il jeta un œil à ses vêtements éparpillés aux pieds du lit et les ramassa pour les jeter dans un panier, près de la porte. Les draps les rejoindraient sûrement plus tard. Puis, il ouvrit l'armoire en chêne sombre et contempla, ahuri, l'impeccable rangement symétrique des quelques effets de son supérieur.
Il attrapa un caleçon et ne put s'empêcher de sourire en comprenant que l'homme avait dû trouver de quoi repasser à la buanderie et que, non seulement il savait utiliser un fer, mais que même ses sous-vêtements y passaient. Il chercha, ensuite, de quoi se vêtir à peu près à sa taille et, pour cela, il dut déplier un certain nombre de pantalons et de chemises, qu'il ne réussit jamais à replier aussi soigneusement que l'autre l'avait fait. Il trouva un maillot en jersey gris dont les mailles étaient suffisamment élastiques pour qu'il le passe sans risquer d'en faire craquer les coutures, ainsi qu'un caleçon long, assez large et informe, avec lequel il avait déjà vu Levi quand celui-ci s'habillait de manière décontractée, en y faisant probablement plusieurs ourlets dont lui pouvait se passer. Ce n'était pas une tenue très présentable, mais cela suffirait en attendant de trouver mieux. On lui dégoterait bien un uniforme de rechange quelque part.
Il quitta la chambre et referma doucement la porte pour aller chercher la petite, qui commençait à s'énerver et risquait vite de réveiller toute la pension. Comme il l'avait fait quelques heures plus tôt, il la prit dans ses bras et elle se calma un peu. Il vit le couffin d'osier, rangé en haut de l'armoire, et s'en empara avant de descendre aux cuisines. L'établissement était encore plongé dans un silence reposant, et même les employés n'étaient pas encore au travail. Le soleil s'infiltrait par les carreaux des fenêtres et ses rayons étaient particulièrement chauds et lumineux. L'été approchait.
Il posa le couffin sur un plan de travail et recoucha la morveuse dedans. Elle se mit en colère et geignit comme un veau, mais il l'ignora le temps de préparer un nouveau biberon. Il soupira en stérilisant le récipient de verre et la tétine en caoutchouc, avant de trouver le pot à lait, au cellier, pour remplir le flacon et le remettre à tiédir dans l'eau frémissante. L'allaitement maternel était tellement plus pratique !
Alors qu'il piquait du nez sur sa chaise, la porte des cuisines s'ouvrit. Eren sursauta et vit que Naïcha s'était rendormie en tétant, la bouche ouverte de béatitude et un filet de lait coulant dans son cou. Une femme de chambre, d'une cinquantaine d'années, se pencha par-dessus son épaule et chuchota d'un air attendri :
« Oh, quelle est jolie ! C'est à vous, Mr Jäger ? »
Hébété de somnolence, Eren cligna des yeux et reposa le biberon sur la table :
« Euh oui…non, enfin… Mais, on se connait ?
— Voyons, tout le monde vous connait ! En tout cas, ce petit ange est adorable. Mon pauvre garçon, vous avez l'air épuisé ! C'est vrai que les nuits ne sont pas faciles à cet âge-là ! »
Cette femme lui souriait avec tant de chaleur et de sympathie qu'il se laissa prendre au jeu :
« En fait, elle les faits déjà plutôt bien, mais elle a une poussée dentaire, alors…
— Ah, je vois. Je donnais de la camomille aux miens. En infusion, avec un peu de sucre. Si la douleur est vraiment forte, essayez les racines d'iris séchées à mâchouiller. C'est un vieux remède de grand-mère, mais c'est très efficace ! »
Eren lui offrit son sourire le plus sincère, touché par sa gentillesse et les instincts maternels qui l'imprégnaient. Elle lui inspirait confiance, le faisant se sentir rajeuni et agréablement confiant comme un enfant.
« Merci… », la gratifia t'il.
Elle eut l'air un peu surpris :
« Mais ce n'est rien, mon garçon ! Ne me regardez pas comme ça, j'ai l'impression d'être une sainte patronne ! Vous m'avez vraiment l'air fatigué, et c'est tout à fait normal. Si je peux vous aider, n'hésitez pas ! Je vais préparer un bon petit déjeuner pour vous et vos camarades, ça vous revigorera un peu.
— Oh, euh…pardon, réagit-il soudain. Je vais vous laisser tranquille. Désolé d'avoir dérangé la cuisine…
— Mais non, vous ne dérangez rien du tout ! Et restez donc là. Vos amis ont pris l'habitude de manger ici et je leur en suis, d'ailleurs, très reconnaissante ! Ça me fait moins de travail que de servir en salle.
— Vous portez une tenue de gouvernante mais vous vous occupez aussi des repas ? s'étonna Eren.
— Et qui d'autre le ferait, mon petit chat ? Nous avons perdu tous nos employés, et je suis la seule à pouvoir encore épauler mon mari !
— Je suis désolé…
— Je ne m'en fais pas. Les affaires vont bientôt reprendre, maintenant que cette guerre est finie. Allez, posez-moi cette petite merveille et détendez-vous un peu. Je mets de l'eau à bouillir pour le thé et vous pouvez vous servir en attendant que je revienne. Je dois profiter de ce beau temps pour étendre du linge. Je n'en ai pas pour longtemps, faites comme chez vous ! »
Et elle disparut, laissant Eren étrangement chamboulé. Cette familiarité lui était si agréable qu'il en était ému. Alors qu'il reposait Naïcha dans son couffin, une autre personne entra.
C'était Jean.
Les deux hommes se regardèrent quelques secondes avec embarras. Le grand blond le toisa de la tête aux pieds et eut un rictus dédaigneux en reconnaissant les nippes du capitaine.
« Chouette nuit ? » jeta- t'il, cynique.
Eren ne répondit pas tout de suite, mal à l'aise, et regarda l'homme se servir un thé, l'air toujours condescendant. Il continua d'ignorer l'adjudant en allant s'asseoir, et coupa sa boisson chaude avec du lait.
« Jean… Je voulais… Nous aurions préféré vous le dire plus tôt, mais ce n'était pas possible. C'était trop compliqué…, osa t'il enfin.
— Ça, j'imagine bien ! glosa le caporal. Mais Mikasa le savais, pas vrai ? Ça explique beaucoup de choses…
— Peut-être bien, oui », admit l'autre d'un air coupable.
Il y eut un silence pesant qu'Eren finit par rompre maladroitement :
« Savoir qu'elle m'aimait, mais que j'aimais quelqu'un d'autre, et qu'elle s'est peut-être sacrifiée pour nous permettre de rester ensemble, c'est… Tu dois penser que je suis un vrai salopard, et tu as tout à fait raison.
— Toujours aussi modeste, à ce que je vois ? cracha l'autre dans une ironie acerbe. Pour ma part, je ne suis pas certain que sauver le petit cul de Levi ne dépendait que du bonheur de son frère adoré. T'aime vraiment te faire mousser ! Elle avait changé, ces derniers temps. Moi, je l'avais remarqué, mais je comprends mieux, maintenant, pourquoi tu n'as sûrement rien vu. T'avais d'autres préoccupations, apparemment ! C'est vrai qu'elle t'a toujours suivi et qu'elle ne t'aurait sans doute jamais lâché, mais elle était différente depuis quelques mois. Plus vouée à la cause qu'elle ne l'avait jamais été. J'avais l'impression qu'elle avait enfin ouvert son esprit à autre chose que toi qu'elle voyait enfin par elle-même ! Et puis, t'oublies Naïcha. T'es pas tout seul sur terre, mec, et je suis sûr que le fait que Levi est une attache à ce monde qu'elle n'avait pas, qu'il soit père, a aussi pesé dans son choix de lui sauver les miches ! Par contre, sur le fait que tu sois un salopard, je suis bien d'accord avec toi, acheva t'il avec un haussement d'épaules méprisant.
— Tu as raison, adhéra piteusement Eren. J'ai toujours été du genre à me regarder le nombril. Même elle me le disait…
— Ouais. Et quand je pense à ce que tu m'as dit hier ! Tu m'écœures ! Dire que t'avais l'intention de te faire la malle ! Ça prouve, encore une fois, à quel point tu te prends pour le centre du monde ! Maintenant, je comprends mieux pourquoi j'étais pas le seul à être au trente-sixième dessous. Quand je repense à la gueule que tirait le capitaine depuis ce jour-là…Cent fois pire que sa tête des mauvais jours et, quand on parle de ce type, y a de quoi vous faire froid dans le dos ! Tu savais qu'elle savait ! Tu savais ce qui l'avait poussée à faire ça, et t'es pas revenu !? Tu te rends compte de la pourriture que t'es ? Si je comprends bien, Mikasa s'est tuée pour sauver un homme avec lequel elle pensait te voir vivre heureux, ou une connerie dans le genre, mais elle s'est complètement plantée puisque, visiblement, ce n'était qu'une de tes histoires de cul habituelles !
— QUOI ?! NON ! tonna Eren en faisant un pas menaçant vers lui. Ne parle pas de ce que tu ne sais pas…
— Si tu l'aimais vraiment, pourquoi t'es pas rentré, alors ? Pourquoi tu l'as laissé endurer ça ? On t'a raconté dans quel état qu'il était ? Pff, et dire qu'on n'y comprenait rien ! Qu'est-ce qu'on a pu être aveugles ! Si tu l'aimais vraiment, tu lui aurais jamais fait vivre ça ! Mikasa est morte pour rien. »
Eren bondit sur lui et la chaise se renversa. Jean ne se défendit pas, laissant l'autre le saisir par le col avec violence pour rapprocher leurs visages. L'adjudant écumait de colère, mais la soumission de l'autre le perturba et il retint son poing. Ses yeux croisèrent ceux du blond, remplis de défis malgré la torpeur de son attitude, et il réussit à se contenir :
« Elle ne pourra jamais plus nous expliquer pourquoi elle a fait ça, alors ça ne sert plus à rien de se pourrir la vie avec des suppositions ! Moi aussi, j'ai eu besoin de comprendre son acte pour faire mon deuil ! MOI AUSSI ! Il m'a fallu du temps, c'est vrai, et j'en suis désolé ! Quand j'ai décidé de revenir, c'est simplement que j'avais enfin compris que je devais, elle, la laisser s'en aller ! Et c'était beaucoup plus difficile que tu le penses ! »
Il repoussa Jean et celui-ci chancela en reculant, mais un sourire satisfait se dessina étrangement sur son visage. Eren passa une main tremblante dans ses cheveux en tentant de retrouver son sang-froid.
« Par contre, avertit-il encore, je peux tolérer que tu m'insultes, que tu me rabaisses et que tu m'ignores, mais ne crois jamais que Levi ne compte pas. Sans lui, je n'aurais jamais eu la force d'affronter le futur. »
Jean Kirschtein pencha la tête et lâcha un petit rire qui surprit Eren, car on n'y entendait aucune note sarcastique. C'était un éclat franc, et même amical.
« Tant mieux, alors, approuva finalement le caporal. Il te reste toute la vie pour le prouver. »
Eren resta incrédule plusieurs secondes, puis s'illumina en comprenant que l'autre lui accordait son pardon. Jean et lui avaient toujours voulu rester des rivaux, mais chacun savait l'amitié enfouie qui les liait, même eux. Seul un ami pouvait oser faire passer un tel test à un autre, et seul un ami pouvait accepter qu'on lui fasse subir cela sans éprouver de rancune.
« Vous n'êtes quand même pas en train de vous bastonner dès le réveil ? » fit la voix enrouée d'Armin, qui pénétrait dans la cuisine en les lorgnant d'un œil méfiant.
Les deux hommes échangèrent un regard et rirent à l'unisson.
« On essaye juste de reprendre les bonnes habitudes ! » claironna Jean avant de se rasseoir.
Eren en fit de même, se sentant, tout à coup, bien plus léger.
Les autres arrivèrent par vagues successives et tentèrent de suivre le rituel matinal comme si de rien n'était, s'attablant avec eux et tartinant leur pain de façon aussi spontanée et machinale que possible, mais les rouages du quotidien semblaient grippés, et le silence lourd, ponctué de regards en biais qu'Eren ne pouvait rater, en disait long. Il attendait patiemment qu'on lui pose une question, mais chacun était assez mal réveillé pour espérer qu'un autre le fasse à sa place. Finalement, ce fut Hanji —bien entendu— qui se lança :
« Ça fait vraiment bizarre, observa t'elle. J'en ai pas dormi de la nuit ! Eren, il me semble que je n'ai pas besoin de te dire pourquoi nous avons tous besoin d'explications ? Je n'arriverai pas à manger tant que je n'en saurais pas plus sur…sur tout ça.
— Et moi, je ne suis pas sûr d'y arriver si on en parle… » renauda jean en regardant le fond de son bol.
Elle croisa les bras, faisant fi de sa remarque, et attendit que l'adjudant passe aux aveux. Eren sourit avec une pointe de culpabilité, mais préféra tout de même la charrier un peu :
« Vous savez bien, commandant, je veux dire, colonel, que j'ai toujours eu beaucoup d'admiration pour Levi. Cela aurait pu rester parfaitement sain et platonique s'il n'y avait pas répondu. C'est sa faute, il n'arrêtait pas de me harceler ! Et vous savez comment il peut se montrer persuasif. J'étais bien obligé de céder ! »
Elle ouvrit la bouche, scandalisée, et tempêta :
« Oh ! Non mais…toi ! Attend qu'il arrive pour que je lui répète ça ! »
Eren se délassa d'un rire guilleret et renonça à son attitude joueuse :
« Aucun de nous deux ne compte s'éterniser dans l'armée, et lui encore moins que moi. Vous ne serez pas mise en cause dans cette histoire si elle doit se savoir…
— CE N'EST PAS LA QUESTION ! éructa t'elle en faisant tressaillir toute la tablée. Depuis quand ça dure ?! Est-ce que c'est sérieux ?! Levi est l'un de mes amis les plus proches, et je te considère… Du moins, je te considérais, comme —elle hésita en se mordant la lèvre— bien plus qu'une simple recrue, et même plus qu'un cobaye ! »
Certains tiquèrent à cet ordre de classification singulier et un peu effrayant, mais elle ne releva pas, crépitant encore avec exaltation :
« J'estime être en droit de savoir ce que vous batifolez tous les deux, sans que cela n'ait un rapport, de près ou de loin, avec ma fonction ou les vôtres ! »
Eren passa une main sur sa nuque, un peu gêné par cette dissertation vindicative et on-ne-peut-plus passionnée.
« Dans ce cas, tempéra t'il, mieux vaudrait que les deux concernés soient cuisinés en même temps. Levi n'apprécierait sûrement pas toutes les idioties que je pourrais vous sortir en dehors de sa surveillance et nous le reprocherait.
— Ben, justement, profitons-en ! s'anima Sasha avec entrain. Eren, vas-y, raconte-nous les détails croustillants !
— Nan, pas question ! prohiba Glenn d'une voix éteinte et l'air migraineux. Ferme-la, Patategirl, j'ai suffisamment la nausée…
— Mais pourquoi les hommes ont toujours l'esprit si mal tourné ? Et puis, quand on sait pas boire, on se retient ! accusa t'elle en secouant la tête, exaspérée.
— Puisqu'on doit parler d'autre chose, ça tombe bien, car la journée va être chargée ! fit catégoriquement Armin. La convention est parue dans la presse ce matin, et les dix bureaux de vote doivent être ouverts avant ce soir. Nous n'avons pas de temps à gaspiller pour des… futilités. »
Eren en resta pantelant. Armin avait raison, c'était quelque peu déplacé et il y avait bien plus urgent. Il pouvait remercier son meilleur ami de ne pas lui en vouloir pour ses cachotteries, et il valait mieux les relayer au second plan encore un peu.
Le sergent-chef commença à ouvrir les rouleaux qu'il avait apportés avec lui, et informa tout le monde des dépositaires désignés pour tenir le scrutin. Tous les membres du Bataillon y figuraient —hormis Levi qui avait vivement décliné— et seraient disséminés dans les districts avec les députés qui veilleraient à la bonne tenue des bureaux, ainsi que quelques escouades de la Garnison et de l'UPL pour assurer la sécurité. Il leur faudrait trouver des bâtiments capables d'accueillir leurs délégations et les rassemblements. Par défaut, il s'agirait des hôtels de district, comme l'avait stipulé la dépêche, mais certains étaient trop démolis et insalubres pour le permettre. Une solution de remplacement devrait être trouvée dans la journée, afin d'en informer la population dans les plus brefs délais.
Les discussions s'enchaînèrent, dérivant peu à peu sur les failles que pouvait éventuellement contenir leur planification. La femme de l'aubergiste réapparut et fit griller davantage de pain au four. Elle leur servit des œufs brouillés, du beurre et des confitures, avant de repartir, appelée à une autre tâche, et leur interdisant formellement de faire la vaisselle car c'était à elle se s'en charger.
« Quels sont les candidats potentiels ?
— Pour le moment, très peu de personnes ont officiellement fait savoir qu'elles seraient candidates, mais je ne doute pas que cela va énormément augmenter dans les jours à venir, prédit Armin. On peut être sûr que Reeves se présentera, ainsi que Drechsler, l'instituteur-directeur de l'école secondaire d'Orvud. Il y aura sûrement l'associé majoritaire de chez EG, la raffinerie et, mmh… Le dénommé Mert Cohen, ainsi que Grit Göhr et Karl Eckert.
— Quoi ?! s'exclama Hanji. On ne peut pas laisser ces types se présenter ! Tout le monde sait que c'est de la canaille ! Ce genre de truand devrait être privé de droits civiques !
— C'est prévu par la convention, lui répondit Eren. Mais à condition d'être inculpé, ce qui n'est pas leur cas. Si celle-ci est votée sans nouvel amendement, ils seront quand même un peu en difficulté, et il suffira de la jouer fine pour les faire tomber.
— Faire tomber la mafia ? Tu rêves ! Si c'était si simple…
— Ce terme était peut-être mal choisi, plaida Eren. Disons seulement : "les tenir à l'écart".
— C'est vrai que ces gens-là pourraient vite ruiner tous nos efforts, intervint Gaby. Ils ont le bras long et les poches pleines. Même si on voulait faire éclater une sale affaire pour geler leurs magouilles, on n'a jamais qu'un mois pour trouver plaignants, témoins et preuves. C'est trop juste, et la presse n'arrivera pas à suivre. »
Les autres la regardèrent, toujours aussi stupéfaits chaque fois qu'elle s'immisçait dans les conversations « d'adultes », mais Eren commençait à y être rôdé et fut le seul à rebondir comme s'il s'adressait à un n'importe lequel de ses confrères :
« C'est vrai, mais nous ne sommes pas sûrs qu'ils fomentent quelque chose. Peut-être que, pour une fois, ils respectent les règles !
— À ta place, je n'y mettrais pas ma main à couper ! railla Jean. Tu crois aux fées, aussi ?
— Au fait, où est Hiro ? s'enquit soudain Eren, les quolibets de l'autre dadais lui faisant réaliser qu'il n'avait pas encore eu droit au doux son de ses sarcasmes.
— Parti dès le réveil, renseigna Armin. Cette feignasse a bien vu qu'on allait être débordés et s'est vite défilée avant qu'on l'embauche. La soufflante que va lui passer Manson à son retour, pour avoir découché sans permission, devrait nous venger un peu.
— Dommage, il aurait peut-être été à l'aise avec le sujet…
— Ou comment s'assurer que les candidats soient tous vertueux et intègres ? J'en doute ! » ironisa Hanji.
Alors qu'ils continuaient de débattre, Levi fit brusquement son apparition dans les cuisines.
Et quelle apparition !
La mine endormie et les yeux encore rougis de sommeil derrière ses mèches d'encre en bataille comme jamais, il avança dans la pièce sans leur jeter le moindre regard. Les pans légers de son long saut-de-lit, en satin de soie gris perle, virevoltaient dans son dos au rythme de ses foulées félines. L'homme aimait les matières nobles, ce n'était un secret pour personne, mais il aimait aussi être présentable à toute heure, en temps normal. Ainsi, une robe de chambre n'était pas censée quitter la pièce dont elle portait le nom, et le voir pareillement accoutré, de façon aussi négligée que princière, était plus qu'insolite. D'autant plus que le vêtement ne possédait aucune ceinture et roulait comme une eau limpide sur ses hanches, largement ouvert sur son torse nu et finement sculpté.
Il jeta un coup d'œil consciencieux à l'intérieur du couffin, toujours posé sur l'acier brossé, et alla se planter devant le fourneau. Alors qu'il tendait le bras pour attraper la bouilloire, le tissu glissa en dénudant amplement l'une de ses épaules, mais il ne sembla même pas le remarquer. Toute l'assistance resta médusée en contemplant les mouvements empreints de paresse et de sensualité accidentelle dont les éblouissait ce fantôme encore ensommeillé et aux traits si séraphiques.
À l'exception d'Eren, bien sûr, qui sourit orgueilleusement tout en se levant, continuant à discourir sur le propos interrompu, comme si rien ne s'était produit :
« Je doute quand même que ce soit la corruption qui l'emporte, mais il faudrait qu'on se glisse parmi les nœuds les plus conséquents pour contrôler leur propagation d'influence. »
Il marcha tranquillement vers Levi qui venait de se servir une tasse, toujours debout et songeur, le regard perdu au-delà de la fenêtre la plus proche.
« Tu veux qu'on infiltre des agents de renseignement au sein des groupes mafieux dominants ? s'alarma Armin.
— Pourquoi pas ? On l'a déjà fait, non ?
— Oui, sauf que… »
Mais le jeune homme blond referma soudain la bouche et rougit fortement, embarrassé, cependant qu'Eren entourait la taille de Levi de ses bras robustes en se pressant contre son dos. Le capitaine ne bougea pas, et relaxa même ses épaules en allant s'appuyer contre le buste de son subordonné. Celui-ci baissa la tête et inspira son odeur au creux de son cou.
Cette matinée était parfaite. Chaude, lumineuse, et partagée avec tous ceux auxquels il tenait. La beauté de Levi était à son comble, sublimée par les ailes invisibles qui avaient enfin jailli de leurs épaules. Il était toujours là, enfin entièrement à lui.
« Bien dormi ? » demanda Eren d'une voix suave.
La mine toujours aussi blasée, Levi soupira :
« Jamais aussi bien de toute ma vie… Mais, à mon réveil, j'étais seul et j'avais froid », lâcha t'il, toujours aussi platement, en portant sa boisson fumante à ses lèvres.
Eren attrapa doucement la parmenture soyeuse pour rhabiller son corps à demi offert à la vue de tous, en murmurant, sardonique :
« Ta bouillotte a fait une fugue ? Oh, la vilaine... C'est inadmissible ! Je te promets que ça ne se reproduira pas. »
Levi tourna enfin son regard vers son amant et pencha la tête vers l'arrière pour poser délicatement un baiser sur ses lèvres. Le contact était chaste et tendre, rempli d'amour et de douceur matinale. Quand il prit fin, le plus âgé reporta son regard au-dehors, encore un peu rêveur, et déclara :
« C'est une belle journée…
— Oui, il va faire beau.
— Il n'y a pas de cerises ?
— ...Pardon ? le fit répéter Eren, interloqué.
— C'est la saison, non ? Pourquoi on n'en a pas ? J'ai faim… » marmonna t'il sans vraiment avoir l'air de s'en rendre compte.
Cette demande ressemblait à une envie de femme enceinte, et Eren ne put retenir un nouveau sourire niais. Il se retint, néanmoins, de lui demander s'ils attendaient un heureux événement. L'humeur le l'autre était bonne, pas question de la faire tourner avec ses inepties.
« Peut-être parce qu'on est toujours en pleine restriction alimentaire ! grognassa Hanji, qui commençait à fulminer devant leur petite scène incongrûment romantique.
— Les cerisiers commencent seulement à donner, participa aussitôt Sasha, égale à elle-même. Mais j'ai réussi à en dégoter deux cagettes au marché…
— Mais pourquoi tu leur dis ? Je les avais planquées ! beugla Gaby.
— Je croyais qu'on avait interdit à Brauss et Braun de gérer le stock de nourriture ? siffla le colonel.
— Pardon, colonel. J'étais retenue au poste de liaison, mercredi dernier », s'excusa Emma.
Eren eut un sourire attendri à l'encontre de Levi et lui embrassa le cou, avant de lui soupirer galamment :
« Je vais voir au cellier, elles ne m'échapperont pas. »
Et, sur ce, il quitta la pièce, sous les yeux toujours éberlués de ses compagnons.
« J'aurai vraiment tout vu dans ma vie ! s'exclama, alors, Hanji.
— Peut-être, mais seulement que d'un œil », répartit Levi d'une voix traînante, émergeant peu à peu de sa léthargie.
Il s'empara de la théière et les rejoignit à table d'une démarche désinvolte.
« Je n'aurais jamais cru te voir "en couple" un jour ! continua t'elle avec véhémence. Mais, même si j'ai déjà pu l'imaginer, je me serais attendu à tout sauf à ça ! Et sans parler du fait que…de ton orientation. S'il n'y avait que ça ! Je t'aurais bien vu dans le rôle d'un dominateur un peu sadique, ou d'un partenaire libéré incapable de s'investir sérieusement dans sa relation pour ne faire que profiter. Ou même un amant protecteur et tendre, à la limite, sans arrêt à l'affût du bien-être de l'autre, pourquoi pas ?! Mais ça, non, je ne voyais vraiment pas ça comme ça…
— "Comme ça" quoi ? gronda t'il en sentant l'irritation le gagner.
— En fait, tu es une vraie princesse, Levi ! Pauvre Eren !
— Tu tiens tellement à devenir définitivement aveugle de si bon matin ?
— Je comprends mieux, maintenant ! continuait t'elle de pester. Quand je pense à tous les caprices qu'il te passe, ça s'explique enfin !
— Mais tu vas la fermer, oui ?! » s'emporta t'il en donnant de la voix.
Il obtint le silence, malgré le regard rancunier qu'elle lui lançait. Haussant finalement les épaules, il se justifia sans détours, en regardant la tasse qu'il tenait sans vraiment s'adresser à quelqu'un en particulier :
« Personne n'a jamais pris soin de moi comme ça. Je peux bien en profiter un peu. »
Hanji leva un sourcil mais ne rajouta rien. Il crut cependant voir apparaître l'ombre d'un sourire sur ses lèvres.
Eren revint et vida un cageot complet de cerises dans l'évier. Il les lava et garnit un saladier qu'il déposa avec gaieté devant son amant :
« Autre chose, capitaine ?
— Tch ! »
Hanji avança la main pour en piocher une, mais Levi décala le bol :
« J'ai dit que je partageais ? »
Elle se gonfla de colère :
« J'espère que tu vas t'étouffer avec un noyau ! »
Il aimait tant la taquiner, mais au fond, cette planche-à-pain était vraiment la meilleure amie qu'il avait. Il lui fit un sourire amusé et elle écarquilla les yeux, comme tous les autres. C'était triste que des réactions joyeuses, chez lui, soient accueillies de la sorte, mais il devait bien admettre qu'il les avait faites si rares qu'elles devaient leur paraître spectaculaires. Leurs airs pantois ne l'aidaient pas vraiment à retrouver son sérieux, non plus. Et puis merde, il engueulait qui il voulait, faisait la gueule si il voulait, et souriait quand il voulait. Qu'est-ce que ça pouvait bien leur foutre ?
Il se leva, prit une poignée de cerises, et posa le saladier au centre de la table. Sasha bavait presque.
« Allez-y. Comme si j'allais manger tout ça à moi seul. »
Tous lui jetèrent des sourires reconnaissants et se ruèrent sur les fruits. Et Eren qui était en train de parler de corruption au moment où lui-même était entré dans la cuisine ! Ces gamins-là étaient trop faciles à acheter.
« Elles sont bonnes ? »
Levi se tourna vers le jeune homme en question, assis à sa droite, qui le regardait avec un air extasié, accoudé à la table et le menton dans la paume. Le capitaine ignora son expression exagérément amoureuse et suça le noyau qu'il avait en bouche, avant de le jeter nonchalamment dans sa tasse vide et de lui répondre :
« Oui, merci. »
Le regard langoureux s'appesantit encore et Levi imaginait très bien quel genre de pensées inavouables pouvait, actuellement, avoir cet imbécile.
« Bien, puisque vous êtes là tous les deux…, tenta Hanji.
— Pardon, colonel, mais il m'avait semblé être clair quant à l'urgence d'autres priorités, la coupa Armin. Est-ce qu'on pourrait arrêter de se dissiper un peu pour terminer…
— Laisses-en pour les autres, Madame Patate ! retentit la voix de Falco, qui luttait avec la jeune brune au-dessus du saladier.
— Vous m'écoutez !? » s'époumona Armin.
Mais il ne réussit pas à obtenir l'attention de ses amis, juste à réveiller le petit ventre qui roupillait dans son coin. En reconnaissant les piaillements du bébé, Sasha oublia aussitôt la bectance et bondit vers lui, tout comme Hanji :
« Je m'en occupe ! firent-elles en chœur.
— Du calme ! rit alors Eren, notant, comme Levi, combien la petite avait dû leur manquer. Elle a déjà mangé ! »
Levi haussa un sourcil et saisit son regard, avant de lui murmurer discrètement :
« Merci pour cette nuit. Ça n'a pas été trop dur ?
— Non, ne t'inquiète pas, lui répondit son amant en le couvant du regard. Ce sera moins dur pour toi, maintenant que je suis là. Je ne compte pas te laisser gérer ça tout seul.
— Mais je ne le suis pas. Tu avais raison. Et je n'ai pas à t'en imposer plus qu'aux autres, c'est mon problème.
— Ce n'est pas un problème, Levi. C'est un don du ciel. Naïcha est ta fille et je l'aime comme si elle était la mienne. Je compte bien vous adopter tous les deux.
— Nous "adopter" ? répéta l'homme d'un ton menaçant.
— Parfaitement, mais faudra que je pense à vous faire vacciner contre la rage !
— Vous avez fini vos messes-basses, vous deux !? » admonesta encore Hanji en venant se rasseoir, filant, au passage, une claque à l'arrière du crâne d'Eren.
Levi tourna les yeux vers Sasha qui s'assaillait à son tour, le regard illuminé de joie en bébétisant au-dessus de Naïcha.
C'était réellement ce qu'ils étaient devenus : une famille. Et, maintenant qu'Eren était de retour, elle était au complet, pour ce qu'il en restait. À cet instant de grâce, dans l'intimité de cette petite cuisine baignée de soleil et assis à cette table garnie de minces victuailles autour desquelles ils étaient tous rassemblés, Levi éprouva un délicieux sentiment de quiétude. Il venait de rencontrer la paix, et elle était comme les bras tendres d'une mère, chauds et immenses, le berçant tout entier.
Il sentit une main sur sa cuisse et sursauta. La caresse d'Eren l'avait fait revenir à la réalité, mais le jeune homme ne le regardait pas, riant aux éclats à une nouvelle bêtise de Springer, comme les autres. Il voulait que ce moment et cette joie, qui les prenait tous, durent pour toujours.
Il interpella Sasha et récupéra sa fille, se réjouissant encore de la retrouver. Eren avait raison et, avec lui, il se sentait enfin la force de lui offrir un avenir idéal, ou ce qui s'en approcherait le plus.
« …et Fletcher Reeves a beaucoup de contacts, persévérait lointainement la voix d'Armin. Cela pourrait suffire…
— Plus maintenant qu'il est candidat. Ce pion est bloqué, pour le moment. Il nous faut deux, ou même trois agents.
— Mais tout le monde connait plus ou moins nos tronches, maintenant ! On sera démasqués en cinq minutes.
— Nous avons toujours le Temple des Fleurs parmi nos "amis", souleva Eren. Angela est très renseignée, et je pense qu'on peut lui faire confiance.
— Ton avis, Levi ? questionna Hanji.
— Mmh ?
— Tu n'as pas l'air de beaucoup t'intéresser à ce qu'on raconte, le sermonna t'elle.
— Nan, c'est vrai. Je m'en branle royalement, dit-il en faisant sucer son doigt plein de confiture à Naïcha.
— Tu ne devrais pas lui faire manger ça, le réprimanda à son tour Eren. C'est plein de sucre, et son estomac est encore trop fragile. »
Le capitaine le pourfendit d'un regard meurtrier qui le fit taire. Partager l'éducation de sa fille ne serait peut-être pas si facile que ça, surtout si on l'empêchait de la gâter comme il voulait.
« Ok, fais comme tu veux. Mais, si elle chie gras, c'est toi qui la changeras ! se froissa le jeune adjudant.
— De toute manière, c'est toujours liquide avec elle, rétorqua t'il, le plus prosaïquement du monde.
— On est vraiment obligé de parler de ça au petit dej' ? se scandalisa Kirschtein.
— Vous êtes impossibles, j'abandonne ! se lamenta Armin, excédé.
— On verra le reste ce soir », le réconforta Hanji.
Levi essuya la bouche de sa fille et la tendit à Gaby qui s'était levée pour venir la prendre, impatiente, elle aussi, de materner à nouveau le poupon. Elle sourit en attrapant le petit paquet qui agitait les bras et les jambes en la reconnaissant.
« Alors ? Ça dure depuis combien de temps ? » demanda t'elle en allant se rasseoir.
Il y eut un silence.
Eren et Levi n'étaient pas certains qu'elle s'adressait à eux, mais le regard insistant d'Hanji était suffisamment parlant. Armin leva les yeux au ciel et les deux hommes finirent par répondre, de concert :
« Onze mois.
— Trois mois. »
Leurs réponses divergentes leur déplurent mutuellement autant qu'elles laissèrent les autres perplexes. Ils se défièrent du regard, et Eren préféra jouer un joker :
« Disons qu'officiellement, ça fait seulement six heures. »
Avec le temps, Levi avait vraiment fini par aimer l'humour et la répartie du jeune homme. Il pouvait tenter de lutter contre, c'était un combat perdu d'avance. Il aurait dû se sentir honteux de ce qu'il s'était passé cette nuit, mais ce n'était pas le cas. Il ne ressentait aucune gêne quand il s'agissait d'Eren. Il était trop tard pour hésiter à s'ouvrir et s'offrir entièrement à lui, car il lui avait déjà tout donné sans même sans apercevoir.
« Pourquoi j'ai eu la désagréable impression, hier, que ce petit con de Fritz était au courant ? Il y en a d'autres à savoir ? investigua le colonel.
— Euh…oui : Pit, Le Rat, et peut-être aussi Bull et…, compta Eren sur ses doigts.
— Quoi ?! Le sergent Andrews était au courant ?! s'outragea t'elle encore.
— Non, rectifia Levi. Lui, il sait juste que t'as changé de bord, et j'ai pas vraiment envie de te rappeler dans quelles circonstances il l'a appris. Du coup, c'est vrai, toute leur bande sait qu'Eren aime les queues. Mais, à la base, j'étais pas concerné.
— T'es obligé de parler de moi comme ça ? se plaignit Eren, dégoûté.
— Vous comptez répondre aussi évasivement à toutes mes questions ? » s'impatienta Hanji, mais elle ne fut pas écoutée.
— Ça veut dire quoi "les queues" ? On dirait que je m'en suis envoyé tout un peloton, c'est ignoble !
— C'est pas le cas ?
— Mais arrête ! Ils vont finir par te croire !
— Qu'est-ce qu'il y a ? Quand il s'agit de nibards, t'aime fanfaronner, mais quand on parle de ton goût pour les grosses lances, là, t'as honte ?
— Absolument pas ! Et c'est moi qu'on traite de prétentieux, Monsieur "Grosse Lance" ? Grosses chevilles, ouais ! »
Levi plissa les yeux. Il comprenait un peu Jean, maintenant. C'était tellement distrayant d'agacer Eren. Il démarrait au quart de tour à tous les coups.
« Je vais finir par préférer quand t'es de mauvais poil ! » continua de ronchonner le jeune homme en comprenant que l'autre le faisait marcher.
Levi se pencha vers lui et passa une main derrière son cou pour l'attirer à lui.
« Tu ne le penses pas », susurra t'il avant de sceller leurs lèvres.
Eren ne se dégagea pas, mais trouva une autre méthode pour se venger. Sa bouche s'ouvrit et le baiser devint soudain plus langoureux et avide. Une main large et forte caressa l'épaule du capitaine en remontant vers sa nuque, le faisant frissonner malgré lui. Il s'abandonnait, de nouveau, à l'ensorcellement que lui procurait si aisément son amant, incapable d'y résister et négligeant délicieusement les regards effarés qui les épiaient. Il n'y pensait pas; ne les sentait même pas.
« Vous êtes sérieux, les mecs ?! Après les histoires de caca de bébé, le galochage baveux ! Désolé mais, là, j'ai plus faim... » jérémia Jean, qui avait repoussé symboliquement son bol.
Levi voulut se séparer d'Eren mais celui-ci approfondit encore le baiser, s'amusant de la situation embarrassante, et l'homme se laissa entraîner dans sa provoque et sa fougue.
« Non mais, arrêtez ! s'écria Hanji. Rah, Levi ! On voit ta langue ! Un peu de tenue, bon sang ! »
Elle jeta un quignon de pain qui rebondit sur le front d'Eren. Les deux amants transis se séparèrent et l'aîné contrecarra :
« C'est toi qui me dis ça ? Et joue pas avec la bouffe, c'est dégueulasse et mal élevé.
— Pincez-moi, je rêve ! C'est l'hôpital qui se fout de l'infirmerie ! s'égosilla Glenn.
— Pour ta gouverne, ce genre de choses ne se fait pas à ta table, et encore moins quand il y a du monde, appuya Hanji, agacée. Je veux bien croire que tu n'as pas grandi dans un milieu très civilisé, mais il y a des limites !
— Et depuis quand tu es civilisé, toi, la folle ? Vous n'avez qu'à pas être là. Barrez-vous.
— Levi ! s'horrifia t'elle.
— C'est toujours moins dégueu que de regarder Sasha manger…, fit insoucieusement Gaby en croquant dans sa tartine beurrée.
— Pourquoi ça me retombe toujours dessus, même quand je dis rien ?! se rebiffa l'intéressée.
— Ah mais oui, au fait ! Ça veut dire que je peux peloter Sasha quand je veux, maintenant ? s'emballa Conny.
— Non, le refroidit aussitôt Levi, imperturbable.
— Mais… Pourquoi pas ?
— Tu es capitaine ?
— Euh...non
— Ben voilà.
— Mais… C'est de l'abus de pouvoir !
— C'est exact, et je prends la défense de Springer, intercéda Hanji, revancharde.
— Arrête de me fleurer le pet, toi ! Si je force ces deux-là à garder un comportement décent depuis des années, c'est parce qu'ils n'ont aucune limite et, crois-moi, tu regretteras vite ton choix.
— Ça c'est vrai ! confirma Eren. Vous comprendrez mieux quand vous les retrouverez à poil en train de se tartiner du fromage…
— Arrête, tais-toi ! hurla le couple d'une même voix.
— …et vous vous direz que mes bisous mouillés étaient très prudes, tout compte fait !
— Pédale et traître, par-dessus le marché ! » vilipenda Conny.
Eren gloussa et Hanji avait rosie.
« Du fromage ? souligna Levi, l'air toujours aussi indolent. Si je vous étais tombé dessus, votre quadruple sanction pour indécence, insanité, gaspillage et manque d'hygiène, aurait sûrement durée cent ans. J'aurais même ajouté un bonus pour le mauvais goût. Du fromage, quelle horreur ! J'espère que c'était du frais, au moins, et pas… »
Il soupira de dégoût et Hanji devança Eren :
« Non, Eren, on ne veut pas savoir ! Et merde, Levi, qu'est-ce qu'il t'arrive, ce matin ? On dirait que t'as bu !
— Moi, je sais ce qu'il lui arrive ! » pouffa Sasha.
Levi haussa un sourcil, mais, toujours aussi anormalement, laissa couler.
« Bon ! inspira Hanji en se massant le front. Même si je dois bien admettre qu'il est plaisant de te voir aussi décontracté —merci Eren ! insinua t'elle en passant— tu comprendras que tout cela m'inquiète beaucoup car…ça ne te ressemble pas et, euh… En plus, nous avons beaucoup à faire aujourd'hui, et tu vas devoir superviser…
— Je t'arrête tout de suite, je n'ai pas l'intention de participer à votre foire. C'est l'idée d'Eren, qu'il se démerde avec. Et me gonfle pas avec ton interrogatoire à la con. Toi, ça fait des années que tu nous casses les couilles avec tes revendications sur l'égalité des sexes et, au final, tu danses sur le baquet de la brute épaisse la plus misogyne de la planète. Est-ce que je te demande des comptes ? »
De nouveau fou-rires contenus furent étouffés dans les tasses et bols de toute l'équipe alors que la brune arborait subitement la même couleur criarde que les cerises.
Ils fignolèrent le programme tandis que Levi faisait chauffer une nouvelle ration de lait —de jument, cette fois, car la tenancière avait réceptionné la livraison— et leur colonel les activa en décrétant :
« Assez parlé, il est temps de s'y mettre ! »
Tous se levèrent et quittèrent les cuisines pour aller se préparer, sauf Levi qui, ayant décidé qu'il n'était pas concerné, resta tranquillement assis pour donner le biberon a sa fille. Il sentit Eren se pencher au-dessus d'eux, dans son dos. Le jeune homme passa tendrement le bras autour du coup de l'aîné et déposa un baiser juste au-dessous de son oreille, avant de s'émerveiller en admirant Naïcha :
« Qu'elle est belle !
— Elle n'est pas la seule », commenta Hanji qui, depuis le seuil de la porte, observait affectueusement le tableau qu'ils formaient tous les trois. Les joues d'Eren s'échauffèrent, mais Levi resta immuable. Il tourna la tête pour mieux voir son séduisant subordonné, replaça délicatement une mèche longue derrière l'une de ses oreilles et lui chuchota :
« Fais ce que tu as à faire, et rentre vite. »
Il fallut une journée au Bataillon, aidé de la Garnison, de l'UPL et des membres de l'Assemblée, pour désigner les locaux qui accueilleraient le scrutin et les remettre en ordre. Plusieurs menuisiers contribuèrent à la fabrication expresse des urnes, qui furent prêtes dès le lendemain. Les députés membres de la corporation des papetiers leur fournirent autant d'enveloppes et de coupons que nécessaire. Eren se réjouissait de voir chacun contribuer à la hauteur de ses moyens, et malgré la banqueroute du pays. C'était la preuve que l'espoir l'avait emporté et que le plus grand nombre croyait en ce nouveau système.
S'en suivirent deux nuits quasiment blanches à parfaire l'organisation et discuter des éventuels aléas, ainsi que de la planification des semaines à venir, en comités de décisionnaires plus ou moins restreints. Le dépouillement des votes serait fait devant l'Assemblée nationale et une réunion des plus officielles aurait lieu par la suite, qu'Eren présiderait encore. Cela demandait préparation et discernement, que la Constitution passe ou non.
C'était donc avec des cernes terrifiants et les jambes frêles que ce dernier s'était retrouvé à tenir l'urne de Mitras, au matin du troisième jour. Il avait lui-même choisi ce poste, qui risquait d'être la cible du plus grand nombre de contestataires, pour assumer, encore, ses revendications devant la noblesse humiliée plutôt que d'envoyer n'importe lequel de ses amis se faire limer les dents. Ses camarades avaient été dispatchés parmi les autres bureaux, ainsi que le commandant de la Garnison, le major Rico Brzenska et quelques autres de confiance. Pour ce premier suffrage direct, seule l'armée gérait l'organisation, ce qui serait sûrement revu par la suite. L'UPL encadrait le vote mais ne devait toucher aucune enveloppe, simplement investie du rôle de gardien de la paix.
« A voté », bailla Eren avec une bien piètre discrétion, ce qui lui valut une moue offensée de la part de la baronne septuagénaire concernée par ses mots.
Une petite saute-ruisseau* de la Garnison, au faciès plutôt agréable et à la poitrine déjà généreuse malgré son jeune âge, quémanda ses papiers d'identité à l'électeur suivant et l'inscrivit sur le registre avec une belle écriture féminine. Eren dansa d'un pied sur l'autre, en se giflant mentalement pour empêcher ses esprits de vagabonder stupidement.
« Mr. Godrick Baumann », lui annonça t'elle avec un petit sourire timorée.
Timide, mignonne, très appétissante. Incurable, Eren lui rendit un sourire cajoleur et serra la main de l'homme qui, surexcité, l'encensait déjà :
« C'est vraiment un honneur de vous rencontrer, Mr Jäger !
— Tout le plaisir est pour moi. Merci de donner votre voix, cher Monsieur. »
La petite enveloppe tomba dans la fente et l'adjudant répéta mécaniquement :
« A voté ».
La gamine lui jeta un nouveau coup d'œil, il soupira. Elle n'avait aucune chance, même si la flatterie lui était plaisante.
« Arrête de jouer à ça ! » se dit-il intérieurement.
Saute-ruisseau : bleu (jargon militaire).
Elle était jolie, ravissante, mais très loin d'égaler la beauté de Levi, car l'homme était perfectionné d'atouts aussi physiques que moraux. Eren avait d'abord cru que ce qui l'attirait chez cet homme était le mystère qui lui collait à la peau, mais plus celui-ci se désépaississait, plus il l'aimait. Il se demanda, rêveur, ce que son capitaine faisait en ce moment-même. S'il berçait Naïcha; lui préparait un biberon peut-être ? Ou bien elle dormait, et il profitait du calme de l'auberge pour lire le journal ? Ou encore, payait-il leur séjour en aidant la femme du propriétaire à faire la lessive ? Il en était bien capable. Que portait-il ce matin, déjà ?...
« C'est le deux-cent-cinquante-troisième votant de ce matin », l'informa Glenn d'un air las, en le ramenant à la réalité.
Eren avait la chance d'avoir un binôme car Manson et Armin avait vivement insisté.
« Ça veut dire que j'ai serré deux-cent-cinquante-trois paluches. Je vais bientôt avoir des ampoules ! se plaignit-il avec dérision.
— Le capitaine va t'obliger à prendre une douche dès ton retour avant même que tu puisses… Euh, mais de quoi je parle, moi ?! finit-il par bafouiller.
— Te gêne pas. Je préfère encore qu'on se foute de moi plutôt qu'on m'évite ! ricana Eren.
— Ben, même si ça m'a fait bizarre sur le coup, je dois admettre que c'est pas complètement incroyable non plus…
— Ah bon ?
— Nan. En fait, vous...vous allez plutôt bien ensemble, si on peut dire. Rah ! Mais qu'est-ce que je raconte encore ?!
— De quoi parlez-vous ? » s'intéressa la jeune fille, dont Eren avait retenu les mensurations mais malheureusement pas le nom.
Glenn fixa la salle, l'air de n'avoir rien entendu, mais Eren eut un petit sourire affable en lui expliquant :
« Mon subordonné faisait référence à la personne que j'ai choisie pour partager ma vie.
— Oh…Pardon. Je ne pensais pas que c'était si privé…
— Ne t'en fais pas, tu n'es pas la première que cela intrigue. Et sûrement pas la dernière ! Je vais devoir m'y habituer, il semblerait.
— Pour ça, je le plains ! s'autorisa Glenn. Finalement, ça vaut mieux pour vous si tu ne te présentes pas ! Surtout pour lui qui aime tant sa tranquillité…
— "Lui" ?! » s'interloqua la gamine, et Glenn se raidit, piteusement gaffeur.
Eren s'en moquait et fit un clin d'œil à la jeune fille, toujours aussi sûr de lui et provocateur.
La convention fut votée presque à l'unanimité. C'était une grande victoire pour Eren, mais aussi pour Hiro, qui exultait et le canonisait à l'excès jusqu'à faire ressurgir la jalousie tempétueuse de Pit. Le général lui-même ne cachait pas sa grande approbation, cependant, et, une fois le second congrès expédié, lui et ses fidèles se joignirent au Bataillon et aux ultimes disciples de la cause pour célébrer l'abolition d'une ère et la naissance d'une nouvelle tant attendue. Il n'y eut pas de réception officielle destinée à glorifier l'avènement du traité. L'Assemblée se sépara en laissant les réjouissances au peuple et aux rues, comme il en avait été deux jours plus tôt. Eren et ses condisciples avaient bien l'intention d'en faire autant, mais seulement dans le cercle privé des leurs et des associés les plus loyaux.
La salle de l'auberge était remplie de camarades de combat; frères d'armes, héros et partisans qui avaient permis l'inimaginable. Un ciel nouveau s'étendait sur leur île, au profit et à la gloire de tous. Tous les guerriers étaient là, les suppliciés comme les insurgés. Il y avait Rico et son frère, ainsi qu'un certain caporal Gartner et sa troupe qui connivaient avec Falco et Gaby comme s'ils se connaissaient de longue date. La guerre brisait peut-être les hommes, comme Eren l'avait toujours cru, mais elle les rapprochait aussi, et les unissait plus fortement que n'importe quelle épreuve. Combattre ensemble, risquer sa peau et crever ensemble, tissait des liens profonds et solides, même si l'on ne savait presque rien de ses équipiers.
Pit Manson, en personne, débarqua dans le modeste établissement, avec ses lunettes d'aviateur sur le nez et son sourire le plus charismatique, accompagné des cinq doigts de sa main : Bull, Vass, Le Rat, Rojkov, et Hunt. Les deux derniers avaient rejoint sa troupe de confiance au cours du conflit, et à celle-ci s'ajoutait, bien évidemment, Hiro. Dot Pixis était également présent, comme d'autres vétérans ayant valeureusement combattu et survécu.
Les trous dans leurs rangs étaient indigestes, pour Eren, mais il se forçait à n'y voir que de maigres vides au milieu de lignes presque encore entières.
La tôle était barricadée, entourée d'escadrons armés. C'était la fin d'une époque et le début d'un nouveau consensus. Cette nouvelle beuverie saluait le départ des alliés, qui leur manqueraient inévitablement. Le général Manson embarquerait le surlendemain, avec sa clique, pour un continent lointain, et l'édification de la démocratie était l'apothéose de son œuvre en ces contrées orientales. Eren, grisé par l'alcool, déprimait un peu en imaginant le futur sans leur aide.
La soirée improvisée faisait courir l'aubergiste et sa femme comme des fourmis, mais Levi avait vite ordonné aux dernières recrues de s'improviser hôtes de salon, toujours aussi paradoxalement charitable qu'altier, et fervent militant de la précellence. Au milieu du tumulte et des rires, une voix s'éleva soudainement. Un chant en langue eldienne, vieux comme l'armée elle-même, fut engagé par Rick Hunt, natif du vieux continent et ayant servi dans les armées de l'empire. Brzenska, Gartner et leurs hommes, le suivirent avec ferveur :
Pour faire un bon premier jus*…
[Pour faire un bon premier jus]
Il faut être vraiment trapu !
[Il faut être vraiment trapu !]
Premier-jus : première-classe (jargon militaire).
Tous les soldats burent un pot, cul-sec, et s'essuyèrent le museau avant de reprendre en une clameur bourrue :
Les petits gars d'Infanterie…
Où sont-ils donc ? Les voici !
À la table comme au lit,
Vive les p'tits gars d'Infanterie !
Pour faire un bon caporal,
Faut bosser sans se faire de mal !
Jean, Brzenska et quelques autres, levèrent leurs verres et les vidèrent d'une traite.
Les petits gars d'Infanterie…
Où sont-ils donc ? Les voici !
À la table comme au lit,
Vive les p'tits gars d'Infanterie !
Au diable la biffe ! Ses rangs étaient peut-être les plus gros mais, dans la marine et l'aviation, les chants restaient les mêmes, comme les personnages. Et le Bataillon d'Exploration, qui arborait ses rutilants galons dorés de la cavalerie montée, se joignait gaiement à l'esclandre :
Pour faire un bon sergent,
Faut savoir siffler l'vin blanc !
Blackbull s'éclaffa bruyamment et se cogna le poitrail du poing avant de s'enfiler une lampée de ce qu'il nommait lui-même « Rhum ». Tous ses culs-de-plomb s'abreuvaient au même puits, et cet alcool exotique puissant faisait rêver Eren en éveillant encore ses appétits d'explorateur. D'autres se lavaient la glotte à une mixture joliment appelée « Tequila » et que l'on disait extraite de plantes grasses. La description botanique qu'on lui avait fait de l'agave l'avait, elle aussi, hautement interpellé, tout comme Hanji et, naturellement, Armin. Celui-ci, ovationné par l'ensemble des compagnons, parvint à sécher sa chopine, reprenant ensuite sa respiration avec les joues vivement colorées.
Pour faire un bon adjudant,
Faut savoir montrer les dents !
Eren ne se fit pas prier et engloutit toute sa pinte sous les encouragements retentissants des soudards. Levi contempla son exploit pathétique avec exaspération, et une légère inquiétude était visible dans ses yeux à l'idée qu'il ne s'étouffe bêtement ou ne se noie, tout simplement. Le baron vide fut brandi par son propriétaire acclamé et souriant à outrance, avant de leur faire grâce d'une éructation fracassante qui déclencha un fou-rire général. Levi se décala de lui avec un dégoût flagrant, qui ne fit qu'amuser son amant, absorbé dans sa bouffonnerie.
Pour faire un bon lieutenant,
Faut pas être trop élégant !
Vass leva son gobelet métallique remplie de Vodka et, avec une noblesse dont elle ne se déparait jamais, le vida.
Pour faire un bon capitaine,
Faut jamais compter sa peine !
Levi leva les yeux au ciel et demeura bras croisés. Eren lui fila un coup de coude, et toute la salle commença à taper des pieds et des mains pour le forcer à participer, plus divertie que jamais par sa mauvaise volonté qu'il fallait faire plier. Les yeux vitreux et les joues rougies, Eren le pressait encore plus que les autres de son regard insistant et de son sourire diaboliquement enjôleur. Levi finit par attraper son verre de scotch et se l'envoya pour avoir la paix.
Pour faire un bon commandant,
Il faut être intelligent !
Pixis, bien évidemment, n'avait pas besoin qu'on lui tienne le coude pour faire honneur à un bon vin.
Pour faire un bon colonel,
Faut être ferme et paternel !
Hanji se gaussa et se leva pour faire un sort à son bock, se mettant en scène ouvertement en grimpant sur une table basse. Les plus machistes sifflèrent d'admiration, y compris Bull.
Pour faire un bon général,
Faut savoir... monter à ch'val !
Manson lâcha un rire tonitruant et envoya une tape complice dans le dos d'Hiro, qui rougit légèrement, avant de faire un sort à son bourbon et de reposer son verre vide dans un claquement franc et vainqueur contre le bois de la table. Le double-sens inattendu de cet air lui allait tellement comme un gant que même Eren se bidonna sans retenue. Il ne put se retenir d'un sourcillement comique à l'adresse de Jean, qui mouronna en allant s'asseoir entre Emma et Glenn :
« Laissez-moi en dehors de vos trucs louches, je mange pas de ce pain-là.
— T'as raison, mec. On est cerné par la gente claque-bourses, ça fous les jetons ! le rallia Glenn. Et rend-moi ma place ! Moi aussi je veux être assis à côté d'une fille ! »
Les sifflets s'atténuèrent et un air de Jazz débuta. Pit Manson alluma un cigare et Hiro toussota, mécontent, en décidant de changer de place pour s'éloigner de la fumée infecte. Eren, lui, attiré par la fragrance boisée, le partagea avec le général qui lui fit apprécier les subtilités goûteuses du grand tabac.
« Du nouveau à propos des candidats potentiels ? demanda l'homme en aparté, crachant les volutes crapotés vers le plafond.
— Aucun d'eux ne mérite vraiment qu'on en parle, pour le moment, admit Eren. Ils n'apportent rien de très constructifs et j'espère que de nouvelles têtes vont bientôt venir leur faire concurrence.
— Peut-être que le colonel Hanji pourrait séduire l'électorat ? » proposa l'autre avec une finesse fourbe.
Mais, évidemment, ils ne parlaient pas assez bas pour que les oreilles indiscrètes ne les repèrent, et la brune se révolta aussi sec :
« Je n'ai pas l'intention de me présenter, laissez-moi en dehors de vos complots ! Je suis une scientifique, pas un politicard véreux ! »
Les deux hommes s'esclaffèrent avec complicité, puis Eren finit par affirmer :
« Pourquoi supporter deux candidats alors que nous en avons déjà un qui a toutes ses chances de l'emporter ?
— Qui ?! s'étrangla Hanji, surprise.
— Eh bien, Armin Arlelt, colonel. C'est bien à vous que j'ai confié la liste, non ?
— Hein ? Moi ?! » se récria le concerné, déboussolé.
Hanji se referma sur une expression aussi manipulatrice que les deux hommes :
« Oh oui, en effet…
— Quelle liste ?! s'affolait encore le petit blond.
— Celle où tu t'es inscrit. C'est bien cela, colonel ?
— C'est exact. Et c'était une très bonne initiative, sergent Arlelt. »
Comprenant qu'on le faisait marcher, Armin secoua la tête :
« Cette liste est imaginaire. C'est ridicule !
— Tu comptes présenter ta candidature, n'est-ce pas ? le harcela Eren
— Euh…
— Évidemment qu'il va le faire ! Ce serait un horrible gâchis, dans le cas contraire ! Armin es fait pour la politique. Tu es bien d'accord avec moi, Eren ? martela Hanji.
— Tout à fait, colonel.
— Ça suffit ! Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dîtes ! » les houspilla Armin, irrité.
Hanji et Eren se moquèrent de concert.
« Avec le soutien du Bataillon et de l'UPL, tu as toutes tes chances, alors pourquoi ne pas tenter le coup ? En plus, tu prends tout ça vraiment à cœur et tu t'investis énormément…
— Ça ne veut pas dire que j'ai les épaules pour !
— Arrête ton char ! T'as ça dans le sang, mon vieux !
— Je suis de l'avis de l'adjudant Jäger, s'engagea Pit. Vous vous en sortiriez très bien, et je serais heureux d'avoir un alter-ego de votre trempe.
— Ça, je ne suis pas sûr que ce soit un vrai compliment, se défia Armin. Si je dois présider le Conseil d'État, soyez sûr que notre belle amitié sera durement mise à l'épreuve, car je ne céderai à aucune forme d'entremissions et que je n'œuvrerai que par et pour la volonté de peuple, en dépit de vos expectations.
— Voilà ! C'est bien ce que je disais ! rit grassement le général. Bien lucide et tête d'enclume comme il faut ! »
Armin se renfrogna et baragouina quelque chose qu'ils n'entendirent pas, puis déclara qu'il allait y réfléchir. L'ambiance festive était à son apogée, et les discussions dévièrent vite vers des sujets moins sérieux tandis que les soldats devenaient plus braillards. Le patron et sa femme couraient en tous sens, débordés, et Hanji finit par soumettre :
« Ce serait bien d'envoyer quelques personnes aider en cuisines…
— Je vais leur proposer », se dévoua Levi en se levant pour aller apostropher l'un d'eux.
Sasha en profita et se tourna vers Eren, les yeux pétillants :
« Qu'est-ce qui t'a plu chez lui ? »
Le jeune homme se para d'un sourire frivole :
« J'adore ses tétons. Ils sont trop mignons !
— Arrête ! Dis pas des trucs comme ça, j'étais sérieuse !
— Ouais, déconne pas avec ça, mec ! Ça met super mal à l'aise... Putain, tu te rends compte que tu parles de...du "caporal", là ? C'est super gênant !
— Et alors ? C'est pas parce que c'est "l'homme le plus fort de l'humanité" qu'il a pas de tétons, enfonça Eren, narquois.
— Assez avec ça ! s'offusqua Sasha, rouge comme une pivoine.
— C'est toi qui m'as demandé ! » se défendit-il en ricanant, galvanisé par leur gêne flagrante.
Le Rat, plus qu'éméché, se tordait en deux, les larmes aux yeux :
« J'en reviens pas qu'on parle de ça !
— C'est sûrement la discussion la plus passionnante que nous ayons eu depuis que j'ai débarqué dans ce trou paumé ! s'anima Hiro avec un air lubrique. Moi aussi je trouve que c'est une zone très érogène…
— On veut pas le savoir ! » se raidit Jean.
Hiro lui envoya un baiser soufflé et le caporal lui retourna un regard écœuré.
« Si les hommes ont des tétons, sembla réfléchir sérieusement Hanji, alors qu'ils ne sont pas censés allaiter, c'est forcément pour quelque chose. Peut-être que ça sert simplement à l'excitation sexuelle ? Après tout, ils réagissent comme ceux des femmes, et Levi n'échappe probablement pas à la règle…
— On pourrait arrêter de dire les mots "tétons" et "Levi" dans la même phrase, s'il vous plait ? implora Conny.
— Je sais que tu te fous de moi, abruti ! renchérit Sasha en secouant Eren, lui-même hilare, pour en revenir au sujet. Ok, les tétons de Levi sont magnifiques, et quoi d'autre ?!
— Les tétons de qui ? » répéta une voix grave et polaire, dans leur dos.
Tous sursautèrent et se tournèrent, blêmes, pour découvrir le capitaine qui, bras croisés sur la poitrine, les scrutait de son regard le plus indéchiffrable. Tous à l'exception d'Eren, qui crut mourir de rire mais se retint de le faire trop bruyamment.
« Encore une fois, Brauss, merci pour tes compliments inattendus et toujours aussi originaux concernant les "membres" et autres parties de mon corps. Parmi toutes les raisons qui ont pu t'amener à dire ça, gamine, et dont toutes sont préjudiciables, la pire serait d'y songer d'un point de vue culinaire, comme tout ce qui sort généralement de ton claque-merde.
— Ca-ca-ca-pitaine ?! C'est un quiproquo ! Je ne voulais pas dire... Enfin, si, vos tétons sont sûrement très appétissants mais...euh, c'était pas…
— Vous en prenez pas à elle, c'est pas sa faute, pour une fois ! C'est Eren qui a la dalle ! cafta Duke qui se poilait de façon communicative. Et faites pas cette tête, ce n'était QUE vos tétons ! »
Eren riait à gorge déployée.
« Ah oui ? fit Levi en arquant un sourcil, l'air parfaitement neutre. A-t'il aussi mentionné que j'en avais six ? »
Le Rat se figea et resta interdit un bref instant, avant de rire avec embarras :
« Vous...vous déconnez, pas vrai ?! »
Le petit brun parcourus les membres du Bataillon d'un regard incrédule, cherchant à faire falsifier cette déclaration, mais tous gardèrent leur sérieux en s'alliant à leur chef d'escouade pour blouser le jeune radio-graphiste.
L'air toujours impénétrable et mystérieux, le capitaine informa tout le monde avec autorité :
« Je veux deux personnes en cuisines pour aider nos hôtes. Emma et Glenn, vous commencez — la ferme, c'est pas une punition mais ça pourrait le devenir si vous râler !— et j'envoie un autre binôme vous relayer bientôt pour que tout le monde file un coup de main. Allez, on se bouge. »
Les deux intéressés se levèrent et Levi les accompagna jusqu'à leur poste de commis.
« N'importe quoi… C'est pas possible… » tentait de se convaincre Duke, qui était encore obnubilé par le scandaleux bobard de Levi. Il était si candide qu'Eren en aurait pissé de rire, mais il se contenta d'hausser les épaules pour continuer de le balader. Hiro, espiègle, joua également :
« Pourquoi pas ? Ça s'est déjà vu. Et les Ackerman sont très spéciaux. En plus, ce type n'a rien d'un comique, alors pourquoi il aurait été dire ça ?
— Nan, je suis sûr que vous m'charriez ! » doutait le jeune homme, mais sa naïveté, infléchie par la boisson, était un véritable régal.
Ils se turent quand Levi réapparut, se dirigeant droit vers eux avec l'inexpressivité qui le caractérisait le mieux. Ignorant les regards posés sur lui, il se pencha par-dessus Eren depuis l'arrière de la banquette, et lui murmura à l'oreille :
« Je comprends qu'après tous ces événements tu puisses avoir envie de te pavaner comme un dindon, mais je préférerais que tu foutes la paix à notre intimité !
— Mmh ?
— Fais pas celui qui comprend pas… »
Mais les autres les défiguraient tous deux avec tant d'insistance qu'Eren ne put se retenir et, inspiré par la situation, piégea son supérieur en nouvelles facéties ambiguës :
« Levi, arrête ! gloussa t'il exagérément, en feignant d'être chatouillé par le souffle dans son cou. On verra ça plus tard, gros vicieux ! »
Les convives assistant à la scène s'esclaffèrent sans retenue en comprenant la comédie du cadet, et le capitaine se colora imperceptiblement, choqué et pris au dépourvu, pour le plus grand plaisir de tous. Mais cela fut très éphémère, car la couleur sanguine fardant discrètement ses pommettes s'embellit sous une vague de colère que sa stupeur passée bâillonnait encore. Il fut incapable de trouvé une repartie et grommela simplement, vexé :
« Tch, sale petit con… »
Et il alla s'asseoir dans un fauteuil, près d'Hanji et volontairement loin de son traître d'amant.
« Finalement, y a au moins Armin qui est content de ne plus être la victime de tes blagues salées, ponctua Jean.
— Pourquoi ? s'étonna faussement Eren, et il se tourna vers le blondinet en tendant le bras pour lui caresser la joue. Ne crois pas que je t'ai oublié, mon petit sucre ! »
Armin se tassa dans son fauteuil pour l'esquiver :
« Non ! Stop ! Dans le contexte, maintenant, ça devient vraiment bizarre ! »
Eren rit encore, mais Conny et Sasha n'avaient pas dit leur dernier mot :
« Comment ça s'est passé ?
— Quoi ?
— Ben, comment ça s'est goupillé entre vous deux ? insista Conny. Est-ce que c'était plus du genre "Adjudant, je vous ai écrit un poème", ou plus "Oups, le savon a glissé !" ?
— On n'a jamais pris de douche ensemble…, répondit distraitement Eren.
— Dis-donc, Springer, t'as pas rendez-vous avec les poubelles, ce soir ? feula Levi en croisant les bras, l'air redoutable.
— Ha ha, très drôle… Eren vous force à bouffer du clown, capitaine ?
— Je te signale qu'en tant que subordonné, t'es obligé d'apprécier mon humour, sinon je vais devoir te sanctionner. »
Eren était scié. Levi n'appréciait pas la plaisanterie, autrefois, et la pratiquait encore moins. Les choses étaient véritablement en train de changer.
« Et dans quel sens vous avez construit la statue de l'hydre à quatre boules ? sifflota Hiro, toujours aussi libre et inconvenant. Enfin, je veux dire… Qui bourre qui ? Si cette question n'est pas trop cavalière ! se marra t'il.
— On t'a demandé où sont les chiottes, la chanteuse de cabaret ? aboya encore l'officier du Bataillon qui entrait, peu à peu, dans une colère empirique.
— T'as pas besoin de le savoir. Laisse travailler ton imagination ! lui répondit Eren sur un ton cassant.
— Allez ! À moi, vous pouvez tout me dire !
— Moi, je dirais qu'ils sont bouc et bique », participa Manson sur un ton parfaitement badin.
Levi était si blanc de fureur qu'Eren craignait que la soirée ne s'achève précocement dans un bain de sang.
« Vous voulez dire qu'ils s'enviandent au chou par chou ? demanda Conny.
— Ouais, t'as raison ! approuva l'insupportable amant du général. C'est ça. Pas vrai, Eren ? Allez, avoue !
— T'es fatiguant, tu sais ? » soupira l'interpellé en refusant de satisfaire sa curiosité déplacée.
Blackbull se laissa tomber à côté d'Hanji en passant lourdement un bras massif derrière elle, sur le haut du dossier, comme si cela était tout à fait normal. La femme se raidit subitement et se cambra un peu, tâchant de cacher sa gêne et de réduire un peu le contact. Tous leur lancèrent des œillades espiègles et jaseuses.
« D'après ce que j'entends depuis toute à l'heure, la rumeur que je refusais de croire était vraie de vraie !? s'exclama le tankiste de vive voix. Voyons, capitaine Levi ! Devenir papa vous a dégonflé à ce point ? Moi, j'adore trop la nichonaille pour comprendre votre vice, même quand ils sont pas bien gros ! » et Hanji tressauta de recevoir une claque dans le dos.
Tous perdirent leurs sourires, ayant soudainement l'impression de faire face à une bouteille de propane percée stockée près d'une cheminée allumée. Mais la grande main noire caressa les muscles tendus, si large qu'elle équivalait presque la taille du colonel qui, finalement, parvint à se contenir, restant stoïque et faussement inconcernée.
« C'est pas toujours pratique d'en avoir plein les mains, hé-hé ! Pis certaines compensent avec un sacré derrière ! Personnellement, j'ai toujours été plus terrasse que balcon. Par contre, ni l'un, ni l'autre, avec un obélisque au milieu…
— C'est de l'art moderne ! le coupa Duke en renâclant, ivre et allègre.
— Mouais, si on veut ! » s'amusa Bull, lui aussi grisé et bon comparse du gosse.
Levi et Eren ne pipaient mot, essuyant sombrement les commentaires paillards en prenant sur eux pour ne pas gâcher la fête et se donner en spectacle davantage. Mais le procès n'était pas terminé :
« Parce que c'est tout ce qui vous choque ? rouspéta Hanji. Je vous signale qu'ils ont quinze ans d'écart !
— C'est pas comme si ça se remarquait beaucoup, biaisa Eren. Mais, merci de votre soutien, colonel. »
La femme eut une mine un peu navrée, se mordant la lèvre inférieure avec culpabilité. Un silence empli de malaise s'abattit sur les alliés.
« Quoi ?! Vous êtes si vieux que ça !? » brama soudainement Duke à l'adresse de Levi.
Pit rit de bon cœur, suivi d'Eren qui tachait de ne pas se montrer trop susceptible. Au fond, ils récoltaient ce qu'ils avaient semé, mais le capitaine était de plus en plus acariâtre :
« Merci de nous faire partager tes inquiétudes, la boiteuse d'un châsse, mais ferme ta putain de gueule, la prochaine fois ! De toute façon, ça ne vous regarde pas, et arrêtez un peu d'en parler si fort, ajouta t'il avec un coup d'œil vers Pixis et le reste des soldats qui bavardaient aux quatre coins de la salle. Je vous rappelle que, pour l'instant, je fais encore partie de l'armée…
— C'est vrai, alors ? demanda Sasha avec une pointe de tristesse. Vous allez vraiment donner votre démission ? »
Eren et Levi se regardèrent et l'adjudant sourit doucement à son supérieur pour l'encourager à répondre :
« J'ai accompli mon devoir de soldat. Maintenant, je dois accomplir mon devoir de père. »
Certains hochèrent la tête, lui signifiant qu'ils comprenaient sa décision. Les autres reprirent leurs bavardages, mais le sergent-chef Andrews revint à la charge pour en rajouter une couche, trivial à souhait :
« Nan mais, y a rien à faire, vous pouvez changer de sujet comme vous voulez, moi, ça me troue le cul ! Enfin, façon de parler, hein ?! Ha ha ! Comment on peut retourner sa veste comme ça ?!
— Oui, étlange que ça obsède toi à ce point, insinua Vass en plissant les yeux. Toi te poser questions ? On dit que homosexouels lefoulés êtle toujouls hommes tlès intolélants vis-à-vis ceux qui assoument, et aiment se compolter comme glosses blutes poul plouver vililité.
— Va pas t'imaginer des trucs, toi ! s'indigna t'il, et il crispa ses doigts sur la hanche d'Hanji qui hoqueta de surprise. Ça fait drôle, c'est tout ! Pour Hiro, avec sa dégaine, ça m'avait pas surpris —et l'intéressé lui jeta un regard injurieux— mais, pour Jäger, j'arrivais pas à m'en remettre ! Et maintenant, vous, cap'taine ! Non mais, regardez ce que vous mettez dans votre pieu ! brailla t'il en accusant Eren du doigt. Ça dépasse du lit tellement c'est grand, et on voit toute de suite que le piston bien huilé est adapté pour grosses cylindrées ! Z'avez la chemise* adaptée ? »
Levi affichait un air morne, le regardant de travers. Il aurait dû n'y entendre rien, mais Eren se souvint que, durant sa convalescence dans les cachots du QG après la fuite du port de déportation, son amant s'ennuyait assez pour s'intéresser un minima aux nouveaux savoirs que pouvaient leur prêter les alliés, notamment la mécanique qui avait relativement éveillé son attention plus que d'autres, et avait su s'enrichir grâce à Hiro et Le Rat qui n'étaient jamais avares d'instruction. Ses connaissances en la matière étaient donc plus pointues que le tankiste rustaud ne le supposait, et Eren porta sa pinte à ses lèvres, cachant son appréhension en imaginant que son supérieur ait pu comprendre le sens de cette nouvelle métaphore grivoise.
Chemise : pièce creuse et cylindrique intégrée au cylindre et dans laquelle coulisse le piston.
« Ce qui compte, c'est l'allumage, répliqua Levi contre toute attente. Et mes bougies sont très performantes. J'emmerde ta cylindrée. La chambre de combustion d'une femme est peut-être large, elle reste bien plus courte. Quant à toi, t'as juste la puissance d'un tank équipé d'un deux-temps de motocyclette. Chez nous, y a de la reprise, et un régime que ta grosse carcasse ne pourrait jamais soutenir. »
La bière fit une fausse-route et Eren toussa puissamment pour évacuer la mousse qui menaçait de l'étouffer. Il était loin d'être le seul à être aussi chambardé par la contre-attaque imprévu du capitaine, bien que la majorité de ses amis n'ait pas tout saisi, et même Blackbull, pour la première fois depuis qu'il le connaissait, en restait estomaqué. Ses coéquipiers l'accablèrent de leurs rires gouailleurs et même les eldiens s'amusèrent de la victoire fortuite de leur leader. Eren peinait à s'en remettre car entendre son amant renchérir publiquement à ce genre de vanne, qui plus est en édulcorant, sans la moindre réserve, des détails intimes que jamais Eren ne l'aurait imaginé aborder de vive voix, était aussi sensationnel que désopilant. À son plus grand bonheur, l'homme semblait perdre progressivement de sa rectitude pour assumer pleinement leur relation, mais aussi un avenir qu'ils savaient tous deux très différent de leur parcours antérieur.
Cependant, n'appréciant pas d'être le centre d'attention —et particulièrement quand il s'agissait d'humour— Levi se leva :
« Je me casse. Votre jactage vole vraiment bas, ça me bave sur les rouleaux. »
Eren tenta de le retenir, mais le brun le rassura avec lassitude :
« Je vais voir Naïcha. »
L'adjudant relâcha délicatement son poignet, lui jurant qu'il prendrait le prochain tour. Tandis qu'il s'éloignait du groupe, Duke reprit sa respiration :
« Eh bah ! On n'aura jamais vu une tatie aussi flippante !
— Fiston, l'épingla Manson, tu viens de me rappeler que cette discussion a déjà trop dérapé. Tu es censé être trop jeune pour savoir de quoi on parle.
— J'ai dix-neuf ans !
— Arrête un peu de le couver ! coassa Bull. Il a eu son jus depuis longtemps ! En espérant qu'il ne le gaspille pas, lui, malgré qu'il te prenne comme exemple !
— Un peu de respect pour vos supérieurs, sergent ! gloussa Hiro.
— Est-ce que le capitaine avale la fumée ? » demanda inopinément Gaby, d'un air sincèrement curieux et incroyablement innocent.
Tous se turent, presque traumatisés, et Eren, l'interrogé, la dévisagea avec des yeux ronds comme des soucoupes. Heureusement que Levi n'avait pas entendu cela. Est-ce que cette gamine de treize ans venait de lui demander, sans la moindre once de timidité, si son amant était un adepte de la spermophagie ? Lui et sa bande avait réellement une très mauvaise influence sur ces gosses.
« Ok, stop ! frappa t'il dans ses mains. Allez-vous faire un casse-croûte en cuisine et au lit les enfants !
— Hein ?! Nan ! s'offusquèrent Gaby et Falco.
— Il est tard et y a de l'école demain.
— Tu peux rêver, Jäger, j'bougerai pas une fesse ! fit la petite en frisant le nez.
— Bon, alors on va parler de…gestion financière. Armin ? Tu as pu discuter avec le président de la Banque Centrale ? Où en sont les comptes du Bataillon, et pourra t'on conserver l'excèdent subventionnel encore cette année pour investir dans de nouveaux locaux fonctionnels ? Tu as une idée du plan économique le plus ajusté qu'un candidat devrait inclure à son programme ?
— Eh bien, puisque tu m'en parles, justement…
— C'est bon, t'as gagné ! Je me casse, c'est trop barbant. »
Et Falco la suivit.
« Cette môme n'a vraiment pas la langue dans sa poche ! se marra Hiro.
— Elle a été à bonne école, il semblerait…, insinua Pit.
— On est militaires, pas éducateurs ! grogna Eren pour sa défense.
— Alors ? trépigna Sasha.
— Alors quoi ? se défia t'il.
— À ce qu'elle a demandé ?
— Toi, par contre, pas besoin de te retourner la question ! On connait tous ton appétit légendaire et insatiable en toutes circonstances… »
Une nouvelle vague de rires égaya la fête, amplifiés par l'alcool qui les rendait tous particulièrement euphoriques.
« Allez, ça va, remettez-vous et lâchez-moi un peu ! se délassa Eren en écartant les bras pour les étendre de chaque côté du dossier. 'Façon, c'est mieux pour ces dames si je me retire du marché. Les pauvres ! Après mon passage, c'est plus une fente qu'elles ont, mais un canyon !
— T'es vraiment aussi vantard que répugnant ! grigna Sasha.
— Nous avons tous une petite pensée pour Levi et lui souhaitons bien du courage…, compatit Hiro, dégoulinant de parodie.
— Et de l'élasticité ! rua Conny.
— Pourquoi, chaque fois que je m'éloigne deux minutes, j'ai les oreilles qui sifflent atrocement ? rauqua un fauve bien connu en surgissant, une nouvelle fois, derrière Eren.
— L'adjudant nous parlait de ses connaissances médicales sur le tonus musculaire ! ricana Bull.
— …Je ne veux rien savoir de plus et, d'ailleurs, vous non plus. C'est un conseil. Quant à toi, invectiva t'il à l'encontre d'Eren, va remplacer les deux autres en cuisines au lieu de raconter des conneries !
— Tout seul ? demanda l'inculpé en obéissant docilement.
— Non, avec…
— Moi ! » chantonna Hiro en bondissant de son assise.
Levi lui jeta un regard belliqueux, mais n'eut pas le temps de répliquer que le blond poussait déjà le plus grand vers le fond de la salle.
Glenn et Emma les laissèrent les relayer en leur indiquant les deux faitouts bouillonnant de soupe qu'il fallait simplement remuer et qui trônaient sur les fourneaux. La femme du tenancier était en salle, occupée à dresser les tables et remplir les chopes. Hiro et Eren se retrouvèrent seuls et tâchèrent de se rendre utiles en avançant la plonge. Alors qu'Eren revenait vers les cuves d'où émanait un délicieux fumet potager, pour touiller le consommé avec une louche, Hiro passa ses bras autour de son ventre et posa sa tête contre le haut de son dos.
« Tu as besoin d'un câlin ? le moqua gentiment Eren, en plongeant l'ustensile dans le bain.
— Dire qu'on pensait mourir pour les sauver tous les deux... » soupira Hiro en se laissant aller contre lui, serrant sa taille sans réelles arrière-pensées.
Eren savait qu'ils parlaient de Levi et Pit. Hiro avait vécu les mêmes heures torturantes d'indécision et de souffrance, à l'idée de la séparation, que lui-même.
« Oui… C'est exactement ce qu'on a essayé de faire : mourir pour qu'ils vivent. Peut-être qu'ils auraient vécu heureux et auraient eu beaucoup d'enfants ensemble ?
— Y a moins de deux moins, tu voulais que Levi finisse en ménage avec une parfaite étrangère, et maintenant, tu m'avoues que ça ne t'aurais pas dérangé que l'homme que j'aime lui serve de déjeuner ? s'amusa le blond contre ses omoplates.
— Levi n'est pas cannibale.
— Pas sûr.
— C'est quelqu'un de très doux.
— J'ai vu ça le jour on s'est rencontrés et qu'il m'a broyé la cheville jusqu'à l'os. Mais je comprends, t'inquiète ! Moi aussi, j'ai quelques fantasmes inavouables…
— Oï ! Vous foutez quoi, tous les deux ? » les fit tressaillir la voix de Levi.
Ils se séparèrent et se ratatinèrent sous le regard terrible du capitaine.
« Mais…rien ! On discutait, c'est tout…, cafouilla Eren.
— Tu te payes ma gueule ? tonna l'homme avec une agressivité impitoyable.
— Eren avait froid, ne put se retenir de jouer le blond, et le présumé frileux rêva de lui arracher la langue.
— Oh, vraiment ? fit le brun, aussi doucereux qu'acerbe. Dans ce cas, je vais le réchauffer en lui cassant la gueule et, tant que j'y suis, je vais aussi m'occuper de la tienne, pétasse !
— Quelle humeur de merde ! C'est votre retour de couche, capitaine ? »
Levi fit un pas vers eux et Eren frémit de peur pure comme cela ne lui était plus arrivé depuis longtemps face à l'homme. Hiro haussa ses sourcils clairs avec stupeur et amusement, près à fanfaronner encore, mais une ombre s'engouffra derrière le premier intrus.
« Il y a un problème ? demanda Pit Manson. J'espère que ce n'est pas en rapport avec la bouffe, parce que je crève la dalle ! »
La visite des deux hommes n'aurait pas dû les surprendre. Aucun d'eux n'était vraiment enclin à les laisser, lui et le blond, seuls sans une surveillance attentive. Leur possessivité leur faisait un point commun, même si Eren se garderait bien de le notifier à voix haute.
« Votre levrette en chaleur a besoin de calmer sa libido, vilipenda Levi, des plus fumasses. Dressez-la mieux ou je vais devoir m'en charger, et ce sera moche.
« C'est quoi encore, cette tisane ?! exhorta Manson en foudroyant Hiro du regard.
— Euh…"levrette" ? bouda le blond.
— Mais on faisait rien, merde ! plaida Eren.
— Boucle-la, toi ! Et occupe-toi de la marmite ! cracha Levi.
— Franchement, adjudant, vous me décevez. Vous êtes un vendu ! cabotina encore Hiro.
— C'est vrai ce qu'il dit ? Tu l'as tripoté ? bouillait Pit avec une animosité croissante.
— C'était juste amical ! se disculpa l'autre, folâtre.
— Ah oui ? fit le général avec une lueur malveillante au fond des yeux. Un peu comme ça ? »
Bouche bée, Eren vit les bras imposants du général entourer Levi et le serrer contre son torse. Une colère fulminante mit ses veines en ébullition, d'autant plus que le capitaine se laissa faire, croisant simplement les bras.
« Exactement… » vibra Hiro, en gardant les mâchoires serrées pour paraître insensible à la provocation. Eren, lui, se hérissait comme un chat de gouttière enragé :
« Levi ! Tu le laisses faire ?! Mais vire-le, putain !
— Nan », lui répondit l'homme au regard terne et de façon exaspérèrent prosaïque. Puis, il détourna les yeux d'un air ennuyé :
« Merde. Ça me file la gaule.
— HEIN ?! pétarada Eren, que la vapeur rendait soudain inapte à aligner deux mots, même s'il se doutait bien que l'autre cherchait simplement à le faire écumer davantage.
— Oh ? se reput vilement le général en frôlant l'oreille de son amant du bout de ses lèvres impies. C'est flatteur ! Mmmh… Capitaine, vous sentez vachement bon ! » en rajouta-t'il encore en inspirant effrontément l'odeur de ses cheveux sombres et bien rangés.
Eren avait l'impression d'avoir pris un coup en pleine courge. La jalousie, additionnée à son emportement sanguin, avait liquéfié tous ses neurones, et il luttait pour ne pas commettre un carnage irréparable. Pit le snoba d'un œil vainqueur et il suffoqua de colère, tournant ses yeux écarquillés vers le véritable responsable de cet abominable malentendu.
Hiro semblait prendre la scène avec nettement plus d'habitude et de sang-froid. Quand il remarqua son trouble, il ne fit qu'aggraver son cas, inclinant la tête vers lui et déclamant d'un ton épris délibéré :
« Tuons-les, Eren, et enfuyons-nous tous les deux ! »
La comédie ne prit pas, car son complice redécouvrait, lui-aussi, toute la possessivité qu'il éprouvait pour Levi Ackerman, tout comme son incurable côté mauvais perdant. Compréhensif face à la vengeance de son amant, il rejeta sa haine sur le blond indécrottable :
« C'est toi que je vais tuer ! J'en ai ras-le-cul de tes gags ! » et il lui fila un coup de louche giclant de potage à l'arrière du crâne, avant de s'écrier encore en brandissant l'ustensile dégoulinant et coloré de carotène :
« C'est bon, on a compris ! Levi, gicle-le, merde ! Ou c'est moi qui le fais !
— Amène-toi, petit garçon…, l'attisa toujours plus Manson, pelotant insupportablement les hanches de son supérieur qui restait cruellement stoïque.
— De...de quoi, le vieux pervers ?! Dégage tes bras ou t'en auras bientôt plus ! » vomit Eren en remontant ses manches et en sortant les crocs sous un sourire tordu de sadisme, la louche toujours en évidence et prêt à en découdre.
Une voix criarde et féminine leur vrilla soudain les tympans :
« Pas de bagarre dans ma cuisine, sales garnements ! »
La tôlière entra d'un pas courroucé et fouetta l'épaule de Pit avec son torchon :
« Et pas de cochonneries dévergondées non plus ! Non mais, qu'est-ce que c'est que ce genre ?! Des chefs d'État, ces oiseaux-là ?! Eh bah, on est bien servis ! Où va not' monde avec des loustics pareils ?! Lâchez ce gamin, espèce de gros dégoûtant ! »
Eren et Hiro échangèrent un regard connivent et émoustillé avant de se fendre en deux tant les deux autres venaient de se faire réprimander de façon savoureusement humiliante. Pit obéit immédiatement avec l'air un peu honteux d'un gosse pris la main dans le sac par sa propre mère, et le teint de Levi se délava subitement sous l'insulte involontaire qui venait de lacérer sa fierté. Mais les deux autres ne payaient rien pour attendre :
« Quant à vous deux, j'espère que la soupe est bonne ! continua t'elle de tancer avec un militarisme supérieur à tout ce qu'ils connaissaient. Je vais la goûter moi-même avant de la servir, et si je sens le moindre arrière-goût de brûlé, vous finirez la fête en lavant la vaisselle ! »
Les deux jeunes hommes se reprirent en lui faisant leurs moues les plus enfantines. La matrone leva les yeux au ciel et attrapa, avec des maniques, une cocotte remplie de pommes sautées :
« Oh, pas ces yeux-là ! Je suis mère de trois fils, alors j'en ai vu ! Sortez les assiettes creuses et servez-moi ça proprement, au lieu de faire les imbéciles ! Et je veux que cette cuisine soit impeccable avant de servir le dessert ! »
Elle quitta les lieux en emportant son plat, la démarche chaloupée de ses hanches plus que généreuses atténuant son pas emporté. Les quatre hommes restèrent un instant déconcertés et légèrement penauds, avant qu'Eren ne ressorte encore sa louche de la garbure, en bon premier cancre, pour la brandir vers Manson :
« Touche à ta blonde, toi ! Ou juste à ton cul ! »
L'interpellé haussa un sourcil, admirant —une fois n'est pas coutume— le caractère rossard, mais laissa Levi proférer :
« Mets-y plus de cœur, mon chéri. Tu pourrais prendre un couteau, par exemple, ou même une broche à grill ! Tu es ridicule avec ce truc entre les mains. »
Eren entendit le début du conseil mais certainement pas la fin. Son cerveau resta bloqué sur la première partie de la phrase. Il avait bien des jambes et des bras, deux secondes plus tôt, mais, sur l'instant, il n'était plus que deux ventricules pulsant dans un rythme désordonné. C'était assourdissant ! Ses connexion nerveuses était mortes, annihilées par la débilité la plus totale.
« Ereeêen ? T'es toujours avec nous? plaisanta Hiro en examinant moqueusement ce figement soudain. Il passa la main devant les malachites égarées avant de diagnostiquer :
« Il t'a achevé, là ? Merde alors, cette technique est géniale ! T'es plutôt fleur bleue, en fait !
— Bon, suffit les conneries, on a assez rit ! abandonna Manson en s'étirant dans sa chemise, profitant d'être à l'abri des regards pour se comporter de manière plus détendue. Eren, finis de préparer ce foutu repas, et toi, Hiro, je ne veux plus te voir t'approcher de lui a moins de cinq mètres. »
Levi appuya cette injonction de son propre regard venimeux, alors que le général se retournait vers la porte. La voix légèrement plus grave que d'ordinaire, Hiro souffla avec concupiscence :
« Oui. Pardon, mon amour… »
Pit esquissa un mouvement de surprise qui le fit rater sa sortie magistrale en se heurtant de pleine face au chambranle.
« Vraiment très efficace, en effet ! » observa victorieusement le blond.
Après le repas, l'ambiance devint plus enflammée, animée de discussions politiques que l'alcool envenimait. La Garnison et les autres compagnies étaient parties depuis longtemps, et il ne restait plus que le Bataillon et les irréductibles de l'UPL.
« Ta démocratie de mes deux va castrer l'armée ! » chicana Jean en cherchant volontairement Eren.
— Tu chies sans nettoyer derrière ! éructa Sasha. Qu'est-ce tu veux qu'on foute de ta merde, nous aut' ?! D'jà, quand y avait qu'un Fritz, c'était le boxon ! Maintenant, c'est des milliers de péquins qui commandent ! J'sais qu't'aime la baston, mais de là à faire profiter tout le monde ? On te demandait rien !
— Arrêtez de chialer ! se pâma l'adjudant, la chemise ouverte sur son torse moite à cause de la chaleur ambiante et l'excès de boisson. Vous essayez de me casser la baraque mais ça vous excite ! Vous y croyez autant que moi ! Alors chiez pas dans vos frocs !
— Mec, ça, c'était avant de savoir que t'étais aussi tsoin-tsoin ! Maintenant, t'as plus aucune crédibilité. »
Eren devint bleu et saisit Jean par le col avec fougue. L'autre n'attentait que cela et s'était levé d'un bond leste pour venir coller son front au sien.
« Répète…
— Fiotte.
— Puceau.
— Enculé…
— Ton bras droit fait le double du gauche.
— Tu sais que tout ce qui entre par ce trou est voué à ressortir ? Comment tu te débrouilles ? Tu t'enslipes avec les langes de ton mouflet en te levant le matin, ou tu piques les serviettes périodiques du colonel ?
— Non mais, oh ! Je vous rappelle que je suis encore là ! » s'insurgea Hanji.
Eren fila un coup de boule à son adversaire, aussi querelleur et pugnace que de plus en plus titubant. L'autre revint à la charge, mais l'adjudant évita son poing en postillonnant :
« Trouve-toi une jument au lieu de t'occuper de ce que je mets dans mon cul ! Ou alors, t'es curieux ? jeta t'il encore, avec un sourire de prédateur.
— Vous êtes vraiment ignobles…, se morfondit Armin, atterré.
— Me fais pas gerber ! riposta Jean. Même pas en rêve !
— Comme si je rêvais de ton moutardier de poney aplati ! »
Levi se redressa si vivement, et la mine tellement blafarde et atone, qu'ils s'éloignèrent brusquement l'un de l'autre, persuadés qu'ils allaient se prendre un gnon. Mais l'homme leur tourna le dos en exposant laconiquement :
« Vous êtes toujours aussi chiants, je vais me coucher. »
Jean essuya son front, soulagé, mais Eren s'égosilla sans pudeur :
« Déjà ? Mais il pas tard ! »
Levi lui présenta un profil sombre qui fit frémir tous les autres :
« T'as cinq minutes. »
Eren haussa les épaules. Peu perturbé, contrairement à ses camarades, il reporta son attention sur le caporal quand leur capitaine disparaissait par la porte menant au hall d'escalier :
« Où on en était, ma poule ?
— Ferme un peu ta grande gueule, bailla l'autre. Y a le loup qui t'appelle, t'as pas entendu ?
— Ouais-ouais, cherche pas d'excuses…
— Vous êtes vraiment casse-couilles ! soupira Hanji, et Bull avait posé une main sur sa cuisse, de plus en plus à l'aise.
— Allez, c'est l'heure de rentrer ! se leva Manson en enfilant sa veste.
— On est vraiment obligés ? râla Hiro. J'en ai marre du camping. Je suis sûr que, toi aussi, tu rêves d'un bon lit bien douillet !
— Arrête de faire des flas-flas et bouge ta croupe, duchesse ! le poussa familièrement le général.
— Tu viens pas, Bull ? s'étonna Le Rat en voyant que la montagne ne bougeait pas d'un pouce.
— Euh… non. Je pense que je vais passer la nuit ici, si vous n'avez pas besoin de moi sur le camp… »
Et le coup d'œil qu'il jeta à Hanji n'échappa à personne.
« Je peux rester aussi ? » implora alors Duke d'une petite voix infantile.
Pit lui jeta un regard aussi sévère que paternel :
« Ok, mais pas de bêtises. Et arrête de picoler, tu vas être malade. »
Rick Hunt et Joseph Rojkov traînassèrent également, essayant de se faire oublier de leurs supérieurs qui, de bonne humeur, firent mine de ne pas les remarquer et souhaitèrent une bonne soirée au Bataillon avant de disparaître dans la rue.
Levi réapparut après leur sortie, alors qu'il ne restait plus que les plus fêtards de l'UPL et ses quelques soldats les plus coriaces.
« Viens te coucher, morveux ! exigea t'il depuis la porte entrebâillée.
Eren fit un vague signe de la main dans sa direction, plongé dans une conversation passionnée avec Armin qui, lui aussi, commençait à devenir trop émotif.
« J'arrive, j'arrive… », lança t'il distraitement.
Le capitaine ferma la porte et Eren l'oublia totalement, pris à ses insurrections contre la pensée si étriquée de ses compagnons. Bien sûr, la sienne l'était tout autant, mais il devrait, comme eux, attendre le lendemain pour s'en rendre compte.
La discorde et la connivence se mêlaient, allant bon train, et certains avaient tellement ingurgité qu'ils en devenaient de moins en moins compréhensibles.
« Goûte-moi ça, mon gars ! C'est meilleur que ton jus mousseux qui fait trop pisser ! beugla Bull en servant un verre de rhum à Conny
— Tes zanzètres ont crevé comme des zanimaux dans les plandazions, et doi du bois zette merde !? bêla Duke, avachi sur la table.
— L'un de mes aïeux était à la barre d'un navire au pavillon noir ! Un pirate qu'a écumé les mers et pillé plus d'une cargaison aux palots ! Jamais il a payé pour se rafraichir le gosier ! Depuis, c'est devenu la boisson de la fortune aussi pour ceux de mon sang. En attendant, ça a toujours plus de goût que votre schnaps immonde !
— Ch'suis pas eldien !
— Ouais, mais t'en bois quand même, c'est ça le pire ! »
Au bout d'une heure de rires et de vociférations improductives, ainsi que quelques verres renversés alors que la polémique de cuitards prenait en intensité, la voix rauque et glaçante du capitaine du Bataillon se fit à nouveau entendre :
« Jäger, dernière sommation ! Si tu ne montes pas tout de suite, tu dors seul avec ta main ! »
Eren papillonna, étourdi par la bière, et tangua sur son assise pour apercevoir l'auteur de l'ultimatum. Cette fois, Levi avait passé la porte du vestibule et le scrutait intensément, paré de son long saut-de lit et adossé au mur, près de l'huis. Alors que le plus jeune était sur le point de lui réclamer une prolongation supplémentaire en le regardant d'un air pressant, l'homme ouvrit largement les pans de satins clairs, avec des gestes lents et mesurés. Eren eut à peine une seconde pour comprendre et apprécier grandement la vision fugace avant que l'autre ne renoue sa ceinture. Il en resta halluciné, comme les autres, mais un désir bestial déferla vite sur ses sens :
« Putain de merde... Tu veux que je fasse une attaque ?! s'exalta t'il en s'appuyant à la table pour assurer son redressement brusque, provoqué par une motivation démesurée et périlleuse.
Le corps nu de son amant, seulement couvert d'un caleçon court et sombre, enserré dans les sangles mordantes du harnais de tridimensionnalité et dévoré, jusqu'à mi-jambes, par les hautes cuissardes de cuir brun, était le mirage qu'il lui fallait pour tourner le dos à l'oasis et tenter la traversée du désert sans le moindre regret. Les autres, sidérés, restèrent statufiés et incapables de se moquer, alors même que l'adjudant s'emmêlait les arpions dans les pieds de son propre tabouret, manquant de chuter lamentablement dans sa hâte de franchir la distance qui le séparait de l'appât irrésistible.
« Dépêche, ça pèle ! intima sèchement Levi en le voyant se rétablir pitoyablement pour marcher vers lui, un sourire benêt aux lèvres.
— Eh ! Ramasse la mâchoire de Jean avant de partir ! » pouffa Armin.
Le caporal détourna les yeux du capitaine et fusilla le petit blond du regard. La plupart d'entre eux s'étaient embrasés ou avaient tourné la tête, sauf Rojkov qui avait émis un petit sifflement vulgaire avant de ricaner et de se resservir à boire.
« Tch ! Ce qu'il faut pas faire pour que t'obéisses…, marmonna Levi en regardant Eren s'approcher.
— Vas-y, mon chéri, mets-moi une grosse fessée ! » minauda le jeune homme en roulant explicitement des épaules.
L'autre pointa la porte du menton d'un air sévère, lui faisant comprendre qu'il devait monter le premier, et le cadet ne récolta qu'un violent de coup de pied au cul en dépassant son amant, blasé au possible.
Ignorant son subordonné, plus qu'à moitié ivre, qui trébuchait lamentablement sur les premières marches de l'escalier du hall, Levi jeta un coup d'œil à Hanji :
« Tu vois ? Moi aussi je sais le gâter », sous-entendit-il avant de claquer la porte.
Une fois les deux tourtereaux envolés, le colonel Hanji laissa un sourire enjoué courir sur ses joues.
« Vous avez vu ce que j'ai vu… ? s'horrifia Glenn, les yeux exorbités.
— C'est l'alcool, on a des hallucinations, fit Armin en secouant vivement la tête.
— Je vais faire des cauchemars toute la nuit ! pleurnicha Jean.
— N'exagère pas ! lui dit Sasha. Moi, je vais très bien dormir ! Ce que je viens de voir était plutôt, même extrêmement sexy !
— Ouais…, fit Conny, médusé. J'avais jamais eu cette idée… » parut-il s'illuminer en posant son regard sur la brune, qui s'empourpra soudainement en suivant son raisonnement.
Bull clignait stupidement des yeux :
« Je crois que ça m'a cramé la rétine…
— Je plains ceux qui dorment dans les chambres proches de la leur ! se marra Hunt.
— Le capitaine Levi n'a que deux tétons ! » glapit alors une voix.
Tous se retournèrent vers Duke Barton, aberrés.
« Ben quoi ? »
Deux jours plus tard, le Bataillon au grand complet escortait le général Manson et ses hommes de main au port renommé Victory Cove. Ils voyagèrent en convoyeurs jusqu'à Shiganshina et découvrirent, ensuite, un autre moyen rapide de transport qui reliait désormais le district en reconstruction à la petite base navale : le train.
En un mois, les ouvriers ferroviaires, débarqués après le cessez-le-feu et épaulés de soldats mobilisés, avaient posé près de deux-cent-cinquante kilomètres de rails. Mais les travaux ne devaient pas s'arrêter pas là, l'objectif étant, à long terme, que le chemin de fer relie, entre eux, tous les districts ainsi que la capitale. Cette technologie mise à leur disposition permettrait de faciliter la circulation des marchandises et des hommes, et formait le premier contrat de chantier public signé par Paradis avec le Nouveau Monde. Il faudrait probablement une bonne décennie avant que le réseau ne soit achevé. Cette première ligne, qu'ils inauguraient, avait été tracée en un temps record afin de simplifier le rapatriement des soldats et du matériel. Eren avait regardé le paysage défiler, émerveillé, cependant que Levi lisait et que Naïcha, bercée par le clapotis régulier de la rame, dormait dans son couffin.
Une fois à destination, tous étaient descendus sur les quais pour saluer une dernière fois Pit Manson. Les adieux officiels avaient déjà eu lieu la veille, à l'occasion d'une cérémonie en grandes pompes où l'UPL et son général d'état-major avaient été remerciés par les intérimaires du pouvoir —autrement dit : l'armée, les membres les plus éminents de l'Assemblée et son jeune et populaire grand recteur— ainsi que par la population qui s'était, une fois de plus, rassemblée en masse. Toujours frimeur, Pit leur avait préparé une surprise à sa hauteur, et ils avaient pu admirer, tels des enfants ébahis, la danse spectaculairement synchrone et les figures renversantes d'une patrouille acrobatique de chasseurs biplans. Le spectacle à couper le souffle avait duré une bonne demi-heure, et les huit pilotes de l'Air Force avaient enchaîné les vrilles, les piquées, les déclenchés, les tonneaux, les retournements, les nœuds et les boucles, sans le moindre accroc. Autant d'exercices de voltige plus étourdissants les uns que les autres, avant de quitter la scène en formation diamant, répandant, dans leur sillage, des trainées de fumigènes aux tons vifs : rouges, blanches et bleues, aux couleurs de l'Union des Pays Libres. Quand Eren, ébaudi comme un vrai gamin, avait déclaré à Levi que, lui aussi, aurait bien aimé savoir piloter, l'homme avait verdi si expressivement que le plus jeune n'avait pu se retenir de rire.
Entre temps, le capitaine avait rédigé sa démission pour la confier à Hanji. Eren n'en avait pas encore parlé franchement à ses amis, mais il comptait faire de même très prochainement. La guerre étant finie et les titans enfin éradiqués, son enrôlement perdait son sens, et il avait bien d'autres projets. De toute manière, l'armée subirait bientôt de nombreuses réformes. Le Bataillon d'Exploration, ayant perdu ou rempli ses objectifs fondateurs, n'avait plus lieu d'être, et il se demandait quel sort attendait ceux qui formaient encore ses rangs. Ce serait au futur chef-d'État d'en décider, avec l'accord des chefs de corps, mais l'environnement militaire était définitivement quelque chose qu'il souhaitait laisser derrière lui.
Les deux amants avaient, donc, volontairement délaissé l'uniforme en ce jour symbolique, et se tenaient côte à côte en retrait des autres.
Levi, veillant toujours méticuleusement à son élégance, avait dilapidé une fortune pour se rhabiller et redorer sa « garde-robe ». Il portait, pour l'occasion, un superbe costume trois pièces gris anthracite, qui lui donnait un air bourgeois, mais néanmoins des plus séduisants. Eren, lui, avait catégoriquement refusé de gaspiller son misérable quart de solde dans les futilités de la mode. Il était vêtu d'une tenue bien plus décontractée et modeste, qui se composait d'une simple chemise en flanelle de laine d'un rouge passé, et d'un pantalon de travail noir en velours côtelé.
C'était lui qui portait Naïcha, car Levi ne voulait pas prendre le risque qu'elle vomisse ou se mouche sur sa veste en Eren était irrité par ses caprices de diva, il prenait un plaisir vengeur à le voir grimacer chaque fois que ses richelieu flambant neuves relançaient ses ampoules, lui-même confortablement à l'aise dans une paire de navals boots —plutôt laides, il fallait l'admettre, mais extrêmement confortables— offerte par le surplus des marine raiders.
Eren vit Pit serrer fermement la main d'Armin en lui faisant un clin d'œil. Le jeune homme lui répondit par un sourire un peu complice qui étira les stries de ses joues. Son ami d'enfance avait finalement accepté d'être candidat à la présidence et Eren savait, comme eux tous, que ses chances de victoire étaient grandes au vu de sa popularité. Le général continua ensuite à offrir solennellement sa poigne à chaque officier supérieur de Paradis venu lui souhaiter bon vent.
Bull, Vass et Duke, vinrent les saluer chaleureusement, ainsi qu'Hunt et Rojkov, qui partaient également aujourd'hui. Eren éprouvait une légère mélancolie à les voir s'en aller. Ils avaient fini par tisser des liens assez étroits au court de leurs mésaventures, et il était indéniable que cette petite bande, aux manières incongrues et au franc-parler plutôt rare, allait leur manquer.
Hiro et Pit s'approchèrent à leur tour, et le blond n'hésita pas une seconde avant d'enlacer Eren, qui répondit à l'étreinte avec plus d'émotion qu'il ne l'aurait cru.
« Enfin un peu de calme ! » soupira l'adjudant avec une ironie amicale.
Hiro s'écarta un peu en riant :
« T'emballe pas, on se reverra !
— J'espère bien, lui sourit Eren.
— Tu ne m'embrasses pas ? coqueta encore l'autre, affriolant à l'excès. Je pensais qu'on se dirait "au revoir" comme on s'est dit "bonjour" la première fois…
— Ferme-là, Fritz ! gronda Levi. Je te rappelle que tu ne peux plus te régénérer. »
Hiro fit un air de chien battu surjoué et Eren le repoussa doucement, en ricanant :
« Vraiment, je ne sais pas comment Pit fait pour te supporter !
— Oh, ça…, fit le concerné en haussant les épaules. Il n'y a aucun secret ! Je subis, c'est tout. »
Et il tira vivement sur la longue queue de cheval avec un sourire en coin, faisant jurer le blond, avant de tendre sa main à Levi qui la serra :
« Capitaine…
— Levi.
— Ce fut un plaisir, Levi. J'espère qu'on se reverra !
— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.
— Ha ha ! Ne changez jamais, je vous en conjure ! »
Eren crut bien voir l'ombre d'un sourire passer sur les lèvres de son amant avant que Manson ne lui tende la main à son tour. Ils échangèrent une poignée ferme en se regardant droit dans les yeux :
« Prend soin de ta famille, Jäger. C'est ce que tu as de plus précieux, désormais.
— Je le ferai. Quant à vous, tâchez d'atteindre votre but et de toujours rester le même homme droit et incorruptible. Ce monde a besoin de gens comme vous. »
Les yeux de Pit brillèrent d'un éclat de surprise et de reconnaissance, vite disparu derrière l'un de ses sourires affable et charmeur :
« Je m'y emploierai de mon mieux. »
Pour finir, Hiro ébouriffa insolemment les cheveux de Levi et bondit en avant, courant de quelques foulées pour échapper à l'ire terrible qui venait de faire rugir l'homme scandalisé, et riant joyeusement, fier d'avoir réussi à esquiver une riposte qui aurait sans doute été des plus virulentes. Eren se moqua doucement en regardant Levi arranger sa tignasse échevelée.
« Ça te fait marrer ? Il était vraiment temps qu'il se casse, celui-là ! Quelle calamité… »
Les passagers embarquèrent à bord d'une navette et quittèrent la petite anse, tandis que les iliens remontaient les longs escaliers et regagnaient les wagons. En haut des marches, Eren tourna encore le regard vers le large et aperçut l'immense paquebot qui mouillait un plus à l'ouest. Le soleil était haut et frappait les falaises avec une chaleur estivale. Naïcha frotta son nez contre son cou en poussant un petit vagissement. Il fronça les sourcils en sentant que ses doigts étaient humides, mais Levi soupira derrière lui :
« Allez, donne. Je vais la prendre un peu. »
Eren lui confia le bébé et l'autre plissa le nez aussitôt qu'il la réceptionna. Les langes trempés commençaient à fuir. Le plus jeune rit et s'enfuit rejoindre ses camarades.
« Tu l'as voulu, tu la gardes ! » cria t'il avec enfantillage.
Durant les semaines qui suivirent, Eren fut si monopolisé par l'organisation du scrutin et la tenue des listes électorales que temps sembla défiler à une vitesse vertigineuse. Les bureaux eurent vite recueilli les inscriptions, et la presse publia les noms des candidats ainsi que leurs programmes. Les panneaux d'affichage de tous les districts furent placardés à outrance. De nombreux préparatifs prenaient du retard, et la coordination entre l'armée et les autres organisateurs laissait souvent à désirer. Ils avaient réussi à garder la pègre à l'œil par l'intermédiaire d'Angela et ses filles, afin de prévenir toute tentative de sabotage ou de magouillage par corruption. En guise de paiement, Hanji, par le biais de certains contacts, réussit à falsifier le testament de l'ancien propriétaire du Temple Des Fleurs pour saper la succession et faire de la gérante l'associée majoritaire. Bien qu'elle soit discutable, la manœuvre ne révolta personne, pas même Armin qui semblait de plus en plus à l'aise avec le jeu de la politique et ses procédés, sinon légaux, mais bien accommodants et avec lesquels il fallait se montrer habile. Au final, lui et ses confrères parvinrent à ouvrir les urnes comme prévu, le grand jour, et clôturèrent le vote en fin de soirée sans anicroches. Des citoyens tirés au sort s'occupèrent du dépouillement durant toute la nuit, dans chaque district, pour ensuite communiquer les résultats sous enveloppes cachetées à Mitras. Celles-ci ne devaient être ouvertes que lors de la cérémonie du lendemain, dévoilant l'identité de celui qui prendrait les rênes du pays ainsi que ses plus proches conseillers.
Eren n'avait pas assisté au comptage des voix et avait préféré rentrer à l'auberge, que lui et les siens occupaient encore, pour retrouver son lit et son amant délaissé depuis des jours.
Quand il se réveilla au matin, il faisait déjà jour, et les rayons filtrants à travers les volets étaient presque aveuglants, baignant la chambre d'une douce chaleur. Levi dormait encore, nu et allongé sur le ventre. Sa tête était enfouie dans l'oreiller et ses mèches sombres s'éparpillaient sur celui-ci, alors que son dos apollonien se soulevait paisiblement au rythme de son ronronnement ensommeillé. Eren sourit de bonheur pur et savoura la sensation de ses jambes emmêlées avec les siennes. Il n'entendait pas Naïcha, qui semblait poursuivre ses rêves dans la pièce mitoyenne en lui accordant ce moment de solitude et de sérénité délicieuses qu'il ne voulait troubler en aucune façon. Profitant du calme, il attrapa un traité chirurgical traînant sur son chevet en veillant à ne pas réveiller son amant, et commença à l'étudier en tournant les pages le plus doucement possible.
Soudain, quelques coups discrets furent frappés à la porte. Eren ouvrit la bouche pour répondre mais se ravisa, rechignant à élever la voix par peur de réveiller Levi. Il regarda la clenche plusieurs secondes en se disant que, si cela était vraiment urgent, l'intrus insisterait. En effet, celle-ci s'abaissa. La tête d'Armin apparut par l'entrebâillement, l'air plus qu'embarrassé et indécis. Eren lui lança un sourire joyeux et lui fit signe d'approcher avant de poser un doigt sur sa bouche en indiquant Levi, qui dormait, de toute évidence, très profondément. Le sergent s'avança vers le lit le plus silencieusement possible, en prenant soin de ne pas frapper le plancher trop fort de sa canne. Ses yeux bleus vagabondaient sur le sol et les murs en évitant soigneusement de se poser sur les draps et leurs hôtes. Eren s'amusa de sa gêne et chuchota :
« Bonjour !
— Euh… Bonjour, répondit l'autre d'une petite voix tremblante.
— Il y a un problème ?
— C'est moi qui devrais te poser cette question. Tu sais quel jour on est, non ? T'attends quoi pour te lever ? »
Le sourire d'Eren s'élargit encore, avec une pointe de mystère :
« Désolé mais, aujourd'hui, vous devrez vous passer de moi. »
Armin le regarda, chamboulé, et se retint de le honnir d'une voix trop haute :
« Quoi ?! C'est quoi cette histoire, encore ?!
— Pixis a accepté de me remplacer pour l'ouverture des sceaux.
— C'est pas ce que je te demande !
— J'ai une chose importante à faire, lui dit tendrement Eren. Mais je serai de retour en fin d'après-midi pour assister à ton investiture, ne t'inquiètes pas. »
Armin rougit et fronça les sourcils, mal à l'aise, en se dandinant sur sa jambe valide.
« Arrête avec ça ! Tant qu'on ne connait pas les résultats…
— Tu es le seul à en douter, rit doucement l'autre. Les sondages qu'on épluche depuis des semaines sont plutôt clairs, il me semble…
— Ce ne sont que des sondages ! Il ne faut pas s'y fier si facilement !
— Oui-oui, bien sûr ! Allez, décompresse un peu ! Tu seras parfait, crois-moi. »
Armin baissa les yeux et se confessa subitement :
« Eren… J'ai autant peur de perdre que de gagner.
— Alors tout va bien ! D'après moi, c'est très sain. Ça prouve que tu comprends qu'il ne s'agit pas d'une compétition et que tu mesures la charge qui va, peut-être, te tomber dessus. Mais, je te le répète, tu seras parfait. »
Son ami le remercia d'un petit sourire crispé. Eren comprenait bien la tension qu'il devait ressentir, et s'en voulait de ne pas le soutenir à un moment aussi déterminant de sa vie.
« C'est quoi ce truc que tu dois faire ? » s'intéressa le petit blond.
Eren jeta un œil à Levi et l'autre suivit son regard en saisissant que cela concernait le brun, et le plus grand répondit :
« Je ne peux pas te le dire maintenant, mais tu sauras vite. Et, ne t'en fais pas, c'est personnel. Aucune cabale, révolution ou soulèvement populaire d'aucune sorte !
— Promis ?
— Promis.
— Ça me rassure. On ne sait jamais, avec toi ! »
Levi lâcha un grognement, étouffé par les plumes de son oreiller, et se retourna subitement en roulant sur le flanc, envoyant sa jambe droite par-dessus le bassin d'Eren. Dans son élan visiblement inconscient, il fit voler le drap, ce qui découvrit toute la partie postérieure de son corps. Armin tourna si vivement la tête qu'il en fut déséquilibré et faillit trébucher. Eren dut se faire violence pour retenir un fou-rire devant tant de pudeur.
« Je…euh, je…je vais…
— C'est bon, Armin ! le moqua son vieil ami en recouvrant Levi, toujours endormi, du draps malicieux. T'as jamais vu de fesses ou quoi ? »
Le petit bond, cramoisi et l'air un peu vexé qu'on se rit de lui, le pourfendit d'un regard hautain :
« Mais j'ai pas envie de voir celles-là !
— Ben, pourquoi ? fit Eren avec une moue boudeuse d'enfant susceptible. Dis qu'elles sont moches aussi ! »
Armin leva les yeux au ciel, refusant d'entrer dans le jeu de son meilleur ami, mais l'autre le relança avec un sourire aguicheur et presque mercantile :
« Franchement, il est pas magnifique quand il dort comme ça ? »
Piqué de curiosité, le petit blond consentit à poser le regard sur la silhouette pâle et étendue contre le corps d'Eren, le visage reposant sur la poitrine musclée et plus halée. Malgré les quelques rougeurs qui persistèrent sur ses joues, Armin admit avec un air attendri :
« C'est vrai, il est très beau. Vous êtes très beaux. »
Eren haussa un sourcil, surpris que son arrogance se retourne un peu contre lui et reconnaissant le même genre d'insinuation affectueuse qu'Hanji leur avait suggérée quelques semaines plus tôt. Il remercia son ami d'un sourire empli d'émotion. Ce dernier le salua de la main et quitta la chambre en refermant doucement la porte.
« C'est quoi encore, ces conneries ? Qu'est-ce que t'as de si important à faire aujourd'hui ? s'éleva, tout à coup, une voix rauque qui fit intensément sursauter Eren.
— Levi ! Tu dormais pas ? Putain, tu m'as fait peur !
— Parce que vous vous pensiez discrets ? Répond ! Qu'est-ce que tu prépares encore ? T'es vraiment gonflé de sécher un jour pareil, alors que c'est toi qu'as foutu toute cette zone !
— Je…euh… Tu verras bien. »
Le brun se redressa sur un coude, arquant un sourcil dubitatif en plongeant ses yeux ensommeillés dans les siens :
« Parce que tu crois que je vais t'accompagner ?
— C'est pas que je crois, c'est que c'est sûr », répliqua son amant en se mordant la lèvre, refoulant les idées perverses qui lui traversaient l'esprit devant la vision si exquise de l'aîné au réveil. Levi laissa son front retomber sur ses pectoraux en grommelant :
« J'espère pour toi que ce ne sera pas une perte de temps…
— Moi aussi… » soupira Eren pour lui-même, avant de reprendre distraitement sa lecture tout en caressant le dos de son partenaire.
Celui-ci se lova davantage contre lui et, soudain, lui subtilisa le volume pour attirer son attention. Eren ronchonna et Levi se décala pour s'installer sur les coudes, feuilletant le manuel en grimaçant de dégoût à chaque illustration. Le plus jeune se positionna confortablement sur le flanc, le menton dans sa paume, et contempla l'autre homme d'un air enamouré. De sa main gauche, il joua avec les mèches d'ébène satinées, effleurant doucement l'oreille de son amant qui frissonna.
« Tu vas vraiment pas me le dire ? » tenta encore Levi.
Eren rit, s'entêtant :
« Non. Tu verras bien ! »
Puis il se redressa, relevant le drap, et s'installa en travers du lit pour aller coller sa joue contre les fessiers de l'aîné qui ne réagit pas, feignant de lire le contenu du livre avec peu d'intérêt.
« Mmh, j'adore ton cul… » se délecta Eren en s'étirant, avant d'asséner une petite claque sur la peau ferme. L'autre se cambra brutalement :
« Oï ! Qu'est-ce tu fous ?!
— T'es assez court pour dormir dans n'importe quel sens du matelas. Pourquoi tu prendrais pas la place du traversin ? » suggéra innocemment le cadet.
Levi rua et, d'un coup de pied bien senti, le propulsa au bas du sommier :
« Et toi, la descente de lit. »
Après une heure de trajet en Jeep, ils avaient atteint un petit village proche de la capitale ayant eu la chance d'être relativement épargné par les bombardements et les combats. Levi ne bronchait pas, l'air rogue et sceptique, tandis que Naïcha dormait tranquillement dans son couffin, sur la banquette arrière. Décidément, les transports motorisés avaient, sur elle, un effet soporifique des plus pratiques. Eren s'engagea dans une rue arborée et joliment pavée.
La bourgade était petite mais sa proximité avec Mitras justifiait sa richesse, qui transparaissait dans les demeures opulentes et somptueuses, entourées de jardins luxuriants, densément fleuris en cette belle fin de mai. Les glycines embaumaient le quartier en courant sur les façades et les balcons, le long des colonnades et des treillages. La plupart des habitations s'illustraient de grands portails en fer forgé, indiquant la prospérité des familles bourgeoises qui possédaient leurs propres voitures et chevaux.
Eren se gara devant l'un d'entre eux, plus simple et de bois. Il aimait bien le calme de cette rue, même si il doutait de s'entendre facilement avec tous ses habitants, dont la plupart étaient des privilégiés. Mais les nobles vivaient principalement dans les hôtels particuliers de la capitale ou dans leurs villégiatures de campagne. La majorité des riverains étaient de courageux roturiers, qui avaient démarré leurs carrières avec seulement leur bite et leur couteau. Ils avaient bâti leur mince fortune à la sueur de leur front, et veillaient à la faire fructifier pour mettre leurs familles à l'abri du besoin. Pourquoi se priver d'un peu de luxe quand on l'avait si justement mérité ? Les inégalités existeraient toujours, car tous n'affrontaient pas l'adversité de la même manière, et chacun avec des capacités disparates. Certains bravaient la vie en retroussant leurs manches, travaillant sans relâche pour se sortir de la misère et assouvir des désirs matériels plus ou moins élevés, quand d'autres préféraient profiter du présent, du vivre-ensemble, en se contentant d'un niveau de vie plus humble. Les passions et les obsessions rendaient les individus et leurs parcours différents. Cependant, Eren n'était pas sûr de pouvoir les ranger, lui et Levi, dans une catégorie ou une classe sociale. Il éteignit le contact et regarda son amant dont l'expression interdite ne s'améliorait pas.
« C'est sympa ici, non ? En tous cas, c'est un coin très calme… »
Levi ne répondit pas, se contentant de lui jeter un regard en coin. Un coche les dépassa et le conducteur lâcha les rênes pour les saluer avec amabilité. Eren lui répondit d'un même signe de main, puis sauta à terre et alla attraper le couffin à l'arrière.
« On en a pour longtemps ? grogna son compagnon. Si on traîne trop, le lait va tourner et on ne pourra pas lui donner à manger. »
Eren soupira, exaspéré par la mauvaise volonté de l'autre. Il se reprit, se sachant lui-même nerveux et refusant que Levi le sente.
« Ça ira, le rassura t'il. Tu descends ? »
L'homme s'exécuta avec flegme et récupéra le panier tendu par le plus jeune. Il le regarda, ensuite, ouvrir le portail, sans pouvoir dissimuler une lueur de curiosité au fond de ses yeux. Quand Eren se retourna pour l'inviter à entrer dans la propriété, il vit que l'aîné lisait la plaque dorée fixée au pilier du portillon. Les petites rides entre ses sourcils étaient de plus en plus prononcées.
« C'est qui, ce docteur Webber ? demanda t'il froidement.
— Je ne le connais pas personnellement, éluda Eren. Il parait que c'était un très bon médecin, mais il était trop vieux pour continuer à exercer et a pris sa retraite en s'achetant un petit plain-pied en ville. »
Levi s'apprêtait à poser une autre question, de plus en plus perplexe, mais Eren lui prit la main pour le guider jusqu'à la porte d'entrée, sourire aux lèvres :
« Viens… »
Il vit l'homme lever les yeux sur la bâtisse alors qu'ils traversaient le petit jardin en façade. Elle était ancienne et pleine de charme, avec une architecture de maison de maître. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient immenses et décorées de belles corniches. Les murs étaient de briques rouges, en dehors des moulures et encadrements, en tuf calcaire et lisse de couleur crayeuse. Des frises découpaient les deux étages, dont le dernier, mansardé sous l'ardoise, était paré de quatre lucarnes-frontons aux tympans sobrement sculptés.
Ils gravirent le petit escalier menant à la porte d'entrée, sous le balcon de la suite maritale, au premier, et dont les colonnes délimitaient le vaste perron. Les degrés franchissaient le soubassement assez haut qui indiquait la présence d'un large sous-sol. Eren sortit un trousseau de clés et actionna la serrure. Il ouvrit la porte ajourée de vitraux et conduisit Levi à l'intérieur. Le vestibule s'ouvrait sur le salon, à gauche, et les cuisines, à droite. Dénudées de leurs meubles, les pièces paraissaient immenses et mortes, mais la lumière généreuse qui baignait les espaces les rendait moins froids, plus hospitaliers.
Levi était atrocement silencieux. Il posa le couffin et prit Naïcha dans ses bras, qui, malgré qu'elle soit éveillée, ne faisait pas un bruit et balayait les alentours de ses grands yeux curieux, analysant certainement les nouvelles odeurs qui chatouillaient ses sinus. L'homme explora les lieux avec circonspection. Seuls les grincements du parquet de la salle s'élevaient dans le silence oppressant. Il se campa un instant devant l'âtre de la cheminée, au manteau somptueux et rehaussé d'un miroir couvrant le mur jusqu'au plafond, mais demeura méditatif et visiblement confus.
« Je te montre l'étage ? » proposa Eren.
Levi ne bougea pas.
« Eren… » commença t'il, et le jeune homme sentit l'appréhension lui tordre les intestins. Finalement, l'homme soupira et de capitula :
« D'accord. »
Il doubla son amant, l'expression terriblement fermée, en s'engageant dans l'escalier. Ils traversèrent le large corridor, qui avait autrefois été une salle d'attente, et Eren ouvrit plusieurs portes. Levi inspecta les pièces vides une à une, l'air désintéressé, ainsi que la salle de bain spacieuse et très lumineuse, munie d'une baignoire imposante et confortable. Seulement, la poussière était partout, et l'homme en tordait la bouche de répulsion. Après avoir vu les trois chambres, Eren ouvrit ce qui était, initialement, un bureau.
Les yeux de Levi s'agrandirent en découvrant tous le matériel et le mobilier de praticien qui l'encombraient encore. Il se tourna vers Eren :
« Un ancien cabinet médical ?
— Effectivement », lui sourit le cadet en s'adossant au mur, les mains dans les poches.
Il n'y avait pas vraiment de surprise dans les yeux du plus vieux, et ses traits ne se détendaient toujours pas. Eren crut même voir une pointe de tristesse sous l'acier froid.
« Donc, tu veux devenir médecin ?
— Pas dans l'immédiat, lui répondit le jeune homme. Mais j'y pense sérieusement. Il va d'abord falloir que je passe les concours, que je n'ai absolument pas l'intention de rater, et que je travaille en milieu hospitalier quelques années… D'ailleurs, je crois que c'est dans ce secteur que je serais le plus utile, alors je ne suis pas encore certain de m'établir à domicile un jour. C'est seulement de la prévoyance.
— Je comprends que tu veuilles être indépendant, maintenant que tu quittes l'armée, mais un appartement en ville te conviendrait mieux, même si tu dois y installer un cabinet plus tard. Hanji et Armin ont déjà signé les contrats pour rénover et réhabiliter l'ancienne caserne. Personnellement, je comptais m'y réinstaller. Je ne me vois pas emménager seul avec un bébé. Je ne m'en sortirai pas. Hanji est d'accord pour moi, et il ferait beau voir qu'elle refuse de t'accueillir aussi. Cette exception vaut aussi pour toi. Tu pourrais continuer à vivre avec le Bataillon, si tu le souhaites… Tu te rends compte de l'entretien que cette grande baraque représente pour un homme seul ? Et pourquoi tu me montres ça aujourd'hui, alors que tu avais bien plus important à faire ? »
Eren était un peu sonné par son monologue après un si long mutisme, mais resta ferme et décidé lorsqu'il trancha :
« Pour que tu comprennes bien le sens de mes priorités. »
L'expression morne de l'homme disparut enfin pour montrer un léger saisissement. Eren reprit courage :
« Les autres n'ont pas besoin de moi. On a bien répété et, de toute façon, c'est pas sorcier : accueil des délégations de chaque district, annonce des résultats, investiture, trompettes, défilé, biture, patati patata… Ils vont très bien s'en sortir ! » ricana t'il avant de lui tendre encore la main, dans un sourire charmeur.
L'autre la regarda, méfiant, et le plus grand l'encouragea d'une voix douce :
« Viens voir le jardin… »
Levi frôla ses doigts et Eren les captura, le tirant derrière lui sans un mot.
Ils retraversèrent le salon et sortirent par la grande baie vitrée, découvrant une terrasse surélevée, dallée de pierres claires et calcaires, qui s'étalait sous une pergola envahie de clématites bleues, roses et blanches, ainsi qu'une vigne vierge. Eren ne s'arrêta pas et longea la balustrade romane ornée de vases débordant de campanules et de géraniums persistants. Ils descendirent les marches qui les séparaient du jardin verdoyant et abondant de fleurs multicolores, ombragé à la perfection par quelques essences d'arbres peu communes, tel qu'un robinier d'un vert flamboyant et un eucalyptus au feuillage cendré. Les massifs touffus débordaient de nuances harmonieuses; des bulbeuses au teintes vives à celles, plus pastelles, de certains arbrisseaux et vivaces, jusqu'aux limbes pourpres ou bruns de jeunes érables. Tous se mélangeaient dans un fouillis éclatant au soleil ou délicatement rafraîchissant à l'ombre. La terre était encore humide et l'air embaumait la sève. La sérénité des lieux les enveloppait, seulement égayée du chant des oiseaux.
Le plus jeune s'arrêta en atteignant une seconde terrasse, sous une gloriette, et rapprocha Levi de lui en l'attrapant par les épaules. Naïcha éternua contre la poitrine de son père, titillée par les pollens. Eren s'obstina à ne pas considérer les réactions de l'homme, de peur de perdre son aplomb, et indiqua l'extrémité du terrain :
« Tu vois la clôture, au fond là-bas, après le vieux saule pleureur ? Derrière, il y a la rivière. Il y a même un petit ponton et une barque !
— Ouais…C'est très, comment dire…, marmonna le plus vieux.
— Bucolique ?
— Ça doit être ça…, fit Levi d'un air toujours aussi blasé.
— Okaaay, ma barque et mon ponton ne gagnent pas de point, mais on n'a pas terminé la visite ! tenta de s'enthousiasmer Eren avec un rire clair.
— Des points pour quoi ?
— Comme si tu n'avais pas compris ! » cessa de jouer le plus jeune en se faisant soudain plus grave.
Levi resta muet une longue minute et, finalement, mit les pieds dans le plat :
« Je croyais que tu voulais voyager ? dévia t'il.
— Et nous voyagerons, je l'espère bien ! Mais il nous faudra bien un endroit où rentrer…, avoua enfin Eren, les yeux remplis d'espoir.
— Tu veux qu'on vienne habiter avec toi ? interrogea encore l'autre, toujours de façon austère et détachée.
— Je veux que nous vivions sous le même toit. Il n'y a pas d' "avec moi". Je veux que nous ayons…un havre rien qu'à nous. Notre maison.
— Tu ne te rends pas compte de ce que tu dis…
— Prend le temps qu'il te faut pour réfléchir », le coupa son amant avec fermeté et douceur mêlées, avant de lui caresser tendrement la joue pour lui prouver qu'il saurait accepter son choix, quel qu'il soit. Levi plongea son regard dans le sien et sembla, enfin, se décrisper un peu :
« Mais… Et la vente de celle-ci ? s'inquiéta t'il.
— Oh, ça ! Ce n'est plus un problème car je l'ai déjà achetée. »
L'autre recula d'un pas, stupéfait, et Eren se justifia à toute vitesse :
« Je n'ai jamais dépensé mes soldes ! Et, en plus, j'ai hérité de celles de Mikasa ! Sans compter les "remerciements" exorbitants qu'on a touchés pour nos actes soi-disant héroïques, alors… Je peux toujours la revendre, ce n'est pas un problème ! Ou alors, tu… Tu aurais préféré figurer sur l'acte de vente, c'est ça ? Je suis désolé ! Je comprends que tu puisses te dire que ça ne sera jamais vraiment chez toi si tu n'as pas payé ta part, ou quelque chose comme ça, mais je me suis renseigné et acheter un bien à deux, quand on n'est pas mariés, c'est super compliqué ! Mais on pourrait le faire, si c'est ce que tu préfères ! Il faudrait fonder une sorte de société civile pour…
— Me fais pas chier avec ton baratin juridique ! asséna Levi en coupant court à sa plaidoirie. J'en ai rien à faire d'où je vis. Chez moi, c'est là où tu es. C'est aussi simple que ça. »
Eren se tut, sentant une joie fabuleuse et enivrante lui chauffer la poitrine. L'allégresse et l'excitation emplirent tout son cœur, malgré la réalisation de s'être fait mené en bateau. À l'évidence, Levi connaissait certainement sa réponse depuis qu'il était descendu de voiture, et s'était bien joué de ses pauvres nerfs. Il prit le visage de celui qu'il aimait entre ses mains, lui murmurant :
« Putain, ça t'amuses de me faire devenir dingue ?
— Évidemment.
— Tu fais de moi le plus heureux des hommes…
— Tant mieux. C'est exactement ce que je veux. »
Leurs lèvres se frôlèrent avidement, et ils finirent par s'embrasser avec langueur, gardant assez de distance pour ne pas écraser Naïcha sous leur passion. Quand ils se séparèrent, Levi tourna les talons en jetant :
« Par contre, il y a pas mal de choses à revoir, et je n'emménagerai pas ici avant que les travaux soient terminés. J'ai horreur de la poussière et du désordre…
— Non, arrête, j'te crois pas ! » ironisa le cadet en lui emboîtant le pas.
Ils s'arrêtèrent sous la pergola, et Eren inspira une grande bouffée d'air printanier en contemplant encore l'écrin de verdure.
« Cet endroit sera notre île. Notre paradis.
— Oui, approuva doucement Levi en entrelaçant ses doigts avec les siens.
— C'est bien abrité du vent. L'été, on sera bien, dehors, constata encore le plus jeune. Et l'hiver, on s'enroulera dans des peaux de bêtes devant le feu. »
L'expression de Levi était, tout à coup, criante de répugnance et de contradiction.
« Ok, pas de peaux de bêtes. Par contre, on pourrait accrocher des andouillers de cerf au-dessus de la cheminée, ça ferait classe !
— Et pourquoi pas une tête de sanglier ? Eren, si tu fais exprès de me faire croire que t'as des goûts de chiottes pour me refiler la corvée de la déco, ça marchera pas.
— Pas du tout ! Qu'est-ce que tu vas imaginer ?
— Bon, d'accord. Va pour les trophées de chasse. Autre chose ?
— Attend, nan... C'est glauque, on va pas faire ça ?! s'horrifia subitement l'autre.
— Tch ! Qu'est-ce que je disais… »
Il sourit et Eren se mordit la lèvre, l'air coupable.
Levi posa sa tête contre l'épaule de son compagnon, et soupira d'une félicité profonde alors que celui-ci passait sa main dans ses cheveux.
Une brise légère agita la balançoire suspendue à une branche robuste du pommier, nimbée de sa floraison blanche et neigeuse.
Naïcha se balancerait des années sous le vieil arbre en enchantant le jardin de ses rires. Ils ne le savaient pas encore, et ne le sauraient jamais, mais cette balançoire vivrait bien plus longtemps qu'eux. Les deux hommes devraient changer la petite planche et les cordes effilées bien des fois. Et puis, Naïcha finirait par grandir et ne plus s'y asseoir, mais ses enfants l'useraient à leur tour. Comme ses petits-enfants, et ses arrières petits-enfants…
FIN.
...avec un petit épilogue qui suit, quand même (^^), ne quittez pas !
Le générique de fin : Non, Je Ne Regrette Rien, Edith Piaf, 1956.
Non, rien de rien ...
Non, je ne regrette rien...
Ni le bien qu'on m'a fait,
Ni le mal, tout ça m'est bien égal !
Non ! Rien de rien ...
Non ! Je ne regrette rien...
C'est payé, balayé, oublié !
Je me fous du passé !
Avec mes souvenirs,
J'ai allumé le feu.
Mes chagrins, mes plaisirs,
Je n'ai plus besoin d'eux !
Balayés les amours
Avec leurs trémolos,
Balayés pour toujours,
Je repars à zéro...
Non ! Rien de rien ...
Non ! Je ne regrette rien ...
Ni le bien qu'on m'a fait,
Ni le mal, tout ça m'est bien égal !
Non ! Rien de rien ...
Non ! Je ne regrette rien ...
Car ma vie, car mes joies,
Aujourd'hui, ça commence avec toi !
*Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, Article 4 : « La liberté s'arrête là où commence celle d'autrui » pour résumer.
J'entends encore ma prof d'histoire du collège, Mlle Pétré, qui me gueule dessus en me montrant du doigt quand je perturbais le cours :
« DDHC 4 ! DDHC 4* ! »
C'était sa grande phrase ! On se l'ait tous prise au moins une fois. On aurait dit un PC en plantage qui vous sortait un code d'erreur sauf qu'on bitait que dalle ^^
Y avait aussi :
« Je connais pas d'élève qui s'appelle « sacoche » ! » Quand vous aviez le malheur de poser votre sac sur une chaise vide à côté. « Mais madame, c'est un Eastpak ! L'appelez pas comme ça ! »
Mais le mieux, c'était quand elle indiquait des trucs au tableau, ou sur son grand planisphère déroulant. Tout au majeur ! Et là, la Chine —FUCK— et les Etats-Unis —FUCK— et c'est quoi ce dessein sur ta feuille de cours ? —gros double FUCK— Et pourquoi tu rigoles quand je te pose une question ?...
Parce qu'on utilise ses index pour ça, normalement…enfin, je crois…
Gros bisous Mlle…
Chiants les textes de lois ? Sachez que vous avez quand même lu une revisite du « serment du jeu de Paume » (d'où la syntaxe quelque peu obsolète) et c'était volontaire. Je l'ai beaucoup modifié pour l'occase, mais les bases y sont, et vous les avez eues sous le nez pour ceux qui ne l'aurait jamais lu ^^. J'aurais très bien pu écrire la même chose intégralement avec mes mots, mais ça n'aurait pas été aussi symbolique, bien sûr.
« Que cela soit écrit et accompli » : autre clin d'œil biblique lié aux temps hébraïques, j'ai pas pu m'en empêcher. Grande phrase, exprimée dans la bible et transformée en citation par le pharaon Ramses II (interprétation cinématographique "Les dix commandements") qui affronta Moïse et les dix plaies d'Egypte, en vain. Notons que les Eldiens auront déjà vécu l'Exode…
Neunoeil : Borgne, malvoyant (argot de comptoir XD)
Les petits gars d'Infanterie : chanson traditionnelle de l'armée, désuète, principalement connue en 14-18.
Merci de m'avoir lue, et surtout, continuez à commenter ! Bizouilles !
