Des bras la saisirent et la secouèrent. Etaine réagit par réflexe. Elle agrippa les bras frêles, retourna leur étreinte et immobilisa l'agresseur avant de cligner des yeux et de se rendre compte qu'il s'agissait d'un Toffty choqué. Elle relâcha sa prise.

-Désolé, s'excusa-t-elle sincèrement, j'ai eu… une absence.

-J'ai vu, la rassura l'examinateur un peu chancelant. Vous êtes excusée.

-Quelle tempête, remarqua Mme Marchebank en fixant la fenêtre qui ne laissait plus voir que la nuit noire. Il faisait si beau il y a quelques minutes, ce n'est pas naturel.

-Désolé, répéta Etaine, attirant sur elle le regard des deux examinateurs.

-Vous voulez dire que c'est vous qui faites cela ? s'étrangla Toffty. Pour supporter cette charge magique vous devriez être morte !

-Ca explique l'état de transe dans lequel vous étiez, raisonna Mme Marchebank, les yeux écarquillés, au même moment, mais pas comment vous êtes encore en vie.

-Je ne suis pas seule, rejeta la légilimente avec un geste de main. Ma magie est accordée à celle du château par le sang qui me lie à trois des fondateurs. Et ils étaient d'une extraordinaire puissance que le temps n'a fait qu'amplifier. L'énergie latente dans les murs rejoint la mienne sous forme d'une symbiose. Mais elle est trop complexe, trop opposée et fusionnelle à la fois pour être maîtriser par un seul. Si vous voulez bien m'excuser, déclara-t-elle en voyant qu'ils voulaient continuer cette conversation, je dois me préparer pour l'épreuve de demain.

La Fourchelang tourna les talons sans leur laisser le temps de répliquer et quitta la pièce d'un pas vif à la longue foulée souple héritée directement de son grand-oncle. Dans ses yeux gris d'orage s'amoncelait une fureur qui leur donnait une couleur en reflet de la tempête. Plus noire que les nuits les plus sombres. Dans les couloirs, les élèves se pressaient devant les fenêtres, surpris de cet ouragan inhabituel pour la saison. Des vitres se cassèrent sous la violence du vent, forçant les étudiants à reculer. Etaine continua son chemin sans en tenir compte, seule à ne pas changer de voie au milieu de la cohue. Les élèves s'écartaient devant elle en la voyant s'avancer, ses cheveux sombres flottants autour de son visage pâle, ballottés par la tempête, ses yeux lançant des regards à tuer quiconque oserait les regarder, sa baguette fermement serrée dans les longs doigts fins de sa main droite, à l'image de son grand-oncle. La tempête ne lui faisait rien. Elle savait qu'elle était là, elle savait que le verre des vitres explosait autour d'elle mais n'allait pas s'écarter pour autant. Les autres élèves se réfugiaient dans des couloirs adjacents ou des passages secrets dans le but d'échapper aux bris de verres qui semblaient voler dans tout le couloir, poussant des cris aigu de terreur. La légilimente continuait d'avancer, sa robe voletant autour d'elle sous la puissance du vent. Les autres étudiants s'écartaient d'elle instinctivement, comme le ferait des proies face à un prédateur. Une fenêtre vola en éclat à côté d'elle. Les bris furent arrêtés par un écran de flammes bleutés sans lui causer le moindre dommage. Sauf un, qui alla lui entailler la joue à l'endroit précis où Takara l'avait déjà blessée des années avant. Etaine ne sourcilla même pas, si bien que l'on était incapable de savoir si elle se moquait de la douleur ou si elle ne l'avait même pas sentie.

-Etaine ! appela la voix de Revan dans son dos. Etaine, arrêtes-toi !

La Fourchelang ne lui prêta pas un gramme d'attention jusqu'à ce qu'il se plante dans son chemin, fermement campé sur ses deux pieds, Takara à sa droite, Syra à sa gauche et Tanguy un peu en retrait. De vrais Gryffondor. Croyaient-ils vraiment pouvoir la vaincre ? pensa-t-elle avec une note d'amusement. Elle leva légèrement sa baguette, caressant le bois de miel et d'ébène mêlé.

Tue-le, l'encouragea une voix venue d'elle ne savait où. Une voix usée par le temps, rauque. Cela calma Etaine qui se rendit compte de la direction qu'avaient prises ses pensées. Pourquoi Revan était-il devant elle, un air déterminé sur le visage ? Pourquoi Takara la regardait-elle avec cet air de haine sans limite qu'elle n'avait eu que la fois où elle avait tenté de la tuer ? Pourquoi les trois compagnons du Sylversword tenaient-ils à la main dague et baguette ?

Comment ose-t-il se mettre dans ton chemin, cet avorton ? repris la voix, persuasive. Qui est-il pour s'opposer à toi. Regarde ses amis ; ils sont prêts à aller jusqu'au bout pour lui, ils sont prêts à mourir pour lui. Et toi, où sont les tiens ? Où sont tes amis ? Où sont toutes les choses qu'il a et que tu n'as pas ? Il a eu un père pour le voir grandir, il l'a encore. Et toi, où étais-tu pendant ce temps ? A te battre, déjà, pour ta survie. Qui est-il pour s'opposer au chemin que tu as décidé ? C'est ton destin, c'est toi qui l'a choisi, il n'a pas le droit d'y résister !

Qu'il était tentant du suivre ce qu'elle disait, cette voix. Tout ce qu'elle prononçait, Etaine l'avait déjà pensé à un moment ou un autre. Oui, elle avait jalousé Revan parce que malgré la dureté de sa vie, il avait eu une famille derrière lui. Mais surtout pour l'écraser, ce qui faisait qu'elle ne l'avait jamais envié à ce point. Conditionné depuis l'enfance comme ses amis, voilà ce qu'était le Sylversword. Il n'y avait rien à envier là-dedans. Elle avait toujours voulu forger son propre destin, elle avait toujours défendu cette liberté de choix.

Sans doute aurait-elle écouté la voix si elle n'avait pas sonné si faux avec son timbre d'enfermé depuis des siècles qui a eu le temps de peaufiner sa rage. Sans doute aurait-elle fait ce qu'elle lui disait si Revan n'avait pas été un ami précieux à ses yeux. Un compagnon unique avec lequel elle avait tant de ressemblances.

Tue-le, insista la voix. Etaine la chassa de sa tête.

-Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle d'un ton courroucé.

-Je crois que tu devrais arrêter cette tempête, déclara calmement le Sylversword.

-Quelle tempête ? demanda Etaine en penchant la tête sur le côté, franchement perplexe.

-Celle qui s'est mise à souffler juste avant que tu ne débarques dans ce couloir avec un air à faire un massacre. Et qui est actuellement en train de ravager les nouvelles serres du professeur Chourave. Et qui a détruite toutes les fenêtres du château. Bref, qui est toujours en train de causer pas mal de dégâts.

La Fourchelang cligna un instant des yeux puis parcouru du regard le couloir ravagé où des bris de verres formaient un tapis sur le sol à l'endroit où il y avait eu des fenêtres. Elle ferma un instant les yeux, tentant de freiner la colère qui bouillait toujours en elle. Quand elle les rouvrit, quelques minutes plus tard, ses yeux auraient toujours pu tuer quelqu'un d'un seul regard mais la tempête s'était apaisée et un rayon de soleil pointait timidement son nez derrière un nuage. La légilimente dessina un vaste arc de cercle avec sa baguette et les bris de verres de tout le château se rassemblèrent pour revenir à leurs places et vocations initiales. Un autre geste et le couloir retrouva son aspect habituel.

-Ça va mieux ? demanda Revan.

-Franchement non, murmura Etaine.

Elle se sentait vidée de ses forces, ce qui était normal vu la démonstration de pouvoir qu'elle venait de donner. Mais surtout, elle était épuisée moralement. Elle avait failli tuer Revan. Revan ! Quel monstre était-elle donc pour y avoir seulement songé ?

-Je dois aller réviser mes Buses, marmonna-t-elle en prenant la direction de la salle commune et la première excuse bancale qui lui était venue.


Etaine ne décoléra pas de la suite de la semaine. Elle sentait que quelque chose avait changé en elle. Etait-ce la mort de l'optimisme ? Elle ne l'avait pourtant jamais été. Mais quelque chose s'était cassé, indéniablement. Jamais plus elle n'accorderait de foi au camp de Dumbledore. Le vieil homme avait tenté de nombreuses choses sur elle mais jamais une chose aussi lâche. La légilimente n'avait rien dans la vie que son propre talent. Très tôt, elle avait compris que c'était grâce à lui qu'elle s'en sortirait. Elle l'avait aiguisé, poli, amené à la perfection, repoussant sans cesse ses limites afin que tous, un jour, voient sa puissance, admette ses chances. C'était comme si le vieillard avait détruit toutes ces années de sacrifice par ce simple oubli volontaire. Le monde n'était pas juste, elle le savait, mais devait-il toujours être injuste ?

Cependant, des années d'expérience lui avaient appris à cacher ses sentiments. Si ses camarades remarquèrent son changement d'humeur ils ne la questionnèrent pas où l'attribuèrent peut-être au stress des examens et particulièrement à celui de potion qu'elle devait passer le lendemain. En tant qu'apprentie, ses résultats rejaillissaient sur son Maître et Severus l'avait déjà menacé d'une mort particulièrement douloureuse si elle échouait. Enfin, il ne l'avait pas dit aussi clairement, toujours dans ses insinuations.

Pourtant il n'avait pas de raison de s'en faire. Une fois encore, Etaine subjugua son monde. Les autres Serdaigle ne se débrouillèrent pas si mal, sauf Swan qui fit fondre son chaudron, ayant oublié une partie des instructions du Philtre de Paix. Il fit une véritable crise le soir même si bien qu'Emma passa plusieurs heures à le calmer. Etaine avait jeté un sort de silence sur eux pour qu'ils ne dérangent pas le reste de la salle commune et s'était lancée dans une révision de dernière minute de cinq ans d'Histoire de la Magie, dernier examen à passer. Sa pile de notes la soustrayait à la vue des autres mais elle était sans nul doute moins haute que celle de Zane. Le Fourchelang était plus court à écrire.

L'examen d'Histoire de la magie ne lui posa que peu de problèmes même si elle espérait tomber sur un correcteur en accord avec ses idées. Il y avait peu de chance pour ça. Mais chacun de ses arguments était expliqué et illustré d'exemples parfois connus uniquement de grands historiens qui prouvaient qu'elle avait bien étudié le sujet. Les révoltes gobelines, sujet de la majorité de l'épreuve écrite, n'étaient pas sa spécialité, mais elle y était toujours meilleure que ses camarades de classe. Et surtout, elle ne s'endormait pas pendant les cours de Binns – grand exploit, sans rire : il avait réussi à faire tomber Swan dans le monde des rêves – et ne s'était donc pas retrouvée totalement dépourvue devant la pile de notes d'un autre. Les Serdaigle avaient pillés dans un bel ensemble les notes de Zane et d'Emma. Celles d'Etaine étant tout simplement incompréhensibles pour eux.

Lors de l'entretien, elle se trouva a défendre son point de vue devant un jury de trois examinateurs sur le même sujet. Mme Marchebank le présidait et elle était neutre quant à la question. L'homme placé à sa droite, celui avec une verrue sur le nez, était pro-gobelin. La deuxième femme – qui lui rappelait énormément Ombrage par certains côtés – en revanche leur était farouchement opposée. C'était le même genre d'idiotie sur le marquage des êtres de l'eau et du recensement des loups-garous. Heureusement, le don de conteur d'Etaine ne l'avait pas abandonné malgré les années, bien au contraire. La conviction dans ses yeux et la passion dans sa voix la rendait plus convaincante encore, d'autant que ce n'était plus les rêves d'une petite fille mais d'une adolescente qui paraissait bien plus que ses seize ans, tant par son érudition que par ses opinions.

L'examinateur à la verrue était à la limite de l'applaudir quand elle eut fini. Etaine s'inclina légèrement puis sortie de la salle avec un sourire plaqué aux lèvres. Si elle ne se trompait pas, elle venait de décrocher un autre optimal. Elle sursauta légèrement en sentant une légère brûlure sur sa jambe, à travers le tissu de son pantalon. Sans rien laisser paraître, elle se dirigea vers un passage secret dont elle avait connaissance et passa sous la tapisserie pour s'y isoler. Elle sortit un gallion de son pantalon usé et presque trop petit dont il n'y avait plus d'ourlé à défaire. Elle ne s'était pas trompé, pensa-t-elle pendant que la pièce de monnaie cessait de chauffer dans sa main. Dans longtemps, peut-être, ce faux gallion serait une relique, appartenant uniquement aux membres de l'Armée de Dumbledore. C'était la méthode qu'Hermione avait trouvée l'année dernière pour que Potter organise les réunions sous le nez d'Ombrage sans qu'elle ne s'en rende compte.

Mais l'AD ne fonctionnait plus depuis la rentrée. Pourquoi le survivant la relançait-il maintenant ? Etaine soupesa la question un instant. Elle n'en avait aucune idée. Une autre forme se glissa dans la cachette.

-C'est Luna, prévint Saernel.

Etaine tourna la tête vers la rêveuse, aussi ébouriffée que d'habitude et son traditionnel collier de bouchons de bièraubeurre toujours au cou. Elle devait avoir eu la même idée qu'elle.

-Tu as eu le message, toi aussi ? demanda Luna, rayonnante.

Elle avait beaucoup apprécié l'Armée de Dumbledore, l'année passée.

-De toute évidence, murmura Etaine puisqu'elle tenait le faux gallion à la main.

-Viens, on y va, l'invita la rêveuse en lui tendant la main.

-Je ne viens pas.

Le visage de Luna se décomposa.

-Pourquoi ça ? Tu es la seconde de l'AD, tu ne peux pas ne pas venir !

-Je ne fais plus partie de l'Armée de Dumbledore.

Elle ne serait plus le laquais du vieil homme. Pas après tout ce qu'il lui avait fait. L'année précédente, elle avait fait partie de l'organisation pour lutter contre Ombrage, pas pour Dumbledore. Pour elle, l'AD ne voulait plus rien dire.

-Et j'ai rendez-vous avec Rogue ; j'aurais déjà dû aller le voir hier.

Etaine tourna les talons, abandonnant la rêveuse. Ce n'était rien pour elle. Luna n'était rien pour elle. Pourtant, son air trahi et déçu la poursuivait.


-J'ai eu envie de le tuer. Je ne sais pas ce que j'aurais fait si Revan ne m'avait pas intercepté, avoua Etaine.

-Tu serais probablement morte, se contenta de répondre Rogue en brassant une potion éruptive tirée d'un vieux grimoire sur les arts sombres.

Après avoir passé la première demi-heure à discuter sur l'examen de potion, ils avaient dérivés sur le sujet de l'anticipation des Aspics.

-Se présenter devant Dumbledore baguette à la main et armé de sa seule colère n'a pas grande utilité, termina Rogue en cherchant d'une main un bocal sans quitter la potion des yeux.

Le Maître des potions était-il véritablement du côté du vieil homme ? Etaine l'avait cru ces dernières années mais son discours à l'égard du directeur de Poudlard s'était durci ces derniers temps. Entre la mort de Bluckster et le début des examens, même si elle ne savait pas exactement quand.

-En effet, admit la Fourchelang en saisissant la fiole de poudre de corne d'éruptif à côté d'elle pour la mettre dans la main de Rogue. C'est même totalement illogique compte tenu des circonstances.

Le professeur de défense contre les forces du mal versa les trois pincées demandées dans la recette et garda le silence pendant que la mixture tournait au pourpre. C'était la phase critique de la préparation, à partir de ce moment, la moindre mauvaise manœuvre et tout pouvait exploser. Mais Severus n'était pas un expert en préparation de potion pour rien et il reprit la parole après quelques minutes de silence pendant lesquelles la potion cessa d'émettre un sifflement menaçant.

-Compte tenu des circonstances ? releva Rogue.

-Rien de plus que l'évidence, répondit Etaine. Dumbledore est la seule chose qui protège Poudlard du Seigneur des Ténèbres et je n'ai pas confiance en mon grand-oncle ; un jugement se révise vite.

Malgré le temps qui avait passé, les insistances du Maître des potions et même les actions de Voldemort, Etaine avait toujours du mal à concevoir que le Seigneur des Ténèbres puisse envisager une possibilité autre que son élimination. C'était tellement… improbable. Et si tout n'était qu'un vaste écran de poudre aux yeux ? ne pouvait-elle s'empêcher de se demander.

-Il ne changera pas d'avis. Il connaît la dynamique entre toi et Dumbledore, il sait la haine que vous éprouvez l'un pour l'autre. Il sait que tu n'iras pas dans son camp.

-Bientôt, Dumbledore n'aura plus aucune importance, déclara Etaine à mi-voix.

-Comment cela ? demanda Rogue d'un ton faussement désintéressé en ajoutant deux crins de licornes.

-Rien de plus que l'évidence, Severus, répéta Etaine.

La main de Dumbledore le condamnait irrémédiablement à mort et même si cela n'avait pas été le cas Voldemort aurait à coup sûr cherché à l'éliminer.

Avant que le Maître des potions n'ait eu le temps de l'interroger sur sa remarque sibylline, des bruits de pas précipités se firent entendre.

-Désillusionne-toi, siffla Rogue.

La Fourchelang n'était pas plus tôt invisible que le professeur Flitwick fit irruption dans la salle, tellement vite qu'il alla percuter le bureau professoral. Il avait la robe chiffonnée, les cheveux en bataille et paraissait à bout de souffle.

-Severus ! s'exclama l'enseignant de sortilège de sa voix flûté. Vite ! Des mangemorts, dans la tour d'astronomie ! Il faut que vous veniez nous aider !

-Combien ? demanda le professeur de défense contre les forces du Mal qui avait déjà sorti sa baguette et lui faisait signe de le guider.

-Une demi-douzaine au moins ! s'exclama Flitwick avant de se tourner vers la porte et de filer dans cette direction avec une vitesse impressionnante pour sa petite taille.

Il ne l'atteignit pourtant jamais. Jaillissant de la baguette de Rogue, l'éclair rouge du sortilège de stupéfixion le faucha à deux pas de la poignée, faisant céder les jambes du petit homme. Flitwick s'effondra à terre.

Mangemort ! le mot explosa dans le tête de la Fourchelang. Etaine plongea la main dans sa poche, faisant bruisser sa robe sans le faire exprès. Le Maître des potions se retourna à la vitesse insensée qui faisait de lui un des meilleurs duellistes qui soit. La légilimente leva sa baguette avec une lenteur exaspérante, le sort déjà à moitié formé dans son esprit. L'éclair rouge la frappa avant qu'elle n'ait le temps de finir son geste. Comme Flitwick, elle s'effondra à terre sans un cri, seulement le bruit sourd d'un corps qui tombe. Traître… ce fut sa dernière pensée, le sentiment de trahison qui lui déchira les entrailles.


Les yeux de Rogue parcoururent rapidement la pièce, cherchant un autre adversaire potentiel en guettant toujours tout mouvement à proximité d'Etaine. Il avait déjà vu de quoi était capable Saernel. Son regard revint sur la cinquième année. D'un mouvement de poignée et d'un Apparitio informulé il leva le sortilège de désillusion. La jeune fille s'était effondrée sur le sol juste devant le bureau où elle s'était tenue accoudée. Ses cheveux sombres masquaient son visage et sa main droite, serrant toujours fermement sa baguette, était sous sa tête. S'agissait-il d'un réflexe de cette duelliste qu'il avait formé ou d'une coïncidence ? En tout cas, ce bras l'avait protégé d'un choc à la tête en heurtant le sol. Rogue approcha la main pour vérifier son pouls. Deux impacts écarlates apparurent sur sa paume. Le Maître des potions recula vivement la main. Se tortillant, Saernel sortit de la chevelure de la Fourchelang et s'enroula à demi sur le dos de la cinquième année, une position qui lui permettait, il le savait, de mieux s'élancer. Et le serpent faisait facilement des sauts de deux mètres.

-Ne la touche pas ! s'exclama la vipère dans un sifflement furieux.

C'était un combat désespéré. Seul, Saernel aurait pu s'enfuir, mais en protégeant le corps inconscient de sa compagne il n'avait pas une chance. Certes, il aurait pu infliger quelques blessures au mangemort, mais à lui seul il était incapable de tuer quelqu'un ; son venin n'était pas assez puissant, ses yeux n'étaient pas mortels comme ceux des basilics, son corps n'était pas un étau comme celui de Nagini. Il était vif et rapide, plus encore que Rogue, puissant pour sa taille mais c'était là que résidait tout le problème pour lui. Trop petit, même parmi les vipères, il avait appris à compenser. Mais cela ne lui serait d'aucune utilité contre un humain de la stature de Rogue. Il n'avait pas une chance.

Pourtant, le Maître des potions recula, les deux mains vides de toute baguette devant lui pour prouver qu'il était désarmé.

-Je ne lui veux pas de mal, assura-t-il, juste savoir son état.

La seule réponse qu'il gagna fut un sifflement furieux et la tension supplémentaire dans le corps du serpent, prêt à sauter. Une lueur apparut dans les yeux insondables de Rogue devant cette réaction de claire rejet. Tristesse, capta Saernel le temps d'une seconde avant que l'odeur du mangemort ne redevienne totalement neutre.

-Je ne veux pas qu'elle ait à faire ce choix, murmura l'espion mangemort. Elle est trop jeune pour ça.

La vipère continua de le fixer sans réaction apparente. Rogue soutint son regard encore un instant avant de s'animer, sortir de sa poche un flacon qu'il jeta au sol devant le serpent. Saernel dodelina un instant de la tête, s'élança en avant pour le mordre, mais s'effondra avant de pouvoir finir son geste. Délicatement, l'espion mangemort saisit le corps écailleux et le reposa à côté de celui de la Fourchelang. Le pouls de la jeune fille était fort et il n'y avait pas de trace de sang sur son crâne indiquant qu'elle aurait pu percuter le coin du bureau.

Rogue se redressa, marcha jusqu'à sa chaise, saisit la cape noire qui y était accrochée, la même qu'il portait habituellement pour les réunions mangemortes, et en couvrit le corps de la cinquième année. Les runes incrustées dans la cape s'activèrent au mot de code qu'il avait choisi. Le morceau d'étoffe noire était toujours visible, mais il paraissait à sa place ; rien d'étonnant à ce qu'il traîne sur le sol. Sitôt vu, les gens l'oublieraient. Saernel ferait le reste, il le savait. Mais il ne fallait pas qu'elle puisse prendre part à la suite des événements. Sans un regard en arrière, il quitta le bureau, laissant deux corps stupéfixiés et un serpent inconscient derrière lui.