Dans ce chapitre, des grosses bestioles ! Beuârk !
Ce chapitre était initialement contenu dans le chapitre 27. Mais comme l'a judicieusement évoqué Julindy dans sa review, le chapitre était peut-être trop long. Je l'ai donc scindé en deux !
Je ne suis pas la trame du livre ou la version longue du film pour le voyage dans la Forêt Noire. J'ai préféré opérer autrement. Navrée d'avance pour ceux qui en sortiraient déçu-e-s !
Bonne lecture !
Leia
Chapitre 28.
CLIQUETIS SOUS LES FRONDAISONS
Précédemment
Enfourchant l'animal, Gandalf dit, à l'intention de tous :
« Nous nous retrouverons sur les contreforts d'Erebor, au dernier promontoire avant Dale ! En attendant, gardez la carte et la clef en lieu sûr. N'entrez pas dans la Montagne sans moi. Et faites bien attention, ce n'est plus le Vertbois d'antan. L'air même de cette forêt est vicié. Il pénétrera votre esprit et vous égarera.
— Il nous égarera ? répéta Bilbo, dont la voix monta involontairement dans les aigus. Qu'est-ce que cela signifie ?
— Restez sur le sentier, ne le quittez pas. Si vous le faites quand même, vous ne le retrouverez plus jamais.
Sur ces mots, Gandalf tourna son cheval et partit à grand galop vers le Sud. Avant d'être tout à fait hors de portée, il se retourna et, les mains en porte-voix, il cria dans leur direction :
— Adieu ! Prenez soin de vous, et surtout, ne quittez pas le sentier ! »
Après quoi, ils le perdirent de vue.
Orée de la Forêt Noire
Début de soirée
Le ciel, qui avait commencé à s'obscurcir voilà une bonne heure, et le vent, qui soufflait bien plus fort désormais, annoncèrent l'arrivée du mauvais temps. Celui-ci ne tarda pas car, soudain, les nuages réunis au-dessus de leurs têtes fondirent en eau et une averse de grosse pluie tomba sur eux.
« Dépêchez-nous, il nous faut arriver avant le jour de Durin ! ordonna Thorin, dont les cheveux dégouttaient déjà sur son visage. Nous n'avons qu'une seule chance d'atteindre la porte secrète et entrer à temps dans Erebor ! »
Ils se hâtèrent de décharger les colis et les distribuèrent entre eux le plus équitablement possible, encore que Bilbo eût l'impression que son lot était d'une fâcheuse lourdeur et qu'il n'aimait pas du tout l'idée de cheminer pendant des jours et des jours avec tout cela sur le dos.
« Ne vous en faites pas ! lui dit Fíli. Le chargement ne s'allégera que trop vite. Nous ne tarderons guère à regretter que tous que nos paquets ne soient pas plus lourds, quand les vivres commenceront à se faire rares.
— Ne m'en parlez pas ! regretta Bombur en passant à côté d'eux. Je me sens déjà tout faible rien que d'y penser ! »
Enfin, ils firent leurs adieux aux poneys et les dirigèrent vers la maison de Beorn. Les bêtes s'en furent d'un petit trot allègre, paraissant fort heureuses de tourner la croupe aux ombres de la Forêt Noire. Comme ils s'éloignaient, Bilbo et Ayrèn auraient pu jurer que quelque chose comme un ours quittait l'obscurité d'un bosquet d'arbres, au loin, et s'en allait d'un pas lourd mais rapide derrière eux.
'Beorn nous avait suivis jusqu'ici…' devina Ayrèn en observant sa large silhouette s'éloigner. 'C'est certainement lui qui a tenu les Orques à distance, tout le long de notre chemin. Il ferait un excellent meneur de troupeau, en Forodwaith…'
« Ayrèn, tu viens ? la héla Bilbo.
— J'arrive tout de suite. »
Et elle s'avança vers la Forêt Noire.
Alors commença la partie la plus pénible du voyage. Chacun termina de se charger du lourd colis et de l'outre qui lui revenaient, et qu'ils venaient de remplir dans l'eau claire d'un ruisseau qui coulait non loin de là. Ils se détournèrent de la lumière qui s'étendait sur les terres extérieures, et ils plongèrent dans la forêt.
À peine entrés dans les bois, l'air devint plus froid. La pluie ruisselait le long des troncs sans les atteindre. Le sol humide, couvert d'un tapis de feuilles mortes pourrissantes, étouffait le bruit de leurs pas. Très vite, la lumière de l'entrée ne fut plus qu'un petit trou brillant loin derrière eux. Les cimes des arbres empêchaient de voir le ciel, mais laissaient parfois percer, mince et brillant, un rayon de lumière vespérale, projetant sur le sol des ombres mouchetées. C'était toutefois rare, et cela ne tarda pas à cesser entièrement.
Les arbres immenses et noirs semblaient les observer tandis qu'ils serpentaient entre les troncs épais en suivant le sentier, qui allait et venait entre les racines saillantes qui s'élevaient parfois jusqu'à cinq pieds de hauteur. Des coussins de mousse noirâtre enveloppaient les souches et les troncs d'arbres morts. Le lacis de branches poisseuses et de ramilles entremêlées, d'une étrange nuance de vert et de noir, débordaient sur leur chemin et fouettaient leurs visages. Il y avait là une abondance de fougères décrépies, de champignons d'aspect gluant et d'immenses ronciers aux couleurs variées, tirant du vert foncé jusqu'au marron.
Le sentier s'étrécit rapidement et ils durent marcher en file indienne. Ayrèn avançait en tête ; comme elle avait la meilleure vue, il avait été décidé qu'elle guiderait en premier la Compagnie le long du sentier. Bientôt toutefois, les Nains et Bilbo s'habituèrent à cet environnement sombre, et ils menèrent le groupe à tour de rôle pour se ménager.
Ils marchèrent pendant des jours. La journée, ils progressaient avec difficulté le long du sentier et, le soir venu, alors qu'il faisait si noir qu'il était impossible de discerner quoique ce soit, ils ne purent dormir que d'un sommeil inquiet, traversé de rêves où résonnaient le hurlement des Ouargues et les cris d'Azog le Profanateur. Au réveil, personne ne parlait des cauchemars qui hantaient leurs nuits agitées. Ils étaient tous bien trop fiers pour cela. Seul Bilbo raconta à Ayrèn les étranges visages qu'il voyait en rêve et qui, tout bas, lui chuchotaient des mots qu'il ne comprenait pas. Et quand il plongeait sa main au fond de sa poche, il entendait ces mêmes voix alors qu'il était encore éveillé... Mais cela, bien sûr, il ne le raconta à personne, pas même à Ayrèn.
La marche avait entraîné les voyageurs au cœur de la Forêt noire, où ils peinaient chaque jour davantage à suivre le sentier des Elfes. Au fur et à mesure qu'ils s'enfonçaient dans la forêt, son sillage devenait plus discret, plus difficile à suivre. Les ronciers et les arbustes enchevêtrés qui bordaient la voie rendaient leur progression de plus en plus pénible, alors que des branches d'aubépine cerclées de toiles d'araignée s'accrochaient à leurs vêtements. Le monde leur sembla rétrécir encore quand les troncs des arbres se firent de plus en plus hauts, et de plus en plus gros ; ils se dressaient fièrement, témoins sinistres de leur passage, alors qu'ils s'enfonçaient inexorablement dans les ténèbres impénétrables de ces lieux viciés.
Tout en avançant dans l'ombre des arbres, Ayrèn scrutait chaque venelle, attentive au moindre bruit, car l'atmosphère était tendue, hostile, comme si la nature avait cherché à les repousser de ses frondaisons. Et quand elle y faisait attention, elle pouvait voir flotter dans l'air des spores floconneux. Elle finit par comprendre que ces spores étaient loin d'être aussi inoffensifs qu'ils en avaient l'air : ils leur faisaient tourner la tête et perdre peu à peu leur lucidité.
Mais le pire, c'étaient les toiles d'araignée. D'abord assez discrètes, elles étaient désormais partout ; des toiles d'araignée sombres et denses aux fils d'une épaisseur extraordinaire, qui s'étendaient souvent d'un arbre à l'autre ou s'enchevêtraient de part et d'autre dans les basses branches jusqu'aux cimes.
Les étranges rumeurs qui circulaient sur la dégradation de la Forêt étaient justifiées ; pourtant, pas un seul instant n'avaient-ils envisagé de rebrousser chemin. La Quête demandait au moins ça de courage.
Le douzième jour de marche, ils commencèrent à entamer sévèrement leurs réserves en eau et en nourriture. S'ils n'atteignaient pas très bientôt l'autre côté des bois, ils seraient en danger.
Un soir qu'ils bivouaquaient entre les racines de deux grands chênes prostrés l'un sur l'autre, Thorin prit le risque de s'asseoir à côté d'Ayrèn. Il ressentait l'envie de pouvoir partager un moment avec elle. Quelques minutes, quelques secondes… autant de temps qu'il pourrait en arracher. Ce soir-là, il faisait particulièrement sombre, si bien qu'il était peu probable que la Compagnie remarque quoi que ce soit. C'était tout juste s'ils pouvaient voir leurs mains quand ils les tendaient devant eux pour avancer à tâtons entre les bosquets.
Quand il sentit qu'Ayrèn s'était rapprochée pour mieux se presser contre lui, il se sentit instantanément soulagé.
« Où en sont tes réserves d'eau, Ayrèn ? demanda-t-il à voix basse, saisissant discrètement une de ses mains derrière les plis de son manteau.
— Pas terrible..., répondit-elle en renfermant ses doigts sur la main de Thorin. Même en me rationnant, j'en ai déjà bu plus de la moitié. Je suis inquiète. Cette traversée est bien plus longue que ce que nous avions prévu.
— Je partage la même inquiétude…, admit-il, quoique rassuré par la présence de la main d'Ayrèn dans la sienne. Il y a quelque chose de malfaisant tout autour de nous... Il faut absolument que nous ayons traversé ces bois avant que nous ne perdions l'esprit… »
Ayrèn n'ignorait pas que le Nécromancien était probablement à l'origine du maléfice qui viciait la forêt, mais, cette fois encore, elle résista à l'envie de dévoiler son existence à Thorin. Gandalf l'avait sommée de garder ces informations secrètes, et il avait très certainement de bonnes raisons de le faire.
Elle parvint à tenir sa langue, mais son inquiétude ne lui laissait point de répit.
Son esprit s'emplissait d'un tumulte craintif quand elle sentit que Thorin venait de lui lâcher la main. Il l'entoura alors de ses bras et la serra longuement contre lui. Cette étreinte robuste avait une douceur qui rassura Ayrèn.
« Je ne souhaite rien tant que de pouvoir te tenir comme cela aussi souvent qu'il me plaît de le faire..., soupira-t-il en posant un baiser dans ses cheveux.
Ayrèn sourit. Elle se laissait attendrir.
— J'ignorais que les Nains pouvaient se montrer si fleur bleue, murmura-t-elle.
— Tu nous connais décidément très mal. » répondit-il en pressant son nez dans le creux de sa gorge, sous la ligne de la mâchoire.
Elle ouvrit la bouche pour lui répondre quand elle sentit Thorin trembler. Elle comprit qu'il était au moins aussi inquiet qu'elle, et qu'il cherchait dans cette étreinte une façon de se consoler. Il avait besoin d'attention, de caresse. Il se pelotonnait contre elle, dans le noir. Le cœur d'Ayrèn devint soudain lourd et léger à la fois. Profitant de l'obscurité, elle le prit à son tour dans ses bras, l'étreignit contre son torse, lui souffla quelques paroles gentilles. Pour apaiser l'esprit du Nain, elle lui parla de sujets légers et ordinaires. Elle lui décrivit comment elle pêchait quand elle vivait encore en Forodwaith, et lui expliqua comment faire un trou dans la banquise pour y attraper des phoques. Il lui parla tout aussi gentiment, la complimentant pour ses talents de cavalière, s'excusant de l'avoir comparée à une Elfe. Ils finirent par discuter ensemble de leurs mets préférés. Ayrèn raffolait des œufs mimosa, et Thorin pouvait se damner pour une part de tartes aux baies. Au fil de la discussion, elle apprit, à son plus grand étonnement, qu'il était allergique à la citrouille et que sentir l'odeur d'une simple courge lui donnait la nausée.
La conversation était un peu futile, mais elle eut l'effet escompté. Se consolant mutuellement, les deux amants s'apaisèrent, et le calme de l'obscurité les pénétra.
« On va y arriver, Thorin. J'en suis convaincue…, chuchota-t-elle en lui caressant le dos.
— Bien entendu. Quel autre choix avons-nous, de toute façon ?
— Aucun. »
Depuis combien de temps marchaient-ils ? Ayrèn n'aurait su le dire. Au moins deux semaines, peut-être plus. À en juger par l'état de leurs réserves, Bombur l'estimait plutôt à trois semaines.
Les feuillages bloquaient complètement les rayons du soleil le jour, et de la lune la nuit. L'obscurité était partout. Ils ne cessaient de buter sur des racines ou des pierres cachées sous un tapis de feuilles mortes. Des branches dénudées leur griffaient le visage. Leurs vêtements frottaient contre leur peau aux épaules et entre leurs cuisses, là où la sueur détrempait leurs habits ; ils sentaient mauvais. La propreté, la satiété, la plénitude, la clarté, tout cela n'était déjà plus qu'un vague souvenir dans l'esprit de nos malheureux voyageurs.
Les spores des arbres brouillaient leurs sens depuis des jours, et cela n'allait qu'en empirant. Tout autour d'eux, avec force de craquements et de bruits de racines, la forêt semblait prendre vie. Ils la devinaient, presque allègre, d'une cruauté sans remords, s'amusant à leur jouer de curieux tours de passe-passe. Ils se mirent à halluciner ; un coup croyaient-il reculer alors qu'ils marchaient vers l'avant, une fois confondaient-ils leurs visages, et une autre avaient-ils l'impression qu'ils marchaient en plein brouillard. Ils étaient à bout.
Après un temps qui lui semblait approcher la trentaine de jours, le visage de Bilbo n'était plus qu'un masque déformé par l'épuisement. Son corps de Hobbit s'engourdissait tout entier de fatigue. Il s'appuyait sur une grande canne noueuse pour marcher, d'un pas claudiquant.
Déshydratée, Ayrèn était tout aussi mal en point, mais elle cachait sa fatigue derrière un regard déterminé.
Tout soudain, au détour d'une cavité remplie d'eau empoisonnée, elle trébucha, buta plus loin contre une racine glissante et tomba de tout son long, dans une gerbe de feuilles brunes. Des mains chaudes lui attrapèrent le bras. Elle toussa, constellant les feuilles mortes à ses pieds de petites gouttes de salive lumineuses, et se laissa relever.
« Vous pouvez continuer ? » demanda Dwalin, libérant son bras.
Thorin, haletant, appuyé sur sa hache, l'observait de loin avec inquiétude.
Ayrèn avait toujours estimé être en excellente condition physique. À présent, à sa grande honte, elle était trop essoufflée pour répondre à Dwalin. Les spores de cette forêt étaient néfastes ; elle les sentait s'insinuer en elle, comme le lierre poussait sur l'arbre avec lenteur, jusqu'à l'étouffer et le tuer d'asphyxie. Déglutissant sans salive, elle hocha vivement la tête et emboîta le pas de Balin en vacillant, avec Ori et Bilbo sur les talons.
Le soir de sa chute, ils mangèrent leurs dernières provisions. Le lendemain, il y avait un souffle d'air et un susurrement de vent, mais le son en était triste. Quelques feuilles descendirent en bruissant pour leur rappeler que, au-dehors, l'automne approchait. Leurs pieds agitaient en marchant les feuilles mortes d'innombrables saisons passés, lesquelles descendaient des profonds tapis rouges de la forêt le long des bords du sentier.
Mais, tenaillé par la faim et perclus de courbatures, personne ne remarqua que les bois se paraient peu à peu des couleurs pourpres de l'automne.
« J'ai mal à la tête ! se plaignit le jeune Ori, déshydraté.
— De l'air, j'ai besoin d'air, dit Óin en gémissant. J'ai la tête qui tourne, qu'est-ce qu'il m'arrive ?
— Je n'en peux plus ! Si je ne bois pas très vite, je vais tomber en poussières au moindre choc ! rugit Dwalin en frappant mollement le sol du manche de sa hache.
S'appuyant contre le tronc d'un arbre, Thorin lâcha un juron. Ses sourcils froncés se rejoignaient en une épaisse ligne noire ; les rides de son front s'étaient creusées. Épuisé, il grogna :
— Cette maudite forêt n'a-t-elle donc pas de fin ? »
Plus tard dans la journée, ils finissaient de contourner un vaste fossé lorsque la tête de la colonne de voyageurs s'arrêta brusquement, contraignant le reste à faire de même. Ils se rentrèrent dedans puis retrouvèrent leur place dans un mouvement d'accordéon.
Thorin, qui fermait la marche à ce moment, remonta la file pour voir ce qu'il se passait à sa tête :
« Que se passe-t-il ? Pourquoi nous arrêtons-nous ?
Alors en tête de colonne, Nori jeta un regard en arrière vers son chef et, livide, il balbutia :
— Le sentier... C'est le sentier ! Il a disparu !
— Disparu ? Comment ça dispa... ?
Incapable d'achever sa phrase, Thorin balaya le sol des yeux, les écarquillant progressivement, à mesure que ceux-ci ne découvraient que feuilles mortes, mottes de terre et brindilles pourrissantes. Il n'y avait plus trace du sentier nulle part.
— C'est... c'est impossible ! souffla-t-il en s'agitant, abasourdi.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? héla Dwalin de l'arrière du groupe.
— Nous avons perdu le sentier ! » lui répondit Nori, les mains en porte-voix autour de sa bouche.
Alors qu'une rumeur de panique se répandait parmi la Compagnie, Thorin s'aventura parmi les arbres alentours à grandes enjambées, allant et venant entre leurs racines démesurées, couvertes de toiles d'araignée. Ses yeux s'étaient rivés au sol dans l'espoir d'y apercevoir le chemin. Comment avaient-ils pu s'en détourner ? Depuis combien de temps l'avaient-ils quitté ? Ces fichus spores les avaient-ils infectés au point de perdre leur chemin ?
De plus en plus inquiet, le prince Nain retourna auprès de la Compagnie et ordonna d'une voix rauque :
« Allez, ne restez pas plantés là, à ne rien faire ! Cherchez-le ! Retrouvez ce sentier ! Il ne doit pas être loin ! »
Ayrèn, Bilbo et les Nains, épuisés, échangèrent un regard inquiet, puis se dispersèrent sans discuter parmi les arbres noirs de la forêt, veillant à toujours rester à portée de voix les uns des autres. Ils guettèrent partout les traces de leur passage, espérant retourner sur leurs pas et retrouver le sentier. Au fond d'eux, ils savaient que leurs espoirs étaient vains. Mais que pouvaient-ils bien faire d'autre ?
Au bout de plusieurs heures de recherches aussi fatigantes qu'infructueuses, ils finirent par atteindre une étroite clairière. Elle était formée par d'épaisses branches qui s'entrelaçaient les unes dans les autres en clef de voûte à une centaine de pieds de hauteur, et qui laissaient filtrer quelques minces rayons de lumière grisâtre parmi les lacis.
Quelque chose sur le sol y attira alors l'attention d'Ori. Le jeune scribe s'empressa de le saisir pour l'examiner de plus près :
« Regardez ce que j'ai trouvé !
— Une blague à tabac ! s'exclama Dori, stupéfait, en voyant la petite pochette de cuir dans les mains de son jeune frère. Il y a donc des Nains dans ces bois !
— Et qui plus est, des Nains des Montagnes Bleues ! intervint Bofur. Bien de chez nous ! Regardez, elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la mienne ! »
Poussant un long soupir exaspéré, Bilbo s'avança vers eux :
« Parce que c'est la vôtre ! Vous ne comprenez donc pas ? Nous tournons en rond depuis des heures ! Nous sommes déjà passés par cette clairière ! Nous sommes perdus !
— Nous ne sommes pas perdus, nous faisons cap à l'Est ! objecta Thorin, appuyé sur sa hache.
— Mais où est l'Est, de toute manière ? On ne voit plus le soleil ! râla Glóin en passant nerveusement sa main dans sa barbe emmêlée. Impossible de s'orienter !
— Je croyais que tu étais un expert en orientation ! gronda Dwalin. Maintenant, nous sommes complètement perdus !
— Hey ! Ne m'accuse pas ! protesta Glóin en haussant la voix. Je n'y suis pour rien ! »
La tension monta encore d'un cran parmi les Nains après cela, et les discussions se firent nettement plus agitées.
De son côté, Ayrèn s'efforçait de rester sourde à ce qu'elle considérait sur le moment comme des conversations stériles. Elle caressait convulsivement le pommeau de Scathaban d'un air concentré. L'inquiétude croissait sans faiblir en elle, elle devait désormais lutter pour contenir son souci à l'intérieur.
Bilbo, quant à lui, semblait absorbé dans ses pensées, son visage rond orienté vers les hauteurs, les yeux rivés vers les cimes sombres des arbres. La lumière qui y filtrait parmi les rameaux avait quelque chose d'étrange, une pâleur fragile, une impression de vide.
Les yeux du Hobbit s'illuminèrent soudain :
« Le soleil. Mais bien sûr ! Il suffit de trouver le soleil !
Cette soudaine inflexion de voix attira l'attention d'Ayrèn, qui s'enquit de lui demander :
— Qu'as-tu en tête, mon ami ?
— Attendez-moi tous ici, je vais grimper au sommet de ces arbres et y aviser la position du soleil. Avec un peu de chance, je pourrais même étudier la disposition des lieux et repérer l'orée de la Forêt Noire. Après ça, nous saurons dans quelle direction poursuivre notre route !
— Oh ! Excellente idée ! s'exclama-t-elle. Vas-y, j'assurerai ta montée. S'il t'arriverait de chuter, je te rattraperais.
— Très bien, merci Ayrèn. À tout de suite. »
Puis il s'en fut grimper à l'arbre le plus proche, sous le regard prudent de la femme des Hommes.
Plus il montait, tirant sur ses bras et poussant sur ses grands pieds velus tout le long du tronc, plus les conversations des Nains restés au sol s'envenimaient. La plupart se disputaient, dans une confusion de reproches et de paroles tronquées, mêlée à la faim, la soif, la frustration et la fatigue. D'autres commençaient à se bousculer. Les derniers restaient immobiles, l'air hagard.
Nez levé, observant Bilbo grimper dans les hauteurs, Ayrèn tapota ses lèvres desséchées de l'index un moment, comme si elle réfléchissait à quelque chose, puis se détourna brusquement et s'éloigna. Elle était tendue, ses poils se hérissaient sur sa peau.
Elle s'approcha à grands pas de Thorin.
Ses yeux bridés flamboyant d'un doré rutilant, elle l'interpella :
« Thorin, j'ai un mauvais pressentiment.
— Comment ça ? lui répondit-il d'une voix sèche (quoique sa colère fut plus orientée vers les Nains qui se disputaient que vers elle). Tu as vu quelque chose ? »
Elle n'eut pas le temps de lui répondre car, soudain, un étrange cliquetis résonna discrètement parmi les arbres :
'Clic, clac, clic !'
« Qu'est-ce que c'était que ce bruit ? dit alors Thorin, glacé.
— Je ne sais pas ! répondit Ayrèn, tendue à l'extrême.
— Assez ! Silence ! Taisez-vous tous ! ordonna le prince Nain en se tournant vers les Nains pour leur crier dessus. Taisez-vous avant que je vous fiche ma hache dans la figure ! »
Les Nains frémirent et, se taisant d'un coup, ils cessèrent toute agitation. Le silence se fit enfin dans la clairière.
Thorin murmura tout bas :
« On nous observe... ! »
Les sens en alerte, Ayrèn tendit l'oreille. Tout était oppressant, silencieux. L'air lourd étouffait les bruits. Soudain, elle perçut un curieux sifflement qui parvenait du sommet des arbres, puis aussi de tout autour d'eux, par-delà les sous-bois. Bien que son ouïe fût des plus fines, elle ne parvint pas à reconnaître ces sons.
Puis Ayrèn parcourut le sol du regard. Elle y vit de curieuses traces noires. Soudain, elle comprit : c'était du sang. Elle recula d'un pas.
Son cerveau tourbillonnait autour de la signification de ces traces de sang et, quand enfin elle retrouva ses entiers esprits, elle cria :
« Embuscade ! Embuscade ! Rassemblez-vous, vite ! »
Mais aucun des Nains ne lui répondit. Ils restèrent immobiles, les yeux rivés sur quelque chose, derrière Ayrèn. Leurs visages étaient livides de terreur.
L'Humaine n'eut même pas le temps de tourner la tête et de dégainer Scathaban. Il y eut un cliquetis sonore et une longue chose hérissée de poils s'enroula soudain autour de sa taille et de ses bras, puis la souleva de terre en la retournant tête en bas. Prise de panique, elle tenta de se débattre, mais il y eut d'autres cliquetis, tout plein de cliquetis et, l'instant d'après, elle vit les pieds de tous les Nains quitter le sol à leur tour. Elle eut encore le temps d'entendre les cris apeurés de la Compagnie avant de se sentir emportée dans les hauteurs des arbres.
Tête en bas, Ayrèn vit que la créature qui s'était emparée d'elle grimpait sur une immense toile blanche à l'aide de six pattes immenses et poilues, sans compter les deux autres dans lesquelles elle était étroitement entravée. Elle aperçut également, au-dessus d'elle, deux énormes paires de pinces, noires et brillantes, qui s'agitaient et s'entrechoquaient avec des cliquètements lugubres.
Un frisson d'horreur lui parcourut l'échine quand elle se rendit enfin compte de ce dont il s'agissait.
Une araignée.
Non pas la petite araignée qu'elle avait l'habitude de voir dans la Comté, et qui ne causait d'autres soucis que de faire de petites toiles dans les recoins isolés des demeures... Mais un monstre colossal, à l'abdomen plus gros qu'un bœuf, pourvu de quatre paires d'yeux larges comme le poing et d'autant de pattes gigantesques, tendineuses et couvertes de poils drus et noirs.
L'Humaine retint un cri de dégoût et se débattit de toutes ses forces, espérant libérer ses bras et atteindre sa précieuse Scathaban. Dans un ultime effort, elle finit par dégager un bras et parvint à empoigner son épée. Mais au moment où elle s'apprêta à la dégainer, l'araignée la prit de court et planta ses pinces dans son bras.
Ayrèn hurla, d'un son si puissant, si strident, que l'araignée eut un mouvement de surprise et manqua de la lâcher.
Ce hurlement de douleur retourna l'estomac des Nains, qui se débattaient chacun contre leur propre araignée. À ce cri de géhenne de son amante, Thorin rua comme une bête sauvage et tourna sa tête en tous sens pour la repérer.
Quand il l'aperçut dans les airs, au-dessus de lui, et qu'il vit les pinces de l'araignée plantées dans son bras, il cria à pleins poumons :
« Ayrèn ! AYRÈN ! Tiens-bon ! Repousse-la ! »
Mais les encouragements de Thorin n'étaient déjà plus qu'un sourd chuchotement aux oreilles d'Ayrèn. Elle sentait un flot de sang tiède ruisseler sur sa manche et une douleur fulgurante jaillir dans ses veines comme du feu liquide ; elle lui traversa le bras, remonta jusqu'à son épaule et se répandit dans son torse, son bassin, puis lentement dans ses cuisses jusque ses pieds. Pas une parcelle de son corps n'était épargnée par la douleur.
Elle tenta de bouger, sans y parvenir : une tétanie ardente la paralysait, rendait son supplice encore plus ignoble.
Lentement, l'araignée retira ses pinces de sa chair et bascula le corps d'Ayrèn sous son ventre, pour l'entortiller dans sa toile collante et poisseuse. Sa vision se brouilla. Tout n'était plus qu'ombres fugaces et tourbillon de couleurs ternes. Elle se sentit somnoler. La douleur du venin d'araignée fut remplacée par un fourmillement désagréable, puis par une étrange sensation d'engourdissement.
Elle inspira.
Elle expira.
Et elle s'endormit.
?
Une sensation de chute tira Ayrèn de ses songes. Elle atterrit lourdement au sol, bien plus bas ; un tapis de feuilles mortes amortit sa chute. Quelqu'un vint découper l'épaisse couche de toile qui l'entravait. Au travers de la toile dentelée qui couvrait encore son visage, elle vit le visage de Thorin se pencher au-dessus du sien. Elle avait tout de suite reconnu le nez aquilin, fier et imposant, qui dominait sa barbe noire.
« Bon sang, Ayrèn, tu m'as fait peur… » dit-il tout doucement, en arrachant les dernières toiles qui l'entravaient.
Elle le fixait un moment sans parler, encore toute engourdie. Elle était très pâle mais, reprenant doucement le contrôle de son corps, elle retrouvait peu à peu ses couleurs. La présence de Thorin la rassurait. Son visage souillé par la crasse s'adoucit d'un sourire discret et ses yeux dorés s'illuminèrent de tendresse. En cet instant, le Nain la trouvait transfigurée, d'une beauté qui le laissait coi.
« Que s'est-il passé ? croassa-t-elle, grimaçant soudainement.
— Bilbo a su rester caché et a échappé aux araignées, expliqua Thorin en reculant son visage. Apparemment, il est parvenu à les distraire pour nous libérer. Il doit être encore dans les hauteurs des arbres, il ne devrait pas tarder à nous rejoindre.
— Ah, Bilbo…, fit-elle en inspectant la plaie sur son bras, lui trouvant une drôle de texture. C'est vraiment le plus malin d'entre nous. Dire que tu as failli le détourner de cette quête !
— Je me suis déjà repenti sur ce point. Nous lui devons tous une fière chandelle.
— Hum, hum… » répondit-elle d'un air distrait, détournant ses yeux de la plaie.
Se penchant à nouveau au-dessus d'elle, Thorin lui effleura la joue d'une main tremblante, feignant d'y examiner une blessure inexistante :
« Tu peux te lever ?
— Laisse-moi essayer... » dit-elle d'une voix rauque.
Tremblant de tout son corps, Ayrèn redressa le haut de son buste et s'assit avec prudence. La tête lui tournait comme si elle avait été attachée à la roue d'une charrette sur plusieurs lieues, et elle avait l'impression que son cœur lui était remonté dans la gorge. Elle prit appui sur ses mains et se mit lentement debout. Une nausée l'arrêta au milieu. Elle prit une profonde inspiration, mais ne trouva aucun réconfort à respirer l'air vicié de la forêt. Avec un geste lent, elle dégaina Scathaban ; sentir son pommeau sous ses doigts lui redonna un peu d'assurance.
« Ça va ? demanda Thorin. Le venin d'araignée te tourne encore la tête ?
— Laisse-moi une minute, bon sang ! »
Thorin hésita une fraction de seconde à la toucher de nouveau, mais il se ravisa. Les Nains pouvaient les voir.
Peu de temps après, Ayrèn serra les dents et se redressa tout à fait. Elle avait l'esprit clair, mais le corps affaibli. Il fallut encore plusieurs minutes avant que la chaleur ne revînt dans ses membres, perclus de picotements et secoués de tremblements.
Ses doigts étaient encore engourdis et la chair autour de la morsure d'araignée cuisante, quand elle demanda :
« Où sont les araignées ?
— Je ne sais pas, et je n'ai pas envie de le savoir..., grommela Thorin. Dès que Bilbo est là, on file d'ici ! Il saura dans quelle direction nous devrons poursuivre notre route.
— Ça me convient, je n'en peux plus de cet endroit ! » pesta-t-elle en aventurant son regard sur les alentours.
Autour d'eux, les Nains s'affairaient encore à retirer les fils poisseux et blancs qui collaient à leurs cheveux, leurs vêtements et leurs barbes. Ils paraissaient en assez bonne forme ; le venin ne semblait pas les avoir affectés outre mesure.
'Les Nains sont résistants.' constata Ayrèn. 'Bien plus que moi d'ailleurs. Ils sont très lourds et solides comme la pierre. Et je ne serais pas étonnée qu'ils soient moins sensibles aux maladies que les Hommes.' Elle soupira. 'Je me sens fragile comme un oisillon à côté d'eux… J'ai beau être puissante, je n'ai pas leur résistance. Je suis d'ailleurs bien la seule à avoir été blessée plusieurs fois au cours de ce voyage. Soit je suis aussi inconsciente que Thorin le prétend, soit leurs avantages physiques y sont pour quelque chose… Ah, je ne devrais plus y penser. C'est idiot de me comparer à eux.'
Elle cessa de ruminer et observa plus minutieusement la disposition des lieux.
Au-dessus d'eux, il y avait des toiles, une multitude de toiles d'araignée, l'une derrière l'autre, superposées et tout emmêlées. On pouvait clairement voir que certaines avaient été tranchées, là où ils devaient pendre il y a encore peu de temps, oscillant dans les ombres comme des fruits mûrs et attendant d'être dévorés par les arachnides.
L'idée d'avoir été plus tôt pendue là-haut, tête en bas, encoconnée comme une vulgaire mouche sur une toile d'araignée des champs, noua l'estomac de la femme des Hommes. Ils l'avaient vraiment échappé belle.
Puis, dans le silence et l'immobilité de la forêt, le vieil instinct de chasseresse de Forodwaith vint de nouveau s'agiter en elle.
Ayrèn se tendit. Quelque chose approchait !
Avec un craquement sinistre, l'arbre juste à côté d'eux s'effondra subitement. Ayrèn s'écarta d'un plongeon en emportant Thorin avec elle ; elle entendit une branche se fracasser là où ils se trouvaient une seconde plus tôt. Le bras au-dessus de Thorin, elle scrutait les bois, les paupières plissées, quand un étrange cliquetis retentit au-dessus d'elle.
« Les araignées ! Au-dessus ! » cria-t-elle.
Elle voyait des araignées grimper à tous les arbres environnants et ramper le long des branches et des toiles au-dessus de la Compagnie. Plusieurs d'entre-elles sautèrent et atterrirent dans un 'foc !' tout autour du groupe des malheureux voyageurs.
Ayrèn lâcha Thorin et, se relevant, elle dégaina Scathaban :
« Thorin, avec moi !
— Oui !
Il sauta sur ses pieds et dégaina Orcrist en grondant :
— Nous ne nous laisserons pas capturer une seconde fois ! »
L'Humaine et le prince Nain se mirent dos à dos, arme au poing. Le reste de la Compagnie en fit de même, et chacun se positionna pour se couvrir l'un l'autre. Bilbo, quant à lui, demeurait introuvable.
Tout autour d'eux, les araignées se faufilaient tels des serpents couverts de poils. Leurs pinces cliquetaient de plus en plus fort. Dans les hauteurs, les autres araignées observaient l'agitation, prêtes à intervenir. Ayrèn se figea un instant, balayée par un frisson. Ses années d'entraînement l'aidèrent à garder l'esprit alerte, mais elle avait du mal à ne pas se sentir déroutée par la répugnance que ces créatures lui inspiraient. En les observant, elle ne voyait que leurs yeux hideusement luisants, à la fois gourmands et vengeurs, qui les regardaient d'un air avide, tout alentour et au-dessus. La situation semblait désespérée.
Sans aucun signe annonciateur, les araignées attaquèrent d'un coup, agitant leurs pattes velues, claquant pinces et filières, yeux noirs exorbités, écumantes et pleines de rage.
Une première araignée abattit son énorme patte vers Ayrèn et Thorin. Ils s'écartèrent d'un même mouvement et tranchèrent la patte vengeresse qui fusait sur eux ; puis Ayrèn s'agrippa au moignon de l'araignée et se hissa derrière la tête velue de la bête pour y planter sa lame. La pointe s'enfonça avec une facilité déconcertante, dans un grincement humide. Une odeur âcre, inconnue flottait dans l'air.
Dans un crissement d'agonie, l'araignée s'effondra en convulsant et Ayrèn sauta au sol. Thorin lui attrapa le bras au vol et la repositionna dans son dos, avant de trancher une nouvelle patte qui s'avançait vers lui. Venu de nulle part, quelque chose heurta Ayrèn dans le ventre : un coup violent, encaissé par ses abdominaux contractés, mais suffisamment douloureux pour la faire chanceler. Elle en serait quitte pour un bel hématome.
Quand elle tourna la tête, elle comprit qu'elle avait été frappée par une patte arrière d'une grosse araignée pleine de terre à laquelle Fíli venait de trancher la tête.
Une autre arachnide de la taille d'un buffle émergea d'entre les frondaisons. Les poils de son dos tremblotaient, et ses pinces cliquetaient bruyamment en même temps qu'elle sifflait : elle appelait les renforts.
Les Nains et Ayrèn eurent tout juste le temps de comprendre ce qu'il se passait. Un véritable mur d'araignées descendait de la cime des arbres dans leur direction. Leurs pinces cliquetaient avec avidité et résonnaient d'un air sinistre entre les arbres, comme un tonnerre d'applaudissements malveillants.
Animée par la fulgurance de ses instincts, Ayrèn se plaça sous deux d'entre-elles et attendit patiemment qu'elles lui fondent dessus. Au dernier moment, elle se ramassa au sol et décrivit un arc de cercle avec son épée, qui trancha d'un seul geste les têtes des deux araignées. Elle roula sur le côté juste avant que leurs cadavres ne tombent sur elle et bondit sur ses pieds. Elle courut sur une petite distance et se laissa glisser sur un tas de feuilles mortes pour passer sous le corps d'une araignée et l'ouvrir en deux par le dessous.
Elle revint juste après aux côtés de Thorin, qui dégageait sa lame de la tête d'une araignée.
Il était absolument livide quand il lui parla :
« Ayrèn, tu vas finir par te faire tuer ! Ce n'est pas le moment de faire des acrobaties. Reste près de moi !
— Je m'en sors parfaitement bien ! répondit-elle avec férocité, tranchant une patte velue qui manqua de peu la figure du Nain.
Elle ajouta, riant :
— Je ne peux pas en dire autant de toi !
Ils échangèrent une mimique sauvage et, se repositionnant dos à dos, le Nain grommela :
— Tu es complètement folle.
— Je ne compte plus les fois où tu m'as dit ça. »
Sans crier gare, une araignée plus grosse que les autres, vieille et grise, tomba brutalement sur Ayrèn. La force du choc était telle qu'elle crut avoir l'échine rompue. Un tintement de carillon résonna entre ses oreilles. Écrasée sous le poids, elle tenta de ramener ses genoux sur son torse pour la repousser avec les pieds, mais à peine l'eut-elle tenté que l'araignée fit claquer ses pinces et tenta de la mordre en plein visage.
Prise de panique, Ayrèn se débattit bras et jambes. Mais elle était si fatiguée, et l'araignée était si lourde !
Soudain, une main puissante l'attrapa par un pan de son manteau et l'extirpa de l'étau mortel de la créature. Son sauveur l'emporta plusieurs pieds en arrière, sous les sifflements de frustration de l'énorme araignée grise, dont les pinces s'étaient refermées dans un 'clac ! clic ! clac !' sur du vide au lieu de sa petite tête blonde.
Ayrèn se releva fissa et comprit qu'elle avait été secourue par Balin. Jetant un autre coup d'œil vers l'araignée grise, elle vit que Thorin l'avait blessée d'un coup d'épée entre ses quatre paires d'yeux vitreux. L'animal devint alors fou. Il sauta en l'air, trépigna et jeta ses pattes de droite et de gauche en d'horribles bonds, jusqu'au moment où Thorin le tua d'un nouveau coup d'épée. Après quoi, l'araignée eut quelques gestes de convulsion et s'immobilisa, morte, les pattes recroquevillées sous son ventre.
« Merci, Maître Balin…, dit Ayrèn d'une voix enrouée, sans quitter Thorin des yeux.
— Pas de quoi, Tûnin Razak ! répondit-il de son plus fier accent Khuzdûl.
Puis, guettant l'arrivée de nouvelles araignées, le vieux Nain s'éloigna d'elle en grimaçant :
— D'autres arrivent, tenez-vous prête !
— Entendu. »
D'un pas un peu chancelant, elle revint aux côtés de Thorin. Il était en train de dégager Orcrist de la tête de l'araignée grise qu'il venait de tuer. Il regardait la créature d'un air assassin, et tout en lui hurlait la rage sourde de ne pas avoir su mieux protéger Ayrèn. Mais quand il se retourna vers cette dernière, son visage de haine se mua en une expression mêlée de soulagement et d'inquiétude.
À cet instant, une araignée s'apprêtait à fondre sur eux, mais les frères Dwalin et Balin l'arrêtèrent d'un coup d'estoc dans l'abdomen qui le sépara de son thorax dans un chuintement d'outre percée. Une autre voulut s'approcha, mais cette fois, ce furent Kíli et Fíli qui l'arrêtèrent et, avant qu'elle n'eût le temps de s'enfuir, ils la percèrent en plein dans les yeux.
Dans la frénésie du combat, plus personne ne semblait faire attention aux deux amants.
« Ayrèn, regarde-toi…, dit Thorin d'une voix altérée.
Il tendit le pouce vers le nez d'Ayrèn et, essuyant le sang qui coulait sur ses lèvres, il poursuivit, encore plus doucement :
— N'avais-tu pas promis de faire plus attention ?
— Je n'ai pas encore d'yeux au-dessus du crâne, badina-t-elle. Je ne l'avais vraiment pas vue venir, celle-là !
Le visage de Thorin se figea, perdant toute expression :
— Je ne plaisante pas. Il m'est plus difficile que tu l'imagines de voir la couleur de ton sang.
— Je saigne à peine du nez. C'est tout juste si j'ai mal !
— Tu as raison, mais... les circonstances ont changé.
Il se tut, aspira un peu d'air :
— J'ai besoin de te savoir saine et sauve.
Il plongea son visage derrière sa paume, se cachant les yeux d'une main.
— Je ne t'empêcherai jamais de guerroyer. La chasse, la guerre, tout cela est dans ton sang et je me refuse à t'en priver. Mais comprends que cela puisse être difficile pour moi de te voir blessée ! » avoua-t-il, la voix étouffée par sa main.
Hébétée, Ayrèn ne bronchait pas. Lui se dissimulait toujours, immobile, comme s'il avait honte de paraître si démuni devant elle. Finalement, il leva la tête. Ses iris étaient encore luisants, mais il paraissait apaisé.
« Merci, Thorin..., dit finalement Ayrèn. Je vais bien, ne t'inquiète pas.
— D'accord, répondit-il, le souffle encore court.
Puis, sur un ton étonnamment calme – celui d'un Nain dissimulant une vive émotion –, il ajouta :
— Je ne supporterais pas de te perdre. Alors sois plus prudente à l'avenir, s'il te plaît.
Troublée, Ayrèn baissa les yeux.
— C'est d'accord, Iyaroak. Je ferai attention. »
Autour d'eux, les bruits des combats se tarissaient. Les Nains avaient une fois de plus fait montre de leur formidable habileté au combat. De nombreuses araignées prenaient la fuite, grimpant à toute vitesse dans les arbres pour rejoindre leur sanctuaire de toiles. Quelque chose semblait les avoir effrayées.
Voyant là une formidable occasion de s'enfuir, Thorin s'éloigna d'Ayrèn et cria :
« La voie est libre ! Filons d'ici !
— Attends, Thorin ! l'interpella Ayrèn. Où est Bilbo ?
— Il est certainement caché quelque part. Il nous rejoindra plus loin. Allons-y !
— Mais...
— J'ai dit : allons-y ! »
À contrecœur, Ayrèn rengaina Scathaban et se mit à courir.
Toute la Compagnie s'élança d'un même mouvement vers ce qui ressemblait à une ouverture parmi les ronciers. Au bout de seulement quelques foulées, ils remarquèrent de nouveaux mouvements parmi les arbres et se figèrent sur place. Craignant l'arrivée d'autres araignées, l'Humaine et les Nains se rassemblèrent en scrutant l'ombre des arbres tout autour d'eux.
Un instant plus tard, comme par magie, ils furent encerclés. Mais pas par des araignées.
Autour d'eux, au sol, dans les arbres, sur les racines et les tertres de terre, une trentaine d'Elfes les tenaient en joue de leurs puissants arcs de bois.
Un grand Elfe blond au nez droit et aux traits d'épervier surgit au-devant de Thorin, bandant son arc et pointant sa flèche vers le milieu de son front.
Il retint un rictus et examina le groupe d'un œil critique, sans jamais détourner sa flèche du visage du prince Nain :
« Eh bien, si je m'attendais à trouver des Nains et... une Humaine dans ces bois ! Que faites-vous sur les terres du Roi Thranduil ? »
En entendant ces mots, Thorin eut un sursaut de colère, et il siffla de dégoût.
« Je pourrais te tuer, Nain. Et avec plaisir. Alors fais bien attention à ce que tu fais ! » ajouta l'Elfe blond en plissant les yeux.
Entendant ces menaces, l'estomac d'Ayrèn se noua. La voix de l'Elfe était trop lisse, elle glissait comme de l'huile sur du verre. Pourtant, dans son for d'Humaine, elle crissait et hérissait ses poils sur sa peau.
« À présent, vous tous ! reprit l'Elfe, visiblement le chef de la bande. Si vous acceptiez de jeter directement vos armes, cela vous éviterait de ressembler à des outres percées quand mes archers auront vidé leur carquois sur vous. »
Ces derniers eurent un sourire entendu.
Indigné, Fíli fit tournoyer son épée et déclara :
« Nous traversons ces bois en tant que Peuple Libre de la Terre du Milieu. Vous n'avez nul droit de nous arrêter !
— Oh, mais j'ai tous les droits sur ces terres, répondit-il avec mépris. Ne soyez pas si bornés. Jetez vos armes et rendez-vous ! »
Les archers se raidirent, leurs yeux durs rivés sur la Compagnie qui ne baissait pas ses armes. Ayrèn banda ses muscles par réflexe et se plaça aux côtés de Thorin, prête à intervenir.
Elle sentit un mouvement de la part de ce dernier, qui posa un instant sur son coude une main destinée à la rassurer :
« Non, Ay... (Il s'interrompit, rechignant à dévoiler le nom de son amante aux Elfes qui les entouraient.) C'est fini. Nous avons perdu.
Il se tourna vers ses compagnons et ordonna avec dépit :
— Donnez-leur vos armes. C'est terminé. »
Les Nains et l'Humaine eurent un geste de surprise et furent portés à murmurer. Mais quelques instants plus tard, ils cédèrent à l'ordre de leur chef. Avec un air abattu, ils se dispersèrent parmi les archers pour leur confier leur précieux armement. Seule Ayrèn demeura immobile, mains fermement resserrées autour du pommeau de Scathaban, inquiète du sort qui serait réservé à sa précieuse épée.
Ils perçurent plus loin, sur leur droite, de nouveaux bruits de combat et les cris alarmés de Kíli. Ils se tournèrent tous de ce côté, saisis, s'attendant à l'attaque d'une nouvelle vague d'araignées. Mais, sur les lieux où avaient retenti les cris de Kíli un instant plus tôt, ils virent les créatures tomber sous les coups meurtriers d'une Elfe rousse, qui piquait dru et virevoltait entre les arbres dans un tourbillon de cataracte. Quelques secondes plus tard, c'était déjà terminé : il y avait là une dizaine de cadavres d'araignées qui gisaient, pattes recroquevillées, autour de Kíli et de l'Elfe rousse venue à son secours.
« Par Mahal ! grommela un Nain près d'Ayrèn. Il s'imaginait quoi celui-là en s'éloignant du groupe ? Prendre les Elfes par surprise ?! Il aurait pu se faire tuer ! »
Thorin et Ayrèn regardèrent l'Elfe rousse, stupéfaits par son adresse. Elle était très grande et élancée. Ses longs cheveux roux encadraient avec superbe son visage d'ivoire, serti de deux yeux émeraudes en forme d'amande.
« Tauriel ! l'interpella alors l'Elfe blond. Ramène ce Nain écervelé auprès des autres et dirige les fouilles. Nous les livrerons au Roi. Il décidera de leur sort.
— À vos ordres ! répondit-elle, empoignant une épaule de Kíli et le poussant d'une bourrade devant elle.
— Hey ! protesta le jeune Nain. Vous pourriez être plus douce !
— Je vous ai sauvé la vie, cela devrait vous suffire ! » répondit-elle en le poussant à nouveau.
Les Elfes terminèrent de fouiller les Nains et les dépossédèrent de toutes leurs armes. Quand vint le tour de Thorin, l'Elfe blond lui arracha sa hache, ainsi qu'Orcrist, sa longue lame elfique trouvée dans le butin des Trolls. D'abord surpris par l'élégance de l'épée, l'Elfe la soupesa et en examina la tranche avec soin, marmonnant tout un chapelet de mots elfiques entre ses lèvres fines.
Pris d'un vif sentiment de curiosité, il demanda à Thorin :
« C'est une épée elfique, forgée à Gondolin par mon peuple. D'où la tiens-tu, Nain ?
— Elle m'a été offerte, répondit Thorin en levant les yeux, les traits tirés.
Cette réponse ne parut pas satisfaire l'Être sylvestre, qui en dirigea la pointe contre la gorge du prince Nain :
— Pas seulement voleur, mais aussi menteur ! » siffla-t-il.
Au prix d'un ultime effort de volonté, Thorin parvint à rester impassible face aux menaces de l'Elfe. Ayrèn y fut beaucoup moins indifférente, et tout son corps se raidit à la vue de la pointe tranchante d'Orcrist portée si près de la gorge de son amant. Cette soudaine raideur chez l'Humaine attira un instant l'attention du chef des Elfes, et il baissa la lame. Au même moment, il remarqua un subit apaisement dans les épaules de la femme des Hommes.
« Un problème, Humaine ? » l'apostropha-t-il, rangeant la lame elfique en la glissant entre son ceinturon et son pantalon.
Il la regardait intensément, comme s'il cherchait à lire les émotions d'Ayrèn sur son visage crispé.
« Alors ? reprit l'Elfe en fronçant les sourcils.
— Aucun problème, répondit-elle en relâchant sa respiration.
— Bien. Je préfère cette attitude. »
Et il se détourna d'elle.
L'opération de fouille se poursuivit. Vint ensuite le tour de Glóin, à qui l'Elfe blond arracha le collier qui pendait à son cou.
« Hey ! l'invectiva le Nain. Rendez-moi ça ! C'est personnel ! »
Ignorant les protestations de Glóin, l'Elfe examina un instant le pendentif médaillon et l'ouvrit.
Il observa les deux petites gravures qui se cachaient à l'intérieur, haussa un sourcil et railla :
« Qui est-ce à gauche ? Ton frère ?
— C'est mon épouse ! répondit Glóin, indigné.
— Et c'est quoi cette horrible créature, à droite ? Un Gobelin mutant ?
— C'est mon jeune garçon, Gimli ! »
L'Elfe arqua un sourcil. Une expression indéchiffrable durcissait son visage.
Une voix haute claqua soudain dans son dos :
« Rends-lui son médaillon ! »
C'était Ayrèn. Elle n'était pas parvenue à conserver son calme plus longtemps face à la désinvolture de l'Elfe. Toute cette situation la faisait bouillir.
L'Elfe rejeta la tête en arrière et eut un rire incontrôlable, qui porta si fort sur les nerfs d'Ayrèn que celle-ci en devint rouge de colère :
« Cesse donc de rire comme l'idiot du village, et rends ce médaillon à qui tu l'as volé !
— Ah, ah, ah ! Décidément, quelle journée ! fit-il, presque plié en deux. (Son rire résonnait comme le trille d'un oiseau moqueur.) C'est bien la première fois que je vois la race des Hommes voler au secours d'un Nain ! »
Il rit encore une vraie bonne minute, sous les regards furieux des Nains. Les Elfes, quant à eux, semblaient très amusés par la situation.
Finalement, l'Elfe blond jeta le médaillon aux pieds de Glóin en se gaussant :
« Tiens, le voilà ton médaillon. Il est bien trop laid pour avoir une quelconque valeur aux yeux de mon peuple. »
Puis il porta de nouveau son attention sur Ayrèn, qui fulminait plus loin. Il remarqua ses yeux bridés, d'une étrange nuance d'ocre et de feu, qui le foudroyaient sans pitié. Il remarqua qu'elle n'avait pas encore été désarmée, et que ses deux mains étaient fortement resserrées autour du pommeau de son épée.
À la vue de la superbe lame effilée de l'Humaine et des écailles de dragon qui en paraient la garde, le visage de l'Elfe exprima un mélange de solennité et d'envie ; ses yeux brillaient.
« Je n'ai jamais vu une lame pareille… » dit-il alors, comme absorbé dans ses pensées.
Il franchit la distance qui les séparait en deux prestes foulées et lui arracha l'épée des mains.
Ayrèn ne l'en empêcha pas, car elle était consciente de n'avoir aucune chance face à une trentaine d'Elfes armés d'arcs et d'épées, mais elle ne put toutefois s'empêcher de rugir :
« Rends-la moi !
— D'où vient-elle ? demanda-t-il, soupesant le poids de l'arme. Tu l'as volée, elle aussi ?
— C'est l'épée de ma famille ! gronda-t-elle, retroussant ses lèvres. Tu n'es pas digne de poser tes mains dessus !
— Cela, vois-tu, ce n'est pas à toi d'en juger. »
Paré d'un sourire triomphal, l'Elfe passa Scathaban à sa ceinture et s'éloigna d'Ayrèn avec nonchalance. Le voyant s'éloigner d'elle, Ayrèn se sentit submergée par sa propre fureur. Elle rougit de colère. Ses yeux cernés de fatigue s'enflammèrent ; ses sourcils s'élevèrent d'un demi-pouce et se touchèrent. Une veine battait à toute allure sur son cou.
« Reviens ici ! Rends-la moi ! Iteq ! Iteq (1) ! »
Sentant la rage jaillir en elle comme une gerbe d'étincelles, Ayrèn se précipita vers l'Elfe blond. Un autre Elfe lui barra la route, bras en croix ; il voulut bousculer Ayrèn vers l'arrière, mais celle-ci l'attrapa par le bras et le frappa à l'estomac.
« Ne me touchez pas ! » gronda-t-elle.
Plié en deux, l'Elfe jura. Avec un cri de rage, lui et deux de ses compagnons se jetèrent sur elle. Ils roulèrent à terre dans un amas confus de bras et de jambes. Ayrèn lança son pied dans la hanche de l'un de ses assaillants, qui hurla sous le choc. Puis elle parvint à glisser ses pieds sous la poitrine d'un autre, et le propulsa au-dessus de sa tête ; il retomba à plat dos avec un bruit sourd, le souffle coupé.
Un quatrième Elfe se joignit à l'affrontement et frappa Ayrèn de toutes ses forces avec le plat de son épée. Par réflexe, elle donna une ruade et cria :
« J'ai dit : ne me touchez pas ! »
Autour d'eux, les Nains hurlaient d'indignation, scandalisés par le traitement infligé à leur guerrière. Les Elfes durent s'y mettre à deux par Nain pour les empêcher d'intervenir.
« Mais quelle est donc cette furie qui voyage avec vous ? » fit l'Elfe blond d'un ton rehaussé.
L'espace d'un instant, Ayrèn sentit quelque chose de dur la frapper à l'arrière de la tête ; un éclair blanc jaillit derrière ses yeux et elle tomba à genoux. Autour d'elle, la forêt tanguait. La terre jaillissait et se soulevait, comme l'eau d'un bassin sous l'impact d'une pierre. Les arbres oscillaient, dansaient. Les feuilles bruissaient en tombant. Devant ses yeux, un chaos d'or et d'écarlat lui masquait la vue, mais elle entendait distinctement les hurlement des Nains autour d'elle, mêlés aux bruits de carillon qui résonnaient entre ses oreilles. Elle se figea et attendit que la terre cessât de trembler, serrant les dents pour les empêcher de claquer. Elle avait si mal qu'elle avait l'impression que son crâne avait été fendu en deux.
Mais dès qu'elle eut retrouvé ses esprits, elle rua à nouveau et repoussa deux Elfes avec une telle violence qu'ils s'effondrèrent à l'orée de la clairière dans un cri de douleur.
Il fallut encore de nombreux coups pour la maîtriser. Quand elle s'immobilisa enfin, vaincue, sa lèvre était fendue, sa mâchoire entaillée. Du sang gouttait le long de sa joue en traînées cramoisies. Partout, des tâches rougeâtres apparaissaient sur sa peau. Mais le plus inquiétant, c'étaient ses yeux : ils luisaient, pareils au soleil, malgré l'obscurité qui régnait en ces lieux troublés. Il était impossible de dire si elle allait se mettre à pleurer, ou si elle était consumée par une rage telle que ses yeux s'emplissaient de larmes.
À cet instant, Thorin jeta à l'Elfe blond un regard assassin, si dur et chargé de haine qu'il provoqua chez lui un bref mouvement de recul.
L'Elfe toisa le prince Nain avec un air méprisant et déclara :
« Je perds mon temps, ici. Nous les interrogerons plus tard. Allons-y ! »
La femme des Elfes nommée Tauriel s'approcha furtivement de l'Elfe blond. Elle engagea une conversation basse mais animée avec lui. Malgré son fort étourdissement, Ayrèn parvint à en saisir quelques bribes, tandis que la Compagnie fut séparée et escortée à travers les bois en file indienne, en manière de troupeau :
« Seigneur Legolas, était-ce bien utile ?
— De quoi parles-tu, Tauriel ?
— Avions-nous besoin de passer cette femme à tabac ? dit-elle en plissant ses grands yeux verts.
— Attends, tu l'as bien vue ? Ils ont dû s'y mettre à quatre pour la calmer. Cette femme est un monstre. Je n'ai jamais vu un Humain se débattre avec tant de force. Alors une Humaine ? Quelque chose ne va pas. Il faudra tirer ça au clair.
Il parut songeur un moment, puis il ajouta :
— Elle sera présentée au Roi.
— Je ne sais pas si c'est une bonne idée, Seigneur Legolas, soupira Tauriel. Il y a quelque chose dans ses yeux qui ne me plaît pas. »
Puis ils poursuivirent en langue elfique et Ayrèn ne comprit plus rien à la suite de leur conversation. Elle remarqua ensuite la respiration saccadée de Thorin, qui marchait derrière elle. Sa présence dans son dos la rassura immédiatement. Le Nain avait ce genre d'effet sur elle, cela ne la surprenait plus.
Elle fut d'autant plus apaisée quand il lui adressa la parole d'une voix douce et basse :
« Tout va bien ?
— Oui.
— Tu as mal ?
— Plus maintenant, non. Ce n'était qu'un vulgaire coup sur la tête. Rien de grave.
— Et est-ce que tu... te contrôles ? fit-il ensuite, hésitant.
— Oui. »
'Ta présence est apaisante.' faillit-elle ajouter.
Gandalf avait peut-être raison après tout. La présence du Nain avait quelque chose de... différent désormais. Comme un rempart supplémentaire face à la folie qui sommeillait en elle.
« Ces Elfes regretteront ce qu'ils t'ont fait, je peux te l'assurer. »
Submergée par ses efforts infinis, continuels pour se contrôler, quoiqu'elle se sentait tranquillisée par la présence et les paroles du Nain, Ayrèn ne répondit pas. Elle songeait à Scathaban, qui oscillait ostensiblement sur la hanche de l'Elfe blond qui marchait en tête de colonne.
'Legolas.' pensa-t-elle, se rappelant du nom avec lequel l'Elfe Tauriel l'avait désigné. 'Je n'oublierai pas la façon avec laquelle tu nous a traités !'
Elle perçut ensuite un mouvement de recul devant elle : c'était Bofur. Il avait l'air inquiet.
Dans un murmure étouffé par le bruit des pas de la colonne de prisonniers, il souffla :
« Où est Bilbo ? »
Notes :
(1) Littéralement : trou du cul, en Lossoth.
