Que ce soit à lire ou à traduire, les chapitres de Brienne m'ennuient...
Brienne
Le vent avait été fort et régulier depuis presque cinq jours à présent, un coup de chance que Brienne n'avait pas osé espérer. Il poussa l'embarcation le long de la Fourche Rouge par rafales, et les quelques fois où il ralentit ou cessa, elle avait pris les rames jusqu'à ce que ses bras lui fissent mal. Elle avait conduit Jaime sur cette rivière avant, dans une situation différente, presque dans une autre vie, et cette fois-là, même si elle l'avait haï, elle l'avait sauvé des archers de Robin Ryger. Par égard pour Dame Catelyn, pas pour lui. A présent même le souvenir de Dame Catelyn brûlait comme un fer rouge, et quant à Jaime…
Il était vivant, au moins. Elle s'était arrêtée dans l'une des petites villes bordant la rivière et avait échangé ses dernières pièces contre des bandages propres et un pot d'onguent sombre et collant dont le marchand avait dit qu'il venait d'un guérisseur dans l'Est, quelqu'un appelé un maggy. Jaime s'était assez ranimé pour se plaindre de l'odeur quand elle l'avait appliqué, ce qui était rassurant, mais seul l'infini labeur de s'occuper du canot l'empêchait de sombrer dans une panique abjecte. Le Frère Doyen le soignera, il le doit.
Elle avait fabriqué un couchage aussi confortable que possible pour Jaime, avec son manteau et le sien en un hamac improvisé. La culpabilité la poussait plus que tout aiguillon. Elle faisait toujours attention quand elle les amarrait pour la nuit, ne s'arrêtant que lorsqu'il faisait trop sombre pour aller plus loin, et peu important combien elle souhaitait donner à Jaime le luxe d'un vrai lit et de soins, c'était trop dangereux. Ils seraient reconnus n'importe où.
Le choc de tous ces événements commençait à rentrer, et Brienne était hantée jusqu'à se réveiller de ses rêves agités par les souvenirs du visage détruit de Catelyn Stark et ses yeux haineux. Elle dormait assise il n'avait pas assez de place au fond du canot pour que deux personnes s'allongent ensemble, et elle ne voulait pas déranger Jaime. Une douleur sourde et permanente s'était installée à demeure dans ses muscles, et sa gorge était aussi rêche et desséchée que du sable. Parfois elle avalait de l'eau de la rivière pour étancher sa soif, mais le goût en était saumâtre et pourrissant. Ils n'avaient presque pas de nourriture et elle donnait à Jaime ce qui leur restait, soulevant sa tête et tenant le pain contre ses lèvres jusqu'à ce qu'il avalât. A l'occasion il avait tenté de refuser, mais elle refusait de le laisser faire, insistant et plaidant et même menaçant jusqu'à ce qu'il marmonnât :
- Stupide, brave gueuse bornée.
Il lui avait souri une fois, lui dit qu'il voulait manger du chien avec des citrons quand ils arriveraient là où ils se rendaient, puis avait murmuré que ce ne serait pas Dorne après tout et était retombé dans sa semi-inconscience.
D'après les souvenirs de Brienne, ils devraient atteindre l'Île Calme dans seulement quelques jours de plus. La Fourche Rouge se vidait directement dans la Baie des Crabes tout ce qu'ils avaient à faire était de la suivre. Si Jaime n'avait pas expiré jusque-là, raccroché à la vie par les potions de Thoros et celle du maggy, il semblait probable qu'il ne fût plus en danger de mort, même si sa blessure retournait toujours l'estomac de Brienne chaque fois qu'elle la regardait. Durant ces heures informes, Brienne se retrouvait à marmonner des prières pour la santé des deux jumeaux Lannister. Elle se gourmandait pour son hypocrisie, sachant qu'elle n'espérait la préservation de Cersei que par cette fantaisie ridicule comme quoi cela sauverait aussi Jaime, mais elle ne pouvait s'en empêcher.
Elle l'avait su depuis un moment, mais avait évité de l'aborder directement, à cause du nœud d'émotions délicates et traîtresses que cela amenait à la surface. Elle était au moins aussi amoureuse de Jaime Lannister qu'elle l'avait été de Renly Baratheon, peut-être plus, et parfois cela n'avait aucun sens – et puis cela faisait tout le sens du monde. Car elle avait aimé Renly pour son charme et sa chevalerie et sa politesse parfaite, son visage agréable et son sourire triomphant et ses bonnes manières, le seul homme qui avait jamais regardé au-delà de sa laideur et sa maladresse et la maille et le cuir qu'elle portait et l'épée avec laquelle elle pouvait battre n'importe lequel d'entre eux. C'était parfaitement vrai, et n'avait rien à excuser ou expliquer, mais c'était toujours un amour de petite fille, un parfait modèle de l'archétype courtois, de désirer chastement de loin sans espoir de consommation.
Je combat comme un chevalier, et j'aime comme l'un d'eux aussi.
Pourtant elle ne pourrait jamais être un "ser."
Jaime était totalement différent. Il aurait été difficile de trouver un autre homme dans les Sept Royaumes qui fût si complètement l'antithèse de Renly. Comme Renly, Jaime ressemblait extérieurement au chevalier parfait, mais ironiquement c'était son action la plus chevaleresque – abattre le monstre qu'Aerys Targaryen était devenu – qui avait planté le décor pour faire de lui-même un monstre dans l'opinion populaire.
Je l'ai moi-même appelé ainsi, la dernière fois que nous sommes passés par ici.
Pourtant, avec toutes les choses, bonnes et mauvaises, qu'était le Régicide - et elles étaient légion - ce n'était pas un monstre. Et Brienne en avait tellement vu, connu les faiblesses autant que les forces, que Jaime était devenu un être réel pour elle, un tout (la main manquante ne comptant pas) d'une façon dont Renly n'avait jamais été. Il ne faisait pas mystère de ce qu'il était, agissait comme foutrement bon lui plaisant et défiait le monde de le mettre à l'épreuve, pourtant en même temps quelque petite part sombre et effrayée de lui-même craignait que le monde ne le fît pour de bon. Et lui et elle s'étaient comme mêlés, jusqu'à ce qu'elle ne pût plus dire ce qui appartenait à la fille qu'elle avait été, et à la femme qu'elle était à présent. Et si Jaime Lannister – trois fois damné Lannister – en voulait une part, il n'avait qu'à demander.
Mais elle ne pouvait jamais échapper à la honte d'aimer l'homme que Dame Catelyn avait tant méprisé, et avec d'aussi bonnes raisons. Quand les deux émotions s'entrechoquaient dans sa poitrine, Brienne avait envie d'en pleurer, comme si cela la déchirait véritablement en deux. Le seul soulagement était de ramer de plus en plus vite, jusqu'à ce que le canot roulât sous la vitesse et qu'elle eût mal de la tête aux pieds. La douleur physique au moins elle pouvait la supporter, bien que sa joue à moitié mangée lui fît parfois assez mal pour tirer des larmes silencieuses de ses yeux.
Une fois ou deux, elle s'était trouvée à deux doigts de confesser ses sentiments à voix haute, juste pour trouver un soupçon de soulagement, mais elle se rattrapait toujours. Jaime oscillait entre conscience et inconscience, et elle était horrifiée à l'idée qu'il pût l'entendre. Et puisqu'elle était largement responsable du fait qu'il gisait là dans cet état, il pourrait ne pas le prendre sérieusement, penser que cela venait du remord. Ou avoir pitié d'elle. Ou faire quelque plaisanterie à la Jaime qui lui briserait le cœur.
Avec ce maelstrom bouillonnant dans sa tête, Brienne fut honnêtement surprise de relever les yeux le sixième jour et de voir la Baie des Crabes s'ouvrir en teintes bleu-gris, toute proche. Les montagnes du Val étaient visibles au nord, de blanches écharpes de glace voletant des sommets givrés, et elle se rappela encore depuis combien de temps elle n'avait pas vu un lambeau de verdure, quoi que ce fût de beau ou florissant ou fertile. Même les pentes les plus basses et les terrasses étaient parsemées de neige, et Herpivoie-Ville – dont elle s'était écartée au maximum – de la fumée s'élevait des cheminées entassées. Jaime avait commencé à frissonner, aussi avait-elle ôté son propre manteau et l'en avait-elle tendrement couvert.
Une heure de rame fatigante les sortit finalement de l'estuaire, et les mena sur la plage de l'Île Calme. Brienne sauta par-dessus bord pour tirer le bateau au sec, trébucha et tomba sur un genou dans l'eau froide et saumâtre après presque une semaine sans poser le pied sur la terre ferme, ses jambes étaient percluses de crampes et mal ajustées. Il y avait déjà quelques frères bruns se rassemblant sur la colline au-dessus, regardant avec curiosité, mais par respect pour leurs vœux, aucun ne l'appela. Au lieu de cela, ils attendirent tandis qu'elle hissait maladroitement Jaime dans ses bras, puis grimpait laborieusement le chemin jusqu'à eux. Hoquetant sous l'effort, elle dit :
- Je dois voir le Frère Doyen. Immédiatement.
Les frères bruns échangèrent des regards. Puis à l'unisson, ils secouèrent la tête.
- Quoi ?
La peur traversa Brienne comme une lame. C'était sur son talent, ses soins, sa guérison, qu'elle avait placé tous ses espoirs.
- Est-il tombé malade ? Est-il mort ? S'il vous plaît, je sais que vous n'êtes pas censés parler, mais je suis Brienne, Brienne de Tarth, il me connaît, je l'ai rencontré la dernière fois que je suis venue ici, avec Septon Meribald et Hyle Hunt et Podrick Payne – s'il vous plaît, je vous en supplie, faites-moi savoir ce qu'il est advenu de lui -
Un des frères leva la main, arrêtant le flot de mots désespérés. Puis il lui fit signe de la suivre, et elle le fit en tremblant. La tête de Jaime était retombée contre sa poitrine, mais elle l'entendit encore murmurer.
- Brienne…
- Oui ?
- Où dans les sept enfers... m'as-tu emmené cette fois ? Je ne suis pas sûr... que je peux survivre à une visite... chez un autre de tes amis.
- Mais si, dit-elle farouchement. Mais si.
Un léger sourire courba ses lèvres blanches. Il marmonna quelque chose qu'elle ne comprit pas, et elle reprit la montée. Au sommet de la colline, ils passèrent devant les rangées de tombes bien propres et par réflexe elle chercha le grand fossoyeur boiteux qui s'était trouvé là la dernière fois. Mais lui aussi avait disparu.
Les frères la menèrent dans le vestibule de leur septère, et lui firent signe d'attendre. Elle obéit, appuyée contre le mur for support, jusqu'à ce qu'une porte s'ouvrît à l'autre extrémité et que le surveillant qui l'avait accueillie auparavant, Frère Narbert, fît son entrée.
Il ne s'attendait clairement pas à la voir, et sa bouche s'ouvrit tout grand, bien qu'il recouvrît ses esprits avec aplomb.
- Dame Brienne, c'est un honneur, bien sûr. Bien que...
Ses yeux se posèrent brièvement sur son fardeau.
- Il est probable que vous n'auriez pas souhaité revenir de la sorte.
- Non.
Brienne déplaça Jaime, essayant de soulager les crampes dans ses bras.
- S'il vous plaît dites-moi où est le Frère Doyen. S'il vous plaît.
Frère Narbert soupesa ses mots avant de répondre. Enfin, il dit :
- Le Frère Doyen est parti dans le Val, pour s'occuper de la santé de Lord Robert Arryn. Mais pendant qu'il était là-bas, il semble avoir…
- Avoir quoi ? plaida Brienne. Quand reviendra-t-il ? Que s'est-il passé là-bas ?
- Ma dame, ce n'est pas à moi de vous le dire. Deux des Fils du Guerrier qui étaient partis avec lui sont brièvement revenus sur leur route vers le sud, et…
Pendant un moment le surveillant parut osciller, prêt à tout déballer, mais se rasséréna.
- Venez avec moi. Je puis soigner votre compagnon à sa place.
Brienne brûlait de curiosité désespérée, mais se força à ravaler ses questions. Il y avait d'autre choses plus importantes à prendre en charge, et elle suivit Narbert à travers le cloître dans une salle basse et sombre. Le frère alluma une torche et lui fit signe de déposer Jaime sur le lit. Elle s'écarta pour permettre à Narbert d'inspecter les dégâts d'un œil critique ce qu'il fit, puis dit :
- Vous pouvez rester si vous voulez. Je pourrais avoir besoin de votre assistance pour le maintenir immobile.
- Ils m'ont coupé... le poignet avant, croassa Jaime. Cette fois... feriez mieux de pas me couper la poitrine.
- Restez tranquille, lui dit Brienne, et se déplaça pour tenir ses épaules alors que Frère Narbert rassemblait du boyau de chat, une aiguille, un linge et une bassine, un strigile, une chandelle et un petit couteau.
Elle se sentait aussi peu préparée pour l'épreuve que si c'était elle qui était sur le point de la subir.
Ce fut encore pire qu'elle ne l'avait imaginée. Frère Narbert dut couper, vider, nettoyer et cautériser la plaie, et le flux de pus quand il ôta la croûte fit vomir Brienne et jurer Jaime. Il continua à jurer en éclats violents et désordonnés, tels que même Brienne, qui avait passé le plus clair de sa vie parmi des hommes, apprit un vocabulaire nouveau. Frère Narbert égalisa les bords déchirés de la plaie, retira une écharde de l'épée de Lem, utilisa la chandelle pour cautériser le trou suintant, et finalement commença à le refermer avec du boyau de chat, chaque point de suture accompagné d'un hoquet sanglotant de Jaime. Les mains du moine étaient admirablement sûres dans ce travail sanglant. Brienne imagina que durant la guerre, il avait vu plus, et bien pire.
- Votre onguent était un miracle, dit enfin Frère Narbert alors qu'il pansait Jaime.
Une fois informé de ses origines, cependant, il fronça les sourcils et dit :
- Les maegi de l'est sont des créatures dangereuses et subtiles, et n'ont aucun amour pour la Foi ni les Sept. Il serait mieux que vous ne tripotiez plus de telles choses à l'avenir.
- Ça m'a... gardé en vie, commenta Jaime. Elles peuvent vénérer... le dieu des haricots cuits pour... ce que je m'en fous.
Frère Narbert lui jeta un regard quelque peu désapprobateur. Puis il broya une poudre dans une coupe d'eau, et la tint contre les lèvres de Jaime.
- De l'écorce de saule, pour la douleur, et une pincée de pavot pour vous aider à dormir.
- Oh, bien, dit Jaime. Je m'inquiétais tellement pour mon sommeil.
- Je vais rester avec lui, dit Brienne au Frère Narbert. Merci à vous.
- Ma dame, vous dormez debout, répondit le moine. Et vous vous rappellerez que dans cette maison, hommes et femmes ne doivent pas dormir sous le même toit à moins d'être mariés.
Jaime renifla.
- Je ne peux dire... si vous avez l'intention d'insulter ma moralité... ou complimenter ma virilité. Dans les deux cas... vous êtes sauve.
Brienne put sentir son visage virer au rouge. Stupide. Gamine stupide.
- Je resterai sur le sol, dit-elle. Seulement s'il avait besoin de moi durant la nuit.
- J'enverrai un des novices pour le veiller.
Frère Narbert posa une main sous son bras ; clairement, la discussion était finie.
- S'il y a quelque chose à savoir, vous serez prévenue. Maintenant, ma dame, allons vous trouver un lit. Venez.
Brienne traîna en arrière tandis qu'ils partaient, jetant constamment un œil par-dessus son épaule. Elle était possédée par une envie dévorante de revenir en arrière, comme si elle pouvait manquer quelque chose de vital, puis se dit qu'une semaine en bateau, essentiellement seule avec elle-même, observant Jaime alors qu'il avait été détruit par sa duperie, l'avait vraiment dépouillée de toute perspective, de toute raison et retenue.
Ser Hyle m'a demandé de l'épouser, pensa-t-elle furieusement, alors même qu'elle aurait normalement plus volontiers dormi sur un lit d'orties que dans celui de Ser Hyle
Il avait été brutalement honnête quant au fait qu'il ne le faisait que pour hériter de Tarth à travers elle, puisque Lord Selwyn n'avait pas d'autre enfant vivant, mais tandis qu'elle était repoussée par ses combines détachées, elle avait été presque attirée par la même chose.
Parce… Parce que cela me rappelait Jaime.
Brienne secoua la tête. Elle ne savait toujours pas quels changements le fait d'avoir été presque pendu aurait généré en Ser Hyle, s'ils seraient permanents ou juste en passant, et elle avait déjà assez pris de risques en l'envoyant avec Pod à la recherche de Dame Sansa. Pour ce qu'elle en savait, Hyle s'emparerait de la fille et filerait droit chez Lord Randyll, qui aurait alors tout loisir de disposer de la prise comme bon lui semblerait
Je devrai les rejoindre. Brienne ne se considérait pas le moins du monde relevée de son serment aussi bien à Dame Catelyn qu'à Jaime, et elle ne risquait pas de faire le moindre bien à rôder autour du second. Jaime serait assez en sécurité sur l'Île Tranquille à poursuivre sa guérison, et bien que son identité ne pût demeurer un secret, il était difficile pour les cancans de se répandre en l'absence de langues bavardes. Et de plus, elle ne pouvait croire qu'il lui appartiendrait pendant même un instant, ne pouvait même pas feindre. Elle avait fait ce qu'elle pouvait pour expier sa trahison, lui avait trouvé un refuge et des soins. A présent elle devait partir. Elle devait.
L'épuisement de Brienne était si fort qu'il était presque matériel, mais néanmoins elle put à peine dormir. Elle se dit que qu'elle pouvait prendre deux jours pas plus, pour rassembler ses forces et s'assurer que Jaime était tiré d'affaire, puis marcher vers le Nord. Elle n'avait pas le moindre élément de preuve que c'était là que Sansa était partie, uniquement une intuition qu'elle ne pouvait complètement oublier. Elle essayait de ne pas penser à ce que la jeune fille avait dû endurer du fait de son échec, puis s'y résolut.
Jaime n'est pas la seule personne au monde. Et trouver Sansa et la garder en sûreté est la seule façon de pouvoir le réconcilier en mon cœur avec Dame Catelyn.
Pourtant le premier jour passa, et puis le second. Jaime dormit la plupart du temps, mais Frère Narbert assura à Brienne que sa blessure se refermait magnifiquement bien.
- Je ne pense pas que la putréfaction se soit installée dit-il, et bien que je me demande ce que les Sept pensent d'un tel man, il est vrai qu'il a… je dirais presque une invulnérabilité, aussi blasphématoire que cela paraisse.
Il se dépêcha de faire le signe de l'étoile.
- Il croit que cela ne peut le tuer, aussi cela n'arrivera pas. Je ne peux l'expliquer.
- Vous savez donc qui il est.
Brienne n'était pas surprise. Même amaigri, en haillons, sale, ensanglanté et comateux, le Régicide était reconnaissable d'un bout à l'autre du royaume.
- Je le sais, reconnut Frère Narbert, et... pardonnez-moi, ma dame, mais j'ai vu la façon dont vous le regardez. Je sais que la Pucelle vous a faite pour l'amour, comme Elle l'a fait pour toutes les représentantes de votre naissance et sexe, mais Ser Jaime n'en est pas digne. Je ne nierai pas que cet homme ait pu être incompris tout au long de sa vie, mais pouvez-vous vraiment penser que s'il avait toujours sa main, il aurait été si pressé de faire quoi que ce soit pour vous ? Probablement, il vous aurait donnée à ses gardes pour leur amusement, comme son père l'a fait pour cette prostituée que le Lutin avait épousée dans sa jeunesse. C'est là l'homme qui a tué l'ancien roi, qui a cocufié le nouveau dans le lit de sa propre sœur, qui a menacé de lancer le fils nouveau-né de Lord Tully par-dessus les murs de son château avec une catapulte… Ma dame, ses méfaits -
- Je les connais.
Brienne était fatiguée de les entendre.
- Quant au reste, je me serais attendue à ce qu'un homme de Dieu ne s'avise pas de questionner la main que le destin nous donne. Si j'étais née homme, pouvez-vous vraiment croire que je serais si pressée de faire quoi que ce soit de tout ceci ?
Sa voix se fit plus âpre qu'elle ne l'avait escompté.
Frère Narbert inclina la tête.
- Ma dame, pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous offenser. Mais le Frère Doyen m'a un peu parlé de ce que vous avez pris sur vous. Ne pensez-vous pas qu'il aurait été plus chevaleresque, plus véritablement évident d'une nature rachetée, pour Ser Jaime de partir lui-même à la recherche de Sansa Stark ?
- Comment le pourrait-il ?
Brienne avait réfléchi à cette question auparavant.
- Un Lannister, l'ennemi juré de sa Maison, quand le père de Jaime a fait assassiner son frère et la dame sa mère, et l'a mariée au Lutin dans le but d'obtenir ses droits sur le Nord ? Pensez-vous que sa quête resterait un secret pour un instant, pensez-vous que quiconque croirait qu'il compte uniquement la garder en sûreté, sans la moindre arrière-pensée ?
- Cela est vrai, admit de nouveau Frère Narbert, mais ma dame, je pense que cela vous attire le plus parce que vous voyez cela comme quelque chose tiré d'un conte. Vous avez reçu une épée légendaire, été chargée de combattre des monstres et de sauver une jolie pucelle. Mais vous -
- Vous n'avez pas besoin de me dire que je ne suis pas chevalier, frère. Pas plus que Jaime n'est un héros.
Brienne se détourna, essuyant rudement son visage du dos de sa grande main piquée de taches de son.
- Je ne suis pas si naïve que vous le pensez. Je le fais complètement de mon propre chef et désir. Que me conseilleriez-vous ? D'épouser Hyle Hunt et retourner humblement à Tarth, pour que je puisse devenir Sansa Stark moi-même – un pion qui n'a de valeur que par les terres de mon père, dépendante d'un vrai chevalier pour me sauver ? Par vos règles, ni Jaime ni moi ne sommes de vrais chevaliers, pourtant nous somme tout ce qu'elle a. Et je dois la trouver, quoi que cela me coûte.
- Alors partez, dit doucement le moine. Trouvez-la.
- Demain. Je partirai demain.
Elle devrait pouvoir acheter un cheval dans l'un des comptoirs sur le Trident, jugea-t-elle.
- Mais maintenant, je vais aller voir Ser Jaime.
Pendant un moment, Frère Narbert donna l'impression qu'il comptait la renvoyer promener, mais il opina avec réticence et s'écarta. Brienne ouvrit la porte et se baissa pour entrer dans la chambre de malade, mal éclairée et surchauffée.
Les yeux de Jaime étaient fermés, mais ils cillèrent à son approche.
- Gueuse. Donne-moi un coup de main, d'accord ? Tu sais ce que je veux dire.
Elle se mordit la lèvre.
- Oui.
S'approchant du lit aussi prudemment que si elle s'attendait à casser quelque chose, Brienne glissa un bras sous les épaules de Jaime et l'aida à s'asseoir. Elle fut soulagée de voir qu'il n'y avait pas de sang frais ni de pus sur les bandages, et qu'il paraissait beaucoup plus fort qu'il ne l'avait été quand elle l'avait porté hors de la colline creuse. Les dieux ont entendu mes prières.
- Je tuerais Lem à nouveau pour quelque chose à manger, dit Jaime.
Le son sifflant dans sa voix, quoique toujours présent, était moins remarquable qu'avant.
- Je suppose que les frères bruns ne croient pas à la nourriture ?
- Je vais vous chercher quelque chose. Restez ici.
- Des clous.
Avant que Brienne ne pût l'arrêter, Jaime balança les deux jambes par-dessus le bord du lot et se leva. Puis il vacilla, comme sur le point de s'effondrer, et elle se jeta immédiatement en avant pour le rattraper. Ce fut seulement quand elle vit son sourire narquois qu'elle réalisa qu'il l'avait fait exprès, et des larmes lui piquèrent les yeux. En partie parce qu'elle était heureuse qu'il fût assez remis pour se conduire à nouveau comme un vrai corniaud, en partie parce qu'elle ne pouvait supporter l'idée de le laisser le lendemain, et aussi parce qu'elle se sentait simplement trop fragile pour des blagues, sur le moment. A sa grande horreur, les larmes débordèrent et coulèrent sur ses joues.
- Brienne ?
La voix de Jaime était différente.
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Ce qui ne va pas ?
Elle hoqueta.
- Je vous gruge, je vous mène à une exécution par la confrérie de hors-la-loi dirigée par le cadavre qui a autrefois été ma dame, parce que je refusais de le faire moi-même et ai été presque pendue, que j'ai eu la moitié de mon visage dévorée alors que je n'étais même pas une jolie fille pour commencer ? Puis je vous ai regardé vous faire poignarder pour la tâche que vous m'aviez confiée et à laquelle j'ai totalement échoué, me suis cassé le dos pendant une semaine pour vous ramener ici en sécurité, ai été tourmentée par ma honte, je dois partir demain pour essayer encore une fois de trouver la fille de ma dame, qui peut être vivante, ou morte, ou mort-vivante, et vous me faites ce genre de plaisanterie, et vous demandez ce qui ne va pas ?
Et là-dessus, pour compléter sa mortification, elle s'effondra entièrement. Elle tomba à genoux, pliée en deux par les sanglots.
Jaime parut (métaphoriquement) sur le flanc. Il ouvrit puis referma la bouche, marquant par là une de ces très rares occasions où Jaime Lannister n'avait rien d'intelligent à dire. Puis il s'agenouilla à ses côtés avec un grognement de douleur étouffé, et la serra dans ses bras. Il reposa sa vraie main sur son dos, sa main dorée dans ses cheveux, la berçant maladroitement et marmonnant de petits riens dans sa barbe. La plupart n'avait aucun sens mais Brienne ne s'en souciait guère. Ce n'était pas de cette façon qu'elle avait souhaité venir à lui, à étaler ses envies à la vue de tous. Comme tout autre femme.
- Chut, dit Jaime. Je suis désolé. Vous avez fait tout ce que vous pouviez. Bons dieux, femme, vous m'avez encore sauvé la vie ! Vous allez devoir sauter dans quelques fosses à ours en plus, juste pour que je puisse équilibrer les points.
- Mais je ne l'ai pas fait, hoqueta misérablement Brienne. Je n'ai pas trouvé Dame Sansa, je ne sais même pas où elle est ni où commencer à chercher. Je vous ai fait cela, tout ça, je l'ai -
- Ce serait arrivé de toute façon. Vous avez entendu ce que Thoros. Ils auraient fini par m'attraper.
- Oui, mais...
Brienne frissonna sur un autre sanglot.
- C'est un désastre, Jaime. C'est un complet désastre. Je ne – je ne peux le supporter. Je ne peux vraiment pas.
- Tu l'as fait, dit Jaime. Tu le referas.
Brienne n'avait aucune réponse. Elle pleura encore un court moment, puis laissa lourdement tomber sa tête contre l'épaule intacte de Jaime. Elle ne pouvait imaginer comment elle pourrait encore bouger ou penser ou ressentir ou être à nouveau entière de toute sa vie.
Jaime la laissa reposer là un instant, jusqu'à ce que ses hoquets se calment en une respiration lente et profonde. Puis il lui dit doucement :
- Debout, fillette. Marchons un peu.
Brienne ne le voulait pas, mais il avait demandé. Aussi se remit-elle difficilement debout, la gorge sèche et les yeux gonflés, se demandant à quel point elle avait l'air d'un monstre à présent, et accepta le bras tendu de Jaime. Lequel de nous soutient l'autre? Ils faisaient un duo si pathétique qu'un gloussement morose lui échappa.
Lentement et maladroitement, tous les deux boitillèrent dans les cloîtres puis au dehors. Le temps était beau et clair, bien qu'un frimas insistant se mêlât à la brise. Quelques frères bruns se trouvaient dehors, mais avec les récoltes finies et l'hiver s'installant, il n'y avait plus de travail à faire dans les champs. Au lieu de cela ils réparaient le mur et les dépendances, comblant des fissures contre le froid et coupant du bois de chauffage. L'apparition de Jaime et Brienne attira quelques regards en coin, mais rien de plus.
Ils s'éloignèrent du septère, jusqu'à la plage de l'autre côté de l'île, où de grands tas de rochers les abritaient de toute vue sauf des mouettes au-dessus d'eux. Il faisait un peu plus chaud ici, à l'abri du cent, et la Baie des Crabes luisait sous le soleil. Brienne pouvait sentir Jaime traîner la patte mais il ne se plaignit pas, et enfin l'attira pour la faire asseoir à ses côtés dans la fissure d'une falaise. L'espace sableux était petit et assez privatif, presque intime, et Brienne sentit le rouge lui remonter aux joues. Elle détourna de nouveau le regard, de crainte que trop de ses pensées ne fussent évidentes.
- Gueuse, dit Jaime. Brienne.
Involontairement, elle lui jeta un regard aussi rapide que possible.
Jaime plaça les deux mains sur son visage.
- Je ne t'empêcherai pas d'aller chercher Sansa, dit-il, et tu ne devrais pas te sentir coupable de le faire. J'aimerais pouvoir t'aider, mais je serais aussi utile que -
- … des tétons sur une armure, finit-elle.
- Exactement.
Jaime parut surpris, puis sourit.
- Mais vraiment, je veux que tu y ailles. Je ne pense pas avoir compris précisément ce dont je te chargeais, et j'en suis désolé.
Brienne voulait penser à quelque chose, dire quelque chose, n'importe quoi, mais il continuait à la toucher, la regardant dans les yeux, et c'était juste trop difficile. Elle opina sans murmure.
- Quant aux désagréments avec la Confrérie, poursuivit Jaime, eh bien… nous pouvons dire que nous sommes quittes. Vous ne vous seriez pas retrouvée là si je ne t'avais pas envoyée, et tu…
Il parut soudain avoir du mal à trouver ses mots.
- Tu n'as jamais rompu ton serment. Ni envers moi, ni envers elle.
Brienne ferma les yeux. Elle ne voulait pas pleurer encore, vraiment pas, et les émotions explosant dans sa poitrine rendaient les mots impossibles. Elle l'avait dit elle-même au cadavre de Dame Catelyn avant de partir, mais Jaime avait alors été inconscient et n'avait pas entendu. Le Régicide te disant que tu as de l'honneur et comme d'avoir une putain t'assurant de ta moralité, persifla une part vicieuse et cynique d'elle-même, mais elle l'ignora. Au lieu de cela, elle fit la seule chose dont elle était capable. Elle tourna la tête et baisa les doigts de Jaime.
Elle l'entendit aspirer une goulée avec un sursaut. Mais il ne retira pas sa main. Celle-ci monta convulsivement le long de sa joue, et contre l'arrière de sa tête. Puis alors qu'elle gardait les yeux fermés, car elle savait que si elle les ouvrait cela serait la fin du rêve, elle sentit sa chaleur sur sa peau, sa bouche sur la sienne.
Le choc effaça les pensées de Brienne.
Vos lèvres furent faites pour les baisers, entendit-elle Ser Hyle dire allègrement, et se le rappela offrant de se faufiler dans sa chambre pour prouver la véracité de ses dires.
Elle avait menacé de le castrer s'il essayait, mais elle n'avait jamais pensé une seule fois que ceci pourrait se produire à la place.
Je ne peux pas faire ça, je ne peux pas, je dois être folle, je ne peux pas – mais c'était inutile.
Ses deux mains s'accrochèrent à la chevelure dorée et emmêlée de Jaime, ses lèvres s'ouvrirent pour sa langue, elle tourna la tête pour qu'ils puissent se rapprocher sans se heurter le nez. Elle était horrifiée à l'idée de paraître si inexpérimentée, à quel point cela devait lui être étrange. Avec Cersei il avait dû toujours savoir comme l'embrasser. Deux moitiés d'un tout se rencontrant à mi-chemin.
Enfin, Jaime s'écarta.
- Brienne, dit-il, paraissant un peu ivre. Je… je suis désolé, je ne…
- Je...
Elle bafouilla pour retrouver ses esprit. Tout ce que à quoi elle pouvait penser était de s'excuser en retour : de ne pas être plus jolie et plus féminine, de ne pas être plus expérimentée, d'être seulement sa personne trop grande, laide, forte et anormale.
- Je – sais que je ne suis pas votre sœur, je ne peux pas être Cersei pour vous -
Jaime tressaillit.
- Dieux, dit-il, j'espère que non. Et en retour, je ne puis être Renly pour toi.
- Vous… vous ne l'êtes pas.
Sa langue se nouait. Elle avait été emmêlée à celle de Jaime quelques instants plus tôt, elle ne pouvait même pas concevoir cette idée.
- Je n'ai pas envie que vous le soyez.
Brièvement il sembla qu'il y avait quatre personnes présentes et non deux, leurs amours passées, Cersei observant de ses yeux verts furieux et Renly avec amusement il n'y aurait aucune jalousie de sa part.
Je l'aimais, mais il avait seulement pitié de moi.
Pendant un instant de plus les fantômes demeurèrent, presque assez matériels pour être touchés. Brienne se demanda si Jaime pouvait les sentir, et ne pouvait imaginer que ce ne fût pas le cas. Puis soudain ils tendirent chacun les mains vers l'autre, la vraie chose vivante au milieu de tous les souvenirs et des ombres, et elle retomba sur le sable, Jaime sur elle, l'embrassant avec chagrin et sauvagerie.
Brienne ne pouvait plus réfléchir. Sa blessure… il pouvait la rouvrir… l'idée continuait à s'enfuir avant qu'elle ne pût la saisir, comme des vagues se brisant sur un rivage. Quand ils s'écartèrent la fois suivante, elle bégaya :
- Sur l'Île Tranquille… pouvons pas dormir sous le même toit si nous ne sommes pas…
- Je ne vois pas de toit.
Jaime jeta un regard ironique au bleu pâle du ciel au-dessus d'eux.
- Et toi ?
Elle hoqueta un autre rire tremblant.
Ce n'est que folie, il se sent navré pour moi, il pense juste qu'il me doit quelque chose.
Pourtant même cela n'était pas assez pour la faire arrêter. La main gauche de Jaime tâtonnait autour des lacets de son justaucorps et il marmonna :
- Je n'ai jamais ôté des habits d'homme à quelqu'un d'autre avant, et elle trembla quand ses doigts froids enveloppèrent un de ses petits seins.
Sa propre main tâta la tunique de Jaime elle pouvait sentir les lignes dure de ses côtes. Elle effleura ses reines, légère et timide.
Je suis en train de toucher un homme. De toucher Jaime.
- Brienne, haleta-t-il. Brienne, si tu ne veux pas que je – dis-moi d'arrêter. Je le ferai. Dis-le moi.
- Non.
Elle paraissait deux fois plus saoule que lui.
- N'arrête pas.
Elle ne put se rappeler distinctement ce qui suivit. Mais le résultat final fut que leurs vêtements furent délacés et réarrangés, et le vent marin piqua sa peau nue, et elle ne pouvait reprendre son souffle. Puis Jaime la saisit maladroitement de sa bonne main, et marmonna :
- Sept enfers, mais qu'est-ce que je fais ?
puis croisa son regard, incertain.
Incapable de parler même si ça vit en dépendait, elle accorda sa permission en hochant la tête. Jaime s'abaissa sur elle et juste une fraction en elle. Brienne agrippa son manteau très fort, essayant de s'habituer à la nouveauté et l'intensité de la sensation. Sa nourrice, dans les rares occasions où elle avait consenti à parler du mariage, lui avait dit que la première fois ferait très mal, mais Brienne avait entendu ailleurs que ce n'était pas si mal si la femme avait envie de l'homme. Ce n'était pas vraiment douloureux, quoique pas exactement agréable non plus.
- Tout va bien ? marmonna Jaime. C'est bon ?
- C'est bon, dit-elle faiblement.
Peu importait, elle ne voulait pas qu'il s'arrête maintenant.
Jaime émit une respiration hachée, se poussa en avant, et prit sa virginité Brienne la sentit céder avec un élancement. Elle grimaça de nouveau, et il resta immobile. Puis elle releva les genoux, cala ses talons dans le sol et le laissa glisser en elle.
Ils restèrent enlacés comme cela pendant un long moment, soufflant comme s'ils venaient d'être pourchassés par un troupeau affolé. Brienne était quelque peu réconfortée qu'aucun d'entre eux ne parût savoir quoi faire ensuite.
Je n'ai jamais couché avec aucun homme, et il n'a jamais touché aucune femme sauf Cersei. Qui était, en essence, lui-même.
Cela devait être aussi étrange pour lui que pour elle.
Enfin Jaime se mit à bouger, lentement et délibérément. Elle arqua les hanches, serrant ses bras autour de son dos, pendant soin de ne pas trop remuer. Il devenait moins étrange de l'avoir là elle se sentait moins comme si on l'envahissait, bien que cela restât brut et exquis à la fois. Il semblait si simple et presque sans grâce, méritant à peine toute la mystique qu'on y attachait. Elle semblait exister à moitié en elle-même et à moitié en dehors, observant tout cela avec quelque surprise. Le sable lui grattait le dos, le soleil lui brillait dans les yeux
L'hiver ne viendra jamais ici.
Même si la neige devait tomber sur eux à cet instant même.
Jaime se mit à bouger plus vite, sa main de chair s'accrochant à sa hanche, ses doigts pressant dans le creux de l'os. Ils roulèrent de côté, les pieds de Brienne s'écartant convulsivement, elle-même incapable d'imaginer comment elle supporterait le final, ne voulant pas le briser, ne voulant pas lui faire de mal. Elle sentit une humidité sur sa cuisse qui devait être du sang. Elle n'avait pas encore complètement basculé dans le plaisir, mais elle ne voulait pas qu'il s'arrêtât.
Il ne le fit pas. Il la souleva contre lui, s'enfonça de nouveau une fois, deux fois, trois fois, et laissa échapper un gémissement rauque alors qu'il se répandait en elle. Il y avait une chaleur nouvelle en elle, une étrange sensation collante et sa semence. Elle sentit un petit éclat dans sa poitrine, chaud et brillant, la faisant frissonner jusqu'aux orteils. Criant, elle le griffa, sa vision devint floue et elle en oublia jusqu'à son nom. Après cela, pendant très longtemps, il n'y eut aucun son à part leur souffle haletant et les braillement des mouettes.
Enfin, Jaime se redressa et glissa hors d'elle. Son expression était un mélange de confusion, de culpabilité et d'incrédulité stupéfaite.
- Je… dit-il, je suis désolé. Je n'aurais pas dû – finir en toi.
- C'est – bien.
Sa voix ne lui ressemblait pas.
- Je boirai du thé de lune.
Elle adorait les enfants, mais elle n'avait pas le moindre désir d'en porter, maintenant, comme ça.
Putain du Régicide.
Jaime se relaça maladroitement, d'une main. Elle en avait deux, mais elles paraissaient tout aussi maladroites alors qu'elle tentait de se couvrir, soudain absurdement embarrassée d'être nue devant lui – même s'ils s'était déjà vus sans rien avant, dans la maison de bain d'Harrenhal quand il était monté dans la baignoire avec elle. Il avait eu l'air à moitié d'un mort et à moitié d'un dieu. Il avait à peu près la même allure à présent, en y repensant. Ils restèrent assis en silence côte à côte, regardant la mer.
Enfin, quand le soleil glissa derrière les promontoires, Jaime grogna et se releva, lui offrant sa main dorée. Elle la prit, et tous deux revinrent sur leurs pas à travers l'île, se dirigeant vers le septère.
Ils sentirent la perturbation avant de la voir. Puis il y eut l'éclat des torches, le bruit distant de voix, et la vue de la bannière crème et bleu de la Maison Arryn, claquant dans le crépuscule qui tombait. Les frères bruns étaient tous rassemblé dans le jardin, et Frère Narbert paraissait se disputer violemment avec un grand chevalier en armure.
Jaime s'arrêta net.
- Sept enfers, dit-il. Nous devrions faire attention avant de marcher là-dedans.
Brienne était d'accord. Ils se rapprochèrent aussi prudemment qu'ils le pouvaient, tâchant d'entendre le cœur de la dispute, mais le vent soufflait dans le sens contraire. Puis alors qu'ils avançaient sur la terrasse à plusieurs dizaines de mètres, mais autrement à découvert, le grand chevalier releva la tête et les aperçut.
Il les fixa un moment, puis bouscula Frère Narbert avec mépris. Un autre des frères bruns tenta de lui barrer le passage, mais le chevalier le repoussa aussi. Il leva une main et Jaime et Brienne pivotèrent juste à temps pour voir d'autres hommes s'avancer vers eux par derrière. La plupart portait la lune et le faucon de la Maison Arryn sur leurs tabards, mais il y avait plusieurs autres emblèmes de la noblesse du Val : Corbray, Belmore, Templeton, et plus encore.
- Régicide, dit leur meneur. Vous êtes en état d'arrestation.
- Vraiment, dit Jaime. Et pourquoi encore ?
- Ne faites pas l'idiot. Lord Petyr disait que si nous suivions le moine jusqu'à son repaire, nous trouverions la vraie source du complot, et du diable s'il n'avait pas raison.
- Le moine ? Il y en a plusieurs ici, si vous êtes sur le marché. Mais je crains de ne pas suivre le reste.
- Des clous. Le nom de Ser Shadrich signifie-t-il quelque chose pour vous ?
- La Souris Folle ? laissa échapper Brienne involontairement avant que le silence ne l'avertît qu'elle venait de faire une terrible erreur. Pourquoi ?
Des sourires satisfaits traversèrent les visages des hommes du Val.
- Toi, dit l'un des Belmore. Vu qu'il ne peut pas y avoir deux femmes aussi laides, tu dois être celle dont nous avons entendu parler quand nous nous sommes arrêtés pour poser quelques questions. Il y a plein d'histoires à ton sujet dans les Terres du Conflans. On cherche une petite sœur perdue ? Avec des yeux bleus et des cheveux auburn, âgée de treize ans ?
Sansa, réalisa Brienne, son estomac se contractant méchamment.
Ils savent quelque chose au sujet de Sansa. Et Frère Narbert a dit que le Frère Doyen était allé dans le Val, mais n'a pas voulu révéler pourquoi, et…
- Vous ne pouviez chercher Ser Jaime, insista-t-elle. Lord Baelish vous a-t-il dit que vous le trouveriez ici ?
- Il n'a rien dit, répliqua un des Corbray, mais il va se pisser dessus de joie quand il l'entendra. Il ne voulait pas croire que le Frère Doyen aurait offert d'emmener la fille tout seul, qu'il devait y avoir un autre joueur derrière ce complot. Comme nous l'avons dit, ta putain a recherché la fille pendant pas mal de temps. Et elle connaît Ser Shadrich. Tu veux expliquer ça ?
Jaime haussa un sourcil.
- Il y a assez de trous dans cette logique pour y faire passer un dragon, mais j'ai passé un temps extraordinairement long récemment à être accusé de crimes que je n'ai pas commis. Ça doit être quelque chose dans l'eau.
- La ferme, Régicide.
Une expression déplaisante avait traversé le visage du chevalier du Val.
- Toi et ta putain avez conspiré pour installer Ser Shadrich dans la maisonnée du Lord Protecteur et enlever Sansa Stark. Non, ne le niez pas. Dites-nous où elle est, et nous pourrions oublier que nous vous avons vus.
Brienne fut brièvement convaincue qu'elle allait s'évanouir.
- Sansa Stark… était dans le Val ?
Lady Lysa Arryn avait été sa tante, ce n'était pas totalement impossible, mais s'il y avait eu la moindre rumeur que la fille se trouvait là-bas, elle aurait traversé les Sept Couronnes en quelques heures. Lord Baelish devait l'avoir exfiltrée de Port-Réal sous un déguisement… mais comment ? Pourquoi ? L'homme qui était à présent le Lord Protecteur et le régent de fait de Robert Arryn avait été désespérément épris de Catelyn Tully autrefois, elle le savait. Mais était-ce suffisant pour le conduire à une telle générosité ? Il était horriblement évident que Ser Shadrich, son bref compagnon de route, avait d'une façon ou d'une autre fait son chemin jusqu'au Val, s'était mis au service de Lord Baelish, avait découvert l'identité de Sansa, et puis filé avec elle. Le Frère Doyen, qu'a-t-il à voir avec cela ? Et maintenant Petit-Doigt pensera que tout était à l'instigation de Jaime. Ce n'était pas le cas, bien sûr, mais la coïncidence ne pouvait être plus parfaite, ni plus horrible. Si Jaime n'avait pas été blessé, nous ne serions jamais venus ici, n'aurions jamais été pris dans cette embrouille. Et maintenant…
Toute cette journée avait été quelque chose comme un rêve, pour le meilleur et pour le pire.
Sansa Stark est vivante. Enlevée par Ser Shadrich, mais vivante.
Soudain la rédemption de Brienne était à portée de main. Pourtant courir après Sansa signifiait trahir Jaime encore une fois, le laisser aux mains de ceux qui le pendraient d'aussi bon cœur que la Confrérie…
Non, j'étais supposée le garder ici, il était censé être en sécurité !
- N'aie pas l'air si surprise, conne, dit le grand chevalier. Bien sûr que tu savais qu'elle était dans le Val. C'est pour ça que tu y as envoyé ce merdeux de Shadrich. Ça a marché à la perfection, personne ne l'a jamais soupçonné.
La main de Jaime tomba là où il aurait d'ordinaire porté son épée.
- Son nom, dit-il plaisamment, dangereusement, est Brienne.
- La ferme, Régicide.
- Oh, ne vous inquiétez pas. J'ai juste fini de réviser cette chanson, je ne suis que trop content de la chanter. Là, c'est le moment où cela ne me rapporte absolument rien de vous informer de mon innocence. Je vous combattrais pour elle, mais hélas, je n'ai qu'une poitrine, et elle a été bousillée la dernière fois.
Je le peux. Comme dans un rêve, Brienne posa la main là où sa propre épée devrait se trouver. Était-ce ce qu'elle était supposée faire ? Offrir d'être le champion de Jaime, encore une fois ? Mais où cela l'amènerait-elle sinon dans le même état que lui, blessée et impuissante, pour être emprisonnée selon leur bon vouloir ?
Et de plus, avant qu'elle ne pût faire quelque chose, Jaime reprit la parole.
- Je vais passer un marché. Vous pouvez m'arrêter et m'emmener où vous voulez, tant que vous donnez à la gueuse un cheval et des provisions, et l'envoyez sauver Dame Sansa. C'est ce que vous voulez, je crois ?
- Et pourquoi passerions-nous un marché avec vous ? Vous êtes deux, nous sommes vingt-quatre, et on a quelques moines qui n'ont pas l'air de grand-chose.
- Peut-être parce que c'est plus propre.
Jaime haussa les épaules.
- Pour être honnête, je n'y vois rien de mal, pour aucun d'entre nous. Si la gueuse trouve bien Dame Sansa, Lord Petyr la récupère comme il le veut, mon innocence est prouvée, et Ser Shadrich, idéalement, se prend une bonne grosse botte dans le train. Ouais ?
Les chevaliers du Val échangèrent des regards mécontents. Brienne resta pétrifiée.
Non, voulait-elle lui hurler, non, ne faites pas ça. Je ne veux pas que vous vous sentiez navré pour moi, je ne veux pas que vous pensiez me devoir – ça, entre toutes choses –
- C'est bon, Régicide, dit enfin le capitaine. On a un marché. Si Sansa Stark est retrouvée, si Ser Shadrich vient devant nous jurer sur la tombe de sa mère qu'il n'a rien à voir avec toi, tu pourrais être autorisé à partir librement. Sinon…
Il sourit jusqu'aux oreilles.
Le visage de Jaime était aussi immobile qu'un lac gelé.
- Fort bien, dit-il J'y consens.
- Vous entendez ça les gars ? Il consent !
Le capitaine gloussa.
- Tu ferais mieux de dire à ta putain là de commencer à chercher. Et espérer qu'elle ait plus de chance que la dernière fois.
Sansa Stark est ma dernière chance pour l'honneur.
Brienne songea que Jaime n'avait jamais su à quel point c'était vrai. Sauf que c'était plus que cela. Sansa Stark était à présent sa dernière chance de vivre.
J'ai toujours su que je devrais partir. Mais pas comme ça. Pas comme ça.
Brienne ne se fiait pas à sa voix. Elle opina raidement vers Jaime, qui opina tout aussi raidement en retour. Puis elle dut s'écarter et le regarder être mis aux fers, regarder sans rien faire, juste regarder comme si chaque part de son être ne voulait pas accourir et les tuer tous.
Je savais ne pas prétendre qu'il m'appartenait, je le savais.
C'était ainsi qu'allait le monde, surtout pour elle.
Cela ne change rien.
Pourtant c'était un mensonge, creux et méprisable.
Cela change tout.
Sauver Sansa. Sauver Jaime. La pucelle et le monstre tout à la fois.
Étrangement, Brienne n'avait pas peur. Elle était bien au-delà d'avoir peur. L'air de la nuit caressa son visage, les torches et les bannières et les chevaliers et Jaime s'évanouirent dans l'ombre. Elle resta là longtemps après qu'ils furent partis hors de vue, puis tourna les talons et rentra à l'intérieur pour rassemble ses affaires.
