Dernier petit chapitre calme avant le début de la tempête :3 Bonne lecture !
ROYAUME EN PERDITION
Chapitre 28 : Attrape-démons
Balthazar poussa un grognement de douleur en se redressant sur sa couchette. Le monde tanguait autour de lui et chaque battement de coeur lui donnait un peu plus l'envie de vomir. Il tendit une main fiévreuse devant lui et finit par attraper le bras de Théo, endormi, qui sursauta brutalement et posa une main à son épée dans la surprise. Son regard parcourut méthodiquement les environs, puis il se posa sur le mage. Le demi-diable ouvrit la bouche, la referma, puis se retourna vivement et cracha du sang dans l'herbe, ce qui alerta immédiatement le paladin.
"Grun' !"
Le nain bondit de sa couchette et courut vers eux. Théo soutenait maladroitement son ami qui continuait à vomir du sang sur son armure. Grunlek le replaça correctement, pour éviter qu'il ne s'étouffe.
"Il fait une hémoragie, grogna le nain. Je me disais aussi que quelques bleus étaient trop simple. Bob, regarde-moi, est-ce que tu as mal quelque part ? Pointe si tu n'arrives pas à parler."
Il leva un index tremblant vers sa tempe. Théo lança un regard affolé au nain. Il avait vu assez de personnes mourir d'un crâne fracassé pour savoir qu'un mal de tête et du sang ne faisaient jamais bon ménage. Le visage fermé du nain ne fit que renforcer l'idée que le mage allait lui claquer entre les doigts d'une seconde à l'autre. L'ingénieur se releva et se dirigea le plus calmement possible vers les buissons où avaient disparus Enoch quelques heures plus tôt. Théo ne dit rien mais sut immédiatement qui s'ils en venaient à supplier Enoch d'aider, c'est qu'il ne pouvait rien faire.
"Putain, siffla t-il entre ses dents. Si tu pouvais arrêter de mourir toutes les dix minutes, ça aiderait beaucoup.
- Ta gueule, murmura Balthazar entre deux crachats."
L'insulte rassura un peu le guerrier. S'il trouvait encore la force de se battre avec lui, il pouvait encore tenir quelques minutes. Grunlek ne tarda par à réapparaître, Enoch et Shin sur les talons. Le démon ne se pressait pas spécialement, mains dans les poches, contrairement au demi-élémentaire qui glissa sur les genoux pour les rejoindre. Enoch regarda un instant son fils, puis haussa les épaules.
"Le démon pourra le soigner. Laisse le démon prendre le contrôle. Je ne peux rien pour toi, fils.
- QUOI ?! beugla Théo. Vous allez bouger votre trou du cul et lui sauver la vie, enfoiré ! C'est de la faute de votre deuxième putain de fils s'il est dans cet état ! Je vous préviens, vous allez le sauver ou…
- Ou quoi ? Vous allez me planter avec votre petit couteau ? Me pendre ? Me brûler peut-être ? Allez-y, je vous offre mon corps, petit paladin. Je ne peux rien faire pour lui. Il a des mécanismes de défense dans la tête, il refuse de s'en servir parce que "Oh la la, mais je ne veux pas être un démon, je veux faire le bien". S'il est dans cet état, paladin, c'est parce que vous l'avez rendu comme il est. Il est faible, et s'il meurt, ce sera de votre faute. Je n'interviendrais pas."
Le visage de Théo se tendit. Les poings se serrèrent sur la robe du mage. Enoch le provoquait ouvertement, un petit sourire aux coins des lèvres. Il se moquait de lui. Le paladin poussa Balthazar dans les mains de Shin et saisit son épée. Il se releva d'un coup et bondit sur le Diable. Enoch tendit sa main devant lui et Théo fut repoussé comme une poupée de chiffon plusieurs mètres plus loin. Le Diable s'accroupit près de son fils.
"Cesse d'être faible, fils. Tu es un demi-démon, il est temps de l'accepter. Tu ne pourras pas renier ta nature éternellement. Tu ne pourras pas survivre si tu ne communies pas avec lui. Il n'a aucun intérêt à te tuer, sans corps, il meurt. Laisse-le faire."
Balthazar releva les yeux vers son père. Essoufflé, la bouche en sang, il ne parvenait plus à reprendre son souffle convenablement. Tout son corps mourait, il le sentait. Son père avait raison. Ou était-ce le démon qui cherchait à l'en convaincre ? Il ne pourrait pas combattre Agnar sans son aide. Il ne pourrait pas protéger ses amis sans son aide. Alors il lâcha tout.
Shinddha recula vivement quand le corps du demi-diable se recouvrit d'écailles rouges et chaudes. Il se mit à hurler de douleur tout en lançant des sorts de feu de manière aléatoire. Grunlek fit reculer le demi-élémentaire derrière un rocher, pour le mettre à l'abri. Plus loin, sonné, Théo ne put que regarder le désastre, impuissant. D'immenses ailes rouges poussaient dans le dos du mage qui convulsait sous l'effort pour les laisser sortir. Plusieurs parties de sa peau paraissaient s'embraser et ses yeux, uniformément rouges, étaient braqués sur lui. Le guerrier sentit son estomac se tordre. Etait-il censé intervenir ? N'était-ce pas là ce que Bob lui avait fait promettre ? "Si je me transforme, vise le coeur". Tétanisé par la peur et la douleur dans son dos, il se contenta de regarder son épée, l'air perdu.
Enoch regardait la scène, mains dans le dos et un grand sourire aux lèvres, légèrement penché au dessus de son fils. Le pauvre paraissait agoniser, à la recherche d'air, les mains serrées sur son coup. Grunlek hésita quelques secondes avant de se précipiter à son chevet. Il le retourna sur le dos et lui agrippa la main. Balthazar, affolé, lui lança un regard rempli de terreur.
"Tout va bien, murmura le nain. Calme-toi. On ne t'abandonne pas. On est là, tout près. On reste avec toi. On reste avec toi."
Peu à peu, le demi-diable se calma. Les écailles se rétractèrent lentement, en même temps que ses ailes. Le mage ne quittait plus le regard de son ami nain qui continuait à le rassurer. Grunlek avait compris que ce n'était pas en le laissant seul dans cette épreuve que la situation allait s'arranger. Ils n'avaient pas le droit de lui tourner le dos au moment où il avait le plus besoin d'eux. Balthazar resta encore quelques minutes à hoqueter bruyamment, avant de se redresser. Son mal de tête avait disparu, tout comme la douleur.
"Tu as repris des couleurs, le taquina Enoch. Ce n'était pas si terrible, pas vrai ? Tu ne maîtrisera pas ton démon éternellement, fils, tu le sais. Autant faire ami-ami avec lui pour le jour où tu n'auras plus le choix. Apprivoise-le. Ce n'est guère plus qu'un animal sauvage piégé. Tu sais ce qu'on dit, non ? "Libère la licorne du piège du chasseur et elle combattra à tes côtés." C'est la même chose."
Le cadet ne répondit rien. A moitié blotti dans les bras de Grunlek, il tremblait légèrement. Il finit par relever les yeux vers son père, suspicieux.
"Tu le retenais, pas vrai ?
- Bien sûr que je le retenais, grogna Enoch. Tu es encore trop faible pour supporter une transformation complète. C'est un miracle que tu aies survécu à Mirages.
- Ou cela veut juste dire qu'il est plus fort que ce que vous croyez, répondit Grunlek, une pointe de fierté dans la voix. Vous ne le connaissez pas. Moi, j'ai confiance en lui."
Balthazar offrit un sourire timide au nain avant de se redresser pour de bon. Shin l'aida à se relever. Le mage lança un regard inquiet vers les arbres. Théo se redressait maladroitement. Il se rapprocha de leur direction, le visage rouge de colère mais le regard rassuré. Il s'arrêta un instant devant le mage, l'examina de haut en bas, sourcils froncés, pour s'assurer qu'il allait bien, puis pivota vers Enoch.
"Refaites-ça, et je vous jure que je vous tue. Je suis paladin, je sais encore comment buter des démons.
- Mais oui, mais oui, vous êtes mignon. Maintenant, peut-on revenir à des choses plus… importantes ?"
Shin releva la tête, comprenant de suite où il voulait en venir. Il pointa la forêt.
"Il a raison. Agnar a réussi à contrôler d'autres demi-élémentaires et demi-démon. Ils marchent tous sur Castelblanc. Je pense qu'il sait qu'on arrive. C'est notre comité d'accueil.
- C'est problématique, reprit Enoch. Même avec les armées elfes et naines à nos côtés, la combinaison de leurs pouvoirs peut-être très destructrice. Imaginez… Une flaque d'eau, de la foudre, et boum, deux cent soldats de moins. Une fosse dans la terre, une autre portion qui disparaît. Nous devons à tout prix faire cesser le flux. Ils sont comme des morts-vivants. Si j'impose mon esprit à, disons, les deux cent prochains qui se présentent, je pourrais les contraindre à former une barrière physique. Sauf erreur de ma part, ils sont incapables de faire autre chose que marcher, il sera donc facile de les bloquer.
- Et la couille, elle est où ? grogna Théo avec élégance.
- Eh bien… Agnar pourrait très bien décider de les faire attaquer en même temps s'il se rend compte que quelque chose cloche. S'il attend l'arrivée des renforts pour le faire, ce dont je ne doute point, il pourrait même éliminer intégralement nos soldats."
Aranwen, assise sur un rocher, prit la parole.
"Si les bloquer est trop dangereux, nous pourrions tout simplement les retarder. Ils auraient un peu d'avance sur nous, mais assez pour être rattrapés par les cavaliers. Ne pouvez-vous pas en convertir quelques uns, comme vous l'avez fait avec Shin ?"
Le Diable se frotta la barbiche, en pleine réflexion. Il jeta un coup d'oeil vers Balthazar qui fronça les sourcils et se cacha légèrement derrière Théo. Il avait assez subi les magouilles de son paternel pour aujourd'hui. Enoch finit par hausser les épaules.
"Je peux apprendre à Balthazar à le faire, mais plus important, à l'enseigner aux demi-diables contrôlés. Nous pourrions ajouter quelques soldats à nos rangs, des élémentaires de terre et de foudre pourraient nous être utiles pour riposter. Je pourrais aussi utiliser les demi-démons pour nous aider mais… Disons que les disposer de démons mineurs en groupes pourrait produire des catastrophes s'ils ne maîtrisent pas leur partie démoniaque.
- Au point où on en est, répondit Grunlek. On ne peut pas se permettre de faire les fines bouches. Bob, tu te sens d'attaque ?"
Le demi-diable poussa un soupir.
"Je vais faire ce que je peux.
- Paladin, dit Enoch avec un grand sourire, il est temps de jouer à "attrape-démons". Si vous êtes vraiment un Silverberg, cela ne devrait être qu'une formalité."
Théo hocha la tête. Il saisit son épée et suivit Enoch vers la route principale.
