Chapitre 28 : Les pieds dans l'eau

Le voilà. Sam gare la voiture dans un soupir.

Cet imbécile.

Il reste interloqué un instant devant l'endroit. Un grand lac entouré d'une épaisse forêt. Vague sentiment de déjà vu. Est-ce qu'ils ne sont pas venu ici une fois ? Sam suppose que oui, cet endroit doit avoir une certaine signification pour Dean, ou il ne serait pas là.

Il observe une minute le dos bardé de cuir de son frère, sans s'avancer. Essaie de deviner les pensées qui doivent se bousculer dans cette tête. Pas évident. Dean est assis tout au bout du ponton, quelques bières l'entourent, vides ou pleines. Sam ne fait pas le compte.

Il s'avance lentement, la boule au ventre.

Est-ce qu'il va se retourner et le regarder différemment ? Avec de la haine peut être … du dégoût ? Est-ce qu'il va lui dire de partir ? Que ce qu'ils ont fait ne peut pas être acceptable ? Que cela ne doit jamais se reproduire et qu'il regrette de toute son âme ? Qu'il ne peut même plus le regarder en face ? Ou encore qu'il se sent sale ? Souillé ? Qu'il lui en voudra toujours ?

Bon Dieu, si c'est ça, Sam préfère encore mourir ! Il ne s'en remettra pas, impossible. On ne touche pas le paradis du bout des doigts pour au final se voir promettre seulement les limbes.

Son cœur palpite à mille à l'heure et ce sont une multitude de détails qui le frappent au fur et à mesure qu'il se rapproche. Sam se dit que c'est probablement ce que ressentent les condamnés à mort.

Il dépasse d'abord une paire de boots abandonnées là, apparemment pour permettre à leur propriétaire de tremper ses pieds dans l'eau. C'est un peu étrange, car là tout de suite, il fait vraiment froid. L'été est parti depuis longtemps. Mais Sam sait que si Dean a décidé qu'il voulait immerger ses pieds, il les immergera, qu'il fasse 40 ou bien -10, quitte à briser la glace sous lui.

Ses pas résonnent sur le bois et il devine que Dean l'a entendu arriver. Il le voit se redresser légèrement, sans pour autant se tourner vers lui.

Instant suspendu. L'angoisse lui broie la gorge.

Moment de vérité... Est-ce que tout est foutu pour eux ?

« Allumeuse » lui balance méchamment Sam tandis qu'il se laisse tomber à coté de lui. Effort monumental de paraître détaché et assuré en même temps.

Il ose à peine un regard vers Dean. Mais les yeux verts de son frère brillent d'une lueur amusée et non de colère quand ils se posent sur lui. Le cœur de Sam renonce à s'échapper de sa poitrine et reprend un rythme acceptable.

Dean ne le chasse pas.

« Sam. »

Toujours cette façon de prononcer son nom. Sam en aurait presque des frissons. Surtout après l'avoir entendu résonner d'une toute autre manière la veille...

Il fixe son regard sur l'horizon, soulagé de sentir qu'il est encore le bienvenu dans la petite bulle de son frère. Dean ne le chasse pas. Il n'a pas l'air dévasté, ni empli de regrets. Non, on dirait juste quelqu'un qui a besoin de calme, de faire le point sans interventions extérieures.

Sam ne mourra pas aujourd'hui. Dean lui tend une bière avec un léger sourire.

« Voiture volée hein ? Vilain garçon ! »

Son ton taquin est une vrai libération pour Sam, qui cesse brusquement d'envisager son futur comme une longue succession de douleurs et de regrets.

« Comment tu m'as trouvé ? »

Alors là Sam sort le grand jeu, enivré par ce soulagement profond de ne pas retrouver un Dean au fond du gouffre, bourrelé de remords. Pour un instant, ils sont tous les deux, comme avant, et Sam se sent euphorique. Il ne l'a pas perdu. Accepter d'aller jusqu'au bout de leur attirance mutuelle ne l'a pas éloigné de lui.

Sam se relève d'un bond, comme dopé à l'adrénaline, et tend fièrement sa bière devant lui.

« Je suis Sam Winchester ! »

Sa voix prend un ton vibrant de tribun. Il s'applique à lui donner un timbre grave qu'elle ne possède pas habituellement.

« Élevé par le grand John Winchester lui même ! »

Il hurle sa fierté à la face du monde. Sa joie. Aujourd'hui Sam est entier. Lui même. Fils de John, frère de Dean, et plus humain que jamais !

Une volée de canards s'envole.

« Rien ne peut me résister ! Je retrouve qui je veux en un claquement de doigts !

-Assis toi, Pablo Escobar. Le GPS de mon téléphone est activé c'est ça ?

-Ouais. »

Le torse de Sam semble se dégonfler d'un seul coup, coupé dans son élan d'enthousiasme. Il s'agenouille à nouveau, avec application. Sans pour autant imiter Dean et plonger ses pieds dans l'eau glacée, non merci.

« Vantard » le titille Dean.

« Allumeuse. » réplique le cadet.

Dean ne répond rien et Sam laisse à dessin un petit silence s'installer. L'espace entre eux a prit une autre dimension. Sam ne saurait l'expliquer mais il le sent au plus profond de lui. Comme un apaisement. Le calme après la tempête ? Sam prie pour qu'ils ne soient pas dans l'œil du cyclone.

« Dean, qu'est-ce que tu fais là ? »

C'est une question sincère, et Sam pose un regard curieux sur son frère. Qui prend une gorgée de bière avant de répondre. Dean refuse de se presser ! Non, l'agitation, l'urgence il a déjà donné ! Il veut retrouver le contrôle.

« Je sais pas » reconnaît il. « J'avais besoin de réfléchir. Ces derniers temps j'ai un peu de mal quand on est dans la même pièce...

-J'avais remarqué. »

Dean lui offre un sourire timide.

Sam l'examine quand même avec inquiétude, comme s'il craignait la suite. L'apparente décontraction de Dean est-elle bien sincère ? Sam n'ose pas trop espérer. Voir ses rêves se faire piétiner, il a déjà donné, et ça fait vraiment un mal de chien.

Ses yeux parcourent le paysage autour de lui dans un effort pour ne pas se perdre dans une crainte trop forte. Il examine attentivement les lieux. Oui il croit se souvenir, ça y est. Réminiscence d'un après midi lumineux et de baignades joyeuses.

« On est déjà venu ici...

-Oui, une fois. Je t'ai poussé à l'eau.

-Oh oui ça y est je me souviens ! Enfoiré ! »

Rire clair.

C'était une belle journée. Un de ces moments qui lui ont fait comprendre la place de Dean dans sa vie.

« J'ai failli mourir, juste là. »

Dean pointe le fond de l'eau avec un air tranquille.

« Quoi ?!

-Ouais, après White Oak … Merde je déteste toujours autant ce patelin ! N'y retournons jamais d'accord ?

-Qu'est-ce qu'il s'est passé ?!

-Tu n'étais plus là, voilà ce qu'il s'est passé. »

Nouvelle gorgée de bière pendant que Sam récupère les miettes de son cœur.

« Dean je ...

-C'est grave. » le coupe Dean.

Ok, Sam veut bien s'accrocher, mais là, impossible de suivre son frère.

« Qu'est-ce qui est grave ? Que tu aies frôlé la mort ?

-Non pas ça.

-Pas ça ?! Excuses moi de ne pas être d'accord. » grommelle Sam mécontent.

Pour la première fois, Dean accepte de le regarder bien en face. Ah oui, ces deux yeux verts, Sam les reconnaîtrait entre mille. Il s'est damné pour eux.

Il y lit une hésitation, une pointe de regret mais aussi une tendresse inattendue. Touché. Sa gorge se serre. Être l'objet d'un tel regard, c'est délicieux.

« Ce qu'il se passe entre toi et moi » reprend Dean, comme s'il ne venait pas d'assassiner Sam de ces yeux doux « C'est grave. Tout change. »

Il porte à nouveau la bière à ses lèvres dans un geste probablement rassurant. Sans daigner dire si c'est une bonne et une mauvaise chose. Sans doute qu'il ne le sait pas vraiment.

Sam se laisse aller en arrière avec un soupir. Il croise les bras derrière la tête et regarde le ciel. Tous ces nuages …

« Mais non. Tu n'es pas plus malin, et moi je suis toujours aussi nerd. On est pas différents. »

Dean secoue la tête.

« Je ne sais plus comment l'empêcher » avoue-t-il dans un souffle.

Et cette fois Sam voit très bien de quoi il veut parler.

« Tu peux laisser tomber. » il ferme les yeux, cherche à ressentir le moindre petit rayon de soleil sur sa peau. « Après hier soir, c'est cramé. »

Dean affiche un air surpris et fixe Sam en fronçant les sourcils.

« Ma faute autant que la tienne » réplique-t-il vivement.

Sam rouvre les yeux mais ne rajoute rien. Perdu dans ses pensées lui aussi.

Est-ce que ce n'est pas tout ce qu'ils sont finalement ? Perdus ? Deux naufragés qui se raccrochent l'un à l'autre pour survivre ? Ça et plein d'autre chose encore. Sam ne trouve aucune case dans laquelle se ranger. C'était déjà pas évident avant, alors là ...

« Je suis le pire frère du monde » lâche encore Dean, maussade.

« Ouais c'est vrai »

Sam lui sourit gentiment, malicieux. Et attentif. Dean lui parle. Enfin. Une conversation à cœur ouvert … quelque chose qu'ils n'ont pas eu le temps d'expérimenter la veille...

Est-ce qu'ils feront toujours tout à l'envers ? Se prouver les choses par des actes plutôt que par des mots, ça ne peut durer qu'un temps.

« J'ai envie d'être avec toi Sam, c'est une évidence non ? »

Une évidence qui frappe Sam en plein cœur.

Dean remonte un pied et s'amuse distraitement à passer une brindille sur ses orteils, se marquant de milles signes insignifiants. Sam est toujours étendu sur le dos, dans une fausse décontraction, les oreilles grandes ouvertes.

« Mais ça me fait peur. »

Wow, alors là, Sam se redresse en position assise et cherche à rencontrer les yeux de son frère. Peine perdue, Dean fixe obstinément ses pieds.

« Après tout ce qu'on a traversé ?! Toutes les horreurs qu'on a combattues ?! C'est ça qui te fait peur ?! »

Cette fois Dean consent à relever la tête, juste pour lui adresser un regard sombre.

« Tout ce qui a trait à toi, de près ou de loin, me terrifie. »

Déclaration intense. Sam en perd la voix.

« L'honnêteté hein ? »

Dean sourit tristement.

« L'honnêteté est une garce. »

Et il reprend son petit jeu avec la brindille tandis que Sam s'efforce de rassembler ses esprits. Qu'est-ce que Dean veut au juste ? Qu'est-ce qu'il lui demande ? Est-ce que la peur est trop forte pour envisager quoi que ce soit de plus entre eux ? Non, après hier soir, impossible de revenir en arrière, Dean doit bien le savoir.

D'ailleurs Sam décide qu'il en a marre de toujours trop réfléchir. Il laisse sa passion parler pour lui et s'enflamme, se révolte face à cet état de fait.

« Et bien merde ! »

Dean hausse les sourcils, témoin amusé de la rébellion de son frère.

« Prenons le risque ! On va pas se laisser avoir par un peu d'appréhension pas vrai ? »

Dean a une petite moue appréciative des lèvres.

« Ma foi...

-Tu peux me faire confiance Dean ? Pour une fois tu serais capable de me laisser prendre soin de toi ? Prendre soin de nous ? »

Sam garde une expression intense, sérieux à en mourir. Dean apprécie cet élan. Sam veut se battre pour eux.

Il secoue la tête, les lèvres étirées en un sourire bizarrement fier.

« Tu lâches jamais l'affaire toi, hein ? Je t'ai pas élevé comme ça …

-Dean je suis sérieux ! »

Dean évalue prudemment cet enthousiasme. Hm oui, il a vraiment l'air sérieux.

« Pour une fois, laisses moi assumer la responsabilité de ce qu'il se passe !

-Ça promet » s'amuse Dean.

Sam n'abandonne pas, projette sa motivation aussi fort qu'il le peut.

« Dean, je ... »

Mais alors que Sam s'apprêtait à dérouler tout un tas d'arguments en faveur de sa requête, Dean capitule.

« D'accord. »

Sam se fige, surpris par cette prompte reddition.

« D'accord ?

-D'accord. Je suis fatigué Sam. » se justifie-t-il.

Coup d'œil hésitant.

« Fatigué, mais pas idiot. C'est un peu tard pour emprunter un autre chemin.

-Philosophe... » fait Sam avec admiration.

« Non, réaliste. »

Parce qu'en réalité, Dean sait qu'il n'arrivera plus à repousser son frère. Impossible maintenant qu'il y a goûté. C'est trop bon. Regard un rien méfiant vers Sam. Est-ce qu'il l'a deviné ? Dean fronce les sourcils face au beau sourire de son frère.

« Ça te fait marrer ? »

Il y a de l'agressivité dans cette voix. Dean n'aime pas se sentir découvert. Mis à nu. Il ne comprend pas à quel point sa reddition a un goût de victoire pour Sam.

Enfin ! Dean vient de le dire ! D'accord ! Il ne le repoussera plus ! C'est de joie, que ses lèvres s'étirent dans un beau sourire. Mais si Sam ne riait pas encore tout à fait, c'est de voir Dean ainsi sur les nerfs qui provoque son hilarité.

« Mais arrêtes de te marrer putain ! »

Plus Dean s'énerve et plus Sam rit. Il finit par s'en rendre compte et referme la bouche. Entame une de ces bouderies dont il a le secret.

Sam reprend son souffle avec peine. Heureux. Il ne le devrait sans doute pas. Au fond Dean a raison, c'est grave. Ce qu'il y a entre eux, ce n'est pas habituel. Pas normal. Pas permis même !

Mais merde, c'est bon ! Et Sam ne se privera pas de la seule chose qui lui donne envie de se lever le matin.

« Je te déteste. » balance Dean avec un ton boudeur d'enfant « Comment tu fais pour être aussi serein face à tout ça ? »

Ça c'est une vraie question. Parce que si les regrets viennent mordre Dean de toute part, la peur aussi, Sam ne semble pas atteint.

« Comment tu peux accepter de t'éloigner autant du droit chemin ? Tu sais que c'est de la merde putain, c'est fou ! Personne ne fait ça !

-C'est peut être fou, mais c'est pas de la merde.

-Pourquoi nous ?

-Je …

-Comme si nos vies n'étaient pas assez compliquées ! »

Dean a l'air en colère maintenant.

« Dean...

-Non mais sérieux ! Bonjour l'équilibre ! Comment tu veux qu'on s'en sorte ?

-Je ne veux pas m'en sortir. Juste être avec toi. »

Pour le coup, ça lui coupe la chique. Pourtant Sam est sincère. Ne fait qu'exposer ses pensées, au demeurant très claires et sans aucune nuances. Être avec Dean. Point.

Dean se tait un instant, essaie de décider si il est content ou énervé par cette réponse. Partagé.

Silence.

« Tu te sens comment là ?

-Quoi ? » grommelle Dean.

« Comment tu te sens ? Triste ? Malheureux ?

-...

-Suicidaire ?

-Bon ça va là !

-C'est pas une réponse ça. »

Dean porte à nouveau une bière à ses lèvres.

« Je me sens harcelé, Sam. Voilà comment je me sens. »

Sam éclate de rire. Encore.

« Mais bordel, arrête ça !

-Pardon mais … tu es si sérieux ! »

Dean écarquille les yeux, à deux doigts de l'implosion.

« Sérieux ?! Je suis sérieux ?! Non Sam, en ce moment, sérieux, c'est tout ce que je ne suis pas... »

Éclair de tristesse dans ses yeux. Sam se maudit.

« C'est pas ce que je voulais dire... »

Sam n'aurait pas cru que parler serait aussi compliqué. Finalement, c'était plus simple de juste se serrer l'un contre l'autre dans un lit. Il ne sait plus quoi dire pour rassurer Dean sans le vexer ou sans le blesser.

Il soupire doucement. Ne s'aperçoit pas que Dean l'observe avec tendresse. Et une pointe de désespoir.

« C'est pas de ma faute. »

Phrase qui arrache un regard étonné à Sam.

« Comment ça ?

-Depuis le début Sam, je lutte. J'ai vraiment essayé d'être raisonnable.

-Je sais Dean. » petit sourire de compassion.

« Personne n'aurait pu lutter comme tu l'as fait. Avec autant de force. Et d'obstination. »

Regard désapprobateur.

« C'était juste … Enfin, on peut pas se retenir une vie entière, pas vrai ? » conclue Sam.

« Non. J'aurais dû partir.

-Pardon ? »

Sam se mord nerveusement la lèvre inférieure et Dean perçoit son trouble. Il s'empresse de revenir sur cette affirmation.

« Non mais, je veux dire... si j'avais vraiment voulu aller au bout du raisonnement... »

Dean se frotte l'arrière de la tête, mal à l'aise. Il cherche ses mots devant un Sam à l'expression inquiète. Zut pourquoi est-ce si dur ?

Il déteste cette retenue émotionnelle qui lui a toujours compliqué la vie ! Protégé aussi, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.

« Sam, ce que j'essaie de dire c'est que … c'était inévitable. Toi et moi. Enfin je crois. Le seul moyen d'empêcher tout ça, c'était de partir. Tu comprends ? Tout ou rien, c'est toi qui a raison depuis le début. On ne peut pas se tenir au milieu toute sa vie. J'ai fini par le comprendre. Pour continuer à être uniquement ton frère, j'aurais dû partir. »

Sam commence à saisir ce qu'essaie d'exprimer Dean. Un combat avec pour arène son esprit, qui a dû se dérouler à son insu durant des mois et des mois. Céder ou partir. Pas d'autre choix possible. Sam se dit qu'il s'en ai fallu de peu que Dean ne disparaisse du jour au lendemain, sans avertissement.

« Mais j'ai pas pu. » explique encore Dean, un peu en vain.

« Je n'ai pas pu parce que … je sais pas... »

Certains mots ont encore du mal à franchir sa bouche. Dean dépose les armes pour l'instant, refuse de se forcer plus. De toute façon il ne doute pas que Sam comprend ce qu'il veut dire. Non ?

« Ce sentiment, je ne le gère pas, pas du tout ! »

Gémissement accablé. Dean reconnaît son impuissance et pour Sam c'est un peu douloureux d'être la seule chose sur laquelle Dean n'a pas le contrôle. Et en même temps étrangement gratifiant.

« Quand t'es pas là, avec moi ... » Dean fixe l'horizon, grave soudain « c'est comme si, d'un coup, je pouvais plus respirer tu vois ? C'est physique ! Si je tourne le regard et que tu n'es pas dans mon champ de vision … je pourrais aussi bien être mort. »

Sam sent sa gorge se serrer à l'extrême devant cette déclaration à la sauce Dean, inattendue, grave et sincère.

Dean se prend la tête dans les mains.

« Papa m'a bien détraqué putain ! Occupe toi de ton frère ! Ne le quitte pas des yeux ! Protège le ! »

Il se frotte la mâchoire, la tête toujours baissée.

« Ah ça, on peut dire que je l'ai pris au mot ! »

Rire coupable.

« Quelque chose cloche chez moi. » exprime Dean à voix basse, presque comme s'il ne voulait pas que Sam l'entende.

Mais cette fois Sam refuse de laisser Dean souffrir plus longtemps. Et c'est lui qui prend l'initiative d'une étreinte réconfortante.

« Rien ne cloche chez toi. Je ressens la même chose. »

Dean accepte l'étreinte avec joie. Il ferme les yeux, concentré sur la sensation toujours aussi enivrante de Sam juste contre lui. Cette odeur qui lui semble particulière aujourd'hui... Peut être parce qu'il sait qu'il s'en est entièrement imprégné la veille. Que ce parfum, il lui appartient en partie maintenant, du moins en a-t-il l'impression.

« On est pas dans la merde » réussit il à glisser dans l'oreille de Sam, ironique.

« Rien à battre. Je te lâche plus ! »

Sa prise se resserre et Dean commence à avoir du mal à respirer.

« On va finir par en mourir Sammy... »

Sam ne sait pas s'il parle de ce geste étouffant où juste de l'énormité de ses sentiments.

« Tu as promis de venir avec moi en enfer. » lui rappelle-t-il.

« Pas avant d'avoir zigouillé un sacré paquet d'enfoirés ! T'es gentil, t'attends un peu.

-Dean ... »

Enfin ils se séparent, satisfaits de ce contact profond et lourd de sens.

« Sam »

Ils s'observent une minute, graves. Dean lui caresse la joue, doucement, son front à quelques millimètres du sien.

« Tu m'appartiens. » simple affirmation.

« Et tu m'appartiens. » répond immédiatement Sam.

C'est à ce moment que Dean capture ses lèvres pour un baiser au grand jour. Moins désespéré, moins avide, mais tendre.

Sam s'émerveille de découvrir tant de douceur chez son frère. Qui l'eut cru ! Il se laisse emporter avec bonheur dans le monde enchanteur qui les enveloppe sitôt que leurs bouches se joignent. C'est un baiser délicieux.

Sam porte ses mains sur le visage de Dean et prend l'initiative d'un second baiser immédiatement après le premier. Mal lui en prend, Dean lui mord la lèvre inférieure.

« Aie ! » proteste-t-il, en colère d'être tiré ainsi de son petit rêve éveillé.

« T'embrasses comme une fille » ricane Dean.

Sam le foudroie du regard et essuie la goutte de sang qui perle de ses lèvres.

« Abruti ! » lance-t-il

Dean rit encore et le bouscule de l'épaule. Sam le regarde et se dit que Dean a tort de se faire du soucis. Rien n'a changé. Et surtout pas lui.

Il hésite un instant mais décide de ne pas accabler son frère de reproches. Sa petite fuite nocturne a blessé Sam, c'est certain, pourtant ce qui compte, c'est qu'ils soient là tous les deux. Sam n'en demande pas plus.

Il se laisse à nouveau aller en arrière.

« C'est bien ici. » reconnaît il.

« Ouais, c'est bien. » admet Dean.

Les minutes qui suivent sont calmes. Un peu dans l'expectative. Et maintenant ?

« Si j'avais su qu'il faudrait que je tue une ado pour que tu me tombes dans les bras... »

Dean se fige, affiche un air coupable soudain.

« Merde ! J'avais complètement oublié ! Est-ce que ça va ? »

Il se tourne vers lui inquiet. Est-ce que ça va ?

« Je crois que oui... Pas le choix, faut continuer, hein ?

-Ouais toujours. Tu parles d'une vie !

-Ça ira. Tant qu'on est tous les deux, ça ira.

-Tu le penses vraiment ?

-Ça te ressemble pas ce genre de question.

-Oh ça va, ferme la !

-Tu veux que je te serre contre moi ? Tu te sentirais plus en sécurité ?

-Jamais de la vie !

-On vient de le faire pourtant …

-Sam !

-C'est chouette que tu sois plus à l'écoute de tes sentiments. »

Sam en remet volontairement une couche, exprès pour obtenir ce regard là, oui celui là exactement ! Dean le dévisage avec indignation.

« Continue et je me tire une balle Sammy, je suis sérieux … »

Sam l'évalue d'un coup d'œil, amusé de cette réaction excessive qu'il a provoqué intentionnellement. Peut être une petite vengeance pour avoir été repoussé aussi souvent. Il décide néanmoins de ne pas en rajouter une couche. Dean ne mérite pas d'être puni alors qu'il est déjà aussi torturé. Et instable. Voilà un joli mot pour décrire Dean en ce moment !

« Dean faut vraiment que tu apprenne à … je sais pas … progresser par étape ? » le sermonne Sam

« T'écouter plus au lieu de tout intérioriser jusqu'à la rupture. Tu fais croire que tu gères que tout va bien, et d'un coup c'est la merde ! C'est toujours pareil avec toi... » regrette Sam.

Il fixe Dean avec gentillesse.

« Tu te retiens, tu te retiens, et puis tu exploses. Pas de juste milieu.

-Heu Sam, j'ai rien compris à ce que tu viens de dire … » ment Dean avec aplomb.

« Ça m'étonne pas, oui. »

Silence.

« La prochaine fois, invites moi au moins à dîner. »

Voilà des termes qui conviennent mieux à la compréhension de Dean. Là il devrait être capable de saisir ce que Sam essaie de lui dire.

Dean fixe à nouveau son regard sur ses pieds.

« Tu rêves. Je fais pas ça moi. » répond-il à mi-voix d'un ton à la fois timide et faussement fier.

Sam pouffe doucement.

« J'aurais dû m'en douter. »

Dean ose un coup d'œil discret dans sa direction. Retient les mots un peu trop affectueux qui lui viennent à l'esprit. Il n'est pas encore prêt à tout dire à haute voix. Bon dieu c'est déjà assez évident comme ça non ? Il ne va pas en plus en rajouter une couche avec des mièvreries sans intérêts !

« On se gèle Dean, allons y d'accord ? Tes pieds sont bleus. »

Dean consent à se lever et à suivre Sam jusqu'à l'Impala. C'est à ce moment qu'un détail lui saute aux yeux. Il plisse le front, interloqué.

« Mais... Sam … tu boites...

-Heu c'est à dire que... j'ai beaucoup conduit aujourd'hui ... »

Sam est mal à l'aise, il se met presque à rougir.

Et soudain Dean comprend pourquoi.

Il est foudroyé sur place, les yeux écarquillés comme une bête prise dans les phares d'une voiture. Tout son self contrôle s'évanouit en un claquement de doigt. Sam peut voir son visage se décomposer et prendre une couleur proche de l'aspirine. Alors il choisit de tourner les talons et de s'enfoncer dans la forêt plutôt que de rejoindre Sam vers la voiture.

Allons bon, c'est reparti ! Sam se résigne à le suivre en trottinant.

« Dean, où est-ce que tu vas ?! »

Mais Dean ne répond pas, la tête baissée et l'expression dure. Il serre les poings. Sam devine qu'il n'est plus vraiment accessible là tout de suite. Rattrapé brutalement par les conséquences physiques de ses actions. Conséquences dont Sam fait les frais.

« Dean ! »

Dean cesse brusquement sa fuite en avant et s'assoit sans prévenir sur un arbre abattu. Il se prend la tête dans les mains tandis que Sam reprend son souffle.

« Mais enfin ! Arrête un peu de t'enfuir ! »

Il se place à coté de lui et laisse une grande expiration lui échapper.

« J'ai trop honte ! » avoue Dean.

Ça n'en finira jamais ! Rien n'est simple avec son frère, et quand Sam pensait avoir avancé, Dean prouve une fois de plus à quel point tout ce qui concerne leur relation est difficile à admettre pour lui.

« Honte de quoi ? »

Sam le pousse à s'exprimer encore. Puisque une fois n'a pas suffit.

« File moi une feuille et un stylo, je te ferai une liste ! » propose rageusement Dean.

Sam croise les mains, un peu à court d'arguments. Certaines choses, on les accepte ou pas. Il ne peut pas faire grand chose de plus pour soulager la conscience de son frère. C'est comme ça. Dean se morfond en silence un moment avant d'oser dire quoi que ce soit. Quand il reprend la parole c'est d'une voix désolée.

« Je t'ai blessé. »

Sam se racle la gorge, mal à l'aise.

« Ben c'est à dire que ... »

Difficile de dire le contraire.

« Je le voulais aussi. »

Ce que Dean veut là tout de suite, c'est disparaître sous terre. Oublier le mal qu'il a fait à Sam, et surtout le bien que ça lui a procuré. Mais on n'efface pas aussi facilement une passion aussi vibrante.

« Je ... »

Sa gorge se noue. Impossible d'en dire plus pour le moment. En réalité, il n'en a pas vraiment besoin, Sam devine bien ce qu'il se passe.

« Tu n'avais pas réalisé que ça pourrait me faire mal, c'est ça ?"

Sam utilise un ton ironique qui finit de désarçonner son frère.

"C'est … je... tu... »

Dean n'y arrive pas ! Il ne peut tout simplement pas dire ces mots, ils restent désespérément bloqués au fond de sa gorge. Parler de sexe à Sam, d'accord, mais parler de sexe avec Sam à Sam ! Rien à voir ! Voilà un obstacle qu'il n'est pas prêt de surmonter !

Et le regard doux que son frère pose sur lui n'y change rien ! D'ailleurs il provoque plutôt une réaction de défense.

« T'es qu'un sale gosse Sammy ! »

La violence de l'injonction prend Sam par surprise.

« Hein quoi ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ?!

-Tu le sais très bien ! »

Dean ne se rend pas compte qu'une fois de plus, il imite le ton autoritaire de son père pour cacher sa gène.

« Ne fais pas l'innocent ! »

L'habituelle façon de faire Winchester, passer à l'attaque plutôt que de reconnaître son impuissance à accepter un simple sentiment. Ou même à en parler.

« Tu sais très bien ce que je veux dire ! »

Regard accusateur. Qui porte fortement sur les nerfs de Sam.

« Et de quoi tu m'accuses exactement ! Vas y je t'écoute !

-Tu ... »

Mais Sam le foudroie du regard, vexé, et ne le laisse pas finir.

« Ce n'est pas moi qui ai lancé tout ça ! J'avais rien prémédité, ne me rejette pas la faute dessus, crétin ! C'est pas comme si je m'étais mis en mini jupe pour te séduire, ou un truc du genre... »

Dean ouvre de grands yeux étonnés, affronte enfin le regard de Sam sur lui, mais seulement parce qu'il est frappé par cette réplique. Frappé par la stupidité de leur échange.

Il fixe son frère avec des yeux de merlan frit.

« Oh mon Dieu Sam, je viens de t'imaginer en écolière... »

Réplique qui a pour effet de ruiner totalement le ton autoritaire de sa voix. Il abandonne immédiatement toute agressivité pour fixer le vide avec un air perdu.

La colère de Sam disparaît aussitôt, repart comme elle était arrivé, en un claquement de doigt. Il se frotte les paupières, fatigué et en même temps conscient du comique de la situation. Tout à coup il réalise à quel point son énervement est inutile.

Il prend une grande inspiration. Ça ira. Dean a juste besoin d'un peu de temps. Mais il y arrivera, Sam croit en lui.

« Alors ? Je suis sexy en écolière ? » demande-t-il doucement.

-Répugnant. Je vais devoir me rincer les yeux à la javel !

-Merci !

-Le traumatisme ... »

Mais c'est la pointe timide d'un sourire qui apparaît sur le visage de Dean. Il semble enfin réaliser l'immaturité de son comportement. Il soupire lourdement, accablé. Sam aurait presque pitié.

« Je suis ridicule, c'est ça ? » demande-t-il.

Sam n'a pas le cœur de lui répondre. Il se contente de rire doucement et de lui frapper l'épaule.

« L'important c'est que tu t'en rendes compte.

-Ouais, génial. »

Dean expire bruyamment et se penche en arrière, le visage exposé vers le ciel.

« J'en ai plein le cul. »

Sam se mord violemment les lèves. Dean s'en aperçoit immédiatement et devine la raison de cette hilarité soudaine. Mauvais choix de mots. Il affiche une grimace révoltée et tend un doigt menaçant vers son frère.

« Putain, t'as pas intérêt ! »

-J'ai rien dit ! » s'esclaffe Sam, levant deux mains pour prouver sa bonne volonté.

« Je vais te tuer. » grommelle Dean, affligé.

« Mouais, pas très convaincant.

-Vas y, lâche encore une blague me concernant, et on verra...

-Hm nan rien ne me vient là.

-Je préfère ça.

-Sauf si tu veux qu'on reparle de ta manie de t'enfuir comme un con dès que tu paniques un peu.

-Je panique pas je ... » Dean se creuse la tête, ayant à cœur de se défendre de toutes ces accusations presque injustifiées sur son courage. « … prend de la distance pour réfléchir tranquillement. »

Ses yeux restent braqués vers le sol.

« Voilà. »

Sam fronce les sourcils, pas convaincu pour deux sous.

« Si tu prend encore de la distance pour réfléchir, comme tu dis, tu vas finir dans le lac. Pas étonnant que tu aies déjà failli t'y noyer. »

Les lèvres de Dean forment une moue boudeuse.

« S'il te plaît, ne me fais plus ça d'accord ? Toi et moi contre le reste du monde. C'est tout ce que j'ai. »

Oui, Dean peut voir cette lueur de tristesse dans les yeux de son frère.

Il n'est donc pas le seul à ressentir cette peur quant à la suite des événements, contrairement aux apparences. Est-ce que Sam prend sur lui pour essayer de l'aider ? Est-ce qu'il met ses propres doutes de coté pour tenter de le soutenir du mieux qu'il peut ? Son questionnement s'exprime sous forme d'une énorme expiration et il se laisse lentement glisser en arrière jusqu'à ce que ses fesses touchent le sol, les jambes comiquement en équerre au dessus de lui.

« Mais qu'est-ce que tu fais ? » s'inquiète Sam.

« Je laisse mon corps exprimer tout son désarroi. Un truc new age, tu comprendrai pas.

-Tu fais dans le new age toi maintenant ?

-Hé t'es pas au courant ? Apparemment on a le droit de faire ce qu'on veut sur cette terre ! Merde, je crois que je vais m'acheter le dernier CD de Taylor Swift...

-Dean ?

-Le temps que j'ai perdu ! Si seulement je m'étais renseigné sur ses concerts … Avec toutes les villes qu'on a visité, on aurait pu aller la voir au moins trois fois je suis sûr.

-Ok tu as perdu la tête, c'est officiel...

-C'est un monde de possibilités qui s'offre à nous Sam !

-...et là tu me fais carrément flipper...

-Bon, comme ça on est deux. »

Le silence règne quelques secondes.

« Putain je me sens con. » avoue enfin Dean.

« Parce que tu as le cul par terre ou à cause de ce qu'on a fait ?

-J'ai aimé ça, merde ! »

C'est une plainte sincère, et Sam entend le gémissement mortifié qui suit. Dean se presse les mains sur les paupières.

"Bordel !"

Bon, ça suffit, Sam en a marre de voir son frère se morfondre comme un pauvre bougre. Il se redresse et d'une traction sur le bras de Dean, le réinstalle en position assise.

« Ok, je crois que j'ai la solution. Ton problème Dean, et j'aurais jamais cru dire ça un jour, c'est que tu cogites trop. Attends moi là. »

Il n'est pas long à revenir, malgré cette légère claudication qui crucifie toujours Dean de culpabilité.

« Tu peux l'appeler solution. » affirme-t-il en brandissant une bouteille de vieux Whisky « Bourrons nous la gueule. »

Dean hausse les sourcils.

« Il t'arrive encore d'avoir des éclairs de génie alors ?

-Comme tu le vois.

-Parfait. Bourrons nous la gueule ensemble. »

Et dans sa bouche, ça sonne comme une déclaration d'amour.


Voilà pour le chapitre de ce soir !

C'est encore un peu confus dans la tête de nos deux loulous, mais ça commence à prendre forme non ? Au moins ils ne se voilent plus la face. Allez, tous le monde applaudit Dean ! Ah ah il nous en a bien fait baver l'imbécile ...

Alors Melanie, est-ce que la réaction de Dean te rassure un peu ? Ce n'est pas si catastrophique que ça, il a juste un peu paniqué. Merci pour ton "super chapitre" en majuscule dans ta review précédente, je suis ravie que ça t'ai plu x)

Une Shapshifter, après scrognegneu, tu utilises sapristi x) J'adore ! Je suis très contente d'avoir réussi à provoquer toutes ces émotions chez toi et de t'avoir toute retournée (sans arrière pensée, c'est promis !). Je t'assure que ta review a eu le même effet sur moi alors merci x) Quant à Dean torturé ... ben oui, qu'est-ce que tu veux, je peux pas dire le contraire, il a quelques problèmes :/

Fullby, narutine et MicroFish, je vous le dirais jamais assez, merci de votre soutien inconditionnel ! Vous faites battre mon petit cœur à mille à l'heure à chacun de vos commentaires, alors MERCI quoi ! Je vous aime *coeur*

Toi aussi Kazuki, d'ailleurs, même si je pense que tu dois beaucoup trop travailler xD je pense à toi.

Gaali1 et lalala1995 je n'ai pas de nouvelles depuis un moment, alors j'espère que vous me suivez toujours et que mon histoire n'a pas fini par vous lasser ! Et surtout, j'espère que vous allez bien :)