C'est moi ! :D

Je ne vais pas m'étaler en excuses parce que c'est inutile, sachez seulement que je n'abandonne pas et que j'ai normalement pris suffisamment d'avance pour ne plus arrêter la publication pendant aussi longtemps.

Je vais tâcher de rester brève, mais je tiens à remercier tous les reviewers anonymes, qui ont été très nombreux à laisser leur avis sur ce dernier chapitre, et ça m'a vraiment fait extrêmement plaisir : Solaneum, jj (toujours fidèle au poste), Nightfury2101, Omega Sky, Tensei, blacklight nouv, Sarah, Manon et AstridH (je ne sais pas si tu parles de nouvelle fic ou de la suite de celle-ci, mais non, pour l'instant je ne prévois pas de me lancer dans une autre histoire, j'y re-réfléchirai cet été, mais je ne peux rien promettre, à part quelques OS, j'en ai d'ailleurs publié un il y a quelques jours), je vous remercie tous, je ne vous réponds pas un à un parce que vous ne m'avez rien demandé en particulier, mais sachez que j'ai relu chacune de vos reviews, et ça me fait vraiment chaud au coeur. Merci également aux autre reviewers, il me semble vous avoir tous répondu, après je suis pas à l'abri d'un oubli, mon cerveau est très sollicité en ce moment.

Et j'ai pu voir que je ne suis pas la seule à être complètement folle de ce trailer, surtout que maintenant la VF est sortie... Je meurs d'impatience.

Bref, je vous laisse avec ce chapitre, je pense que le titre parle de lui-même, j'espère qu'il va vous plaire, comme d'habitude laissez-moi une ptite review, j'ai besoin de motivation.

Je vous fais des bisous :)

(dédicace spéciale à ma Louve que j'aime, pour les raisons qu'elle sait)


XXVIII. Premiers pas

« Suis partie voler. Besoin de prendre l'air. Gueulfor devrait passer te voir. Je pense à toi. A. »

Je fixai les lettres noires qui dansaient devant mes yeux, serrant le morceau de parchemin dans ma main en m'interdisant d'en vouloir à Astrid. Elle avait raison d'en profiter, et je n'avais pas à m'attendre à ce qu'elle compatisse à mon sort au point de se priver elle aussi de vol.

Je soupirai en fixant la place vide et froide qu'elle avait laissée derrière elle, à côté de moi dans le lit. Elle devait déjà être partie depuis longtemps ; peut-être ne tarderait-elle pas à revenir. Krokmou était toujours là, lui. Il semblait dormir, allongé dans la même position que la veille, au pied de mon lit. Cependant, lorsque je me penchai pour poser le mot d'Astrid sur la table de nuit, il remua, gémit, puis tourna ses grands yeux vers moi.

« Salut mon grand. Bien dormi ? »

Un grognement joyeux me répondit.

« Oui, moi aussi. J'ai rêvé de nous. »

Krokmou s'étira longuement, puis vint quémander quelques caresses.

« J'ai rêvé qu'on volait. »

Il frotta sa tête contre mon visage. Je fermai les yeux, me repassant les brèves images de mon rêve qui m'était restées en mémoire.

« C'était bien. C'était comme avant. Avant que… »

Ma gorge se serra. Krokmou me souffla son haleine dans le cou.

J'avais rêvé de ça toute la nuit. J'avais commencé par y penser en m'endormant, ressassant les souvenirs de mes vols avec mon dragon, et mon esprit avait fait le reste. Et lorsque j'étais revenu à la réalité, je m'étais senti à la fois incroyablement bien et horriblement frustré.

Seule la frustration demeurait à présent.

Je me redressai et m'étirai brièvement les bras, réprimant un bâillement, puis m'avançai doucement au bord du lit. Je laissai pendre ma jambe droite à l'extérieur. Mon pied toucha le sol. Je sortis mon autre jambe de sous les couvertures. Mon pied ne toucha pas le sol.

Je fixai le moignon. Longtemps. Plus longtemps que je n'avais osé le faire jusqu'ici. Je fis remuer mes muscles. Le bout de jambe bougea. Je le cognai doucement contre le bois du lit pour mieux me rendre compte qu'il m'appartenait bien, qu'il s'agissait de mon corps et que je le contrôlais.

Je tins bon. Je ne me sentis pas mal. Enfin, moins que d'habitude.

Et je réalisai soudain que je mourais d'envie de me lever. J'avais besoin de marcher. De courir. De sauter.

De voler.

J'avisai la prothèse posée sur la table en face de mon lit. Elle ne demandait qu'à être utilisée. J'essayai de m'imaginer marcher avec. M'appuyer sur ce bout de bois comme s'il s'était agi de mon propre pied. Je tâtai prudemment mon moignon avec ma main droite, appuyant doucement dessus en imaginant tout le poids de mon corps pesant sur cette parcelle de peau nouvelle qui terminait ma jambe bien plus tôt qu'elle ne l'aurait dû. Je me sentis bizarre. Ce bout de membre ne semblait pas assez robuste pour supporter…

« 'Jour ! »

Je sursautai si violemment que Krokmou prit peur, et grogna – sans doute des jurons en dragon – à l'intention de Gueulfor qui venait de pénétrer dans la pièce sans prévenir. Celui-ci haussa un sourcil en le voyant et demanda :

« Je dérange ?

- Non non, je viens de me lev… enfin, de me réveiller. Tu m'as fait peur, j'ai sursauté, et maintenant Krokmou est énervé.

- Ah. »

J'apaisai mon dragon avec quelques caresses, et lui fis gentiment signe de s'asseoir. Il obéit sans protester.

« Bien dormi ? questionna Gueulfor.

- Ça peut aller. »

Il hocha la tête, posa au sol une sorte de caisse à outils, puis se frotta les mains en me regardant.

« C'est Astrid qui t'envoie, c'est ça ? demandai-je.

- Plus ou moins, répondit-il. Je serais passé de toute façon. »

Il se tut quelques secondes, et je ne parvins pas à déterminer s'il attendait que je dise quelque chose ou s'il cherchait simplement ses mots.

« Bon, tu sais pourquoi je suis là… » commença-t-il finalement.

Je hochai la tête. Il sembla une fois de plus attendre une réponse, mais je ne dis rien.

« Je… si tu te sens pas prêt, je peux revenir plus tard, ajouta-t-il.

- Nan, c'est bon, ça sert à rien d'attendre plus longtemps. » assurai-je.

Il me questionna du regard. Son « Tu en es sûr ? » résonna à mes oreilles encore plus fort que s'il ne l'avait prononcé à haute voix. Jamais Gueulfor ne s'était montré aussi inquiet à mon égard. Je savais qu'il avait toujours fait attention à moi, mais il ne m'avait jamais paru aussi soucieux de ce que je ressentais qu'à ce moment-là. D'habitude, il avait plutôt tendance à me traiter sans pitié, « pour m'endurcir » comme il le répétait souvent, et à me pousser à prendre sur moi, à être courageux et à surmonter mes peurs et mes doutes. J'avais fini par m'habituer à sa méthode bourrue, à l'apprécier même, aussi l'attention qu'il semblait soudain me porter en cet instant me déstabilisa quelque peu. Donnai-je vraiment l'impression d'avoir autant besoin qu'on fasse attention à moi ?

Toujours sans réaction de ma part, Gueulfor se décida à agir, et attrapa la prothèse posée sur la table. Il la pressa entre ses mains pour tester le mécanisme, qui émit un petit grincement métallique. Krokmou se rapprocha, sans doute intrigué par le bruit. Je lui fis signe de rester sage, et il s'assit au bout du lit, sans me quitter des yeux. Je reportai mon attention sur Gueulfor et me saisis de la prothèse qu'il me tendait, la retournant fébrilement entre mes mains.

« J'ai ajouté une sorte de ressort, pour amortir et t'éviter de trop boiter, m'indiqua-t-il. Je sais pas encore vraiment ce que ça vaut, mais normalement ça devrait aller. On fera des réglages au fur et à mesure. »

En temps normal, un mécanisme pareil m'aurait fasciné. Mais là, j'avais beau essayer de m'y intéresser et de comprendre comment Gueulfor avait mis ça au point, quelque chose bloquait. Je n'arrivais pas à me concentrer sur autre chose que la sensation du métal froid sur ma peau moite.

« L'avantage, c'est que tu pourras facilement l'enlever et la remettre, continua Gueulfor, pour dormir par exemple. Ta peau sera en contact avec la partie en bois, c'est moins dur, moins froid que le métal, et moins douloureux je pense. »

Je passai mes doigts sur le bois poli à la perfection. Aucune écharde ne dépassait – heureusement. Gueulfor semblait avoir pensé à tout. Il avait d'ailleurs repris son ton habituel, et cela me rassurait quelque peu. Il s'assurait qu'il avait mon attention, mais sans se préoccuper de ce que je pouvais ressentir. C'était très bien comme ça.

« J'ai essayé de rapprocher ça de la forme d'un pied, pour la stabilité, ajouta-t-il, et aussi parce que j'ai étudié les plans du machin que tu avais fait à ton dragon, et je crois que c'est la meilleure forme si on veut adapter le mécanisme à tout ça. »

J'écarquillai les yeux, les paroles de Gueulfor résonnant à mes oreilles. Il haussa un sourcil.

« Tu… tu as fait quoi ? demandai-je.

- Euh… ben j'ai essayé de tenir compte du truc qui te permettait de contrôler l'aileron de Krokmou, j'ai utilisé tes plans et…

- Ça veut dire que ma prothèse s'adaptera ? le coupai-je. Je vais pouvoir… voler ? Même sans mon pied ? »

Je sentais un sourire de plus en plus large déformer mes traits, et une excitation intense monter en moi. Je voyais soudain mes doutes et mes craintes à ce sujet s'effacer sous l'évidence avec laquelle Gueulfor avait présenté l'idée. Evidemment que j'allais pouvoir revoler. J'avais bien l'air d'être le seul à en avoir douté.

« Bien sûr… répondit Gueulfor en écho à mes pensées. Ça t'étonne autant ?

- Non, mais… disons que je m'étais préparé à l'idée, au cas où…

- Ah… ben te réjouis pas trop non plus, mais si tout se passe bien, il y a pas de raison que ça marche pas… J'attendais ton réveil pour faire des tests, mais j'ai déjà commencé à réfléchir, et…

- Gueulfor ? le coupai-je.

- Oui ?

- Merci. »

Si j'avais pu me lever, je l'aurais très certainement serré dans mes bras. A la place, je me contentai d'un sourire, simple mais sincère. Je me tournai ensuite vers Krokmou, qui n'avait pas bougé de sa place.

« T'as entendu ça mon grand ? Tu vas sûrement pouvoir revoler ! »

Il frétilla d'impatience, et tendit le cou vers moi. Je le caressai brièvement, puis me retournai vers Gueulfor. Il nous regardait en souriant. Cependant, lorsque nos regards se croisèrent, il parut légèrement gêné face à la reconnaissance que je lui manifestais, et je décidai donc de ne pas insister.

« Bon, on l'essaye cette prothèse ? » lançai-je avec un peu trop d'enthousiasme pour chasser le malaise ambiant.

Gueulfor hocha la tête, puis s'approcha de moi. Je posai mon futur pied sur le lit, puis me redressai et m'assis en laissant pendre mes deux jambes à l'extérieur. Gueulfor attrapa un tabouret, s'assit face à moi, et tandis que je relevais lentement mon pantalon pour découvrir mon moignon, il prit la prothèse et la plaça à l'endroit où aurait dû se trouver mon pied. La hauteur semblait à peu près correspondre, malgré un léger espace, et je sentis le bois lisse toucher ma peau fraîchement cicatrisée. Gueulfor s'empara alors d'une sorte de drap blanc et entreprit de l'envelopper autour de mon moignon, avec une délicatesse dont je n'aurais pas cru capables sa grosse main et son crochet. Il appuya plusieurs fois au bout de ma jambe, semblant tester l'épaisseur du tissu, et plusieurs fois il ajouta une couche supplémentaire. L'étoffe était incroyablement douce et légère, et bientôt les désagréables fourmillements qui remontaient le long de ma jambe lorsque Gueulfor pressait le moignon s'atténuèrent.

« C'est pour éviter que ça fasse mal, m'indiqua-t-il. Un truc de Gothi, ça améliore l'amortissement et ça empêche aussi les complications apparemment, à cause de la pression. T'as de la chance, moi personne ne m'a proposé ça quand j'ai perdu mon pied. »

J'hésitai à sourire, mais de toute manière Gueulfor ne me regardait pas, trop absorbé par la réalisation de mon bandage. Quand il eut finit, il coupa l'excédent de tissu, puis coinça le bout de la bande dans la partie déjà enroulée. Il attrapa ensuite la prothèse, et y fixa un embout supplémentaire, au niveau de la partie supérieure en bois, utilisant des encoches auxquelles je n'avais pas prêté attention. Cet embout se composait d'une partie arrondie et creuse en bois, prolongée par des rebords métalliques.

Quand Gueulfor eut terminé de vérifier sa fixation, il s'arrêta quelques secondes, puis approcha doucement la prothèse de ma jambe. Un étrange sentiment d'appréhension, d'excitation et de curiosité mêlées me saisit, et je regardai fixement mon moignon s'emboiter parfaitement dans ce qui serait désormais mon pied. Gueulfor attrapa un outil – une sorte de pince – et s'en servit pour resserrer les bords métalliques de la prothèse autour de ma jambe. La pression soudainement exercée sur une partie de moi que j'avais jusqu'à lors eu beaucoup de mal à toucher me mit mal à l'aise. J'avais presque envie d'arracher cette chose étrangère à mon corps.

« C'est pas trop serré ? demanda Gueulfor.

- Je sais pas… répondis-je honnêtement. C'est bizarre, mais je suppose que ça doit être assez serré si on veut que ça tienne.

- Il faut juste que tu aies encore des sensations dans le moignon, sinon ça veut dire que j'y suis allé trop fort.

- Alors ça va.

- Bien. Tu verras à l'usage de toute façon. »

Gueulfor posa délicatement ma jambe au sol, puis la lâcha. L'habituelle sensation d'anormale légèreté ne se fit pas ressentir : ma jambe ne pendait pas dans le vide, elle tenait, elle était posée au sol, via la prothèse. Et c'était étrange de penser qu'après avoir eu tant de mal à me faire à l'idée de ne plus avoir de pied gauche, je n'arrivais à présent pas à réaliser que j'en avais de nouveau un.

Je tentai timidement de m'appuyer sur mon genou. Sans doute pas assez fort, puisque rien ne se passa. Gueulfor s'approcha alors, et me tendit ses bras. Je les saisis. Il me tira vers l'avant, plus vite que ce à quoi je m'attendais, et bientôt je me retrouvai debout sans avoir eu le temps de comprendre ce qui m'arrivait. Ma tête tourna, ma vue se brouilla, je fermai les yeux. Gueulfor me tenait toujours. Je respirai lentement. Le plus calmement possible. Tout mon poids reposait pour l'instant sur ma jambe droite.

« Ça va aller ? » demanda Gueulfor.

Je me contentai d'un hochement de tête. En vérité, je ne me sentais pas très bien. Je ne m'étais pas levé depuis tellement longtemps que mon corps semblait avoir oublié comment se tenir debout. Et ma fichue jambe gauche n'arrangeait rien.

« Essaie de faire un pas, je te tiens. »

J'inspirai. Avançai doucement ma jambe gauche devant moi. Expirai. Serrai un peu plus les bras de Gueulfor. Inspirai. Pliai mon genou. Expirai. Serrai les lèvres, et laissai mon poids passer sur mon autre jambe. Retins mon souffle. Accusai la douleur qui remonta rapidement le long de ma jambe. Dans mon corps. Jusqu'à ma tête.

Le monde tourna.

Lentement.

Je n'entendis plus.

Je ne vis plus.

Je ne sentis plus.


Lumière.

Noir.


Lumière. Eblouissante.

Je fermai les yeux.


« Harold ? »

Echo.

« Harold ? Harold ! »

J'entrouvris les paupières. Gueulfor était flou. Derrière lui, le plafond. Et le monde tournait toujours.

« …om…é… tomber. Je vais tomber, marmonnai-je.

- Oui, oui, je sais, tu es déjà tombé, répondit Gueulfor. Ça va être plus difficile que ce que je croyais. »

Il passa une main sur mon front en sueur, soupira, et s'assit à côté de moi.

« T'as l'air encore trop faible, t'as même pas fait un pas que t'étais déjà évanoui. »

Il attrapa ma jambe et me retira ma prothèse, puis défit mon bandage.

« On va en rester là pour le moment.

- Non. »

Il stoppa son mouvement et me regarda, sourcils froncés.

« Non ?

- Non, répétai-je. Je veux marcher. J'en peux plus de rester coincé ici. Je veux sortir. Je veux voler. »

Disant cela, je cherchai mon dragon des yeux.

« Où est Krokmou ?

- Il est parti. Quand t'es tombé dans les pommes, il est sorti. Je sais pas où il est allé.

- Va le chercher !

- Hé, doucement ! Commence par te calmer, t'es tout nerveux…

- Krokmou ! m'écriai-je, haussant le ton. Reviens !

- Ça sert à rien, il t'entendra pas.

- Krokmou ! Me laisse pas ! Je veux…

- Mais qu'est-ce qui t'arrive bon sang ?

- Je veux voler !

- Pas la peine de crier !

- JE VEUX VOLER ! »

Je m'étais redressé, mes mains tremblaient, j'avais froid. Mes joues étaient humides. La porte s'ouvrit, Gothi entra. Alertée par mes cris sans doute, puisqu'elle accourut – aussi vite qu'une vieille femme le pouvait – et avec l'aide de Gueulfor, elle me força à me rallonger. Je me débattis, je criai, et je ne savais même pas pourquoi. Je voulais partir. C'était trop dur.

« Harold, s'il te plaît, calme-toi ! cria Gueulfor pour couvrir mes hurlements. Respire, arrête de remuer ! Ça va aller ! »

Non, non, ça ne va pas aller !

Il redoubla de force et me plaqua sur le lit. Je finis par ralentir mes mouvements sous la douloureuse pression qu'il exerçait sur mes poignets, et me laissai retomber sur le lit en sanglotant. Je n'en pouvais plus.

« Eh ben, faut pas te mettre dans des états pareils… me dit-il. C'est normal que ça aille pas du premier coup, ça prend du temps, t'y arriveras si t'es patient.

- Mais j'en ai marre ! Je veux plus rester ici à rien faire, j'ai besoin de voler, merde ! »

Gueulfor me rattrapa les poignets, mais je n'avais pas bougé. Je n'en avais plus la force. Il les relâcha après quelques secondes, et souffla. Gothi, qui s'était absentée, revint avec un linge qui trempait dans un récipient fumant. Elle prit la place de Gueulfor et posa sa main fripée sur mon front.

« Tu avais besoin d'évacuer. Maintenant, calme-toi. » me dit-elle.

J'expirai le plus lentement possible, et fermai les yeux. La présence de Gothi avait quelque chose d'apaisant. Je sentis le linge chaud sur mon front, et une étrange odeur de plantes vint me chatouiller les narines. L'Ancienne le laissa là, et je l'entendis recommander à Gueulfor de le remouiller deux ou trois fois, jusqu'à ce que l'infusion ait refroidi.

« Je peux pas rester, mais je vais aller chercher Astrid, elle pourra s'occuper de lui. » répondit Gueulfor.

Astrid. Elle devait encore être dans le ciel. En train de voler. Avec sa dragonne.

J'attendis que Gothi sorte, puis interpellai Gueulfor. Je le sentis se rapprocher.

« Oui Harold ?

- Ne dis rien à Astrid s'il te plait. Pour… ce qui vient de se passer.

- Pourquoi tu…

- Ne lui parle pas de l'essai de la prothèse, d'accord ? le coupai-je. Pas d'évanouissement, juste de la fatigue et un mal de tête.

- D'accord.

- Merci. »

Je comptai ses pas jusqu'à la porte, et soupirai quand je l'entendis se refermer derrière lui.

J'osais espérer qu'il ne réfléchisse pas trop à cette demande de silence. Je ne pensais pas être capable moi-même d'en donner les raisons réelles, mais j'étais sûr d'une chose : si Astrid apprenait que mes premiers pas s'étaient mal passés, elle ne prendrait pas ça à la légère. Et je n'avais vraiment pas envie de devoir gérer sa réaction, quelle qu'elle soit.

La veille, elle m'avait parlé de ma jambe, disant que si Gothi avait affirmé qu'elle était opérationnelle, il ne fallait pas perdre de temps. Elle m'avait annoncé que Gueulfor passerait pour m'aider, et je n'avais pas eu besoin de détails pour comprendre que c'était elle qui le lui avait demandé. Je ne savais trop comment me sentir vis-à-vis de son dévouement. Elle avait bien évidemment raison, la preuve en était par mon envie de marcher qui se faisait de plus en plus ressentir, mais sa façon de m'encourager me laissait quelque peu mal à l'aise. Elle était presque trop insistante. J'aurais pourtant dû être content, même enthousiaste qu'elle se sente aussi concernée et qu'elle se montre motivée à m'aider.

Mais elle ne pouvait décidément pas me pousser à faire des efforts pour ensuite me laisser tomber pour sa dragonne.

En plus, Krokmou semblait m'avoir lui aussi abandonné. Je n'avais pas vraiment suivi ce qu'il s'était passé, mais apparemment, il avait pris la fuite quand je m'étais évanoui. Et j'avais beau en chercher les raisons, je ne comprenais pas ce qui aurait pu le pousser à me laisser comme ça dans un moment pareil.

Tout comme je ne comprenais pas comment ni pourquoi j'avais pu réagir aussi brutalement après mon malaise. Je n'avais pas moi-même senti la colère venir ; j'étais soudainement et imprévisiblement passé d'un état d'espoir certain à un désespoir tellement violent que j'en avais perdu le contrôle.

En clair, je ne savais plus du tout où j'en étais. Toutes les personnes qui m'avaient manifesté du soutien depuis mon réveil semblaient s'être volatilisées, au moment même où j'aurais sans doute eu le plus besoin d'elles.

Je me retournai rageusement dans mon lit, tentant d'étouffer ma colère dans les couvertures. Le linge humide tomba de mon front. Mais je m'en fichais. Il faudrait bien plus qu'une simple infusion aux plantes pour me calmer.


Il avait juste voulu le sauver. Il ne voulait pas le perdre. Sans lui, il n'était plus rien. Car qu'était-ce qu'un dragon qui ne pouvait pas voler ? Pas grand-chose de plus d'un humain qui ne pouvait pas marcher.

Ne pouvait pas marcher.

Marcher.

Il avait pourtant essayé. Il s'était levé. Mais il était retombé.

Il y avait cru.

Il ne pensait pas avoir mordu si fort. Il voulait juste le rattraper.

Mais c'était trop tard.

C'était fait.

Harold était dans les bras de Gueulfor, inconscient, emporté par la douleur.

Et c'était à cause de lui.