Mithraël
Elle ne saisit pas immédiatement ce qui était en train de se produire sous ses pieds. Le sol tremblait, se craquelait et soudain, elle sentit une force immense la soulever. Elle fléchit les genoux, absorbant le choc, et s'aida du bâton trouvé plus tôt dans le sous-sol de la tour des mages afin de garder l'équilibre. Regardant autour d'elle, elle s'aperçut que les murs de la citadelle avaient disparu, laissant place aux pics enneigés des Dorsales de givre. Un froid mordant régnait ici. Elle frissonna.
Une fois l'ascension stoppée, les secousses et vibrations calmées, Lavellan réalisa qu'elle se tenait sur un pan de roche qui, quelques minutes auparavant, appartenait à la cour principale de Fort Céleste. Elle avait à présent trouvé l'équilibre, solide sur ses appuis. C'est alors qu'elle entendit un crépitement trop familier au-dessus d'elle et la paume qui avait reçu l'Ancre semblait lui répondre, s'activant par intermittence. Suivant le son, elle leva la tête, bien que sachant déjà à quoi s'attendre.
La Brèche.
La Brèche s'étendait à nouveau dans le ciel surplombant le Fort. La peur l'envahit alors que la vision de ce futur sinistre occupait ses pensées. S'il était à présent privé de son armée de démons, Corypheus demeurait néanmoins capable d'offrir à ces créatures une porte d'entrée vers leur monde. De gré ou de forces, les créatures de l'Immatériel seraient traînées vers la rupture, attirées comme une lampe attirerait les papillons. Cependant nombre de ces papillons deviendraient incontrôlables une fois entrés dans leur monde, la transition étant trop brutale. Esprits et démons utilisaient habituellement un réceptacle pour pénétrer de l'autre côté…
Non, elle ne laisserait pas cela se produire. Elle avait fait une promesse, à Léliana, à tous les autres.
Un rire rauque et sinistre se fit entendre. En face d'elle se tenait leur ennemi, affichant un rictus satisfait en voyant son opposante déstabilisée. Il tenait fermement l'orbe dans ses griffes, déterminé à utiliser son pouvoir afin d'annihiler une fois pour toutes celle qui avait osé contrecarrer ses plans :
« Voyons ce dont l'Usurpatrice est capable seule, privée de son Inquisition » susurra-t-il sur un ton de profond mépris.
Mithraël fit rapidement le point sur la situation, si ses maintes excursions en Férelden et Orlaïs lui avaient apprise une chose c'était que l'environnement était un facteur décisif et ce quelque soit l'affrontement.
La surface sur laquelle ils se tenaient était assez large et lui assurait une marge de manœuvre suffisante si elle devait en venir à plonger afin d'éviter sorts et autres rais d'énergie que le magister était susceptible de lui lancer. Néanmoins elle devait rester attentive aux limites, inutile de faciliter le travail de l'engeance et s'expédier dans le vide. Reprenant son souffle, elle put soutenir le regard mauvais son ennemi. Mithraël déglutit, terrifiée. Pourtant elle rassembla son courage, faisant fi de son cœur cognant contre sa poitrine, et rétorqua :
« La victoire n'en sera que plus fracassante, Monstre »
L'orbe que Corypheus tenait dans sa main crépita et émit une lumière rougeâtre. Lavellan devina qu'il concentrait à nouveau son pouvoir dans l'artefact dans le but de l'amplifier. Était-ce le lyrium rouge qui avait corrompu la sphère ? Elle se rappelait la magie elfique ancienne comme étant similaire au feu voilé ou à la magie des failles, produisant une lueur verte or bleutée. Consciente que sa propre magie n'était pas de taille pour contrer le rai, elle se préparait à esquiver.
L'onde n'énergie dégagée à l'impact fit décoller plusieurs fragments de roche que l'elfe évita aisément.
Finit la parlotte, l'affrontement commençait.
Voyant l'orbe à présent vidée, Mithraël en profita pour ouvrir de petites failles autour de Corypheus à l'aide de l'Ancre et ses nouvelles connaissances sur la magie des ruptures. Chacune envoyait des rais verdâtres vers la cible. Elle faisait de son mieux afin de contrôler la taille des ruptures, ne souhaitant pas que les démons se joignent à la fête ! Le magister grogna, comme surpris de la voir maîtriser ce pouvoir qu'il avait tant convoité. La jeune femme en profita pour lancer un sortilège d'immolation à son encontre. Surpris par l'audace de son opposante, il fut déséquilibré par l'impact et l'orbe qui commençait à rougeoyer de nouveau s'éteignit.
Cela peut fonctionner, si je le tiens occupé assez longtemps afin qu'il ne puisse recharger l'orbe songea l'elfe. Néanmoins Corypheus reportait à présent son attention sur elle et le rayon rouge la percuta de plein fouet. Sans l'orbe ? Comment cela se pouvait-il ? Il avait probablement sacrifié la puissance pour la rapidité, l'orbe étant seulement un catalyseur et non la source de la magie de l'engeance. Une sensation étrange s'était emparée de l'elfe à l'impact. Elle s'était attendue à des représailles beaucoup plus sévères pour une attaque directe venant de Corypheus et bien qu'elle fût secouée, elle avait l'impression que quelque chose avait absorbé le choc. Pourtant elle ne voyait pas l'aura bleutée si caractéristique des barrières de protection l'envelopper.
Étrange.
Le magister semblait frustré de voir adversaire debout et ne paraissant pas des plus perturbés à la suite de sa contre offensive. Il agit néanmoins rapidement, ne laissant pas le loisir à la jeune femme de répliquer. Il porta son attention sur les micro-failles que Mithraël avaient ouvertes et les agrandit afin d'attirer les créatures de l'Immatériel.
Deux ombres franchirent alors le Voile. Sans une second d'hésitation, l'elfe rompu le lien entre l'Ancre et les failles, ce qui les referma d'amblée. Elle jura à sa propre stupidité. Elle n'était pas la seule à pouvoir maîtriser les failles et le magister venait de le lui rappeler. Deux ombres, elle pouvait gérer, cependant elle ne préférait pas songer à l'éventualité de se retrouver seule face à Corypheus et plusieurs hauts-démons…
Les ombres fondirent sur elle alors que le magister préparait un nouvel assaut. Mithraël répondit à ce dernier avec un poing de pierre formé de cristaux émeraude de l'immatériel. Il explosa à l'impact, projetant des débris vers sa cible et ses sbires. Lavellan ne put savourer sa petite victoire une seconde car elle fut percutée de plein fouet par un cristal de lyrium surgissant de nulle part. Elle retomba lourdement sur le côté, le souffle coupé par l'impact.
« Vous pouvez peut-être vous targuer de maîtriser les failles, mais le lyrium rouge reste hors de votre portée » railla le magister, satisfait d'avoir enfin repris le dessus.
Il chargeait à nouveau l'orbe. L'Inquisitrice rassembla ses forces autant qu'elle le put et chargea un nouveau poing de pierre mais cette fois dirigé sous elle afin de se propulser au plus loin de la trajectoire du rai rouge et des griffes des ombres. La même sensation de protection l'enveloppa à nouveau, rendant moins brutale sa réception au sol. Néanmoins son flanc gauche la brûlait intensément à la suite de l'impact du cristal de lyrium. Faisant de son mieux pour ignorer la douleur, elle se redressa aussi rapidement que possible, bien que vacillant dangereusement. Alors que le magister s'apprêtait à faire de nouveau feu, elle utilisa la frappe voilée pour l'en empêcher. Cela suffit à interrompre le processus de chargement de la sphère pour quelques secondes, secondes qui suffirent à Mithraël pour immoler les deux démons qui se rapprochaient dangereusement.
Avant que son ennemi ne réplique, elle utilisa traction des abysses afin d'entraîner les ombres brûlant plus loin, entre Corypheus et elle-même. Les démons luttaient contre la force les happant, poussant des sifflements stridents de protestation et se débattant, souhaitant voir leurs serres tracer des sillons dans le visage de l'Inquisitrice. Cette dernière matérialisa une mine de feu au centre du vortex et regarda sans ciller une seconde les démons se faire dévorer par les flammes ardentes.
Une bonne chose de faite, mais la victoire en était néanmoins loin d'être assurée.
La quantité conséquente de mana nécessaire à cette stratégie de défense laissa l'elfe étourdie. Elle chancela et sembla sur le point de perdre contact avec le monde réel. Le magister en profita et plusieurs cristaux de lyrium rouge fendirent le sol sous les pieds de la jeune femme, l'empêchant d'atteindre sa ceinture alors qu'elle tâtonnait afin d'y retirer une potion de lyrium. La douleur lui arracha un gémissement mais une fois encore, l'atterrissage fut moins violent que prévu.
Cela eût au moins l'effet de la tirer de sa léthargie. La situation semblait néanmoins lui échapper. Son corps protestait de façon véhémente à chaque mouvement. Pourtant dans son malheur, une lueur d'espoir apparut alors qu'elle se rendit compte que les pics rouges la soustrayaient à présent à la vue de son ennemi. Elle en profita pour boire cette potion de lyrium tant désirée et se rassérénera en sentant les familières salves régénératrices de mana parcourir son corps.
Elle se remémorait sa promesse, s'en servant comme un mantra, et se redressa afin de faire face à Corypheus. Son armure était cabossée, renfoncée à certains endroits. Son visage était couvert d'égratignures sanguinolentes et il était préférable de ne pas penser à son pauvre corps couvert de bleus et hématomes à la suite des impacts produits par les cristaux vermeils. La flamme demeurait néanmoins dans le regard de l'Inquisitrice Lavellan. La flamme ardente de quelqu'un qui n'abandonnerait pas et tenterait le tout pour le tout afin de tenir son serment.
Elle craignait Corypheus, mais plus au point de se sentir impuissante face à lui. Après lui avoir arraché son armée de démons, ses Gardes des Ombres et entravé ses plans au Palais d'Hiver ainsi que dans les Terres d'Arbor, elle savait à présent qu'il n'était pas infaillible. Tout être avait ses faiblesses. Pour lui, sans aucun doute, c'était son orgueil.
Et elle savait qu'elle devait en jouer afin de le déstabiliser assez longtemps afin de permettre à ses réserves de mana de s'emplir à nouveau.
« Est-ce là tout ce dont vous êtes capable, Monstre ? » lança-t-elle d'un ton méprisant, affichant une expression dédaigneuse et suffisante malgré la douleur, malgré la peur.
« Vous semblez beaucoup moins en contrôle sans vos sbires Venatori » continua-t-elle en voyant les yeux du magister s'écarquiller de rage et incrédulité. Comment osait-elle ? Semblait dire son regard. Comment cette vermine osait-elle s'adresser directement à lui, Dieu en devenir. Sa réponse ne se fit pas attendre :
« Vous… n'êtes… RIEN, gronda Corypheus en réponse, un asticot, un ver, comparé à ce que je suis. Je vous détruirai ici, en un instant, Dumat m'en soit le témoin ».
« Je vous écraserai, vous exploserai, vous annihilerai une bonne fois pour toutes et il ne restera absolument rien de l'Usurpatrice, de l'Imposteur, une fois que j'en aurais fini avec vous » continua-t-il, sa voix sifflait tel un serpent prêt à mordre.
« Rien à enterrer, rien à vénérer, rien à se remémorer, je vous effacerai de l'Histoire et tous vos efforts pour m'arrêter auront été vains » poursuivit-il.
« Personne ne se souviendra de vous vermine, personne, … »
« Et vous n'apprendrez définitivement jamais de vos erreurs » l'interrompit-elle dans son monologue en concentrant son énergie dans la matérialisation d'un nouveau poing de l'Immatériel qu'elle projeta à son encontre.
La forme de pierre doubla de volume en chemin, sous le regard hébété de l'elfe. Elle n'avait jamais vu cela avant ! Le cristal émeraude éclata au contact du magister, qui laissa échapper l'orbe. L'artefact roulait dangereusement en direction de la bordure de la cour. Dans une tentative désespérée de le rattraper, la jeune femme plongea. Voyant qu'il lui échapperait néanmoins, elle utilisa l'Ancre dans un dernier recours. L'elfe se remémorait comment l'engeance avait tenté de la lui ôter avec l'orbe. La magie de cette dernière et celle de l'Ancre pouvait être unies et elle espérait pouvoir utiliser ce lien afin d'attirer à elle la sphère.
L'orbe fut comme happée par l'Ancre et à son contact son aura redevint vert émeraude. Corypheus émit un hurlement de rage, tentant d'interagir avec l'artefact en se servant de sa magie infusée de lyrium rouge mais sans succès. Mithraël sentait cependant la sphère se charger en énergie, sans qu'elle ne l'ait commandé. Était-ce son lien avec l'Ancre qui poussait cela se produire ? Elle n'en avait aucune idée, tout comme elle n'était pas certaine d'être dans la capacité à en contrôler le pouvoir.
Un nouveau flux de magie parcourait à nouveau Lavellan et cette fois-ci elle put en reconnaître la signature : la magie des failles. Deux personnes en dehors d'elle-même partageaient cette école à sa connaissance, Votre Instructeur et Solas.
« Faites-moi confiance » murmura la voix de ce dernier son esprit, comme pour faire écho à ses pensées.
Cependant l'orbe vibrait sous l'énergie reçue et devenait de plus en plus instable à la suite des tentatives répétées de Corypheus d'utiliser le pouvoir du lyrium rouge afin de la corrompre à nouveau.
Mithraël prit une décision. Elle désinhiba l'Ancre et déchargea sa magie dans la sphère, amplifiant l'instabilité de cette dernière. Le point de rupture fut alors atteint. Ne pouvant contenir l'Ancre, le lyrium corrompu et la magie de Solas, l'orbe commença à se fissurer et des rayons d'énergie s'en échappèrent.
Lavellan leva alors la main tenant l'orbe et la dirigea vers la Brèche en espérant que l'énergie serait suffisante à la fermer une bonne fois pour toutes ! Là était sa priorité. Cependant l'artefact ne semblait pas l'entendre de cette façon et à la suite d'une nouvelle tentative de Corypheus de se l'approrier, lui renvoya sa magie corrompue à la figure. Les cristaux de lyrium composant son corps explosèrent sous le choc. Il hurla de douleur et tituba avant de heurter brutalement le sol de pierre.
Tentant de reprendre le contrôle de la sphère, Lavellan concentra à nouveau l'énergie de l'Ancre en elle et la dirigea vers la Brèche comme pour fermer une habituelle faille. L'orbe craquela et un jet vert émeraude fut finalement envoyé en direction de la Brèche. La magie de l'Ancre était décuplée par l'artefact et convertie en un rayon de plus en plus puissant, de la même façon dont les mages avaient concentrée leur magie dans l'Ancre afin de refermer la précédente Brèche. Lavellan fut derechef vidée de toute mana, proche de l'évanouissement, mais lutta afin de rester consciente. Bien qu'elle ne puisse plus stopper le processus, elle devait restée concentrée afin de canaliser l'énergie et s'assurer de la diriger vers la Brèche.
Une dernière vague de force magique fut envoyée de l'Ancre à la Brèche au travers l'orbe et cette dernière se fendit en deux pour de bon. Le lien entre la marque et la béante faille fut rompu et cette dernière commença à se refermer lentement. Mithraël laissa échapper les deux fragments et, dans un état de demi-conscience, reportant son attention sur Corypheus. Ses genoux flanchèrent et elle rejoignit à son tour le sol froid de la cour.
Une lueur bleutée l'enveloppait, était-ce là l'œuvre de Solas ? Elle ne réfléchit pas longuement au sujet, avançant à quatre pattes en direction du magister qui gisait au-devant d'elle.
Elle ne pouvait s'expliquer le spectacle qui s'étendait sous ses yeux. Les régions du corps de l'engeance corrompues par le lyrium rouge avaient été désintégrées, ne laissant aucune trace à part des trous béants. Il ne restait de Corypheus qu'une carcasse grise et décharnée. Pourtant son regard semblait toujours la suivre et ce qu'il restait de son corps paraissait perpétuellement se soulever et rabaisser doucement au rythme d'une respiration très faible. Un murmure s'échappa de la pile de lambeaux que constituait à présent l'Ancien et elle dût approcher davantage son visage de ce qui semblait être le sien avant de réaliser qu'il parlait, marmonnait :
« Pas comme ça, j'ai parcouru les halls de la Cité d'or, traversé les âges, … »
« Dumats, Dieux Anciens, je vous en conjure, si vous existez, si vous avez réellement existé, venez-moi en aide ».
Mithraël avait presque pitié de lui à cet instant. Son monde s'effondrait, ses dieux ne répondraient pas à son appel. Elle apposa sa paume imprimée de la marque sur le visage de Corypheus et cette dernière crépita à nouveau. La jeune femme ferma les yeux, laissant l'Ancre faire son travail.
Le cadavre du magister se désintégra et fut renvoyé dans l'Immatériel au travers la Brèche achevant de se fermer.
« Vous vouliez parcourir l'Immatériel, c'est chose faite, seulement pas sous votre forme physique » murmura Lavellan avant de se laisser tomber sur le flanc là où reposait Corypheus quelques instants auparavant.
Trop faible pour se relever, elle resta immobile alors que le sol se dérobait sous elle. Le magister hors d'état de nuire, sa magie n'était plus capable de garder le pan de la cour de Fort Céleste en lévitation continue. Impuissante, elle avait néanmoins la conscience légère.
Promesse tenue, songea-t-elle avec un sourire aux lèvres avant d'être emportée dans les ténèbres.
Une ombre svelte atteignit prestement le pan de roche en chute libre. Ses paumes s'apposèrent sur la pierre et la chute du roc fut ralentie tout en voyant sa trajectoire légèrement déviée, mettant la citadelle hors de danger. S'arrêtant quelques instants à la hauteur de Lavellan, la silhouette s'empara des fragments de l'orbe et disparu silencieusement et rapidement en direction de la chaîne montagneuse.
Cullen
Si les templiers rouges avaient redoublé d'entrain alors que la Brèche s'ouvrait, c'était à présent la déroute. À la vue de l'immense rupture se refermant lentement, les lieutenants Venatori avaient sonné la retraite. Le chaos régnait alors dans la cour, leurs ennemis cherchant à rejoindre le passage par lequel ils étaient entrés et les soldats de l'Inquisition et leurs alliées tentant de leur barrer la route. Les archers harcelaient sans relâche les fuyards, bien déterminés à leur faire payer les horreurs commises au nom des Venatori dans tout Thédas.
Le Commandant Rutherford veillait néanmoins à ce qu'aucun de ses hommes ne s'engouffrait dans le passage et ne leur donnait la chasse. Cela pouvait très bien être une ruse de la part des cultistes afin de les attirer hors du bastion, là où ils seraient vulnérables. Aussi difficile que cela pouvait être de laisser ces barbares s'en tirer, les soldats obtempérèrent. Ils avaient toute confiance en leur chef, qui s'était battu avec acharnement à leurs côtés et ce en dépit de ses récentes blessures.
Le gros des cultistes et leurs templiers couraient à présent dans la plaine enneigée bordant Fort Céleste, sous le regard haineux des hommes stationnés sur les remparts. Reprenant son souffle, Cullen balayait de son regard ambre ce qui demeurait de la cour du Fort.
Le mur éventré à nouveau après l'intervention des mages paraissait instable et des morceaux de pierre roulaient du sommet des remparts avant de se fracasser sur ce qui restait de la cour basse. Il leur fallait sécuriser cela au plus vite. L'on entrapercevait la carcasse du dragon de lyrium sous les gravats, fort heureusement bien immobile. Le crénelage avait été arraché là où les deux bêtes avaient exécuté leur atterrissage forcé. Le second dragon était pourtant introuvable, cependant Cullen devinait que là était l'aide de Morrigan et donc qu'il n'y avait lieu de s'inquiéter de son dessein.
Plusieurs des tours principales avaient également essuyé de lourds dommages à la suite des assauts répétés des projectiles lancés des trébuchets ennemis. La tour qui lui servait autrefois de bureau et appartements était complètement démolie jusqu'à la hauteur du chemin de ronde. Un pan de mur entier avait été arraché de la tour à son flanc. Après tant de mois passés à retaper le Fort, le spectacle s'offrant à présent aux yeux de tous étaient des plus désolants.
Nombreux étaient ceux tombés en protégeant le bastion. La Charge, les Gardes des Ombres, les mages et la garnison de la forteresse avaient tous essuyé de lourdes pertes. Médecins et mages en état s'affairaient déjà sur le champ de bataille, tentant de sauver ceux qui pouvaient l'être. Les survivants capables de se tenir debout échangeaient des regards interrogateurs. Était-ce terminé ou était-ce là une nouvelle farce de leur opposant ? Personne n'osait célébrer, personne n'osait se prononcer. Plusieurs regards se tournèrent vers Rutherford.
Personne ne savait ou ne réalisait que Corypheus avait été défait.
Personne ne semblait porter intérêt au pan de cour retombé.
Songeant à cela, le Commandant s'approcha alors précautionneusement du trou béant qui s'ouvrait à présent au centre de la cour basse, là où Corypheus avait enlevé l'Inquisitrice. Il leva la tête mais ne put apercevoir le bloc manquant. Où étaient-ils à présent ?
« Créateur protège-la » pria Cullen en murmurant et joignant ses paumes. Il espérait que Mithraël n'avait pas été embarquée dans une nouvelle expédition dans l'Immatériel.
« Commandant, ils se replient vers leurs armes de sièges. Templiers, Venatoris, tous. Néanmoins je ne saurais dire s'il s'agit là d'un regroupement avant de lancer un nouvel assaut ou d'une véritable retraite »
La voix de l'officier tira Cullen de sa torpeur. Reprenant ses esprits, il évalua rapidement la situation et répondit de son habituel ton autoritaire :
« Que les survivants en état assistent les médecins à rapatrier les blessés vers le hall principal, assignez également des hommes à transporter ceux tombés dans la prison en attendant que l'on puisse les saluer avec les honneurs mérités ».
« Que les mages referment la fracture dans les remparts, nous ne pouvons laisser une nouvelle fois les templiers atteindre la cour principale ou cela signerait notre perte ».
« Trouvez les agents de Sœur Rossignol et faites envoyer des corbeaux à l'armée en marche, à l'adresse de l'ambassadrice Montilyet, informez-la de la situation dans les grandes lignes ».
« Je m'en vais sur les remparts afin d'avoir une meilleure vue de la situation et vous ferai transmettre de nouveaux ordres en fonction de ce qu'il se passe là-haut ».
Les hommes exécutèrent le salut militaire et se séparèrent.
Cullen prit alors le chemin des remparts, slalomant entre les gravats et évitant le trou béant au centre de la cour. Il aida un des Gris à se remettre sur pieds, ce dernier encore sonné du précédent affrontement cherchait du regard ses congénères. Le Commandant le guida vers le hall, avant toute chose l'homme avait besoin de s'assoir à l'abris et se ressaisir.
Atteignant enfin le chemin de ronde, il aperçut Léliana flanquée de Sera et Varric. La maître espionne avait les traits tirés et semblait épuisée. Néanmoins son regard était fixé sur l'horizon, au niveau des lignes ennemies.
« Du nouveau ? s'enquit Cullen en posant une main réconfortante sur l'épaule de la rousse. Il était soulagé de la voir sur pieds après son irruption fracassante dans la cour. Il refréna son envie brûlante de poser des questions quant à ces derniers jours, du pourquoi du comment avaient-ils atterri dans la cour au cœur de l'affrontement. Là n'était pas le moment.
- Aucun mouvement menaçant, répondit l'archère, ils semblent réellement battre en retraite. Leur nombre demeure important néanmoins, nous ne pouvons laisser une telle armée à nos portes ou parcourir librement Férelden, continua-t-elle d'un ton soucieux.
- Nos forces marchent sur le Fort en ce moment même, accompagnée des chevaliers de Célène. Ils tomberont sur les Venatori si ces derniers ont réellement l'intention de cesser l'assaut. J'ai fait envoyer des corbeaux à Joséphine afin de les prévenir. Léliana, je …
- Qu'ils leur fassent la fête ! l'interrompit Sera sur un ton véhément en brandissant le poing en direction de leurs opposants. Pas une de ces vermines ne mérite rester en vie quand on a perdu tant de braves gars ici ! »
La jeune femme était rouge de colère. Varric tapota son bras de façon dans une tentative de la calmer. Le décompte des ennemis terrassés n'était qu'une distraction afin d'ignorer leur situation précaire et leurs alliés tombant à leurs côtés. À présent que le silence était revenu sur le chemin de ronde, la réalité était dure à assimiler pour l'amie de Jenny la rousse.
« Léliana, reprit Cullen, aucun signe de Corypheus ? De l'Inquisitrice ? »
Son cœur se serra dans sa poitrine. Il n'était pas certain de vouloir connaître la réponse à cette question mais ne pouvait ne pas la poser.
Sœur Rossignol répondit du chef par la négative.
Un bruit de pas rapides rompit alors le silence gênant s'installant. Pour la première fois depuis qu'ils avaient été présentés, le Commandant vit Dorian Pavus la moustache dérangée et les cheveux en bataille. S'il n'était pas mort d'inquiétude pour Mithraël, il en aurait fait la réflexion au mage.
« Navré d'interrompre votre conciliabule mes amis mais j'ai dans l'idée que ce qui suit pourrait vous intéresser. Le pan de roche sur lequel notre cher Corypheus a enlevé notre plus chère encore Inquisitrice est retombé non loin d'ici, il pointa la direction de son doigt, la chute était délibérément ralentie, ce qui me porte à croire que Lavellan est en vie, quelque part, je suggère donc… »
Cullen partit au pas de course.
« Oui, voilà, c'est précisément ce que je propose » termina Dorian avant de lui emboîter le pas, bâton en main.
Les autres firent de même. Venatoris séparés du gros de leur armée étaient susceptibles d'être demeurés aux abords du Fort donc il était préférable de partir en groupe.
Le Commandant accéléra la cadence, le roc à présent en vue. Son cœur battait la chamade une fois qu'il l'atteignit. Il arrima son bouclier dans son dos et rangea son épée à son flanc avant d'entreprendre d'escalader le bloc de pierre. Il entendit Dorian maugréer derrière mais n'en avait cure.
Une fois sur la hauteur, il balaya la zone du regard. Cristaux de lyrium, gravats, jonchaient le sol. La brise levait un nuage de poussière qui le fit toussoter. Portant son bras en visière, il s'avança en direction du centre, appréhendant ce qu'il allait découvrir.
Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il ne découvrît une forme recroquevillée sur le sol.
Il accourut.
S'agenouillant à la hauteur du corps de l'Inquisitrice, il s'employa à vérifier si elle respirait. Ôtant son gant, il porta sa dextre au plus proche de la bouche de la jeune femme et sentit un très faible souffle chaud. Il soupira longuement de soulagement et allait prendre sa bien-aimée dans ses bras afin de la serrer contre son cœur mais se ravisa au dernier moment. La raison l'en empêchait, il n'avait aucune idée de l'état de l'elfe et pouvait empirer ses blessures s'il la déplaçait trop brusquement.
Il prit la petite main de la jeune femme dans la sienne, puissante et rugueuse après des années d'entraînement à l'épée et appela doucement :
« Inquisitrice ? Mithraël ? »
Les autres se rassemblèrent autour des deux amants, ne pipant mot. Léliana gardait un œil sur les alentours, l'on n'était jamais trop prudent.
Cullen pressa un peu plus fort la main de Lavellan et appela de nouveau. Cette dernière sembla légèrement bouger en réponse. Ses yeux finirent par s'entrouvrir. Elle battit lentement des paupières, comme pour ajuster sa vue. Lorsque son regard voilé croisa celui de Rutherford un faible sourire se dessina sur son visage. Elle murmura d'un ton faussement outré :
« Vous en avez mis du temps ! »
Il laissa échappa un rire nerveux avant d'entreprendre de l'aider à se redresser aussi lentement que possible. Une fois sur pieds, s'appuyant largement contre le Commandant, Mithraël sourit de nouveaux à ses compagnons d'armes.
« Bienvenue parmi nous Tornade, la salua un Varric soulagé en inclinant le chef.
- C'est un soulagement de vous voir debout, Inquisitrice, renchérit Léliana.
- Vous ne croyez tout de même pas m'avoir fait courir la forêt et la montagne pour nous abandonner ensuite ? railla Dorian, je compte bien vous faire payer cette randonnée forcée !
- Inky, j'suis contente de vous voir mais… Coryphallus ? Il est où ? Vois pas de cadavre, nota Sera en parcourant frénétiquement la zone du regard comme si elle s'attendait à voir le magister émerger de derrière l'un des cristaux de lyrium environnant.
- Coryguguss n'est plus en étant d'importuner quiconque Sera, la rassura Mithraël en lui adressant un clin d'œil.
Un large sourire fendit le visage de l'archère. Elle se dirigea alors vers la bordure de la plateforme, en direction de l'armée Venatori. L'archère entreprit alors de les couvrir de jurons, leur tirant la langue, offrant des bras d'honneur et autres gestes obscènes.
Les autres la regardèrent, amusés, tous conscients que sans les contraintes sociétales et la bienséance, ils feraient certainement de même.
« Nous devrions repartir vers la citadelle, déclara Cullen en affichant une mine inquiète, notre absence va être remarquée et je n'aime pas vous savoir hors des murs avec l'armée ennemie si proche.
- Aidez l'Inquisitrice à descendre d'ici, je reste ici et couvre vos arrières, répondit Sœur Rossignol
- Plutôt quatre yeux que deux » intervint Varric.
- Attendez, Solas ! s'exclama Lavellan, Solas m'a porté assistance durant l'affrontement. Je n'aurais pu défaire Corypheus sans son aide, continua-t-elle, l'avez-vous vu ? »
Les autres répondirent par la négative. La maître espionne offrit alors d'inspecter la plateforme avec Varric une fois certains que l'Inquisitrice serait à l'abris des murs. Elle se dirigea ensuite vers le bord faisant face à la rivière gelée alors que l'arbalétrier prenait position auprès des autres, surveillant le chemin en contrebas menant à Fort Céleste. Mithraël obtempéra, bien qu'inquiète pour Solas.
Dorian descendit le premier, le bâton de mage de Lavellan accroché une nouvelle fois dans son dos en compagnie du sien. Cullen suivait, ladite Lavellan fermement agrippée à son dos afin de permettre au Commandant de se mouvoir librement. Sera fermait la marche et portait le bouclier de Rutherford en plus de son propre arc. La descente se déroula sans encombre et les quatre âmes prirent ensuite la direction du bastion.
Après s'être assurée qu'aucun ennemi ne marchait à nouveau sur eux, Léliana rejoignit Varric. Tous deux balayèrent une fois encore du regard le passage en contrebas. Ils purent voir l'Inquisitrice et ses compagnons sur le point de gagner la sûreté des murs. Satisfaits, ils fouillèrent une dernière fois l'endroit à la recherche d'indices quant à la présence de Solas.
Une fois certains d'avoir ratissé le bloc de pierre, pas plus avancés que lorsqu'ils avaient commencé, ils entamèrent à leur tour la descente et forcèrent le pas afin de rejoindre le bastion.
Retour à Fort Céleste
L'arrivée de Lavellan avait été relayée d'un bout à l'autre de la citadelle dès que les sentinelles postées sur le chemin de ronde l'avaient aperçue. Nombre des soldats de l'Inquisition et leurs alliés avaient alors mû en direction de la porte principale. Un bourdonnement assourdissant s'élevait de la cour, où de nombres théories étaient énoncées :
« Tu crois qu'elle l'a vaincu pour de bon ? » demanda un soldat à son collègue.
« Peut-être qu'il est retourné auprès des Venatoris et Templiers et prépare un nouvel assaut » répondit ce dernier en frissonnant.
« Créateur, j'espère bien que non ! » s'exclama le premier.
« Et s'il avait tué l'Inquisitrice et pris possession de son corps ? » commença un troisième.
« Arrête tes conneries, c'est pas un démon, c'est un engeance ! » l'interrompit un nouvel interlocuteur.
« La ferme vous, y a du mouvement devant ! » grogna un Garde.
Les autres interrompirent leur discussion et tentèrent tant bien que mal d'avoir un aperçu de ce qui se déroulait au niveau de l'entrée. Un silence solennel s'abattit alors sur la foule amassée alors que Lavellan passait l'arche. Elle marchait seule au-devant, bien que suivie de près par le Commandant Rutherford et deux de ses compagnons, le mage tévintide et l'archère incontrôlable. Elle semblait s'appuyer plus que nécessaire sur son bâton, faisant néanmoins son possible pour le cacher.
Si elle avait été choquée à la découverte de l'état du Fort, elle n'en montrait rien. Son regard passait d'un visage à l'autre, un sourire bienveillant dessinée sur ses fines lèvres. Elle porta son poing à son cœur et salua les hommes et les femmes qui s'étaient battus afin de préserver le bastion de l'Inquisition. Ces derniers l'imitèrent, saluant la personne qui avait rendu tout cela possible.
« Amis, Alliés » commença-t-elle d'une voix légèrement tremblante mais assez puissante afin que tous ceux présents dans la cour basse puissent entendre. Tous savaient que les longs discours n'étaient pas le fort de l'Inquisitrice, mais tous savaient également que lorsqu'elle parlait, c'était avec son cœur.
« Merci, merci à vous d'avoir protégé l'Inquisition, d'avoir permis à ces murs de tenir face aux assauts ennemis. Votre courage et votre unité ont triomphé des Venatoris et templiers rouges. Il n'y a pas de mots pour exprimer ma gratitude à ceux et celles qui ont donné leur vie afin de rendre cela possible et c'est humblement et avec tristesse que je leur souhaite un doux repos ».
« Aujourd'hui marque une majeure avancée, l'armée ennemie est en déroute et … »
Elle marqua une pause.
« … sans meneur ».
Il fallut plusieurs secondes à l'audience pour saisir la signification de ces derniers mots. Puis les premiers hourras éclatèrent dans l'assemblée. Des « Victoire pour l'Inquisition ! », « Vive l'Inquisitrice Lavellan ! » retentissaient dans la cour.
Cette dernière souriait, malgré la tristesse de savoir que beaucoup était tombés, de voir la citadelle ainsi mutilée, malgré la fatigue et la douleur. Aujourd'hui, ils avaient remporté une victoire dont l'ennemi ne se relèverait peut-être jamais complètement. Beaucoup avait été accompli durant l'année passée. Néanmoins la jeune femme demeurait consciente que beaucoup restait également à faire.
Ses proches resserrèrent les rangs à ses côtés afin de l'escorter jusqu'à l'hôpital de fortune.
Elle leva la tête en chemin. Le ciel portait la cicatrice indélébile de la rupture à présent refermée. Un rappel de ce qui aurait pu se produire. Un espoir de ce qui pouvait à présent être reconstruit.
Bonjour à vous,
Corypheus vaincu ! Une bonne chose de faite !
Comme vous devez vous en douter, cette histoire va bientôt toucher à sa fin. Je pense à un ou deux chapitres pour clôturer et ensuite je vais certainement commencer la réecriture des autres. Je vous tiens au courant!
N'hésitez pas à laisser vos impressions, pointer ce qui peut être amélioré :).
Merci d'avoir pris le temps de lire,
Bien à vous,
Truckette
