- Il n'y a plus le moindre doute, Thorin. Fili et Kili sont bien les fils de Dis.
Balin laissa passer un ange et ajouta, sans pouvoir dissimuler son sourire :
- Et tes neveux par la même occasion.
Thorin ne répondit pas. Les yeux fixés sur les flammes, il paraissait plongé dans ses pensées. Les trois amis avaient fait halte pour la nuit dans une auberge et, après avoir rapidement soupé, ils fumaient leurs pipes devant la cheminée. Balin avait attendu cet instant pour leur raconter son entrevue avec Frégor. Cependant, Thorin ne pensait pas, en cet instant, à Fili et Kili. Non, il pensait à leur mère. A Dis, sa petite sœur affectionnée. Qui était allée s'enterrer dans cette ville des hommes pendant plus d'une décennie. Qui y avait vécu, y avait donné naissance à deux enfants qu'elle avait élevés. Une ville à laquelle, semblait-il, elle s'était accrochée jusqu'à en mourir.
- Pourquoi ? se demandait Thorin. Au nom de Durin, pourquoi ?
Hélas, il ne connaitrait sans doute jamais la réponse à cette question. Il demeura très silencieux durant les jours qui suivirent. Au début, ses deux compagnons respectèrent son silence ainsi que son deuil : même si Dis était morte depuis maintenant presque un an, pour Thorin qui venait seulement d'en avoir confirmation c'était tout récent. Un soir cependant, après avoir supporté des heures et des heures de mutisme forcené, voyant le visage pensif de son ami Balin se décida à intervenir :
- Quelque chose te préoccupe, mon garçon ? demanda-t-il d'un ton affectueux.
Il n'appelait Thorin « mon garçon » que dans les grands moments, ou lorsqu'il le sentait particulièrement préoccupé.
- Je pensais à Dis.
Un long silence suivit. Balin attendit, sans impatience. Il savait que Thorin ne se livrait pas facilement, surtout lorsqu'il était question de sentiments. Au bout d'un moment, le prince poursuivit lentement :
- Durant toutes ces années, je n'ai jamais cessé de penser à elle. Je conservais l'espoir qu'un jour, elle reviendrait. Ou que je la retrouverais. D'une manière ou d'une autre. Et elle est morte… morte dans la misère et la solitude, dans un lieu étranger, loin des siens… Je ne sais même pas ce qu'est devenu son corps.
La voix de Thorin se fit rauque :
- Pourquoi n'a-t-elle jamais cherché à nous retrouver, Balin ? Ou seulement envoyé un message ? Je serais allé la chercher au bout du monde s'il l'avait fallu. Elle aurait dû savoir que quoi qu'en pense Thror, moi je ne l'aurais pas abandonnée.
- A sa place, demanda paisiblement Balin, serais-tu revenu ?
Thorin le regarda fixement, mâchoires serrées.
- J'en doute, poursuivit son ami. Dis a fait un choix, autrefois : pour vivre avec ce nain, ce Fijar, elle a quitté sa famille et son peuple, qui ne l'acceptaient pas. Elle devait l'aimer, Thorin. Elle ne se serait pas expatriée ainsi si elle ne l'avait pas passionnément aimé. La connaissant comme je la connaissais, elle a dû être profondément blessée du rejet des siens. Or, elle était aussi fière, aussi orgueilleuse et obstinée que tu peux l'être toi-même. Je comprends qu'elle ait refusé de revenir en arrière.
- Elle n'a… jamais parlé de nous à ses enfants…
Balin crut déceler un léger tremblement dans la voix de son interlocuteur. Il y eut un nouveau silence.
- Crois-tu qu'elle nous a haïs ? Qu'elle est morte en nous maudissant ? souffla Thorin très bas.
Balin secoua la tête :
- Non, je ne crois pas. Pas d'elle.
- Elle a dû tellement souffrir, murmura encore Thorin. Si seulement j'avais pu retrouver sa trace avant qu'il soit trop tard !
- Tu n'as aucune part de responsabilité là-dedans, mon garçon, intervint Balin. Tu as fait tout ce que tu as pu. Comme je viens de le dire, Dis était terriblement obstinée. Elle a subi les conséquences de ses choix, comme chacun de nous.
- Qui te dit que c'était volontaire ? Qui te dit qu'elle n'a pas cherché à nous joindre ? Mais après la chute d'Erebor, savoir où nous étions ne devait pas être chose aisée. Si j'ai bien compris, son mari est mort depuis des années. Elle était seule et démunie, avec deux enfants à charge… ça a dû être si dur…
Balin se mit soudain à rire :
- Je le savais ! s'exclama-t-il joyeusement. Je l'ai dit depuis le début !
Thorin le regarda comme s'il avait perdu la raison mais Balin poursuivit :
- Tu te souviens ? Dès le premier jour, j'ai dit que Fili et Kili avaient des attitudes familières. Tu as remarqué comme l'aîné prend toujours, systématiquement, la défense du petit ? Tu viens de faire exactement la même chose. Tu es prêt à trouver autant d'excuses ou de bonnes raisons à ta petite sœur qu'il sera nécessaire. Quitte à t'accuser toi-même de son silence.
Balin gloussa dans sa barbe et ajouta, non sans malice :
- D'ailleurs cet enfant a déjà montré son mauvais caractère à maintes reprises. Il se pourrait bien que ce soit de toi qu'il le tienne.
Thorin lui lança un regard noir. Balin lui posa sa main sur le bras et poursuivit, cette fois plus sérieusement :
- Dis-toi que l'âme de Dis est en paix, à présent : ses fils sont de retour au sein de leur peuple et de leur famille. Le destin vous a réunis. Et ça c'est énorme, non ?
Comme Thorin ne répondait pas mais paraissait soucieux, son compagnon insista :
- Tu ne me feras pas croire que tu n'éprouves rien pour ces garçons maintenant que tu sais qui ils sont ? Et tu ne me feras pas croire non plus que penser que tous tes proches ne sont pas morts comme tu le croyais ne te touche pas ? La lignée continue et une nouvelle vie commence, voilà ce que tu devrais te dire, mon ami.
- Cela fait longtemps que je trouve ces gamins attachants, prononça lentement Thorin. Le plus jeune est tout simplement attendrissant. Mais je ne sais pas…
Il parut hésiter à poursuivre et finalement, baissant la voix, avoua :
- Je ne sais pas si je suis la personne la plus adéquate pour m'occuper d'eux, Balin.
Devant l'air choqué du vieux conseiller, il précisa :
- Je n'ai jamais eu d'enfant, je n'ai pas la moindre idée de la manière dont il faut s'y prendre. Je crains de manquer de patience, de ne pas savoir exactement comment… enfin, tu vois ?
- Thorin, tu es leur seul et leur dernier parent vivant. Et l'inverse est également vrai. Ne les prive pas de ça. Ne t'en prive pas toi-même.
- Mais ces enfants ont un passé si difficile derrière eux… Je crains de me montrer trop dur envers eux sans même m'en rendre compte.
- Ça veut dire quoi, ça ? Tu comptes les tabasser ?
- Evidemment non. Ne sois pas ridicule. Mais…
- Tu peux leur imposer des règles sans qu'ils soient traumatisés, tu sais. Explique-leur tes raisons et dis-leur à quoi ils s'exposent s'ils passent outre. Tout simplement. Ecoute ton cœur, fais preuve de bon sens et agis comme tu penses devoir le faire. Tout se passera très bien, tu verras.
- Comment savoir si j'agirai comme Dis l'aurait souhaité ? Si je les élèverai comme elle l'aurait fait ?
Balin le regarda gravement :
- Tu dois admettre que Dis n'est plus, dit-il avec douceur. Il te faudra désormais faire ce que toi tu penses être le mieux. Et tu peux aussi faire à tes neveux un vrai cadeau, Thorin : leur raconter toute l'histoire. Leur histoire. Celle de leur mère. Ce sont des enfants de l'amour. Quelles que soit les horreurs qu'ils ont connues, leur mère a tout sacrifié pour vivre avec leur père. Il faut qu'ils le sachent, Thorin. C'est important pour un enfant de savoir qu'il a été désiré et aimé. Quant au reste je ne me fais aucun souci : tu t'en sortiras très bien. Je n'ai aucun doute là-dessus.
- Tu as bien de la chance, bougonna le prince.
- Thorin... tu ne sembles pas réaliser toi-même le chemin que tu as déjà parcouru avec ces garçons. J'ai l'impression qu'ils sont tout près, tout près de s'attacher à toi.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Je ne les vois presque jamais.
- J'ai entendu tout ce que tu m'as raconté à leur sujet au fil des semaines. J'ai parlé avec Thalma. J'ai vu le regard du petit, le jour où il était dans la bibliothèque avec Ori. Quand je suis arrivé il a paru terrifié. S'il avait pu s'enfuir il l'aurait fait sans hésiter. Son regard a changé quand tu es entré. Ta présence l'apaise. Et peut-être ne t'en es-tu pas aperçu mais manifestement, il a confiance en toi. En ce que tu dis. J'ai vu aussi la colère de l'aîné quand il a découvert la vérité. Son ressentiment. Il a réagi comme quelqu'un qui se sent trahi. Or, on ne peut être trahi que par ceux en lesquels on croit, Thorin. Pour peu que tu sois désormais un peu plus présent à leurs côtés...
Thorin le regarda bien en face :
- Mila est à leurs côtés depuis le début, Balin. Et ils ne l'aiment guère. D'après elle, c'est parce qu'elle leur impose toutes sortes de choses qui leur déplaisent et qui cependant sont indispensables.
Cette tirade ne parut pas émouvoir Balin plus que ça.
- Mila est une naine de valeur, une personne dévouée, dit-il. Mais elle a perdu toute capacité à aimer. Nous le savons tous : quelque chose en cette femme est brisé, irrémédiablement. Ces enfants ne savent rien de son passé et seraient incapables de mettre un nom sur ce qu'ils éprouvent. Ils ne font que ressentir ce qui émane d'elle, c'est à dire... rien. Ils l'expriment à leur façon mais c'est ça qui les repousse, Thorin, pas ce qu'elle leur impose.
Balin reprit son souffle, tira sur sa pipe et poursuivit :
- Toi, tu possèdes encore la capacité d'aimer. Malgré les épreuves et les chagrins. Et les petits le sentent. Là encore ils n'en sont pas conscients. Ils ne pourraient l'exprimer, même en pensées. Mais ils le ressentent. Que tu leur imposes des règles et leur poses des interdits n'y changera rien. C'est ce que font tous les parents. Ils ne tarderont pas à éprouver pour toi l'amour qu'ils portent en eux et qui a tant besoin de trouver à s'exprimer.
- Tu parles d'amour ?
- De quoi devrais-je parler ?
- Mais... fit Thorin, subitement désemparé.
- Quoi ?
- D'une part, il se pourrait que ces gosses soient comme Mila et qu'ils ne soient plus capables d'éprouver autre chose que de la peur. Je crains que leurs personnalités n'aient été brisées, elles aussi. Et que plus jamais…
- Non, dit Balin.
- Qu'est-ce que tu en sais ?
- Je les ai beaucoup observés de loin, moi aussi. Ils ont peur, oui. Hélas. De moins en moins, heureusement, même s'ils sont encore très craintifs. Leur confiance est encore très relative et très fragile. Mais au-delà de cela, j'ai la nette impression qu'ils ont beaucoup de choses à exprimer. Ils ne peuvent pas, ou n'osent pas encore, ou peut-être seulement…. qu'il leur manque quelqu'un pour ça. Mais vois comme le plus jeune s'est rapproché de Thalma. Pourquoi, à ton avis ? Parce qu'elle lui donne des friandises ? Non, Thorin. Parce qu'elle est chaleureuse, qu'elle a su le rassurer et qu'elle lui a témoigné à la fois de l'intérêt et de la gentillesse.
- C'est ce que Mila m'a répété plusieurs fois, concéda Thorin. Qu'ils auraient besoin d'une famille.
- Et c'est chose faite, mon ami : ils en ont une, à présent.
Il y eut un nouveau silence.
- Je ne sais pas si j'ai le droit... d'accepter, souffla Thorin très bas.
- D'accepter quoi ?
- Qu'ils puissent m'aimer. Si je venais à les trahir, même sans le vouloir ? Tu as dit toi-même...
- Pour l'amour de Mahal, Thorin ! explosa Balin. Pourquoi cherches-tu des problèmes là où il n'y en a pas ?! Si Dis ne s'était pas enfuie autrefois, si ses enfants avaient grandi parmi nous, tu ne te serais jamais posé la question, alors pourquoi le fais-tu maintenant ?
Le prince ne paraissant pas convaincu, Balin acheva :
- Pose le problème dans l'autre sens : crois-tu que Dis aurait apprécié que son frère se détourne de ses enfants et les laisse élever par d'autres que lui ?
Thorin le regarda fixement durant un instant mais ne répondit pas.
Plus ils approchaient des montagnes plus il faisait froid. La respiration des nains et des chevaux se condensait en nuages glacés et les nuits étaient tout simplement polaires. Loin de tout endroit habité, les trois compagnons chevauchaient sans beaucoup parler le jour et dormaient serrés les uns contre les autres la nuit pour lutter contre les températures très basses. Ils furent tous heureux de réintégrer les galeries confortables d'Ered Luin et d'y prendre un solide repas, bien chaud. Chacun rejoignit ensuite ses appartements. Thorin alluma sa pipe et se replongea dans ses pensées tumultueuses, s'efforçant, maintenant qu'il était seul, de débrouiller l'écheveau de ses sentiments.
Il ne doutait plus –mais avait-il jamais douté, depuis la révélation de Fili ? En réalité, non. Mais il avait eu besoin de temps- il ne doutait plus de l'identité des deux garçons. En revanche, la certitude de la mort de Dis était dure à accepter. Thorin avait toujours gardé espoir. Il n'avait jamais renoncé à la revoir un jour. Il n'est jamais facile de renoncer à un rêve que l'on a nourri durant si longtemps. Sans compter qu'il n'y avait eu ni adieu ni… rien. Aucune parole. Pas d'explication. Pas d'au-revoir. Pas de pardon. Oui, c'était très dur. Ne pas savoir où elle reposait ne faisait qu'empirer les choses.
Restaient ces deux enfants. Les fils de Dis. Ses neveux. Eh oui. Amener ces deux gamins meurtris et renfermés à s'ouvrir aux autres sans redouter d'être trompés ou blessés, tout cela à force de patience et de douceur, lui prendrait sans doute des années. Pourtant, ce n'était pas cet aspect de la situation que redoutait Thorin. Il estimait être déjà venu à bout de situations bien plus difficiles. Non, il y avait autre chose. Jusqu'à ce jour, les deux enfants qu'il avait recueillis un jour à Carnoval plus de quatre mois plus tôt dans le seul but de ne pas les abandonner à eux-mêmes au sein d'un peuple étranger n'avaient eu aucun lien avec lui, sinon leur appartenance au peuple des nains. De ce fait, il n'avait eu aucun mal à intervenir auprès d'eux chaque fois que cela s'était avéré nécessaire. Seulement voilà : jusque-là, ils n'étaient pour lui pas davantage que n'importe quel membre de son clan et il n'avait donc pas davantage de responsabilité envers eux qu'envers les autres. Aujourd'hui, tout était différent. Ah ! se dit Thorin. Nous y voilà. Il ne pouvait nier éprouver une certaine appréhension. D'autant que tout cela était très soudain. D'ordinaire, on a plusieurs mois pour se faire à l'idée que l'on va avoir charge de famille. Thorin savait aussi que quoi qu'il fasse, la crainte ne le quitterait plus, désormais : la crainte de perdre ces deux-là comme il avait perdu tous les autres.
« Fais preuve de bon sens et écoute ton cœur » avait dit Balin.
Ouais, facile à dire… le fait était que Thorin ne savait pas vraiment par quoi commencer. Tiens, juste un exemple : comment diantre allait-il à présent aborder le sujet avec ses… neveux ? Mahal, quel casse-tête !
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Fili et Kili avaient été avertis par la rumeur du retour de Thorin et de ses amis à Ered Luin. Ils étaient restés six semaines absents. Six semaines durant lesquelles Fili n'avait pas réussi à trouver le courage de dire à Kili tout ce qu'il savait. Il l'avait tenté bien des fois, sans jamais y parvenir. Kili qui était retourné à la bibliothèque pour voir le tableau mais ne l'avait pas retrouvé. Même l'arbre généalogique que lui avait montré Ori avait disparu. Lorsqu'il l'avait raconté à Fili, ce dernier avait pensé que cela confirmait ce qu'il pensait : Thorin avait fait disparaître les preuves, si preuve il y avait, car il ne voulait pas que la vérité soit connue des siens. Il ne voulait pas d'eux. C'était aussi simple que cela (en réalité, c'était Balin qui avait récupéré les documents et les avaient rangés chez lui, préférant attendre le dénouement de son enquête avant de permettre à quiconque et surtout aux deux frères de les voir à nouveau).
C'était peut-être la raison pour laquelle Fili ne pouvait se résoudre à dire à Kili que ses soupçons étaient fondés et que la princesse Dis ne faisait qu'un avec leur mère. Kili paraissait si heureux ici, comment lui annoncer qu'ils étaient des indésirables pour ce qui restait de leur famille ? Comment lui dire que peut-être, à son retour, Thorin les chasserait d'Ered Luin pour ne plus avoir sous les yeux une vérité si dérangeante ? Fili se sentait toujours coupable, d'abord d'avoir entraîné son frère dans une aventure stupide qui avait été si près de lui coûter la vie, ensuite d'avoir dévoilé à Thorin le pot aux roses, faute d'avoir su garder son sang-froid. Leur vie était peut-être à nouveau sur le point de changer, voire de redevenir ce qu'elle était auparavant, et cela à cause de lui. Alors non, il ne savait pas comment le dire à Kili.
Le lendemain du retour des trois nains, Mila vint dire aux deux enfants que le seigneur Thorin voulait les voir, tout de suite, dans la bibliothèque. Kili n'en fut guère ému, tout juste curieux, mais Fili se dit que l'heure de vérité avait sans doute sonné. Il ne se trompait d'ailleurs pas.
Dans la cheminée un grand feu flambait clair, avec des craquements féroces. Sur deux tréteaux déposés devant les étagères, le grand portrait des trois enfants de Thrain avait été déroulé et fixé pour tenir en place. Et Thorin, les mains derrière le dos, tournait de long en large, l'air particulièrement renfrogné. Intimidés par tout ce décorum et par sa mine farouche, les enfants s'immobilisèrent à l'entrée de la pièce, silencieux.
- Nous n'avons pas toujours vécu ici.
Les mains toujours croisées dans son dos, Thorin continuait à aller et venir, sans les regarder.
- Autrefois nous vivions à Erebor -sa voix se fêla imperceptiblement-, le plus grand royaume de nains de la Terre du Milieu, situé sous la Montagne Solitaire. Un dragon nous en a chassés.
Il y eut un silence. Interdits, Fili et Kili demeuraient figés et muets. Thorin s'approcha du portrait et posa ses doigts sur le personnage du milieu :
- Il s'appelait Frérin, dit-il d'une voix soudain très sourde. C'était mon frère cadet.
Thorin dut déglutir avant de pouvoir poursuivre :
- Il a été tué par les orcs la nuit où notre père a disparu.
Le prince prit une longue inspiration et acheva :
- La nuit où votre mère -ses doigts glissèrent sur le dernier personnage, tout à droite- s'est enfuie avec votre père, enfin, votre futur père à cette époque.
Thorin se tourna enfin vers ses neveux :
- Tu m'as dit un jour, Fili, que tu ne connaissais pas le nom de ton père. Je peux te le dire : il s'appelait Fijar. Il n'était pas d'Erebor. C'était un nain qui menait une vie errante en pratiquant tous les métiers, partout où il passait.
Thorin dut s'interrompre pour reprendre son souffle. Les mots avaient beaucoup de mal à sortir et il se sentait oppressé comme il ne l'avait jamais été. Mais Balin avait raison : les garçons avaient le droit de savoir. Pour s'encourager, il jeta un coup d'œil au portrait de Dis, représentée dans toute la fraîcheur de ses seize ans. Elle semblait lui sourire avec tendresse, par-delà la mort et les années perdues.
- Mon grand-père, Thror, le roi sous la montagne, poursuivit Thorin, ainsi que mon père se sont opposés à ce que Dis épouse ce nain. Nos femmes...
Il dut inspirer à nouveau.
- ... nos femmes sont généralement libres quand il s'agit de choisir un époux, mais votre mère était très jeune, à cette époque. Et que cet étranger puisse entrer dans la famille royale par le biais du mariage, Thror et Thrain ne l'ont pas accepté.
Un silence.
- Alors Dis s'est enfuie avec celui qu'elle avait choisi. Elle a abandonné Erebor, sa famille, son peuple. Elle a renoncé à son rang et à la vie qui aurait dû être la sienne.
Les deux enfants, les yeux immenses, l'écoutaient sans broncher, le souffle court. Thorin leur fit face et plongea son regard dans le leur :
- Elle a renoncé à tout ce qu'elle possédait pour lui. A l'époque je ne l'ai pas compris, mais je sais aujourd'hui qu'elle devait l'aimer plus que tout. Vous êtes nés de cet amour. Et vous pouvez en être fiers. Vous pouvez être fiers de ce nain qui a bravé la colère du Roi sous la Montagne, à l'époque le plus puissant seigneur nain de toute la Terre du Milieu, pour vivre avec Dis. Et de votre mère, qui a accepté de s'exiler et de faire face à de nombreuses difficultés plutôt que de renoncer à celui qu'elle avait choisi.
Thorin avait décidé de se montrer sincère, sans enjoliver quoi que ce soit. Il espérait que les enfants ne jugeraient pas trop sévèrement leur famille maternelle, depuis leur arrière-grand-père jusqu'à lui-même, mais il ne voulait pas de faux-semblants entre lui et ses neveux. S'il voulait, en revanche, que les petits puissent lui faire confiance, il estimait qu'il ne pouvait pas commencer par travestir la vérité. Oh, c'était difficile ! Lui-même avait passé des années à se mentir. De plus, exhumer tout cela à présent, c'était comme refaire saigner une blessure presque cicatrisée. Il jeta un nouveau coup d'œil au portrait :
- Dis a toujours été courageuse. Et elle a toujours su ce qu'elle voulait. Sachez encore que voilà des années que j'essayais de la retrouver. Jamais, malheureusement, il ne m'est venu à l'esprit qu'elle pouvait s'être cachée parmi les hommes. Si j'avais pu vous retrouver tous, votre père compris, avant qu'il soit trop tard... je n'aurais été que trop heureux de vous accueillir tous ici et de nous voir enfin réunis.
Enfin il ajouta, et les mots lui laissèrent un goût étrange sur la langue :
- Vous êtes mes neveux. Et vous êtes ici chez vous, au sein de votre clan, parmi les vôtres. Ce qui signifie que vous n'êtes pas et ne serez plus jamais seuls au monde, quoi qu'il puisse encore arriver.
Thorin dut s'arrêter : l'émotion lui serrait la gorge au point qu'il craignait de se mettre à bafouiller. Quant à Fili et Kili, qui avaient bu chaque mot, ils auraient été bien en peine de décrire ce qu'ils ressentaient en cet instant. Kili n'avait pas oublié la miniature, le dessin de cette petite fille qui ressemblait tant à sa mère (et pour cause) sur l'arbre généalogique, mais pour lui c'était resté anecdotique. Et surtout jamais, pas une seule fois, il n'avait pensé à ce que cela impliquerait si cette petite fille était bien sa mère. Ayant toujours vécu isolé, sans personne que Dis et Fili, il n'avait pas vraiment la notion de ce qu'est une famille, encore moins un clan. "Vous êtes mes neveux", avait dit Thorin. "Vous ne serez plus jamais seuls au monde". Cela faisait beaucoup de choses à appréhender pour un si petit nain. Les mots semblaient à la fois pleins de promesses et de mystères à élucider.
Puis, Kili se souvint de ce que lui avait dit Ori : Thorin, tout comme eux, avait perdu toute sa famille.
- Alors, fit-il spontanément, avec sa logique d'enfant, ça veut dire que vous non plus vous ne serez plus seul ?
Cette phrase de rien du tout, prononcée par un petit bonhomme haut comme trois pommes aux grands yeux débordant d'espoir, Thorin la reçut en plein cœur. Lui non plus n'avait pas encore envisagé les choses sous cet angle et cela lui coupa définitivement la parole durant un moment.
Quant à Fili, il était si bouleversé et il y avait tant d'émotions violentes et contradictoires qui déferlaient en lui qu'il ne savait plus du tout où il en était. Tout d'abord, entendre l'histoire de ses parents, apprendre enfin le nom de son père (Fili fils de Fijar, ces mots chantaient dans sa tête) lui avait causé un choc. Il avait envie de rire et de pleurer à la fois. Et puis, il y avait ce fait incroyable : Thorin leur avait dit la vérité, il les avait même appelés "ses neveux". Le jeune garçon s'était tellement persuadé que son... oncle... les désavouait, qu'il refusait de les reconnaître, qu'il avait du mal à présent à admettre qu'il n'en était rien. En même temps, il y avait quelque chose en lui qui enflait, enflait, menaçait d'éclater à cette idée, à ces mots incroyables : "vous ne serez plus jamais seuls au monde"... mais parallèlement, il sentait renaître sa colère et sa rancœur à propos du rejet qu'avaient subi ses parents. Et alors, ces paroles prenaient soudain des airs de mensonge, de duperie : pourquoi voudrait-on d'eux si l'on n'avait pas voulu de Dis et de Fijar ? Tout cela devait se voir sur son visage car, au bout d'un instant, après avoir repris son emprise sur lui-même, Thorin le regarda et demanda calmement :
- Quelque chose te préoccupe, Fili ?
Ces simples mots suffirent à mettre le feu aux poudres. Fili avait trop longtemps gardé les choses en lui-même, il avait trop accumulé sans jamais pouvoir s'exprimer et il était à bout. Puis il s'était trop angoissé, rongé d'anxiété durant des jours. A présent, tout cela l'étouffait, littéralement, au point qu'il peinait à respirer. Il fallait qu'il s'en libère. Il éprouva la sensation qu'une houle intérieure l'emportait irrésistiblement et tout sorti d'un coup, lancé d'une voix rendue stridente par la tension nerveuse trop longtemps accumulée :
- Tout ça… tout ce que vous dites… ça ne rime à rien ! A rien ! Vous n'en avez rien à faire, de nous ! Qu'est-ce que nous sommes, pour vous ? Des bâtards ! Des moins que rien !
Thorin haussa un sourcil.
- M'as-tu entendu prononcer des mots pareils à votre égard, Fili ? Non, n'est-ce pas, et tu ne les entendras jamais.
- Vous avez chassé ma mère ! Vous aviez honte d'elle parce que mon père n'était pas assez bien pour vous !
Thorin secoua la tête :
- Tu te trompes. Ta mère n'a jamais été chassée. Elle s'est enfuie. Mon père, mon frère et moi avons voulu la ramener mais….
- Vous mentez !
Fili était tellement furieux, sa peine l'étouffait avec une telle force qu'il n'avait aucune conscience de son insolence ni de la manière dont il parlait à un prince d'Erebor et, en outre, un parent. C'était comme si toute la souffrance accumulée depuis des années, le chagrin, les deuils, la peur, le poids de l'injustice, tout ce qu'il avait gardé en lui depuis si longtemps jaillissait de lui en torrent. Il hurlait, il serrait les poings, et pourtant les larmes coulaient sur ses joues en abondance, sans vouloir s'arrêter. Ces larmes qu'il avait cru taries à jamais, qu'il n'avait plus été capable de verser depuis des mois, même dans les pires moments.
- C'est elle qui te l'a dit ? demanda seulement Thorin, sans perdre son calme.
Fili hésita un bref instant. Sa mère ne lui avait jamais parlé de sa famille. Jamais. Il ne savait que ce qu'il avait appris ici.
- Oui ! cracha-t-il cependant.
Il ne savait pas lui-même pourquoi il affirmait cela. Peut-être pour blesser Thorin. Ou peut-être parce qu'il aurait voulu que ce soit vrai, peut-être qu'il tenait à cette version de l'histoire…. après tout, en cet instant où tout était bouleversé et changeait de forme sous ses yeux, c'était la seule chose qui lui restait. Et il y avait cru si longtemps qu'il n'avait peut-être pas très envie d'y renoncer aussi.
- Je crois que c'est toi qui mens, fit Thorin, qui avait remarqué son hésitation.
- Et alors ? hurla Fili. Vous allez me punir pour ça ? Ou me frapper ? Vous pouvez faire ce que vous voulez, de toute façon… qui est-ce qui se soucie de nous, hein ? Qui est-ce qui s'est jamais soucié de nous ?
Thorin s'avança vers lui mais Fili avait oublié toute prudence. En cet instant il ne craignait plus rien ni plus personne.
- Vous croyez que vous pouvez nous attacher comme des chiens et nous garder avec vous, juste parce que, par hasard, il se trouve que notre mère était votre sœur ? Mais vous pouvez pas... vous nous avez amenés ici pour qu'on travaille pour vous... vous vous en fichez, de nous !
Et Fili éclata en sanglots. Il était à bout de nerfs. Il était à bout tout court. Thorin arriva à sa hauteur, tendit les bras vers lui et le saisit par les épaules.
Il fallut un certain temps au garçon pour réaliser qu'il était appuyé contre Thorin... contre son oncle, qui avait refermé ses bras sur lui, et qu'il sanglotait éperdument, le visage enfoui dans les vêtements du prince d'Ered Luin. Fili ne savait pas très bien comment ça avait pu arriver mais il se souvenait en revanche avoir pleuré si fort qu'il avait à plusieurs reprises failli s'étouffer dans ses larmes. Depuis combien de temps personne ne l'avait-il serré dans ses bras ? Il devait remonter très, très loin dans sa mémoire pour trouver le souvenir d'une étreinte à la fois tendre et rassurante, comme en cet instant. Depuis combien de temps n'avait-il pu se permettre de se laisser aller ? De pleurer ? Depuis combien de temps n'avait-il pu se permettre de redevenir l'enfant qu'il était en réalité ?
Toutefois, à mesure qu'il recouvrait son calme Fili commença à éprouver de la gêne. Il se mit à renifler mais sans oser bouger. Qu'est-ce que Thorin devait penser de lui ? Et... comment allait-il réagir à tout ce que son neveu de fraîche date venait de lui dire ? Pour le moment tout semblait calme... trop calme... l'œil du typhon en quelque sorte... non ? Puis une main compatissante se posa sur la nuque de l'enfant, semblable à une promesse de sécurité.
- Ça va mieux ? demanda Thorin.
- Vous n'en avez rien à faire, de nous... gémit Fili, comme un ultime baroud d'honneur. Et ça tombe bien parce que nous, on n'a pas besoin de vous !
Il sentit le mouvement et ne put faire autrement que se contracter dans l'attente d'une claque, d'une gifle, bref, d'un coup quelconque. C'était autant dire un réflexe. Il en avait tant reçus que son corps réagissait de lui-même par la défensive, sans laisser à sa raison le loisir d'intervenir. La main de Thorin se posa sans rudesse sur sa joue.
- Tu as toutes les raisons de douter, entendit-il, mais crois bien ceci : je ne vous laisserai pas, ton frère et toi. Maintenant que je vous ai retrouvés, je compte bien vous garder et vous rendre la position qui aurait toujours dû être la vôtre.
- Vous ne nous aimez pas... vous croyez seulement que parce que nous sommes vos neveux, vous nous devez quelque chose... vous détestiez mon père et... et... à cause de vous... ma mère...
- Fili !
Par habitude, cette fois encore le garçon se raidit. Il avait subi trop de mauvais traitements dans sa vie pour ne pas les craindre à chaque instant.
- Regarde-moi.
Mais Fili, si brave pourtant face à l'adversité, ne se sentait pas le courage de lever les yeux. Il ne savait plus très bien où il en était. Une part de lui-même hurlait que tout cela n'était qu'une illusion qui ne durerait pas et que les choses seraient encore pire après. Qu'il ne fallait surtout pas y croire sous peine d'avoir à supporter une cruelle désillusion. Et une autre partie de son être hurlait de douleur à cette pensée. Fili refusait de se l'avouer, il se maudissait de le ressentir, mais il voulait désespérément que tout cela soit vrai... Il voulait une famille, une vraie famille, il voulait que Kili et lui-même vivent en sécurité, il avait besoin de pouvoir compter sur quelqu'un, il ne voulait plus avoir à lutter à chaque instant, il voulait que…. Une main s'enroula autour de son menton et le força à lever la tête. Fili estimait qu'il aurait reconnu ce contact entre dix : Thorin avait une manière particulière de vous toucher, toujours un peu brusque bien qu'il n'y mette aucune mauvaise intention. La manière de quelqu'un qui n'a pas l'habitude de prodiguer des gestes tendres et dont les mains sont plus accoutumées à manier une épée ou un marteau de forgeron qu'à dispenser des caresses. Elle ne déplaisait pas au garçon, cependant. Il la trouvait même assez naturelle de la part d'un guerrier. En outre, trop de douceur l'aurait embarrassé, sinon gêné : il était encore bien trop tôt pour ça. Il sentait que son oncle ne cherchait pas à le blesser, tout au contraire, et cela lui suffisait. Le regard de Thorin plongea dans le sien.
- Ne crois pas que je ne m'intéresse à vous que par devoir. Je me suis intéressé à vous dès l'instant où je vous ai vus tous les deux. Au fil du temps j'ai appris à mieux vous connaître. La découverte de votre identité ne fait que renforcer quelque chose qui existait déjà.
Calmé, Fili se dégagea et s'écarta un peu. Il essaya de retrouver ses esprits.
- Vous m'en voulez ? demanda-t-il, un peu penaud.
- Non. Et j'aimerais que tu me tutoies. Je suis ton oncle, Fili, pas un étranger.
- Je vous ai insulté... je suis désolé, s'excusa gauchement le garçon.
- Hm ! fit Thorin.
Fili eut un dernier frisson de panique. Sans doute son oncle allait-il revenir sur ses paroles et lui dire qu'il ne voulait pas d'un insolent comme lui pour neveu. Dans le même temps, le garçon réalisa à quel point il s'était déjà fait à l'idée d'avoir enfin un parent... et les mots suivants (qu'il fut le premier à juger stupides et hors contexte lorsqu'il y repensa un peu plus tard) jaillirent avant qu'il ait pu y réfléchir :
- Il ne faut pas en vouloir à Kili. Il vous aime beaucoup... depuis déjà longtemps.
- Tu m'en vois charmé ! répliqua Thorin en riant franchement. Allons, mon garçon, cesse donc d'avoir peur. Cela me fait beaucoup de peine de penser que tu puisses avoir peur de moi. T'ai-je déjà fait du mal ? Ou à ton frère ?
- J-je n'ai pas peur de vous... s'offusqua Fili en relevant fièrement le menton.
- De toi.
- ?
- "Je n'ai pas peur de toi". Sois gentil, répète-le, tel que je viens de le dire.
Fili sentit quelque chose, au plus profond de son corps, qui se dénouait. Oui, comme une corde dans laquelle on a fait un nœud serré, terriblement trop serré, si serré en vérité qu'il semble avoir toujours été là et faire partie intégrante de la corde elle-même, un nœud que l'on défait enfin. Il se sentit soudain infiniment plus léger.
- Je n'ai pas peur de toi, répéta-t-il docilement.
Et il sourit. Thorin lui sourit en retour puis se tourna vers Kili. Kili muet, pâle d'effroi et qui paraissait tout simplement épouvanté : jamais de toutes ses presque huit années d'existence il n'avait vu son grand frère craquer de cette manière et perdre ainsi son sang-froid. Il en était terrorisé. Thorin réagit d'instinct : il lui ouvrit les bras.
- Viens là, dit-il simplement, son regard se nouant à celui de l'enfant. Viens, Kili.
Un instant plus tard, il serrait les deux garçons contre lui et sentait leurs bras se refermer également, quoiqu'avec encore une certaine timidité, sur sa taille. Ils demeurèrent un long moment enlacés tous les trois, chacun savourant la chaleur du contact et tout ce qui en découlait, puis l'adulte reprit la parole, sans pouvoir dissimuler l'émotion qui faisait légèrement trembler sa voix :
- Nous avons du temps. Nous avons à présent tout le temps nécessaire. Il ne faut plus avoir peur. C'est fini. Tu as raison, Kili : nous ne sommes plus seuls, désormais. Aucun de nous trois. Nous avons le temps, maintenant, d'apprendre à compter les uns sur les autres.
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Ça ne s'arrête pas là. Après tout ce que j'ai fait voir à mes personnages et à mes lecteurs, je vous devais bien, à tous, un épilogue dans le genre sympa. J'espère qu'il vous fera sourire, mais vous verrez que ce n'est pas forcément le cas de tout le monde... lol (non, plus rien de dramatique, promis).
Alors à la semaine prochaine !
