Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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XXVIII
Jardin des Hespérides
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Nichrom flottait sur un petit nuage depuis le matin.
Son cœur battait à plein régime et son esprit voltigeait à des kilomètres au-dessus de l'école, malgré sa triste promesse. Il avait du mal à se retenir de voler un regard à Horo Horo, voire même de crier sur tous les toits qu'ils étaient ensemble. Ensemble. Ensemble !
Le garçon aux cheveux bleus était à lui. Pour de bon. Tout ce qu'il avait à faire, c'était de renverser la composition de Reoseb.
Il dirait qu'il ne l'avait pas fait exprès. Reoseb lui pardonnerait. Leur amitié ne posait aucun problème de conscience à Nichrom : après tout, rapporter, c'était dégoûtant, et se faire prendre par ses victimes, encore plus. Il se demandait ce qui avait pu pousser Reoseb à le faire. La méchanceté gratuite n'était pas son genre. L'un des amis de Horo Horo avait dû l'énerver, d'une façon ou d'une autre.
Nichrom était soulagé qu'on lui ait demandé si peu de choses. Ces garçons manquaient vraiment d'imagination. Le devoir comptait, certes, mais ce n'était pas non plus comme si Nichrom lui faisait rater son année. À côté de ce que Reoseb avait fait, à côté de ce qui aurait pu sanctionner leur escapade, ce n'était rien du tout. Nichrom frissonnait d'horreur en réalisant que Horo Horo aurait pu être renvoyé. Définitivement. Dire que son meilleur ami aurait pu être la cause du départ de son amoureux ! Il lui en aurait voulu pour l'éternité. Rien que pour ça, Reoseb méritait ce petit coup de griffe. Après, on n'en parlerait plus. De toute façon, il n'était pas obligé d'apprendre la vérité.
Telles étaient les pensées de Nichrom en attendant le cours de Talim. Sortant du déjeuner, il gambadait joyeusement, pressé d'en avoir fini pour retrouver Horo Horo. Dès l'interclasse, il lui sauterait dessus. Ensuite, ils s'embrasseraient sans doute… Bien sûr qu'ils s'embrasseraient. Rien que d'y penser, les entrailles de Nichrom dansaient la gigue dans son ventre. Il ne tenait plus en place.
Néanmoins, en se dirigeant vers les serres aux côtés de Reoseb, il sentit sa belle assurance dégringoler à toute vitesse. Brusquement, la perspective de cette vilaine tâche l'effrayait. Ce ne serait pas si simple de détruire le travail de son ami sans en avoir l'air. La gorge de Nichrom se resserrait à mesure qu'ils approchaient du jardin d'hiver.
Talim les accueillit avec bonhomie, à son habitude mais le sourire de Nichrom resta coincé. Il eut un spasme de frayeur en voyant que la serre se remplissait et qu'il n'était toujours pas assis. Et si quelqu'un s'asseyait près de Reoseb ? Tout serait fichu et il perdrait Horo Horo… Il se précipita pour prendre à place aux côtés du petit blond.
– Tout va bien ? chuchota Reoseb. Tu as l'air…
– Oui, tout va bien, répliqua Nichrom, j'ai des impatiences dans les jambes, c'est tout.
Le cours commença. Talim leur expliqua posément quels étaient les critères de notation pour l'heure qui suivait avant de leur donner son feu vert. Les élèves se précipitèrent alors vers l'étalage de fleurs et de branchages situés au fond de la serre. Chacun était pressé de s'emparer des plus belles corolles, des plus mignons boutons. Nichrom, lui, fit à peine attention à ce qu'il choisissait. Ce n'est qu'en voyant Horo Horo rouler des yeux, choqué, qu'il reposa les pivoines qu'il s'apprêtait à associer à un amaryllis. Il ne manquait plus que ça ! Une faute de goût sous les yeux de son nouvel amoureux !
Il regagna sa place et se mit au travail en surveillant Reoseb du coin de l'œil. Le temps passa, terrible, sans qu'il parvienne à trouver l'occasion. Nichrom suait à grosses gouttes, doublement stressé par l'examen et par sa tâche. La deuxième demi-heure était bien entamée et il n'avait toujours rien tenté. Il ne pouvait pas perdre Horo Horo. Pas maintenant.
Sur une inspiration subite, il subtilisa quelques tiges que Reoseb avait laissées dans un coin, avec l'intention de s'en servir plus tard, les roula en boule et les fourra dans sa poche. Lorsque son ami se mit à les chercher, il prétendit n'avoir rien vu. Il fit mine d'être très absorbé par la confection de ce qui était probablement le plus infâme bouquet qu'il ait jamais fait, même en première année. Reoseb poussa un soupir d'exaspération et se résigna à aller chercher d'autres plantes. Une minute plus tard, Nichrom l'entendit pester : les fleurs qu'il voulait n'y étaient plus. Visiblement, tout le monde en avait pris.
Tandis que Talim s'efforçait de calmer Reoseb, un attroupement curieux se forma près de sa rangée. Voyant que les têtes se levaient et que personne ne le regardait, Nichrom comprit qu'il tenait sa chance et qu'il n'y en aurait pas d'autre.
Prestement, il fit mine de quitter sa place et bouscula au passage la composition de Reoseb. Le bouquet s'écrasa au sol dans un tintement sinistre de verre brisé. Tout le monde se retourna. Au loin, Reoseb se précipita et comprit qu'il s'agissait bien de son travail. La consternation se peignit sur son visage, suivie de la colère. Le jeune garçon poussa une exclamation et constata les dégâts. Puis, fou de rage, il pointa un doigt accusateur.
– C'est toi qui as fait ça ?
Nichrom s'aperçut alors que ce n'était pas lui qu'il visait.
– Moi ? s'écria Ren.
Tout le monde les regardait. En effet, Ren était passé au moment où Nichrom projetait le vase à terre, devenant aussitôt la personne la plus proche de l'incident.
Le cœur de Nichrom, qui avait cessé de battre l'espace de quelques secondes, se remit en marche à toute vitesse. Reoseb, écumant de rage, continuait d'accuser Ren avec ferveur, tandis que celui-ci protestait vertement, avec des airs de dignité outragée qui auraient pu être hautement comiques en d'autres circonstances. Une vague nausée saisit Nichrom lorsqu'il réalisa que pas une seule seconde son ami n'avait l'air de le soupçonner.
– Du calme, tout le monde, tentait de tempérer Talim, inquiet par la tournure que prenaient les choses.
Mais personne ne l'écoutait
– Ce n'est pas moi ! répéta Ren pour la énième fois. Il devait être trop près du bord, ton vase !
– Menteur ! rugit Reoseb. Je sais que c'est toi !
Une grimace tordit ses traits.
– Si tu crois que je ne sais pas pourquoi tu l'as fait…
– Mais c'est faux !
– Fiche-lui la paix, intervint soudain Horo Horo. Ce n'est pas lui, j'ai tout vu. Il est tombé tout seul, ton bouquet !
– On t'a rien demandé, toi, siffla Reoseb avec rage.
À la surprise générale, Ren approuva sèchement.
– Il a raison, et je peux me défendre tout seul, merci.
– Mais, bredouilla Horo Horo, j'ai été témoin, j'ai vu…
– Tu mens, vociféra Reoseb. Tu étais de mèche avec lui, espèce de sale…
– Sale quoi ? s'écria Horo Horo en s'avançant.
– Bon, ça suffit ! ordonna Talim.
Le professeur allait s'interposer mais, au même moment, un éclair de rage passa dans les yeux de Reoseb. Il poussa Horo Horo en arrière, dans un geste exaspéré et inattendu. Avec une exclamation, son adversaire vacilla et s'étala au sol, en plein dans la flaque d'eau et de verre, au milieu des fleurs. À son cri de douleur, Talim se précipita, écartant les élèves sans ménagement.
– Poussez-vous, bon sang ! Oh non…
Horrifié, Nichrom bouscula lui aussi ses camarades pour rejoindre Horo Horo. Le jeune garçon se était en train de se relever, épaulé par leur professeur d'art floral. Son visage grimaçant de douleur et la vue d'une tache rouge sur son mollet tétanisèrent Nichrom.
Le sang fit piailler les autres, également. On en vit se couvrir les yeux, comme Ryû ou Achille, virer au blanc comme Lyserg et Pascal ou bien s'asseoir en s'éventant, comme Daitaro, qui semblait près de s'évanouir.
– Tout va bien, calmez-vous ! cria alors Talim, non sans agacement. Ça suffit ! Il ne va pas en mourir !
Il échangea quelques mots avec Horo Horo et ordonna :
– Tous à vos places !
Les élèves, douchés par sa soudaine autorité, obéirent. Nichrom se replaça aux côtés de Reoseb, honteux et horrifié de tout ce qu'avait déclenché son geste.
– Ce n'est pas grave, décréta Talim après avoir examiné une minute la blessure de Horo Horo.
– Mais je saigne, quand même, marmotta faiblement celui-ci.
– Vous pouvez marcher un peu ? Parfait, on va vous conduire à l'infirmerie. Qui voudrait…
Nichrom allait lever la main mais Ren s'avança. Logique : c'était de sa faute après tout. Mais Horo Horo était son petit ami !
Soudain, Pino lui aussi se leva.
– Je l'emmène, proposa-t-il.
Puis se tournant vers Ren :
– Il vaut mieux que ça soit moi, je suis un peu plus grand que toi.
Le silence qui suivit dura très peu de temps mais parut pesant à Nichrom. L'instant était flottant, chargé de tension. Finalement, Ren se rassit, la bouche pincée, sans réplique. Pino rejoignit alors Horo Horo et lui prêta son bras. Nichrom éprouva un éclair de jalousie et serra les dents.
– Parfait, décréta Talim. Je vous rejoins, je dois d'abord rassembler vos travaux.
Son regard revint alors sur Reoseb avec une force presque effrayante.
– Quant à vous…
Talim prit une inspiration et déclara :
– J'allais vous proposer un cours de rattrapage pour compenser la perte de votre composition mais à l'évidence vous ne méritez pas de seconde chance. Je vous mettrai donc un zéro pour ce devoir. Et ce ne sera pas tout. Vous auriez pu blesser gravement votre camarade. Une telle violence ne devrait pas être tolérée. Je parlerai de vous à monsieur le directeur. Allez vous asseoir au fond jusqu'à la fin du cours.
Reoseb lui décocha un regard assassin mais ne répondit rien et obtempéra. Sa colère effraya Nichrom qui se fit tout petit. Lorsque Pino et Horo Horo furent partis, Talim toisa la classe et asséna :
– Reprenez votre travail. En silence !
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