Chapitre 27

Los Angeles County Medical Center

Don remonta dans sa voiture et repartit à fond de train vers le Los Angeles County Medical Center, la peur lui fouaillant toujours douloureusement les entrailles. Certes son frère n'était pas mort sur ce parking, mais, selon les policiers, il y avait deux blessés graves. Et Charlie faisait obligatoirement partie des deux : s'il n'avait été que légèrement blessé, ou choqué par le souffle, il se serait fait immédiatement connaître et l'aurait rejoint sur les lieux.

Les yeux de Don s'emplirent à nouveau de larmes : son petit frère ! Dans quel état allait-il le retrouver ? Et puis ses pensées dérivèrent vers le responsable du drame : comment le bomber avait-il pu deviner l'implication de Charlie ? Est-ce qu'il les surveillait ? Qui était-il ? Quelles étaient ses motivations profondes ? Pourquoi s'en prendre au mathématicien ? En tout cas, il paierait pour ce qu'il venait de faire, et la note serait salée, conclut Don, les mâchoires serrés, les yeux rivés sur la route qui ne défilait pas assez vite à son rythme.

Il arriva enfin à l'hôpital et se précipita au bureau des admissions. Il brandit à nouveau son badge, déclinant son identité. L'infirmière se pencha alors sur son écran et étudia la liste qui se déroulait sous ses yeux tandis que Don piaffait d'impatience, se mordant les lèvres jusqu'au sang pour tenter de juguler l'anxiété qui le rongeait.

- Oui. Nous avons bien un Charles Eppes. Arrivé à vingt-deux heures vingt-trois.

- Comment va-t-il ? coupa Don.

- Il est arrivé inconscient d'après ce que je lis. On l'a identifié grâce à ses papiers et…

- Où est-il ? Comment va-t-il ? répéta Don au bord de la crise de nerf, élevant la voix sans s'en rendre compte.

- Qu'est-ce qui se passe ici ?

Une voix tranchante venait de résonner derrière eux. Don se tourna vers la femme qui venait ainsi d'intervenir. Elle avait environ cinquante ans et la tranquille assurance de ceux qui n'ont plus rien à prouver. Il se présenta, sortant une fois de plus sa carte :

- Agent spécial Don Eppes, F.B.I. On vous a amené mon frère il y a…

- Ah oui, Charles Eppes, c'est ça ?

- Oui ! S'il vous plaît, dites-moi comment il va !

- Venez par ici, agent Eppes.

Don suivit le médecin, le cœur étreint par la peur. Si elle l'entraînait à l'écart, c'était obligatoirement que son petit frère… Non ! il ne pouvait pas le croire. Ses pensées durent se lire sur son visage car la femme s'empressa de lui dire :

- D'abord tranquillisez-vous, votre frère est vivant !

Un puissant soupir de soulagement échappa à Don. Dans le même temps, ses oreilles se mirent à bourdonner et il eut l'impression que les murs du couloir se mettaient à tanguer autour de lui. Ses pensées s'obscurcirent.

- Buvez !

Il absorba le liquide qu'on présentait à ses lèvres et soudain il lui sembla que tout s'éclairait autour de lui. Il s'aperçut alors qu'il était assis sur une chaise qu'il ne se souvenait pas d'avoir rejoint et que le médecin après avoir posé le gobelet qu'il venait de vider, prenait son pouls d'un air expert. Il tenta de lui arracher son poignet.

- Je vais bien ! C'est de mon frère dont il faut s'occuper !

Elle le contra fermement en reprenant son poignet :

- Vous n'allez pas si bien que ça ! Vous venez de faire un malaise ! Quant à votre frère on s'occupe de lui. Donc vous vous détendez, vous vous calmez, et je vous donne de ses nouvelles. Ou vous continuez à vous agiter et vous allez m'obliger à vous hospitaliser pour quelques heures !

- Quoi ?

- Votre pouls est bien trop rapide, vous êtes tachycarde, votre respiration est oppressée et vous êtes en sueur, autant de motifs de vous garder quelque temps.

- Non, je vais bien. C'est juste que je suis inquiet pour mon frère. Je vous en prie, dites-moi comment il va.

- Ca va aller…

Il s'impatienta : elle parlait de qui ? De lui ou de Charlie ? Elle dut comprendre sa réaction car un sourire calme vint éclaircir son visage un peu sévère :

- Votre frère a repris connaissance peu après son admission.

- Il va bien ?

- Et bien il est choqué, évidemment mais ça va aller. Il a un sérieux traumatisme de la colonne vertébrale, dû au choc lorsqu'il a été projeté à terre, il aura d'ailleurs des hématomes sur tout le dos, et une bosse de la grosseur d'un œuf de pigeon à l'arrière du crâne. En outre, il a une légère fêlure du coude gauche. Mais à part ça, physiquement ça va.

- Je peux le voir ?

- Non, en ce moment il est au scanner.

- Au scanner ?

Il s'inquiéta.

- Rassurez-vous, c'est juste pour s'assurer qu'il n'y a pas d'hématome cérébral ou de dégâts que nous n'aurions pas décelés à l'auscultation. Il s'est tout de même cogné la tête fort brutalement.

- Mais vous pensez que ça va aller ?

- Et bien oui. Je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit de trop grave. Nous allons tout de même le garder vingt-quatre heures afin d'éliminer tout risque, mais…

- Vous le gardez ?

A nouveau l'affolement gagnait sa voix. S'ils voulaient le garder, c'est que quelque chose n'allait pas, forcément.

- Juste par précaution…

Elle étudia un instant le visage pâle de l'homme qui reprenait doucement des couleurs. Les battements anarchiques de son cœur se calmaient, visiblement il retrouvait le contrôle.

- Je pourrai aussi le laisser sortir, à certaines conditions…

- Lesquelles ?

- Et bien tout d'abord qu'il y ait quelqu'un pour veiller sur lui. Et puis le réveiller toutes les deux heures pour vérifier son état de conscience. Et le ramener ici d'urgence en cas de doute. Si c'est possible, alors nous ne serons pas obligés de…

- Bien sûr ! Bien sûr ! Il vit avec notre père et puis il a sa fiancée, et moi, je resterai aussi. Nous pourrons nous occuper de lui, s'empressa alors d'indiquer Don.

- Vous pensez qu'il préfèrera cette solution ?

- J'en suis sûr ! Les hôpitaux ça n'a jamais été son truc vous savez.

- Dans ce cas, dès qu'il sera remonté du scanner, si tout va bien, et s'il est d'accord bien sûr, vous pourrez l'emmener.

- Merci docteur.

- Pas de quoi agent Eppes. Je vous fais appeler dès que votre frère sera revenu. En attendant vous vous détendez et vous essayez de manger un peu, marché conclu ?

- Marché conclu ! souffla-t-il, tellement soulagé que la voix lui manquait.

Il avait l'impression d'avoir couru deux marathons d'affilée tellement il se sentait épuisé par l'intensité des minutes qu'il venait de vivre.

Suivant les instructions du médecin, il se dirigea lentement vers le fond du couloir où trônait un distributeur de friandises et de boissons. Il choisit une barre chocolatée et une barre de céréales qu'il accompagna d'un infâme breuvage que la machine appelait pompeusement « café ». Mais ce petit en-cas le revigora et il s'assit dans la salle d'attente, consultant nerveusement sa montre et sentant son inquiétude revenir au fur et à mesure que les minutes passaient, d'autant plus lentement que le fait de surveiller les aiguilles ne les faisaient pas aller plus vite !

Il était déjà vingt-trois heures quinze ! Pourquoi est-ce que c'était si long ? Etait-il arrivé quelque chose ? L'état de Charlie s'était-il brusquement aggravé ? Il lui vint soudain à l'esprit qu'il n'avait pas appelé son père et Amita. Devait-il le faire ? Fallait-il les inquiéter alors que, s'il en croyait la doctoresse, il allait pouvoir rentrer avec Charlie avant qu'eux-mêmes n'aient le temps de faire la route jusqu'à l'hôpital ? Mais si l'état de son frère s'aggravait ? Si… Ils ne pourraient pas lui pardonner de ne pas les avoir prévenus.

Alors qu'il tournait et retournait ces questions dans sa tête, il s'entendit soudain appeler :

- Monsieur Eppes ?

- Oui, oui c'est moi !

Il se dressa comme un diable hors de sa boîte, toute couleur ayant de nouveau quitté son visage dans l'appréhension de ce qu'on allait lui apprendre. L'infirmière qui venait ainsi de l'appeler était encore toute jeune et elle lui sourit, rassurante :

- Je suis venue pour vous accompagner auprès de votre frère.

- Il va bien ?

- Oui, mais le Dr Colerman vous en dira plus à ce sujet. Moi, je suis juste votre guide.

- Et un charmant guide, dit-il, non pour draguer la jeune fille, il avait largement ce qu'il fallait avec Robin, mais juste pour la remercier de sa gentillesse et aussi pour se distraire de l'inquiétude qui ne le quittait pas.

Elle émit un joli rire :

- Voilà, c'est ici, dit-elle en s'effaçant.

Le cœur battant la chamade, Don franchit le seuil sur lequel elle s'était arrêté. Un instant sa vue se brouilla de nouveau, puis il distingua une silhouette dans un lit. La tête de lit était relevée et son regard s'attarda sur la masse de cheveux bouclés emmêlés et sur le visage pâle qui reposait sur les oreillers surélevés.

Un gémissement lui échappa et il se précipita :

- Oh Charlie ! Charlie, j'ai eu si peur !

Il prit son frère dans ses bras et le serra violemment contre lui, lui arrachant un petit cri de protestation. Aussitôt, il relâcha son étreinte :

- Pardon ! Excuse-moi, balbutia-t-il.

- Non ça va… C'est juste que j'ai le dos plutôt douloureux tu vois !

Don ne se lassait pas de le regarder, s'assurant qu'il n'avait rien, cherchant à déceler sur son visage la moindre trace de douleur, vérifiant qu'il n'y ait pas de blessures. Charlie avait le coude gauche emprisonné dans une attelle, mais c'était le seul stigmate visible des événements.

- Tu as l'air d'aller plutôt bien ! plaisanta Don.

- C'est que tu n'as pas vu mon dos ! gémit Charlie.

- Ca va aller frangin ?

- Mais oui, t'inquiète.

Et à nouveau Don le prit dans ses bras et le serra contre lui, mais plus doucement cette fois-ci, afin de ne pas lui faire mal de nouveau.

- Si tu savais comme j'ai eu peur. J'ai cru que…

Emu, Charlie sentit toute la détresse qui émanait de la voix tremblante de son aîné. Il joua la carte de l'ironie pour dissiper l'attendrissement qui les guettait :

- Tu ne crois pas que tu vas te débarrasser de moi comme ça mon vieux ! Il faut autre chose qu'une petite bombe pour me faire disparaître !

Don le radossa à ses oreillers et sourit :

- En tout cas, si jamais tu me refais un coup comme ça…

- Ben quoi ?

- Je te tue !

- Voilà qui est malin. Tu me tues pour me punir de ne pas m'être fait tuer ? Quelle logique monsieur l'agent du F.B.I !

- Hé ! l'expert en logique ici, c'est toi !

- Heureusement.

Puis il se turent, se contentant de s'étreindre les mains, leurs yeux se disant mille choses que les mots n'auraient pas pu traduire. Ce fut Charlie qui reprit la parole, sérieusement cette fois-ci :

- C'était une bombe, c'est ça ?

- Oui, Charlie.

- Où ça ?

- Dans ta voiture.

- Et tu crois que…

- La coïncidence serait vraiment extraordinaire non ? Quelles probabilités y a-t-il qu'il n'y ait aucun rapport avec notre affaire ?

- Ecoute, là je suis un peu trop fatigué pour te donner la réponse comme ça. Mais je peux te dire que ça doit être de l'ordre de une sur plusieurs millions.

- C'est bien ce que je pensais.

Il y eut un nouveau silence et de nouveau ce fut Charlie qui le brisa :

- Mais comment a-t-il su où me trouver ?

- Ce n'est pas le plus important à mes yeux.

- Comment ça ?

- Non, le plus important c'est comment a-t-il su QUI trouver ? Comment a-t-il déterminé ton rôle dans cette affaire ? Pourquoi tenter de te tuer toi, alors qu'il ne s'en est pris à aucun des policiers qui l'ont traqué durant cinq ans ?

- Parce que je suis plus dangereux que tous les policiers du monde ? tenta de plaisanter Charlie.

Mais le ton n'y était pas.

- Tu sais, reprit-il. Cet attentat va nous permettre de progresser. Parce que si nous trouvons le comment, nous ne serons pas loin de trouver le pourquoi et de là le qui.

- Ouais, maugréa Don. Et bien figure-toi que j'aurais autant aimé progresser sans avoir une trouille pareille. J'ai cru que tu étais mort Charlie !

A cette évocation, ses yeux s'embuèrent de larmes qu'il s'empressa de résorber pour que son frère ne les voit pas. Mais Charlie sentit bien le désarroi de son aîné et il posa une main apaisante sur son bras :

- Je vais bien Donnie.

Le surnom eut aussitôt l'effet recherché :

- Ne m'appelle pas Donnie !

Le sourire qu'il lut sur les lèvres de son cadet lui fit comprendre que celui-ci avait atteint son but.

- N'empêche, lorsque j'ai vu ce corps sous la bâche et que…

- Quel corps ?

La voix coupante de Charlie le ramena à la réalité. Il se mordit les lèvres. Il aurait dû comprendre que son frère ignorait la mort de celui qui était vraisemblablement son étudiant. Et tel qu'il le connaissait, il allait culpabiliser de cette mort. Il se serait battu de son inconséquence mais maintenant il n'était plus temps de reculer.

- Il y a eu un mort Charlie. Et quand je suis arrivé sur les lieux j'ai cru que c'était toi.

- Tu l'as vu ?

- Oui.

- C'était un jeune homme, la vingtaine, blond, une petite moustache à la Chaplin, des lunettes en corne ?

- Je n'ai pas bien vu… Mais oui il était blond…

Charlie se laissa tomber en arrière sur les oreillers, fermant les yeux : Arthur Benleski ne le collerait plus jamais désormais ! Et déjà il se reprochait tout ce temps passé à le rejeter. S'il lui avait accordé ne serait-ce que quelques minutes au cours des trois jours écoulés, l'étudiant ne l'aurait pas attendu ce soir-là sur le parking et à l'heure qu'il était, il serait en vie. Bien sûr, le corollaire ne lui échappait pas, lui-même serait peut-être mort en contrepartie.

- Ce n'est pas ta faute Charlie…

Il se mordit les lèvres, à la fois furieux et touché d'être aussi bien deviné par son frère.

- Je sais, dit-il d'un ton rageur. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser que, si je lui avait accordé un peu de temps…

- Tu ne pouvais pas savoir Charlie. Ca ne sert à rien de refaire le monde avec des si et des mais. Le seul fautif c'est notre bomber !

- Tu sais il m'a sans doute sauvé la vie…

- Quoi ? questionna Don, désarçonné par ce coq à l'âne entre sa réflexion et l'affirmation de son cadet.

- Arthur Benleski, mon étudiant, il m'a sans doute sauvé la vie.

- Comment ça ?

- Et bien, il voulait absolument me montrer un prototype de robot qu'il avait créé. Et il était en train de le faire rouler quand tout a sauté. Je présume que sa télécommande a interféré avec le système de mise à feu de la bombe. Et puis, il se trouvait juste entre moi et la voiture : je pense que c'est lui qui m'a protégé du souffle. Je lui dois la vie Don. Sans lui…

Don eut un frisson à cette évocation.

- Charlie, je suis désolé pour ton étudiant bien sûr. Mais je ne vais pas te mentir : s'il fallait que quelqu'un meure ce soir, alors je préfère que ce soit lui que toi.

A nouveau le silence s'imposa entre les deux frères, chacun perdu dans ses pensées.

L'arrivée du Dr Colerman, en qui Don, comme il s'y attendait, reconnut la doctoresse à laquelle il avait déjà eu à faire, mit fin à leur méditation. Elle leur annonça que le scanner n'avait décelé aucun dégât et que, s'ils le désiraient, Charlie pouvait rentrer, à condition de s'en tenir aux instructions qu'elle avait déjà données à Don.

Le mathématicien s'empressa de dire qu'il n'avait aucunement l'intention de passer plus de temps que nécessaire à l'hôpital et, moins de trente minutes plus tard, les deux frères prenaient le chemin de la maison.

Il leur fallut un moment pour calmer la frayeur rétrospective d'Alan et d'Amita et Charlie se retrouva bientôt dûment bordé dans son lit et nanti de trois garde-malades en train de se disputer copieusement pour savoir lequel des trois veillerait sur son sommeil. Finalement un consensus s'établit entre les trois protagonistes qui décidèrent de se partager la nuit et les réveils imposés au blessé.

Alan, en sa qualité de père, obtint, de haute lutte, le droit aux quatre premières heures de veille ce qui n'alla pas sans âpre discussion avec son fils aîné. Mais outre qu'il voulait s'assurer que son cadet allait bien, Alan avait décelé l'épuisement palpable chez Don, fait de tension nerveuse qui retombait et de nuits un peu trop courtes depuis quelque temps où les affaires difficiles se succédaient. Et à sa réelle envie de veiller sur le plus jeune, se mêlait une non moins réelle préoccupation quant au besoin de sommeil de l'aîné. Aussi il avait bien l'intention, les quatre heures écoulées, de faire d'abord appel à Amita de manière à ménager au moins six heures de repos à son fils, quoi que celui-ci puisse en penser.

Don finit par se rendre aux arguments de son père. Après un appel à son équipe pour savoir où ils en étaient et s'ils avaient quelque chose, il donna rendez-vous à tous le lendemain matin et se résigna à regagner sa chambre, non sans un détour par celle de Charlie pour s'assurer que le mathématicien dormait comme un bienheureux. A peine la tête sur l'oreiller, il s'endormit d'un sommeil de plomb, littéralement éreinté par les heures qu'il venait de vivre. Il ne se rendit même pas compte que son père entrait dans sa chambre pour ramener tendrement les couvertures sur lui et lui déposer un baiser léger sur le front avant de retourner auprès de Charlie.

(à suivre)