Till Kingdom come

Chapitre 27

Why not Zoidberg?

Raphael se réveilla doucement, les narines chatouillées par une bonne odeur de pâtisserie. Sa première pensée alla à Michelangelo mais il se reprit en se rappelant où il se trouvait. La cave était plongée dans le noir, seule l'horloge digitale brillait de sa lumière rouge sur une étagère. Il faisait frais et le vieux canapé installé là était confortable. Raphael n'avait pas envie de quitter la sécurité de l'endroit mais l'horloge indiquait déjà midi et l'activité au-dessus de sa tête lui signalait qu'Emma était rentrée. Il se leva et s'étira, ses mains touchant le plafond bas de la cave. Il se dirigea ensuite à tâtons jusqu'à l'escalier en bois et le grimpa en silence, soulevant la trappe ainsi que le tapis qui la recouvrait. Emma était bien là, dans la cuisine, lui tournant le dos. Elle avait des casques sur les oreilles et chantonnait tout en cuisinant, vêtue comme d'habitude d'un short dévoilant ses longues jambes fines et d'un débardeur léger un peu trop grand. Raphael tiqua. Etait-elle inconsciente ? S'il avait pu crocheter la serrure quelques heures plus tôt, n'importe qui pouvait le faire, Foots inclus. Et comme le Singe Rouge avait récemment cherché les ennuis, ils devaient être à sa recherche. Quelque part, c'était un miracle qu'ils ne l'aient pas encore trouvée.

Raphael sortit de la cave, referma la trappe derrière lui puis traversa le petit studio en quelques pas. Emma ne l'avait toujours pas entendu. Il oubliait régulièrement qu'elle n'avait pas leur entraînement en ninjutsu. Emma savait se battre mais elle n'avait pas aiguisé ses sens. Elle ne pouvait pas entendre le froissement d'un vêtement ou remarquer les subtiles mouvements d'air indiquant le déplacement de quelqu'un. On n'apprenait pas ça dans les écoles classiques d'arts martiaux – c'était déjà étonnant qu'elle ait atteint son niveau actuel en ne fréquentant que ces établissements.

Raphael n'avait pas envie de lui faire peur mais il ne savait pas trop comment lui signifier sa présence autrement. Elle serait surprise, quoi qu'il fasse. De là à provoquer une nouvelle crise de larmes, il n'y avait qu'un pas. Raphael ne se sentait pas capable d'en supporter une nouvelle. Il ne pouvait plus se permettre de réconforter Emma, de la prendre dans ses bras et de lui laisser le temps de se reprendre. Il ne pouvait pas parce que ça les mettrait en danger tous les deux.

Il avait essayé de chasser Emma de son esprit depuis leur dernière rencontre au pont de Williamsburg – sans grand succès en dehors des moments où il devait se concentrer sur autre chose. Donatello avait insisté pour qu'il le fasse, même si c'était lui qui avait provoqué la rencontre – il le connaissait bien, l'enfoiré. Splinter leur avait toujours interdit de s'attacher à des personnes autres que leurs frères mais Raphael n'avait jamais réussi à suivre complètement ce credo. Il y avait d'abord eu April qui avait chamboulé leur vie puis Casey. Raphael avait une relation très forte avec ce dernier. Ils étaient à la fois amis et frères, ils étaient là l'un pour l'autre. Le terme de meilleur ami ne suffisait pas à définir Casey mais Raphael n'avait jamais trouvé autre chose. Casey n'était cependant pas son frère non plus. Ce mot avait une valeur bien particulière au sein de leur famille.

Cependant, April et Casey avaient été influencés par Splinter et le vieux rat avait veillé à ce qu'ils ne libèrent pas trop les esprits de ses élèves, contrôlant tout depuis les ombres. Emma n'avait pas rencontré Splinter et Raphael espérait que le face à face ne se produirait jamais. Il ne voulait pas que Splinter lui retourne la tête ou, pire, lui fasse du mal. Le vieux rat en était capable s'il remarquait l'importance qu'elle avait aux yeux du plus incontrôlable de ses soi-disant fils. Emma serait considérée comme une distraction, un élément perturbateur. Splinter détestait quand un grain de sable venait gêner la machine bien huilée qu'était son clan, même si celui-ci n'avait plus d'objectif. Il l'éloignerait de Raphael, par un moyen ou par un autre.

Cette idée était intolérable pour Raphael. Il s'était d'abord persuadé que le Singe Rouge ne faisait que combler le manque éprouvé par la mise au vert de Casey mais il s'était vite rendu compte que ce qu'il ressentait allait au-delà de la simple solitude par rapport à l'absence de son meilleur ami. Casey ne provoquait pas les mêmes sentiments chez Raphael. Par exemple, Raphael n'aurait pas perdu son calme s'il avait su que Casey était poursuivi par des Foots. Il serait allé au secours de son ami, personne ne pouvait en douter, mais il aurait eu l'esprit beaucoup plus serein – ce qui lui aurait évité de commettre erreur sur erreur.

Raphael avait eu une bonne semaine pour réfléchir à ce qu'il s'était passé et il avait fini par reconnaître qu'il avait laissé Emma devenir importante pour lui, d'une manière différente de celle de Casey ou de ses frères. Raphael était capable de tuer pour elle, froidement, sans penser aux conséquences – ce qui n'était pas sa spécialité de toute façon. Il la voulait en sécurité or elle prenait régulièrement des risques et elle ne s'arrêterait pas parce qu'il le lui demandait. Il ne le lui demanderait même pas, à vrai dire. C'était peut-être ça qui perturbait le plus Raphael : il savait qu'il ferait n'importe quoi pour elle, même si elle le conduisait à sa perte. D'une certaine manière, Emma était beaucoup plus dangereuse qu'elle n'y paraissait.

Peut-être devait-il saisir sa chance et l'éliminer, pensa Raphael en fixant la nuque d'Emma que sa queue de cheval balayait au rythme de ses trémoussements. Peut-être devait-il s'en tenir aux enseignements de Splinter et chasser tout trouble de son esprit. Ce serait douloureux sur le moment mais les bénéfices à long terme compenseraient cette perte. Raphael n'aurait plus à lutter pour trouver le sommeil. Il pourrait arrêter d'espérer recevoir un hypothétique SMS. Il gagnerait en concentration et il ne s'inquièterait plus chaque soir après minuit jusqu'au petit matin. C'était le choix logique et froid que son entraînement lui dictait, celui que Splinter lui chuchotait à l'oreille dans ses rêves – ceux qui n'impliquaient pas Emma – et celui auquel Leonardo avait dû penser depuis longtemps déjà. Mais Raphael n'arrivait pas à s'y résoudre. Il ne pouvait pas lui rompre le cou ni lui ouvrir la gorge, encore moins lui briser chaque os du corps pour qu'elle agonise pendant des heures – s'il devait la tuer, autant qu'elle ne souffre pas.

Il se trouvait derrière elle, à un mètre environ, fixant plus le vide qu'autre chose, lorsqu'Emma se rendit enfin compte qu'elle n'était pas seule. Le raclement du couteau sur le plan de travail tira Raphael de ses pensées et il para le coup sans même y réfléchir. Le poignet d'Emma était fin et chaud dans sa main mais Raphael remarqua surtout l'air terrifié de la jeune femme. Elle avait frappé à cause de la peur et ce n'était jamais une bonne chose. Elle aurait pu tuer quelqu'un de moins entraîné et elle le savait. Ça se voyait sur son visage qui perdit quelques teintes lorsqu'elle se rendit compte de son erreur. Sa prise sur le couteau se relâcha et Raphael le lui prit doucement des mains.

– Ça va, c'est moi, dit-il.

Il vit quelques larmes dans les yeux d'Emma mais elle se réfugia dans ses bras avant qu'il ne puisse confirmer, ses casques tombant autour de son cou, diffusant la musique qu'elle écoutait – Ke$ha, encore et toujours. Raphael se raidit, tous les muscles de son corps se tendant instantanément. « Ne me fais pas ça, s'il te plaît », pensa-t-il en luttant pour ne pas lui rendre l'embrassade. Il avait fini par accepter ce qu'elle représentait pour lui mais il n'avait vraiment pas besoin de ça à ce moment-là. Il n'avait pas encore pris de décision et il ne voulait pas se précipiter. Raphael voyait déjà comment les choses allaient tourner de toute façon. Il n'y avait qu'à le regarder deux secondes pour comprendre qu'Emma ne pourrait jamais l'aimer, le désirer. Leurs personnalités s'accordaient peut-être mais ça s'arrêtait là. Elle avait déjà repoussé ses avances et il n'avait pas changé d'apparence entre temps. Il était toujours une tortue mutante, pas un être humain. Il n'y avait que dans les contes pour enfants que la jolie jeune fille tombait amoureuse du monstre. Raphael avait passé l'âge de croire à ces bêtises.

Pourtant, il posa le couteau derrière lui sur la petite table de la cuisine et prit Emma dans ses bras, entourant sa taille le plus délicatement possible. Elle n'avait pas repris de poids depuis la dernière fois qu'il l'avait vue mais elle n'avait plus d'hématome. Ni son plâtre, d'ailleurs. Ça ne faisait qu'une semaine qu'elle s'était cassée le bras gauche – par la faute de Raphael – et elle aurait dû avoir un plâtre. Cependant, Raphael n'était pas vraiment surpris. Emma avait tendance à traiter ses douleurs par le mépris – c'était ça de grandir au milieu de garçons, lui avait-elle dit. Et puis, le plâtre avait dû la gêner lors de sa dernière sortie, la nuit précédente.

Raphael était au courant de la petite escapade du Singe Rouge grâce à Donatello qui gardait un œil sur les activités de la police pour savoir s'ils avaient été repérés. Il avait entendu quelque chose à propos d'une altercation entre deux Singes Rouges dans Manhattan, vers trois heures du matin. Leurs opérations étaient terminées depuis un moment lorsque Donatello l'avait prévenu et Raphael avait décidé de venir voir Emma pour lui demander des précisions et aussi pour l'engueuler un peu – enfin, Donatello lui avait demandé de rappeler à Emma qu'elle devait être plus prudente mais il n'avait pas voulu se déplacer lui-même. Son frère avait perdu deux membres de son équipe la veille et il était d'humeur maussade depuis, sans que Raphael ne comprenne trop pourquoi. Donatello n'était pas attaché à Billy et Pénélope, il n'aurait pas dû réagir de la sorte. C'était peut-être son égo qui avait été touché : en plus de ne pas avoir su gérer la situation, il s'était fait blesser, par un débutant en prime.

– Je t'ai pas vu arriver, soupira Emma.

Raphael envoya bouler son frère dans un coin de sa tête. Donatello était assez grand pour se débrouiller tout seul et il savait que ses frères étaient là pour lui en cas de besoin – quoi que Raphael imaginait plus Donatello en parler avec Bob, bizarrement.

– J'étais dans ta cave depuis la nuit dernière, expliqua Raphael. Je me suis endormi en t'attendant.

– 'faut vraiment que je remplace cette serrure.

Elle ne se détacha pas de lui et Raphael n'arrivait pas à définir si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Il aimait cette présence, cette chaleur dans ses bras. Il aimait l'odeur d'Emma, son shampooing se mélangeant à sa transpiration et aux gâteaux cuisant dans le four. Il aimait la facilité avec laquelle Emma oubliait qui il était. Raphael se détendit un peu et décida de profiter de l'étreinte. Tant pis si c'était un peu douloureux, quelque part.

– T'as eu du bol, ajouta Emma. Je suis passée juste pour cuisiner.

– Tes frangins ont réussi à te mettre sous clé ? blagua Raphael.

– Derek, oui. J'habite chez lui depuis ma petite virée en moto.

– Et vu celle d'hier, je suppose qu'il va te garder chez lui jusqu'à ton mariage.

Emma pouffa et se détacha un peu de Raphael pour le regarder dans les yeux. Les siens étaient un peu rouge. Il lui avait vraiment fait peur.

– Si t'es venu pour me faire la morale, c'est trop tard, reprit Emma. Derek s'en est chargé et m'a menacé de me coffrer la prochaine fois que le Singe Rouge ferait parler de lui. Cette fois-ci, je crois que c'en est vraiment fini de mes petites escapades nocturnes.

– Et l'autre ? Qui c'était ?

– Un sale connard, décréta Emma.

– Mais encore ? rit Raphael.

Emma retira ses bras de son cou et Raphael se sentit obligé de la lâcher. Elle recula jusqu'au plan de travail pour y prendre appui, attrapa son téléphone dans sa poche arrière pour arrêter la musique puis elle croisa les bras sous sa poitrine. Le sujet la contrariait.

– Je sais pas, je lui ai pas demandé son nom. Mais il savait se battre, l'enfoiré. Et il cherchait à attirer l'attention des Foots. Il a rien compris au sport local, ce crétin. On cherche pas les Foots, on les évite, bon sang !

– Tu pourrais me le décrire ?

– Plus petit que moi, précisa Emma, un mètre soixante, soixante-cinq. Plus lourd que moi, du genre une soixantaine de kilos. Je crois que c'était un mec mais avec une voix fluette. Il avait un accent pas d'ici, asiatique ou quelque chose comme ça, mais il parlait bien anglais.

– Des armes ?

– Une faucille avec une chaîne.

– Une kusarigama, corrigea Raphael.

Emma haussa les épaules. Elle se connaissait pas non plus les termes techniques. Pour elle, il n'y avait pas de différence entre un katana et un ninjatô, par exemple.

– Et il planquait aussi des chaînes plombées dans ses manches, ajouta Emma. Il les a utilisées face aux Foots après que je l'aie désarmé.

– Tu l'as désarmé ?

– Et oui, la pauvre femme que je suis a réussi à se faire un ninja toute seule comme une grande avant d'en enchaîner cinq autres sans même transpirer, répondit Emma sur un ton vexé. Ça ne devrait même pas t'étonner. J't'ai déjà mis par terre et je peux tout à fait recommencer.

– Je n'ai jamais remis tes compétences en question, tempéra Raphael.

– Il paraît que je suis trop cambrée.

Donatello allait s'en prendre une.

– C'est une remarque de la part d'un type qui a les vertèbres soudées à sa carapace, tu sais. Il doit être jaloux de ta souplesse. A ta place, je l'ignorerais.

– Non, contra Emma en souriant un brin, tu as raison. J'ai pris de mauvaises habitudes de position quand je faisais de la danse. Je n'ai pas la même force si je suis cambrée, je l'ai bien senti cette nuit. Il va m'arriver un truc si je fais pas gaffe.

– Je croyais que le Singe Rouge n'allait plus sortir ? la taquina Raphael.

Emma lui fit une grimace, ce qui arracha un sourire à Raphael. Pourquoi était-ce aussi facile avec elle ? Elle aurait pu avoir peur de lui, ça lui aurait simplifié la vie.

Emma se pencha un peu vers lui et tendit un doigt pour effleurer le bord supérieur abimé de son plastron. Raphael la laissa faire malgré le picotement qu'il ressentait toujours. Le plastron était constitué d'os. Sa blessure devait correspondre à une fracture mais il se voyait mal avec un plâtre en attendant que ça se solidifie.

– Y'a pas que moi qui me suis amusée, à ce que je vois.

– Me prendre des coups de hache ne fait pas partie de mes loisirs, répondit Raphael en prenant doucement la main d'Emma pour l'éloigner de lui.

– Vous êtes sérieux dans vos disputes entre frangins.

– Rien à voir. C'était pour le boulot.

Ça faisait un peu bizarre à Raphael de dire ça, comme si assassiner des gens étaient un métier. Enfin, ça l'était et Raphael était d'ailleurs payé pour pratiquer cette activité mais ça n'en restait pas moins étrange, d'une certaine manière. Emma haussa un sourcil.

– Nos cibles étaient sous meilleure protection que d'habitude, expliqua Raphael.

– Vous faites gaffe, quand même ? demanda Emma.

– Oui, ne t'inquiète pas.

Emma haussa un sourcil, pas du tout crédule. Elle savait comment ils procédaient.

La minuterie du four sonna à ce moment-là. « Sauvé par le gong », pensa distraitement Raphael en se reculant pour laisser de la place à Emma afin qu'elle ouvre le four. Elle en retira une plaque pleine de cookies qui sentaient délicieusement bons puis enfourna une autre plaque déjà prête et remit la minuterie en route.

– Qu'est-ce que tu nous fais là ? demanda Raphael.

– C'est l'anniversaire de ma belle-sœur ce soir. Elle ne voulait pas de gâteau avec bougies et tout le tralala alors chacun amène des petits trucs. Les cookies sont l'une des rares recettes que je maîtrise. Ceux au chocolat blanc et aux framboises doivent être froids. Tu veux goûter ?

Raphael haussa les épaules et Emma pointa une assiette sur la table derrière lui. Le cookie se révéla un peu trop sucré au goût de Raphael mais loin d'être mauvais. Quelque chose lui disait que ce genre de biscuit pourrait remonter le moral de Donatello.

– Je peux t'en piquer un ou deux pour Don ? demanda Raphael.

– C'est vrai qu'il a un faible pour tout ce qui est sucré, ricana Emma. J'dois avoir une boîte quelque part, attends.

Emma farfouilla dans ses placards à la recherche d'une petite boîte en fer blanc. Elle la brandit au-dessus de sa tête lorsqu'elle la trouva en chantant le petit jingle d'ouverture de coffre de la série des Zelda, ce qui fit à nouveau sourire Raphael. Il avait passé un bon paquet d'heures à regarder Michelangelo jouer à ces jeux-là et il avait aussi une vieille partie d'Ocarina of Time à son nom qu'il n'avait jamais terminée. Ce n'était pas que le jeu ne lui plaisait pas mais Michelangelo avait la fâcheuse tendance à le guider en permanence et à commenter chaque action. C'était horripilant.

– Tu vas pas partir tout de suite, supposa Emma en posant des cookies dans la boîte.

– En plein jour, c'est faisable mais un peu compliqué, admit Raphael.

– Cool. Cool, cool, cool.

Un nouveau sourire. Raphael abandonna toute idée de lutte. Ça ne servait à rien. Emma avait gagné depuis longtemps.

– Ça te dérange pas ? demanda-t-il.

– Absolument pas, assura Emma avec se léchant le pouce. Je pourrais faire un assortiment pour Donnie comme ça. Oh, et si t'as faim, sers-toi. J'ai plus grand chose dans le frigo, ceci dit, mais y'a de la bière.

– Préviens ton frère : t'es bonne à marier.

Emma pouffa tandis que Raphael ouvrait le réfrigérateur pour en sortir deux bouteilles bien fraîches. Il n'avait pas vraiment faim. L'un des avantages de sa condition de tortue était qu'il n'avait pas besoin de manger tous les jours.

– Et qui voudrait d'une fille aussi bizarre que moi ? demanda Emme en reprenant le couteau pour couper des morceaux de caramel.

Raphael décapsula les bouteilles et en posa une à côté d'Emma. Elle avait parlé sur le ton de la blague mais ça ne le faisait pas rire. Au contraire, il aurait préféré éviter le sujet.

– J'veux dire, continua Emma sans remarquer son malaise, je suis pas vraiment une fille comme dans les textes. J'aime me battre, je rembarre facilement les emmerdeurs et j'ai une sainte horreur de tous ces trucs roses et mignons pour les nanas. Sans oublier que je suis plus grande qu'un paquet de types et que ça a tendance à les faire fuir.

– Tu cites que des qualités.

Raphael avala une gorgée de bière tout en regardant ailleurs. Le bruit du couteau s'était cependant arrêté et Emma s'était tournée vers lui.

– Mais c'est encore un commentaire de la part d'un mutant qui ne sait que se battre, ajouta Raphael avec plus de dépit qu'il ne l'aurait voulu.

Emma abandonna son couteau et franchit le pas qui les séparait. Raphael voulut reculer mais il butta contre le réfrigérateur. Elle l'attrapa par le haut du plastron pour l'empêcher de fuir – comme si ça pouvait suffire – puis l'embrassa en fermant les yeux.

Le cerveau de Raphael implosa.

Il n'osa pas bouger, pas même respirer, les yeux écarquillés, les lèvres serrées, pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité. Emma mit fin au baiser – mais en était-ce vraiment un ? ça n'avait rien à voir avec tout ce que Raphael avait lu sur le sujet dans ses romans policiers ou vu à la télévision. Elle se recula un peu, le regardant droit dans les yeux. Elle était déterminée, sérieuse, sans aucune peur ou anxiété apparente. Raphael ne savait pas quoi penser – il n'y arrivait même pas, à vrai dire – mais il se sentait à la fois euphorique et terrifié. Le silence s'étirait entre eux et Emma prit sur elle pour y mettre fin.

– C'était un peu brutal, concéda-t-elle en lui souriant en coin.

– Tu as dit non, rappela Raphael.

Jusque-là, Raphael n'avait obtenu des réponses positives que de la part de femmes sous l'influence de l'alcool ou d'autres substances moins légales. Elles l'avaient pris pour un type dans un costume de tortue, à chaque fois, et il n'avait rien fait ou dit pour les sortir de leur ignorance. Raphael avait découvert les joies du sexe comme ça, un soir de Halloween, le seul moment de l'année où ses frères et lui pouvaient marcher dans New York sans se cacher. Il avait quelque chose comme dix-neuf ou vingt ans et Michelangelo l'avait entraîné dans la traditionnelle chasse aux bonbons. Une mère de famille clairement éméchée l'avait alpagué et conduit dans sa chambre, laissant Michelangelo à la porte de son appartement. Raphael s'était laissé faire parce qu'il savait bien que c'était peut-être sa seule et unique chance de s'envoyer en l'air. Ça n'avait pas été franchement satisfaisant mais ça s'était fait sans trop de problème – sauf que Michelangelo s'était moqué de lui pendant un moment parce qu'il n'avait pas été capable de se défendre contre une femme en tenue d'infirmière sexy. Raphael répétait plus ou moins ce schéma depuis. Lorsqu'il ne se suffisait plus à lui-même, il traînait sur les campus parce qu'il y avait toujours des soirées très arrosées et parfois en costumes. Ça lui arrivait relativement souvent d'être chanceux.

Cependant, Emma était parfaitement sobre lorsqu'il lui avait demandé. Raphael était à moitié sérieux à ce moment-là, se doutant bien qu'elle dirait non, mais il avait tout de même posé la question. Ils ne dormaient pas et enchaînaient les épisodes de séries comiques parce qu'Emma cauchemardait dès qu'elle fermait les yeux. C'était un moyen comme un autre de se détendre et puis elle se comportait avec lui comme s'il n'était pas une tortue mutante d'un mètre soixante-dix-huit pour cent dix kilogrammes capable de la réduire en bouillie en moins d'une minute. Même Casey ne faisait pas ça avec lui. Son meilleur ami ne se collait pas à lui en quête d'une position plus confortable après des heures passées devant la télévision. Il ne le taquinait pas du pied sous la table lorsque les conversations pendant les repas tournaient à la simili-bagarre ou il ne l'embarquait pas dans une valse improvisée entre le canapé et le lit parce que la liste de musique aléatoire diffusait soudainement du Tchaïkovski. Emma était à l'aise avec le physique de Raphael ou elle en donnait en tout cas l'impression. Il n'en fallait pas vraiment plus à Raphael pour baisser ses barrières, même s'il avait honte de cette faiblesse.

Les mains chaudes d'Emma vinrent entourer le visage de Raphael et il finit par croiser son regard. Il avait la gorge serrée.

– Ça va ? demanda-t-elle. T'as l'air... Je voulais pas...

– T'as rien fait de mal, la rassura Raphael.

Il posa sa bouteille de bière dans l'évier à sa droite puis prit doucement les mains d'Emma pour les repousser. Il ne les lâcha pas pour autant, ce qui fit naître un sourire hésitant sur les lèvres d'Emma. Raphael ignorait quoi dire. Tous les héros de ses romans policiers préférés avaient toujours quelque chose d'intelligent à dire dans ce genre de situation. Ils étaient capables d'emballer n'importe quelle fille en trois répliques et demie mais ils étaient humains et parfois très aidés par l'auteur – Raphael aurait aimé avoir ce genre d'aide à ce moment-là.

– Je peux recommencer ? demanda Emma.

Raphael se tendit.

– Je crois pas que ce soit une bonne idée.

– Je te demande pas si c'est une bonne ou une mauvaise idée, Raph. Je te demande si tu en as envie.

– Oui, admit-il après un temps d'hésitation.

Emma se pencha un peu pour l'embrasser juste du bout des lèvres, ne rompant pas le contact oculaire. Raphael ne chercha pas à s'esquiver mais il fut tout de même surpris de la légèreté du baiser. Il s'était attendu à quelque chose de plus poussé, cette fois.

– Moi aussi, chuchota Emma.

– Mais...

– Je sais. C'est compliqué.

Raphael sentit un énorme poids s'envoler de sa poitrine en entendant Emma dire cela. Savoir qu'elle avait tourné et retourné le problème dans sa tête le soulageait. Elle y avait réfléchi et Raphael admettait volontiers qu'il préférait que les autres s'occupent de la torture mentale à sa place parce qu'il avait une nette tendance au pessimisme. Il finit par reprendre sa respiration et envoya le cycle infernal de ses pensées se faire voir. Raphael prit l'initiative d'embrasser Emma cette fois, d'abord pas vraiment rassuré mais prenant rapidement confiance en lui alors qu'elle lui répondait. Elle passa ses bras autour de son cou et Raphael eut le champ libre pour la toucher. Ça lui faisait bizarre – il avait l'impression d'avoir des fourmis dans les doigts. Il avait déjà touché Emma, évidemment, mais pas comme ça, pas avec ce mélange de délicatesse et de force. Ses mains tremblaient un peu alors qu'il osait les passer sous le débardeur pour toucher la peau chaude et douce des hanches d'Emma. Elle le laissa faire, ses lèvres s'étirant en un sourire contre les siennes. Ça l'amusait. Raphael coupa court au baiser.

– Quoi? grogna-t-il, un peu perturbé.

– Je t'imaginais moins timide, répondit Emma.

Raphael renifla, vexé. Il descendit ses mains sous les fesses d'Emma et la souleva sans effort pour l'asseoir sur le rebord de l'évier – le petit cri de surprise qu'elle poussa lui chatouilla le bas-ventre. Raphael s'empara ensuite de son cou, l'embrassant autant que possible compte tenu des casques. Emma les retira pour les poser sur le haut du réfrigérateur avec son téléphone portable puis embrassa le sommet du crâne de Raphael, laissant ses doigts le caresser dans le cou et sur le visage. Des frissons parcoururent Raphael. Il explora les jambes d'Emma de ses mains, un pouce venant chatouiller la longue cicatrice à l'intérieur de sa cuisse gauche. La peau à cet endroit n'avait pas la même texture et Raphael s'y attarda, passant et repassant son doigt le long de la marque, glissant peut-être un peu plus haut à chaque fois. Emma gémit, chamboulant un peu plus l'esprit de Raphael. Celui-ci releva la tête pour l'embrasser, soupirant sous les caresses qu'il recevait. Il glissa sa main gauche sous le débardeur d'Emma et la posa au creux de ses reins. Elle se cambra, arrachant un sourire à Raphael – elle pouvait se cambrer autant qu'elle le voulait, ça ne le dérangeait plus – puis écarta un peu plus les jambes pour pouvoir se coller contre lui. Emma abandonna un instant ses caresses pour glisser ses mains le long du plastron de Raphael, le faisant trembler de la tête au pied. Elle attrapa ses sais pour les poser derrière elle dans l'évier mais Raphael ne s'en rendit même pas compte. Il avait envie d'elle, sans attendre, mais la position ne s'y prêtait pas.

Raphael souleva à nouveau Emma pour la reposer par terre et mit un terme au baiser pour la tourner. Il lui attrapa les hanches et passa ses pouces sous la ceinture des shorts afin de les retirer. Emma se redressa, se tournant à moitié pour le regarder.

– Raph, qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle avec un brin de panique dans la voix.

La question surprit Raphael qui s'arrêta aussitôt. Il recula d'un pas mais Emma retint ses mains sur ses hanches et elle suivit le mouvement pour se retrouver dans ses bras.

– J'ai pas dit que tu devais arrêter, précisa-t-elle, mais tu vas un peu vite en besogne.

Raphael dut se racler la gorge avant de pouvoir parler.

– C'est comme ça que je fais, d'habitude.

« D'habitude » consistait plus à tirer un coup en moins de dix minutes dans un coin sombre qu'autre chose. Raphael avait bien lu des trucs à propos de préliminaires mais n'était-ce pas ce qu'ils venaient de faire ? Ça lui avait bien plu, d'accord, mais il avait envie de plus à présent.

– Je vois, je vois, continua Emma. Ça te dérange si je prends les commandes ?

– Comment ça ?

– Eh bien, j'ai un peu l'impression que tu ne sais pas trop ce que tu fais et, honnêtement, ça me fait un peu peur.

– Oh.

Raphael aurait adoré qu'elle ait peur de lui à un autre moment mais ça le contrariait assez à présent.

– J'veux dire, bafouilla Emma, je suppose que tu te portes plutôt bien à ce niveau-là. C'est déjà impressionnant sur une tortue toute petite alors chez toi...

Raphael eut un petit rire incrédule lorsqu'il réalisa qu'Emma parlait de la taille de son pénis. Elle qui était d'habitude si directe avait rougi d'embarras, ses oreilles et sa nuque soudainement d'une belle teinte cramoisi. Raphael l'embrassa à la naissance de ses cheveux avant de la tourner vers lui, posant ses mains sur les hanches fines de la jeune femme.

– Je me porte effectivement plutôt bien à ce niveau-là, se moqua-t-il gentiment.

– Bien, reprit Emma avec un air étonné. Enfin, oui, non, ça peut poser problème mais j'ai du lubrifiant dans le tiroir de ma table de nuit. Et des capotes.

– Pourquoi faire ? demanda Raphael en picorant son cou de petits baisers.

– Parce que ça ne fait jamais de mal d'utiliser du lubrifiant et que je sais pas avec qui tu as couché avant moi.

Raphael lui concéda le point tout en glissant ses mains sur la peau si douce du dos d'Emma. Il avait lu des trucs à propos des maladies sexuellement transmissibles mais il n'y avait jamais vraiment pensé, à vrai dire. Donatello leur avait expliqué qu'ils étaient peu susceptibles d'attraper les maladies des humains parce qu'ils n'appartenaient pas à la même espèce – ni à la même classe, en fait, puisque les humains étaient des mammifères et eux étaient des reptiles. Il y avait cependant quelques maladies transmissibles de l'un à l'autre, Donatello en avait fait une liste mais Raphael ne s'en rappelait plus à ce moment-là.

Il valait peut-être mieux laisser Emma gérer, en effet.

– Ok, dit-il en relevant la tête. On fait comme tu veux.

Emma lui sourit et l'embrassa encore – d'accord, les préliminaires étaient plus agréables qu'ils n'y paraissaient. Elle l'attrapa à nouveau par le haut du plastron et le tira en direction de son lit. Raphael eut juste le temps de récupérer par réflexe ses sais dans l'évier mais il les abandonna rapidement sur le plancher. Il avait bien d'autres choses avec lesquelles s'occuper les mains, à présent.