CHAPITRE 28
POV Adelina
Je regardai Ron s'éloigner, le cœur serré. Je ne l'avais jamais vu comme çà, et je n'avais jamais réalisé à quel point la décision de rester loin de lui avait bouleversé nos vies respectives. Je me tournai vers Dick, les yeux emplis de questions. En plongeant dans ses deux prunelles de glace, je parvins à garder un semblant de contrôle sur moi-même. Une sensation que je n'avais pas ressenti depuis Mourmelon, lorsque Ron m'avait tenu dans ses bras. Je sentis mes lèvres trembler comme la brise hivernale les caressait, pareille aux longs doigts d'un fantôme. Je fermai un instant les paupières, m'emplissant de cette sensation. Lorsque je les rouvris, je vis l'inquiétude dans le regard de Dick.
« Dick, qu'est-ce qui lui est arrivé ? Il est…C'est comme s'il ne voyait plus rien. », lui demandai-je, prise d'une peur réelle, mes mains tremblant de plus en plus.
Voir ses yeux bruns si vides me fit frissonner et trembler face à la réalité. J'avais peur de ce que j'avais pu provoquer. Je me raccrochai à Dick pour obtenir des réponses, espérant contre toute attente qu'il pourrait une nouvelle fois arranger les choses. Le besoin de savoir ce qui se cachait derrière le regard vide de Ron m'envahissait dangereusement. Un besoin obsédant qui me piqua les yeux et la gorge.
Les lèvres de Dick s'entrouvrirent et ses mains se crispèrent. Ses yeux se portèrent vers la ligne de front, où il aurait du être, avant de revenir à moi.
« Adie, », commença-t-il, hésitant. « Je dois y aller. »
Il baissa les yeux, comme s'il avait honte de quelque chose. De faire passer son devoir avant moi ou de ce qu'il me cachait ? Je n'étais pas sure de ça, mais la confusion qui m'envahissait força les mots à sortir de ma bouche.
« Dick, s'il te plaît. », quémandai-je, ma voix n'étant qu'un murmure dans le vent. « Dick, qu'est-ce qui lui est arrivé ? »
Une fissure semblait se former dans mon âme déjà émiettée. Une pensée commençait à naître au fond de mon inconscient. Lentement mais sûrement, se rapprochant de la surface, mais ne voulant pas se révéler à moi. Je savais qu'il était question de l'état actuel de Ron. Et je désespérais de trouver des réponses. Je marchai vers Dick et lui pris la main. Sa peau était lisse et froide contre la mienne et avait le même effet apaisant sur moi que ses yeux. Il me regarda et caressa ma joue.
L'expression de son visage était indéchiffrable. Il semblait partagé entre la crainte de me blesser et celle de mal choisir ses mots. Il se pencha et planta un baiser sur mon front.
« Tu es vraiment sûre de vouloir savoir ? »
Il me donnait la possibilité de renoncer. Je la considérai, mais la vision de Ron marchant vers moi sans répondre à mes appels me traversa l'esprit et je déclinai aussitôt son offre.
« Je dois savoir pourquoi son regard était si vide, Dick. Si c'est quelque chose que j'ai fait…Je ne pourrais pas être tranquille en sachant qu'il est comme çà à cause de moi. »
Il hocha la tête brusquement et se pencha légèrement en arrière afin de pouvoir me regarder dans les yeux, tandis qu'il m'expliquait :
« Quand il est revenu de Bastogne après t'avoir sauvée, quelque chose avait changé en lui. Je ne sais pas vraiment comment l'expliquer. C'était comme s'il était ailleurs lorsque je lui ai ordonné de garder la Dog en retrait pour ce coup-ci, Adie. J'ignore ce qui s'est passé là-bas, mais quoi que ce soit, ça l'a détruit. »
Quelque chose sembla s'effondrer en moi, je sentis mes genoux fléchir et je m'appuyai fermement sur Dick, tentant de rester debout. Je me mordis brusquement les lèvres pour retenir les cris qui me brûlaient la poitrine. Je respirai profondément par le nez, me concentrant sur la voix douce de Dick qui résonna à mes oreilles comme il prononçait mon prénom. Je perçus l'inquiétude de sa voix comme s'il s'était trouvé au-delà d'un mur de verre épais.
Revenant à moi, je reportai mon attention vers lui. Ses sourcils étaient froncés et il me regardait avec un souci sincère.
« Adie, çà va ? »
Je secouai la tête, réalisant que c'était la première fois que j'étais honnête en réponse à cette question. Les lèvres de Dick s'entrouvrirent de surprise et il m'attira à lui, tandis que je lui adressais un petit sourire.
« Ca va aller, Dick. Je ne sais pas trop comment décrire ce que je ressens. », tentai-je d'expliquer vaguement.
« Tu es sûre ? Si je te laisse, tu ne vas pas tenter de… »
Je ne lui laissai pas le temps de finir.
« Non, Dick, Je ne recommencerais pas. J'ai réalisé que ce n'était pas la meilleure façon de régler mes problèmes. », affirmai-je, ma voix résonnant doucement à mes oreilles.
Il hocha la tête, se contentant de cette réponse pour l'instant.
Lorsqu'un cri à l'attention de Dick retentit depuis la ligne, je le relâchai d'un coup. J'étais incapable d'exprimer les sentiments qui me parcouraient mais j'avais besoin d'être seule un moment. Je ne pouvais plus sentir les mains de Dick sur les miennes quand la seule chose que je voulais était d'être dans les bras de Ron.
« Tu devrais y aller. », murmurai-je, mes mots sonnant de manière horrible.
Mais Dick sembla comprendre. Il fit un pas vers moi et me prit la main. Il la caressa tendrement pour finalement la laisser retomber à mes côtés. Dans ce simple geste, je pouvais ressentir toute l'inquiétude et l'amour qu'il ressentait à mon égard. Ils s'imprimèrent dans mon esprit, me faisant entrevoir pourquoi je devais me battre pour Ron.
« Je t'envoie quelqu'un si quelque chose arrive, Adie. », assura Dick avant de disparaître dans la brume flottant entre les arbres.
Dès que je fus seule, je tombai à genoux, enroulant mes bras autour de mon torse. Je sentis un froid pénétrant m'envahir jusqu'au plus profond de mon corps sans que je puisse rien y faire. La seule chose dont j'étais capable était de m'éteindre moi-même. Ca me donnait l'illusion d'échapper à la peur qui rampait vers moi. Malgré cela, je ne m'étais jamais sentie plus seule. Et je réalisai que ça pouvait venir du fait d'avoir vu Ron si brisé tout en me sentant si impuissante et insignifiante. Je me sentais perdue dans un monde envahi de malheur et de chaos. La douleur étreignit mon corps pour ce qui me sembla une éternité, avant d'entendre une voix qui me sortit de ma torpeur.
« Speirs ! »
La voix de Dick résonna dans la forêt, se répercutant à mes oreilles. Mon estomac se noua et je bondis impulsivement sur mes pieds. Ma gorge se contracta douloureusement sans que je sache pourquoi. Quelque chose en moi me hurlait de m'éloigner de la ligne. Dans l'air flottait cette tension caractéristique de l'imminensce d'un tour du destin. Pas forcément celui qu'on aurait souhaité.
Sans plus hésiter, je me précipitai. Jusqu'au petit périmètre invisible de la bordure extérieure du bois Jacques, où le Deuxième Bataillon avait été rassemblé. Lentement, la vision de Ron, attentif aux ordres de Dick, se matérialisa devant moi. J'étais si près. Assez près pour voir la grimace formée par la bouche de Ron et ses épaules solides comme il se dirigeait vers Dick. Ses yeux n'étaient plus vides. Ils étaient emplis d'une lueur de folie. Mais avant que je fasse un autre pas en avant, Ron s'était élancé le long de la colline, ses jambes l'emportant loin de moi.
« Non. », criai-je, déchirée de douleur et de terreur jusqu'à la moindre de mes fibres nerveuses.
Le son claqua dans l'air et fut porté par le vent, tout le monde étant témoin de mon angoisse. J'interceptai les regards effrayés dans ma direction. Mais je n'avais d'yeux que pour la silhouette qui dévalait la colline en direction de Foy. Reprenant mes esprits, je fis quelques pas de plus vers Ron. Sans me soucier de ma propre sécurité, je voulais pouvoir le voir s'en sortir. Mais je sus que ce ne serait pas le cas lorsque j'aperçus les éclats de mortiers s'abbatant sur lui. Je n'entendais et ne voyais que ces obus. Mon esprit sembla exploser en mille éclats, chacun d'entre eux tentant de donner un sens à la scène se déroulant sous mes yeux.
Dans ma confusion et mon déni, je continuai d'avancer, et je ne fus stoppée que par un bras fort qui s'enroula autour de ma taille, m'attirant vers l'arrière. Mon cœur se brisa et atteint un rythme effréné pulsant dans mes oreilles comme je regardais la chute des mortiers autour de Ron.
A cet instant, mon monde éclata une fois de plus. Et je compris alors que, sans Ron, il ne me restait plus rien. Alors, je laissai les ténèbres envahir mon esprit tout entier, jusqu'à ne plus rien ressentir.
Le vent poignardant mon visage comme mille aiguilles fut pourtant suffisant à me réveiller de l'horrible cauchemar qui m'entourait. J'étouffai, réalisant l'ironie de la situtaion, en battant des paupières. A peine quelques semaines plus tôt, il m'avait sauvé, et à présent, j'étais incapable de faire de même. Et je ne ressentais même pas la douleur qui aurait dû me ronger. Au lieu de çà, j'étais prise d'un engourdissement inquiétant, emplie de confusion et d'une peur intense quant à mon avenir.
Je ne savais pas ce que je ferais à présent qu'il ne serait plus là. Mes yeux se refermèrent, et je sentis quelques larmes s'en échapper pour rouler sur mes joues. Je laissai même échapper un léger sanglot, plus par réflexe qu'autre chose. Un mélange entre l'habitude et le besoin de sentir une libération physique qui semblait me fuir.
Ma vue se stabilisa et je remarquai le ciel sombre. Des volutes bleues et noires, tâchées d'étoiles dont la lueur me parvenait à travers les nuages fins. J'essayai de m'asseoir, heurtant quelqu'un à mes côtés.
« Hé, attention ! »
Le cri, poussé par une voix familière, atteignit mes oreilles. Je me retournai, me détendant légèrement en voyant Lipton assis à mes côtés.
« Désolée, Lip. », dis-je, ma voix juste assez forte pour qu'il l'entende.
Je sentais toute énergie me quitter à nouveau, comme si la vie m'échappait. Ma volonté de vivre diminuait, à tel point que j'aurais tout donné pour attraper le pistolet de Lipton pour mettre un terme à ma souffrance. Une pression sur ma main m'indiqua que mon voisin s'adressait à nouveau à moi.
« Ca va ? », me demanda Lipton, l'inquiétude brillant dans ses yeux.
Je plongeai dans son regard, et ressentis une intense envie de lui dire que non, ça n'allait pas. Que l'amour de ma vie, l'homme avec qui j'aurais voulu passer le reste de ma vie, avait disparu. Mais je ne pouvais pas. Il était le cœur et l'âme d'une compagnie d'hommes qui ne pouvaient pas avoir plus de respect pour lui. Il semblait porter le poids du monde sur ses épaules, et n'avait pas craqué une seule fois de tout notre séjour à Bastogne. Je me mordis la langue, les mots menaçant de m'échapper. Avouer à Lipton que j'ignorais ce que j'allais devenir sans Ron aurait été catastrophique. Mais je ne pus empêcher les mots de franchir la barrière de mes lèvres.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? Après que je me sois évanouie ? »
Je ne pus m'empêcher de noter la façon dont ma voix se brisait alors que je tentais de la contrôler. Mes doigts se refermèrent sur eux-mêmes, cherchant à attraper quelque chose de solide, qui pourrait me rattacher à la réalité et empêcher mon esprit de dériver. Lip enroula ses doigts autour des miens avant d'ouvrir la bouche.
« Eh bien, tu as perdu connaissance. Et puis nous avons dû t'évacuer sur Foy, puis Noville. Tu es restée dans un camion le temps que nous prenions la ville. Et à présent, nous sommes en route pour Rechamps. Je pense que nous y passerons la nuit. Il se fait tard. »
Je le regardai, fixant son visage franc et ouvert, me demandant si j'oserais poser la question qui me brûlait les lèvres.
« Et Ron ? »
Lipton fronça légèrement les sourcils et je me corrigeai.
« Le lieutenant Speirs ? »
La compréhension et la tristesse envahirent son expression et mes genoux se mirent à trembler avant qu'il ne réponde.
« Adie ? », souffla Lipton en m'attirant à lui. « Qu'est-ce qui ne va pas ? Je pensais que tu serais heureuse. »
Je m'écartais de lui, dégoutée. Je savais que Ron avait été tout sauf sympathique depuis la Hollande, mais le bonheur était une chose que j'étais certaine de ne plus trouver en ce monde. Les larmes me montèrent aux yeux et je les essuyai avec rage.
« Comment pourrais-je être heureuse à ce sujet, Lip ? »
La confusion se dessina dans ses yeux et un sourire timide retroussa ses lèvres.
« Ai-je raté quelque chose ? Aux dernières nouvelles, Adie, tout se passait très bien pour toi et Sparky. Il est arrivé quelque chose ? »
Je le regardai, bouche bée. Effectivement, il avait raté quelque chose. Le chagrin fit trembler mes lèvres dans l'air glacé, mais je le refoulai.
« Ron…il…il est… »
Je m'interrompis, m'étranglant sur le dernier mot. J'aurais voulu que Lipton comprenne tout. Je ne pouvais pas faire ça. Le dire à voix haute était comme rendre sa mort plus réelle, en faisant la plaque tournante de ma vie. Et comme un plongeur privé d'air, je me sentais étouffer. Je sentais la peur, une profonde tristesse, la colère me vriller de tous les côtés. A travers la brume obscure qui envahissait mon esprit, j'entendis la voix de Lipton, entrecoupée. Comme une station de radio que vous auriez désespéremment voulu écouter, sans avoir réellement la force d'entendre par qui la chanson était réellement chantée. A travers ma confusion, le monde sembla s'arrêter, et la voix qui résonna à travers le convoi fit louper un battement à mon cœur.
Un instant, je songeai que j'hallucinais, un tour de mon esprit tourmenté pour faire revenir Ron d'entre les morts. Sa voix, froide et distante, flotta au-dessus de la masse des corps qui m'entourait, traversant le brouillard épais et remettant tout en place. Je tournai mon regard vers Lipton et il m'adressa le plus grand sourire que je n'avais jamais vu.
« Je crois que tu étais la seule à avoir raté quelque chose, chérie. »
Puis il désigna l'endroit où je mourrais d'envie de me rendre d'un mouvement de tête, comme pour me dire : « Va le retrouver. ». Je sautai immédiatement du camion, cette seule idée en tête. Ma poitrine était prête à exploser lorsque je le vis apparaître devant moi, comme le soleil qui se cachait derrière les nuages depuis trop longtemps. A sa vue, la chaleur et l'amour que je ressentis semblèrent irradier de mon corps tout entier. Je me sentis plus vivante que jamais, et je trouvai facile de penser qu'il était vraiment vivant. Une partie de moi aurait voulu se jeter à son cou, pour m'en assurer. Une autre partie ne voulait pas vraiment y croire, pensant à la réalisation de mes rêves et de mon espoir insensé. Mais la partie dominante accepta la réalité, car c'était la seule chose que je pouvais faire. Croire qu'il était bien vivant, pour vivre aussi. Penser qu'il ne s'agissait là que d'une création cruelle de mon esprit était une condamnation à mort.
J'écoutai patiemment à l'arrière du groupe tandis qu'il donnait ses ordres pour la nuit. Mon cœur tambourina en apprenant que nous resterions à Rechamps et je songeai que la nuit offrait beaucoup de possibilités. Mon sang bouillonna sous ma peau, et je me dandinai d'un pied sur l'autre, anxieuse. Et tout aussi vite qu'ils s'étaient rassemblés autour de lui, les hommes se dispersèrent. Je remarquai la manière dont tous semblaient hagards et épuisés. Je me demandai si mes épaules se courbaient de la même manière et si mes pieds traînaient ainsi sous mon poids.
Puis, tout à coup, je pris conscience de l'homme qui se tenait face à moi. Il soupira et je me précipitai vers lui, saisissant son bras avec inquiétude.
« Ron ? », appelai-je, d'une voix douce qui se répercuta sur sa peau.
Ma voix sembla remuer quelque chose en lui, mais seulement un instant. Avant de disparaître. J'aurais donné n'importe quoi pour faire disparaître ce regard de ses yeux, mais il écarta mes mains avant que je ne tente quoi que ce soit.
« Ron… », appelai-je, ma voix résonnant dans l'air brumeux, et s'échouant dans l'espace entre nos deux corps.
Je le regardai comme si tout ce que j'avais espéré était parti pour toujours.
« Adelina ? »
J'entendis une voix familière me détourner de ma douleur un instant. Je me retournai, avec la sensation que mon coeur se déchirait en deux, en voyant Dick s'approcher de moi. En un instant, il avait franchi la distance qui le séparait de moi et m'entourait de son étreinte chaleureuse. Sa voix me parvint, lointaine, et je tentai désespéremment de comprendre ce qui se passait. Ce n'était pas comme avant. A présent, je savais qu'il n'y avait plus aucune chance pour qu'il revienne vers moi. Parce qu'il n'y avait plus rien qui le ferait revenir.
Et avec une conviction étourdissante, je me rendis compte que c'était de ma faute. Le souvenir de ce jour à Bastogne me fit l'effet d'un coup de poignard en plein cœur. C'était si douloureux que je me sentis étouffer sous le désespoir de n'avoir personne d'autre à blâmer que moi-même.
Soudain, je pris conscience de la façon dont Dick me tenait près de lui, et je voulus être seule. Je m'éloignai légèrement de sa poitrine, écartant ses doigts réconfortants avec un sourire d'excuse. Il me regarda m'éloigner de lui, une lueur triste dans ses yeux, dont la glace bleue virait au saphir profond.
« Adie, qu'est-ce que tu fais ? », demanda-t-il, mais je sentis qu'il savait déjà.
« Dick, je pense que je devrais être seule. Je… »
Je cherchai les bons mots pour décrire ce que je ressentais.
« Je suis fatiguée de courir vers toi à chaque fois que j'ai besoin d'une épaule pour pleurer. Tu n'as pas besoin du gâchis de ma vie, Dick. Je dois me débrouiller toute seule, de temps en temps. », conclus-je en lui serrant la main.
Ses doigts étaient chauds et souples, et je sus qu'il me pardonnait avant même qu'il ne le dise.
« Tu es sûre, Adie ? »
J'acquiesçai, lui adressant un sourire rassurant.
« Dick, je crois que j'ai des comptes à régler avec Sparky. », lançai-je, oubliant de mentionner qu'il m'avait laissé une nouvelle fois.
Si Dick pensa à la même chose, son visage ne le trahit pas. Il hocha simplement la tête et se pencha pour déposer un baiser sur ma joue.
« Fais juste attention, d'accord. Et tu sais que je serais toujours là pour toi. Tu peux toujours venir me voir. », murmura-t-il à mon oreille.
Il me relâcha, les frissons parcourant mon dos, pas seulement dus au froid qui traversait mon uniforme. Je savais qu'ils venaient du fait que, quel que soit l'amour que je portais à Ron, j'avais un jour envisagé d'autres options, sans que je ne puisse jamais les oublier. Je regardai Dick s'éloigner lorsque je me souvins que je n'avais aucune idée de l'endroit où dormir.
« Dick ! »
Il me fit face à nouveau, un petit sourire étirant ses lèvres. Je rougis légèrement, et remerciai le ciel qu'il fasse nuit.
« Oui ? »
« Je ne sais pas où dormir ce soir. »
« Oh ! C'est sur cette route. Le troisième bâtiment en descendant. Tu es au rez-de-chaussée, dans la pièce à l'arrière de la maison. »
J'hochai la tête et jetai un œil à la route où Ron avait disparu.
« Très bien. Merci, Dick. Bonne nuit. », murmurai-je en partant dans la direction indiquée.
A présent que je pensais à un bon lit, je réalisai à quel point j'étais exténuée. Un lit avec de vrais draps et de vrais oreillers.
« Bonne nuit, Adie. Profite de dormir dans une maison, ce soir. Nous bougeons dans la matinée. »
« Je sais. J'ai entendu Speirs donner les instructions aux hommes. »
Je me détounai, sentant la chaleur m'envahir en utilisant le sarcasme pour parler de lui. Il semblait amusé par l'ironie de la situation.
« Je pensais que tu aurais été trop occupée à le reluquer pour entendre ce qu'il disait. », répondit-il, un sourire dans la voix.
« Oh, mais j'ai fait ça aussi. Une chance que je sois capable de faire deux choses à la fois, hein ? »
La seule réponse que je reçus fut un rire léger, avant le silence complet. Le bonheur s'échappa de moi et je restai là, tremblante. Je ne m'étais jamais sentie aussi seule, entourée du vent qui sifflait à mes oreilles, et d'un silence intense. Comment mes émotions pouvaient-elles varier aussi vite ? Mais cette idée s'échappa presque immédiatement de mon esprit.
Dans ma solitude, j'entendis un bruit. Si faible et léger que je fus sûre d'avoir rêvé. Puis, mon cœur se serra en réalisant de qui il s'agissait. Je m'élançai, criant son nom dans les recoins sombres des bâtiments qui s'élevaient de chaque côté de la route.
« Ron ! Réponds-moi s'il te plaît ! Où es-tu ? », criai-je dans le brouillard, ma voix à la limite de l'hystérie.
« Je suis là. », dit-il, l'espoir et l'émerveillement se mélangeant dans son ton.
Un léger sourire éclaira mon visage. Peut-être que les choses s'arrangeraient, après tout. Je plissai les yeux pour tenter de l'apercevoir. Ce que je fis. Il était appuyé contre la porte d'une maison. Il passa doucement sa main dans ses cheveux et je me demandais depuis combien de temps il était assis là. Prudemment, je m'avançai et me penchai face à lui. Dans l'obscurité, je ne savais pas s'il me voyait et j'en profitai pour saisir une de ses mains.
« Ron, c'est moi. C'est Adelina. Tu devrais rentrer. », dis-je, mes yeux emplis de larmes qui me piquèrent la gorge.
J'étais si près que lorsqu'il tourna ses deux orbes noirs vers moi, je pus voir que son regard était encore fade, dénué de toute la passion que j'avais pu y voir. Je relâchai sa main pour dévérouiller la porte et il se remit debout. Ca me faisait mal de voir à quel point il semblait vide. Sachant que c'était de ma faute. J'aurais voulu le serrer contre moi, et lui prouver à quel point je l'aimais, mais je ne pouvais pas. Il était trop loin et aucun moment de sexe ne le ramènerait vers moi. Cependant, j'espérais que le laisser me tenir près de lui suffirait. C'était plus intime, plus doux, et j'eus le sentiment que ça pouvait marcher.
Avec une confiance retrouvée et insoupçonnée, je saisis sa main. Je devais être forte maintenant. Pour lui et pour moi. Sans quoi, aucun de nous ne parviendrait à s'extraire de l'abîme dans lequel nous étions tombés en réalisant que notre amour pouvait être le début de la fin pour nous. Je secouai la tête, tentant de calmer mon esprit.
« Laquelle est la tienne ? », demandai-je, en le laissant me montrer le chemin.
Comme en transe, il me conduisit jusqu'à l'escalier et sa chambre. Lorsque j'aperçus le lit, je remerciai le ciel qu'il fut un officier. Etre dans les rangs supérieurs avait ses privilèges et je n'allais pas m'en plaindre.
Je levai les yeux vers lui et il me regarda, la tête penchée. Son bras tendu et ses doigts recroquevillés montraient qu'il attendait quelque chose. Peut-être qu'inconsciemment, il savait que j'essayais de lui revenir. De me faire pardonner des souffrances qu'il avait enduré de par mon rejet.
« Ron, je suis tellement désolée. Je n'ai jamais voulu te blesser. », murmurai-je, d'une voix brisée par les larmes.
J'attendis sa réponse. Il me sembla qu'une éternité passa avant qu'il ne m'attire prés de lui, ses doigts traçant des sillons brûlants sur la peau nue de mes mains comme il en retirait les gants.
« Je n'arrive pas à croire que tu sois ici. J'ai presque oublié ce que c'était que de te tenir près de moi. », souffla-t-il, tout contre mon oreille, et je ne pus retenir le frisson qui parcourut ma colonne vertébrale.
J'exhalai un souffle fragile et l'entraînai vers le lit. Un instant, il resta immobile, plus silencieux qu'un fantôme. Puis, lentement, ses doigts commencèrent à déboutonner sa veste. Bientôt, il fut près de moi, en simple caleçon. Mes yeux s'égarèrent sur sa poitrine parfaitement ciselée et ses abdominaux sculpturaux. Il était encore plus parfait que dans mon souvenir, et je sentis mes genoux trembler doucement sous moi. Avant que je ne glisse au sol, ses bras entourèrent ma taille. Je levai les yeux vers lui et pus voir l'ombre d'un sourire se dessiner sur ses lèvres.
« J'imagine que tu ne t'es pas totalement remise de ton évanouissement face à moi. », déclara-t-il, d'une voix rauque contre la peau de mon cou.
Choisissant d'ignorer mon sang bouillonnant pour l'instant, je le repoussai doucement et me concentrai sur mon propre uniforme. Mes doigts tremblaient tellement que je m'arrêtai au troisième bouton. Je regardai Ron et constatai qu'il ne m'avait pas quitté des yeux. Soudain grave, je saisis ses mains et les posai sur ma veste.
Ce geste sembla réveiller quelque chose en lui. La passion et le désir que j'avais pu voir la nuit où nous avions fait l'amour étaient toujours là. Une douce chaleur parcourut mes cuisses, et je refermai mes doigts sur eux-mêmes pour m'empêcher de le toucher. En peu de temps, il me débarrassa de ma veste et de mon pantalon et jeta mes gants au sol. A peine consciente des limites de mon propre corps, je me trouvai face à lui, en tee-shirt et sous-vêtements.
Il me parut une éternité avant qu'il ne se penche vers moi, s'emparant de ma taille. Ses mouvements étaient doux et contrôlés. Comme s'il avait passé sa vie à apprendre les étapes de cette danse. Dans un bruit léger, nous basculâmes ensemble sur le matelas, ne nous quittant pas des yeux. Je pouvais sentir les larmes dans les miens comme je réalisais qu'il s'agissait peut-être là d'un tournant dans notre relation, et cette pensée me bouleversa, tandis qu'il passait une main dans mes cheveux. Il attira mon visage vers lui, s'arrêtant tout près de mes lèvres.
« Je voudrais que ce soit réel. », murmura-t-il, son souffle tiède balayant mon visage, m'emplissant d'une soif fiévreuse de lui.
« C'est réel. », assurai-je, ma voix à peine plus haute qu'un murmure.
Je réduisis l'écart entre nos bouches et l'embrassai avec toute la passion et l'émotion dont j'étais capable. Le gémissement de surprise qui lui échappa fut happé par ma bouche. Et je sentis son désir grandir contre moi. Je m'éloignai, à bout de souffle, laissant courir mes mains sur sa poitrine.
« Tu sais, même si j'aimerais aller plus loin, je pense que nous devrions simplement dormir ce soir, Ron. », soufflai-je.
Ses yeux ressemblaient à deux joyaux brillants dans l'obscurité lorsqu'il les posa sur moi. Pendant un moment, je pensai qu'il allait me jeter dehors. Puis, un coin de sa bouche se releva, créant ce sourire que j'adorais.
« Et dire que je me croyais mort et monté au ciel. Mais je n'aurais certainement pas été repoussé par la plus belle fille au monde si c'était le cas. »
Je ris, tentant de ne pas me laisser émouvoir par son compliment.
« Tu ne devrais pas dire des choses pareilles, ou je finirais par te croire. »
Je ne pus retenir un sourire taquin. A cet instant, c'était comme si tout avait toujours été parfait entre nous.
Ron nous déplaça vers le haut du lit et tira la couverture sur nous, m'attirant vers lui aussi près que possible. Mon cœur se gonfla légèrement à la manière possessive dont ses doigts s'égaraient le long de mon dos.
« Ron ? », appelai-je, ma voix résonnant dans le silence autour de nous.
Il grogna et je pris cela comme une incitation à poursuivre. Je m'étirai et embrassai ses lèvres.
« Je t'aime. »
Je ne lui donnais pas l'occasion de répondre et me blottis contre sa poitrine. Mais je savais qu'au fond de moi, je voulais entendre ces mots qui sortirent de sa poitrine, après quelques secondes d'un silence assourdissant.
« Je t'aime, Adelina. »
Après quoi, nous nous tûmes tous les deux. Je restai immobile, attendant qu'il relâche son étreinte sur moi, et que sa poitrine monte et descende en un rythme lent et régulier. Même si cela me brisait le cœur de le quitter, je ne voulais pas gâcher la perfection de cette nuit. Je fis donc la seule chose possible. Je me rhabillai et quittai la pièce aussi rapidement et silencieusement que possible. En oubliant les gants que Ron avait jetés sur sa propre pile de vêtements.
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