Chapitre XXVII
« Jamais je n'oublierai son regard lorsqu'il a appris la vérité, lorsque le passé nous a rattrapés. Jamais je n'oublierai son expression défaite. Il n'y a pas de mot assez grand pour décrire la détresse qui émanait de son corps entier. Je voulais attendre qu'il soit assez fort pour entendre cette histoire avant de la lui révéler ; mais je n'ai pas eu le choix. »
Capitaine Francis Bonnefoy
Le Capitaine Kirkland avait attendu toute l'après-midi, debout devant la porte d'entrée, l'esprit ailleurs, que le Capitaine Bonnefoy rentre. Lorsque la poignée s'abaissa, et que le français entra, l'anglais secoua devant son visage un tas de vieilles feuilles.
-Qu'est-ce qu'un dossier sur l'affaire du trafic de mon père faisait dans ton grenier ?!
-Comment as-tu-...
-RÉPONDS-MOI ! Rugit l'adolescent.
Tendu, l'adulte s'empara des feuilles.
-Tu l'as lu ? Demanda-t-il, atterré.
-Les premières feuilles ! Juste de quoi savoir... QUE TU CONSERVES DES DOCUMENTS RELATANT CES HORREURS EN DÉTAILS !
Les yeux de l'anglais lançaient des éclairs ; toutes griffes dehors, il était prêt à bondir sur le moindre argument bancal.
-Tu as une idée de ce qu'il m'arriverait si ce dossier tombait entre de mauvaises mains ? Pourquoi ne l'as-tu pas brûlé ?! Et surtout, que fait-il en ta possession ?! Alors ?! EXPLICATIONS ! TOUT DE SUITE !
Le souffle manquait au Capitaine Bonnefoy dont le regard allait du visage enragé de son amant au vieux dossier entre ses mains. Ses traits s'affaissèrent, son regard se ternit ; l'homme semblait sur le point de s'effondrer. Le Capitaine Kirkland le remarqua et sa colère fit place à une certaine inquiétude.
-Francis ?...
-Arthur, je...
Ses mains se crispèrent sur le dossier. Il prit une minute pour retrouver une respiration normale et se décida.
-Tu sais sans doute que je suis devenu Marquis très jeune... Eh bien... C'est parce que j'ai tué mon père de mes mains, tout simplement parce qu'il ne valait pas mieux que le tien.
-Il... donnait dans le même genre de..., demanda l'adolescent, abasourdi.
-Seulement avec ses propres enfants, répondit l'adulte, du bout des lèvres. Suis-moi.
Sonné par l'information, le Capitaine Kirkland se laissa tirer jusqu'au bureau du français qui sortit une solide cassette d'une cachette sous le parquet ; il ouvrit les trois serrures avec des clefs respectivement cachées dans la poche intérieure de son manteau, dans le creux d'une poutre du salon, et dans une boite enterrée près du puits. Il tira alors du coffre un vieux livre qui s'avéra être un journal.
-Lis le dernier jour.
La gore sèche, l'anglais obtempéra.
- « C'en est assez ; dois-je en mourir que je ne le regretterai pas. Jusqu'à maintenant, j'étais parvenue à faire croire à un jeu à mon frère, mais il commence à se poser des questions, si ce que lui font ces hommes prête réellement à amusement. Je ne supporte plus, quand je sors de ma chambre, courbée d'avoir encore subi les assauts d'une de ces bêtes immondes, de voir mon frère accueillir l'un de ces déchets. Notre géniteur voit bien que ses amis nous font mal, mais l'appât du gain est si fort... Le « Marquis De Bonnefoy » est un criminel. Avant aujourd'hui, j'avais toujours accepté, de peur des représailles de notre « père » ; mais je n'étais qu'une enfant. J'ai toujours peur, oui, je suis terrifiée par ce qui va suivre, mais ma colère et ma honte sont désormais trop grandes pour être ignorées. Ma colère contre notre géniteur qui vend nos nuits et contre ceux qui les achètent, et ma honte contre moi-même de n'avoir pas lutté avant, et d'avoir laissé mon frère subir le même sort que le mien. Je l'ai hypocritement et partiellement protégé par des mensonges proférés en souriant, mais ce bouclier naïvement érigé se fissure petit à petit. Lorsque Francis comprendra le fin mot de l'histoire ; c'en sera fini de son innocence, et ce sera ma faute. Parce que je n'aurais pas eu le courage de me révolter avant. C'en est assez. C'en est assez... Ce soir, je purge la demeure du mal qui l'habite. »
Le Capitaine Kirkland, pâle comme la mort, leva les yeux vers son amant.
-Elle, ma sœur, Jeanne, est morte dans la nuit, déclara le français. Elle a profité que, pour une fois, il n'y ait pas de client pour aller voir notre père. Les bruits du combat m'ont réveillé ; je suis allé voir. Lorsque je suis arrivé, mon père était debout devant ma sœur ; elle gisait dans une mare de son sang, égorgée. Elle comptait probablement sur le fait que notre père était ivre pratiquement tous les soirs pour pouvoir le tuer facilement... Il l'était ce soir là aussi, mais il devait être sur ses gardes. Malheureusement pour lui... j'aimais profondément ma sœur et la lame qu'elle avait utilisée avait glissé jusqu'à l'entrée de la chambre ; je l'ai prise et j'ai poignardé mon père avec. C'est ce journal, celui que tenait Jeanne, qui m'a sauvé de la prison ; j'étais un parricide, mais j'avais tué un criminel.
Le Capitaine Bonnefoy reprit le journal et le remit à sa place.
-Je l'ai lu en entier, bien entendu, et ce que ma sœur craignait tant s'est réalisé ; j'ai compris. Mais je me suis alors promis de débarrasser le monde des personnes comme mon père. Quand les rumeurs sur le tien me sont parvenues, des années plus tard, j'ai enquêté, composé ce dossier, et lorsque j'ai été certain que ton père était bien derrière tout ça, j'ai vengé les victimes.
-Tu... es celui qui a assassiné mon père quand j'avais cinq ans ?
-Tu es le seul à qui je l'ai jamais dit ; même Antonio, qui vivait avec moi à l'époque, n'en sait rien. D'ailleurs, il ne sait ni pour l'affaire de ton père, ni pour celle du mien. Tu es le seul qui-...
-ARRÊTE AVEC TES « TU ES LE SEUL » ! Explosa l'anglais avant de se calmer tout aussi subitement.
Il mit ses mains autour du visage du français.
-Ce n'est pas grave... Mon père méritait ce qui lui est arrivé...
-Mais c'est moi son assassin.
-Ça n'a aucune importance... Je t'aime...
Le Capitaine Bonnefoy ferma les yeux, soufflant longuement, puis les rouvrit.
-M'aimerais-tu toujours si je te disais que si je suis venu te voir à ce bal, si je t'ai entraîné avec moi, c'était pour mieux te surveiller ? Je ne voulais pas que tu fasses comme ton père ; j'étais prêt à te tuer au moindre doute sur ton commerce.
-C'était normal...
-Quand j'ai compris que tu étais quelqu'un d'honnête et que tu souffrais des actes de ton père, j'ai voulu te protéger... et finalement j'ai profité de toi, ce soir où tu étais soûl. Je t'ai condamné à aimer le meurtrier de ton père, et moi à ne pas valoir mieux que ses clients.
-Je m'en moque...
-Tu n'as jamais su mentir, soupira l'adulte en repoussant les mains de son amant. Je sais que tu imagines la scène, comme tu l'as déjà imaginée à cent reprises, mais cette fois, l'assassin a mon visage. Je sais que tu as conscience que je n'ai fait que rendre justice, mais c'était ton père. Je sais que tu as l'impression d'avoir trahi ta famille. Je sais que tu te sens coupable vis-à-vis des victimes. Je sais que tu visualises ton père à la place du mien. Je sais tout ça. Je te connais.
-Tais-toi, Francis, ordonna le Capitaine Kirkland, sombrement. Tais-toi ! A t'entendre, on croirait que tu veux me quitter ! Ne sois pas stupide ! Je n'ai aucune envie que tu me laisses ! Je me fous de mon père comme du tien ; je veux être avec toi ! JE T'AIME, IMBÉCILE ! Je ne veux pas être qu'une passade ! Tu es le responsable de la mort ma mère aussi ! Je ne te l'avais pas dit ? Ah ! Crois-tu que je t'en veuille pour autant ? Non ! Je suis devenu un pirate pour toi ! Pour rester à tes côtés ! Je t'interdis ne serait-ce que de sous-entendre qu'il faut nous sépar- hmfh !
Le français l'avait fait taire d'un baiser fiévreux ; ils discutaient mieux au corps à corps.
