Chapitre 27
Je rentre dans la maison et referme la porte derrière moi.
- Maggie ? C'est moi !
J'enlève mes chaussures et monte à l'étage.
Je vis avec ma sœur, Glenn et Sasha. Cette dernière ne va pas très bien depuis la mort de Tyreese. Maggie s'occupe pas mal d'elle, mais j'ai l'impression que son cas ne s'améliore pas.
Il faut dire, il y a de quoi perdre la tête. Elle venait à peine de retrouver son frère qu'elle a été obligée de lui dire adieu. Ce que Tyreese a fait est remarquable, il a sauvé Judith. Il nous a raconté qu'il s'était fait mordre, mais qu'il avait quand même trouvé la force de se traîner jusqu'ici pour amener la petite en lieu sûr à temps. Quelques heures de plus, et elle serait morte, elle aussi. Je me souviens de la joie sur le visage de Rick, des larmes de Carl. Ce jour-là, on avait vécu beaucoup de trucs, peut-être même plus que ce qu'on était capables de supporter. Et Sasha avait perdu son frère. Et nous tous un ami. On l'a enterré et pleuré. On a fait les choses comme il fallait, mais ça n'a pas suffit.
Après ça, Sasha a été de plus en plus mal, et Maggie et Glenn ont décidé de la prendre en charge. Et ça coulait de source que je devais rejoindre Maggie. Personne ne s'attendait à autre chose.
En réalité, j'aurais aimé partager ma chambre avec Daryl. La vie est presque redevenue normale, à ça près que mon ventre ne faisait que grossir de jour en jour. Des tâches ont été réparties, une routine s'est installée, et je savais très bien que si je ne forçais pas Daryl à me voir en partageant notre maison, nous allions nous éloigner à nouveau. Chacun ses tâches.
Et j'avais raison. C'est ce qui est arrivé.
Voilà plusieurs semaines que nous sommes ici, que nous n'avons plus à courir à travers les bois pour survivre. Nous avons un toit, de quoi manger, de quoi nous laver, de quoi vivre relativement bien. Rick et Michonne sont devenus Sheriff. Carl passe du temps avec les autres enfants, Carol cuisine et lave le linge, et Daryl passe le plus clair de son temps dehors, avec Aaron. Apparemment, il lui aurait proposé d'être le nouveau recruteur d'Alexandria. Quant-à Merle, il est sur les chantiers, avec Abraham et les autres hommes de la ville. Je crois qu'il va mieux, qu'il s'est trouvé une meilleure place qu'à la prison, mais je n'en suis pas certaine. C'est à peine si je le vois encore. Il m'évite. Carol pense qu'il se comporte ainsi parce qu'il s'en veut. Je n'en sais rien, je connais Merle, et il m'a plutôt l'air de vouloir fuir ce qui est devenu évident aujourd'hui : son rôle de père.
D'un côté, je suis soulagée de ne plus avoir à être déçue tous les jours par sa lâcheté. Mais d'un autre côté, sa présence me manque. S'il savait être une vraie crapule, il pouvait aussi se montrer très protecteur. Croiser son regard me fait toujours mal, mais je crois que c'est plus parce qu'il me rappelle à chaque fois à quel point je suis seule.
Seule quand ma sœur n'est pas là.
- Beth, c'est toi ? demande Glenn. Maggie n'est pas là, elle est chez Deanna (petite précision de ma part : Deanna est la dirigeante de la communauté d'Alexandria). Tu as besoin de quelque chose ?
Ou quand Glenn n'est pas là.
- Non, ça va, c'est gentil, merci.
- Oh, et, tant que j'y suis, précise-t-il encore, j'ai croisé Merle ce matin, il veut te parler.
- Il veut me...?
- Il m'a rien dit de plus. Il est au nord de la ville, avec Abraham, si tu veux aller le voir.
Je hoche la tête et remercie Glenn d'un sourire. Il se comporte avec moi comme si j'étais sa propre sœur. Je sais que je peux compter sur lui.
Je me laisse tomber sur le lit et ferme les yeux. Je ne sens même pas le sommeil s'insinuer en moi. Je crois que je suis trop épuisée pour ça.
...
A mon réveil, je jette un œil à la grande horloge de ma chambre : il est cinq heures. Les travailleurs de chantiers doivent probablement terminer leur journée maintenant. Je décide d'aller attendre Merle devant sa porte.
Je me passe de l'eau sur le visage et enfile ma veste et mes chaussures, puis je file à l'extérieur. Je m'arrête sur le pas de la porte, celle-ci s'ouvre devant moi et je me retrouve nez-à-nez avec Carol.
- Ah, Beth, comment vas-tu ? me dit-elle. Je ne peux pas rester discuter avec toi maintenant, j'ai le repas de ce soir à aller préparer, mais je peux te laisser rentrer si tu veux ?
- C'est gentil, dis-je, mais je venais voir Merle.
- Merle ? D'accord... Tu le fréquentes à nouveau ?
Je ris légèrement.
- Mais non, dis-je, je veux simplement lui parler. Tu n'as pas à t'inquiéter.
Elle me sourit puis poursuit son chemin en direction de l'hôtel de ville. Soudain, une voix résonne derrière moi :
- Tu trouves ça complètement ridicule, l'idée qu'on pourrait se fréquenter à nouveau ?
Je me retourne. C'est Merle. Il est là, dans son bleu de travail. Plein de poussière et de terre. Mais pas de sang, ça change.
- C'est sa méfiance qui m'a fait rire, pas sa question. Carol est persuadée de devoir me protéger de toi et de ton frère.
- Peut-être que sa méfiance à sa raison d'être..., dit-il en s'approchant avec un petit sourire.
- Je crois que ça faisait longtemps que je ne t'avais plus vu aussi sobre, dis-je.
- Deanna a décrété qu'aucun alcool ne rentrerait dans sa ville, alors...
- Mais tu aurais pu sortir pour aller en chercher, réponds-je du tac au tac en avançant moi aussi.
- J'ai mieux à faire.
- Glenn m'a dit que tu voulais me parler.
- Brave petit, il a transmis le message.
- Et donc, je suis là, qu'avais-tu de si important à me dire... après autant de temps à ne m'adresser que des regards de loin ?
Il braque ses yeux dans les miens et redevient sérieux. Comme si ce que je venais de dire était le pire des reproches possibles.
- Je m'en voulais, Beth. Tu ne peux pas savoir comme j'étais en colère contre moi-même.
- Au point de t'empêcher de me demander comme je vais ? Ou comment va ton enfant, au passage ?
- Mais tu vas bien, n'est-ce pas ?
- Oui..., dis-je. Mais tu me manques...
- Comment est-ce que... ? J'ai été un vrai salaud avec toi !
- Un sale fils de pute, je te l'accorde. Mais ça n'empêche que tu me manques.
- Viens avec moi au bal, dit-il.
- Quoi ?
De quoi parle-t-il ? Un bal ? Il se croit au lycée ou quoi ?
- C'est une idée de Deanna, je sais que ça paraît débile, mais...
Et d'un seul coup, sans vraiment comprendre pourquoi, j'éclate de rire sans pouvoir m'arrêter.
Surpris, Merle s'arrête de parler, mais rien n'y fait, je trouve ça trop énorme comme situation.
- Donc, dis-je entre deux hoquets, c'est la fin du monde, si ça se trouve, on est les derniers survivants de l'humanité, piégés entre des murs de plus de quatre mètres de haut qui nous empêchent de nous faire dévorer vivants par des gens qui sont morts, à chaque nouvelle expédition, il y a pratiquement une perte humaine, et tout ce que cette femme décide, c'est d'organiser un bal ?
Je ris de plus belle sans prendre le temps de respirer.
- Beth...
Etant donné que Merle ne semble pas partager mon fou-rire, je tente de me calmer et de me contenir pour l'écouter parler.
- Beth, c'est justement le but de ce genre d'activité : nous faire oublier pendant quelques heures qu'on est condamnés.
Ses paroles me coupent dans mon élan et je n'ai, d'un seul coup, plus envie de rire.
- C'est vraiment ce que tu crois ? Qu'on est de toute façon destinés à se faire bouffer par ces saloperies ?
Merle baisse la tête, refusant de répondre.
- Viens avec moi au bal, dit-il finalement, ça peut être sympa, on va s'amuser.
- J'adore danser, dis-je. Si Maggie pense que c'est une bonne idée, j'irai, mais pas avec quelqu'un en particulier.
- Alors on a qu'à dire que je serai uniquement là pour te montrer où se trouve la salle, dit-il avec un clin d'œil.
- Ce sera à l'hôtel de ville, n'est-ce pas ?
- Dix-neuf heures, soit prête, conclut-il en souriant.
Puis il s'approche de moi et m'embrasse sur le front.
- Bonne soirée, Beth.
Il rentre dans la maison et referme la porte derrière lui.
Je m'effondre sur les marches du perron.
Condamnés ? Un bal ? Comme pour occuper les troupes avant de les envoyer se faire massacrer sur les lignes ennemies pendant la guerre ?
Quelles sont les réelles intentions de cette femme ?
...
- Maggie ?
Le salon et sa chambre sont vides. Décidément, elle est introuvable, aujourd'hui.
- Je suis avec Sasha, entends-je.
Je pousse la porte et découvre ma sœur et la jeune femme assises sur le lit.
- Tu veux te joindre à nous ? me demande Sasha.
Je baisse les yeux et découvre ce qu'elles font : une partie de carte !
- En fait, commence-je, je venais plutôt pour un renseignement, c'est quoi cette histoire de bal ?
Maggie se tourne vers moi et sourit.
- C'est étrange que tu sois déjà au courant, dit-elle, Deanna n'a pas encore eu le temps d'en parler à beaucoup de monde.
- C'est Merle qui...
- Merle ? Tu l'as revu ? s'énerve ma sœur.
- Non, enfin, il m'a juste parlé de ce projet de bal et...
- C'est un peu fou, comme idée, non ?
Maggie et moi nous tournons vers celle qui vient de parler. Sasha est rayonnante, bien plus que d'habitude.
- Tu aimes danser ? lui demande-je.
- Oh, oui, j'adore. Le soir du bal du lycée, j'avais dansé toute la nuit avec mon cavalier...
Je lui souris. C'est tellement encourageant de la voir s'exprimer à nouveau.
- Maggie, je crois qu'on devrait y aller toutes les trois. Et si Beth veut y aller avec Merle, pourquoi l'en empêcher ?
- C'est un sale type ! s'exclame ma sœur. Il...
- Il est en vie, réplique Sasha. Si elle a encore des sentiments pour lui, elle devrait passer du temps avec, tant qu'il est vivant. Parce qu'il pourrait mourir n'importe quand, et alors ce serait trop tard...
Je ne peux détacher mes yeux de Sasha. Je lis la tristesse dans son regard, mais elle semble réellement bienveillante à mon égard. Pas amer. Bienveillante.
- Et bien, d'accord, se résigne Maggie, après tout, ça peut être une bonne idée, et tu peux inviter Merle, si tu veux, Beth. Mais je vous surveillerai. Je ne veux plus qu'il te fasse du mal.
Je hoche la tête, avec un léger sourire, puis je lance un regard plein de reconnaissance à Sasha qui hoche la tête à son tour.
Je m'apprête à sortir de la chambre, mais une pensée me traverse brusquement l'esprit et je me retourne.
- Oh et, Maggie ?
Celle-ci détourne à nouveau son regard de ses cartes pour écouter ma question.
- Quand a lieu ce bal ?
- Demain, me répond-elle. Normalement, Deanna doit faire une annonce ce soir.
Je la remercie puis sors de la chambre et file me couler un bain. Rien n'est plus relaxant que lire un bon livre dans un bain d'eau chaude. Rien que pour ça, je bénis celui qui a installé des panneaux solaires à Alexandria.
...
Deanna fait sonner sa cuillère contre son verre trois fois.
- Excusez-moi, puis-je avoir votre attention ?
La salle se tait et tourne le regard vers notre chef.
- Merci, commence-t-elle, je voudrais vous parler de quelque chose que nous organisons demain soir. Cela va vous sembler un peu étrange, mais nous sommes ici en paix et en sécurité dans notre merveilleux quartier d'Alexandria, tandis que la mort règne sur le reste de l'Amérique, et je voudrais fêter cela. C'est pourquoi je vous invite tous à notre premier bal qui se tiendra ici même demain soir. Il y aura de la musique et nous sortirons pour l'occasion nos réserves si précieuses de jus de fruits et de condiments. Mesdames, mettez une robe pour l'occasion, et Messieurs, troquez vos habits poussiéreux pour une belle chemise le temps d'une soirée. Nous avons rarement la possibilité de réellement nous amuser tous ensemble, mais je pense qu'il n'est pas trop tard pour réparer ça ! Bon appétit et à demain !
La salle l'applaudit et Deanna se rassied afin que nous puissions commencer à manger.
C'est vrai que c'est étrange. Un bal. Lorsque la maladie a commencé à se propager, j'étais persuadée que ça signerait la fin de toutes ces choses si futiles et délicieuses que les humains avaient un jour mises en place, comme les bals de lycée, les vacances au ski, les séances de cinéma qu'on passait à engloutir du pop-corn, les émissions de téléréalité, ...
Et bien, on dirait que les êtres humains s'accrochent à leurs rêves.
...
En sortant de l'hôtel de ville, je croise Daryl qui discute avec Carol. Comme à son habitude, il est sale et pas coiffé.
- Salut, dis-je, lorsque nos regards se croisent. On ne te voit pas souvent, aux repas.
- Aaron et Eric voulaient passer un peu de temps seuls tous les deux, alors j'ai accompagné Carol ce soir...
- Et tu as bien choisi ton jour, dis-je avec un petit rire, tu as été invité au bal ! Quelle chance !
- Ah ouais... Non, réplique-t-il en secouant la tête, j'ai d'autres trucs de prévu.
- Comme tu veux. J'espère seulement que tu te décideras un jour à laisser tomber tes trucs pour venir voir comment va ta famille.
Je lui souris et fais un pas en arrière. Je ne lui en veux pas. La vie en communauté ne lui va pas aussi bien qu'à moi, et je le sais. Mais rien ne peut remplacer la douceur de ses baisers, et ça aussi, je le sais.
J'adresse un petit signe de la main à mes amis, puis je détourne les talons et rentre à la maison.
En une journée, j'ai plus parlé à Daryl et Merle que ces trois dernières semaines. Je finirai par me demander si ce bal est vraiment une bonne idée.
