Chapitre 21 : Le Grand-baron

La souris tournait la tête, curieuse. Son pull en laine, qu'elle avait enfilé pendant la traversée du Lac, ou plutôt de la Mer, de la Brume, était coincé dans le cristal. Pourtant, il n'avait pas froid. La crainte d'un nouveau tsunami surprise le dissuada de poser sa main sur la paroi lisse à nouveau. Décidément, il était devenu plus lucide. Se retournant, il dévisagea les alentours. Des parallélépipèdes flottaient, comme si un pont s'était fragmenté dans le vide. Il s'accroupit au bord de celui sur lequel il se tenait. Pikachu ne pouvait voir le fond du donjon : en dessous, des bouts flottaient, à l'infini. Le sien était un miroir : il pouvait dévisager sa figure mignonne, mais quelque peu usée par la poussière et la fatigue. Pourtant, les autres passerelles n'étaient pas des miroirs. Il s'en rendit compte en sautant d'une à l'autre. Il pouvait voir un bout du donjon à l'intérieur – qu'il connaissait. Sa mémoire lui revenait ! Il était venu ici avec Lockpin, Lax et Hakamo-o, l'écaïd solitaire. Mais où étaient-ils passés ? L'angoisse l'envahi. S'étaient-ils séparés ? Il marchait, quand soudain… des murs, lui demandant son nom, une lumière, le tsunami… ses souvenirs étaient flous. Ce n'était pas la première fois. Un sentiment de frustration naquit en lui. Celui que l'on ressent lorsqu'on a l'impression que la vie s'acharne sur nous, attaquant toujours le même point, jusqu'à ce qu'il rompe. Là, c'était sa mémoire. Et qu'était-on, sans mémoire ? Rien. « Je suis personne », finit par lâcher Pikachu. Mais il se ressaisit : ses amis le cherchaient, sans doute. Comment les retrouver ? La réponse était évidente, et l'explorateur fit le lien rapidement. Les cristaux étaient des portails, faisant le lien entre différentes parties du donjon. Il fallait retrouver le bon, celui à travers lequel il pourrait voir, et rejoindre, ses amis.
L'explorateur se mit donc à chercher.


- Je répète, ici Lax. Lockpin, Hakamo-o ? Répondez !

Lax pesta. Que Lockpin ait rencontré un problème… Mais Hakamo-o ?
Il voulut demander si la communication pouvait être interrompue en fonction de où on se situait, dans le donjon. D'un autre côté, il craignait la réponse négative. Il préférait croire qu'ils s'étaient tout simplement trop éloignés l'un de l'autre, plutôt que croire en une catastrophe. Son cœur battait à rompre. Il se sentait très mal, comme un Pokémon qui craint d'avoir perdu ses seuls amis au monde. Ses yeux s'humidifiaient. Ils n'avaient pas été prêts pour ça. Leurs passions les avaient aveuglés, et ils avaient foncé tête baissée vers le danger, sans réfléchir. Les paroles de Hakamo-o lui revinrent en esprit : il avait dit que s'ils ne faisaient pas attention, ils allaient se faire avoir. Et c'est ce qui se passait.
Lax fut extirpé de ses pensées funestes par le bruit des dents qui tombaient sur le sol.
- Je ressens ton angoisse, dit le Grand-duc, très calmement. Ton âme faiblit. C'est compréhensible.
Il marqua une pause, avant de reprendre.
- Deux choix s'offrent à toi, présentement. Tu peux abandonner – je peux même te tuer, si tu veux, d'un coup rapide et sans douleur. Tu seras délivré pour toujours, et aucune peine ne te sera infligée. Ou bien, tu peux endurer, et peut-être que tu reverras tes amis, au bout du tunnel. Tant qu'il y a une chance, moi, personnellement, je préférerais continuer à vivre. Rien à perdre, pas vrai?


Lockpin marchait à pas rapides à travers le labyrinthe, tenant son esquisse ensanglantée de la main droite. Sa paume gauche lui faisait un peu mal. Elle essayait de ne pas y penser, prit à gauche. C'était la route à suivre. Tout à coup, un frisson la parcourut, comme si une brise d'air frais lui avait effleuré l'échine. Il n'y avait pas de vent. Quel était ce pressentiment ?
C'est alors que, comme pour lui répondre, le donjon rugit… un hurlement rauque et effroyable, à en glacer le sang. C'était une lamentation, un râle, grave, tout d'abord, puis montant légèrement vers l'aigüe, en note finale. D'abord, il y eut un silence. Lockpin pouvait presque entendre son cœur battre dans sa poitrine. Puis, le sol trembla, et les murs aussi, à rythme régulier... car le monstre marchait, et il avait faim.


Le goinfrex et le noarfang s'arrêtèrent en entendant le rugissement, qui était parvenu jusqu'à eux.

- Mince, pesta le Grand-duc, avant de reprendre, après que Lax lui ait demandé de quoi il s'agissait : avec tout ça, j'ai oublié de le nourrir.
- Nourrir qui ?
- Une… connaissance. Le Grand-baron du donjon, Vigo le monaflèmit.


Quelque part dans ce labyrinthe, s'inquiétait Lockpin, un monstre marchait. Qu'allait-elle faire ? Au moindre croisement, elle pourrait tomber nez à nez avec une bête gigantesque, qu'elle ne pourrait sûrement pas vaincre… avec une main blessée, qui plus est. L'exploratrice pensait aux récits d'exploration dans lesquels des aventuriers décrivaient les carnages sinistres auxquels ils avaient été les seuls à avoir eu la chance d'échapper. Les Pokémon sauvages n'avaient aucune pitié, voyant le monde comme un ensemble de proies, parfois de prédateurs. Comme si toute l'espèce qu'était la sienne s'était divisée en deux branches : une, civilisée, à la surface de la Terre, et une autre, sombre, agressive, comme un reflet obscur du monde d'au-dessus; souterraine, et pourtant toujours menaçante.
Explorer était prendre des risques. C'était le passage d'un monde à un autre, un changement de réalité.


- Et que se passe-t-il lorsqu'on ne le nourrit pas ? questionna Lax, éprit soudain d'une curiosité morbide.
- Disons que ce n'est pas un problème en temps normal, expliqua le noarfang. Il se nourrit de ce qu'il trouve. Donc… tu comprends pourquoi c'est un problème pour vous. (Et, comme Lax ne semblait pas saisir tout à fait…) Le Grand-baron risquerait de se nourrir de vous, enfin !
Lax tremblait davantage.
- On doit les retrouver, il balbutia. C'est… peut-être déjà trop tard.
Le Grand-duc secoua la tête, tout en battant des ailes, volant près de Lax, qui le suivait, en courant.
- Tant que cet idiot continuera à beugler, c'est qu'il n'aura pas été rassasié. Et aussi affreux soit-il, un Pokémon normal devrait lui suffire. A moins que tes amis soient des insectes ? Voilà.
Il dispersa ses ailes.
- Monte. Il y a un endroit pratique, dans ce donjon.
Lax grimpa sur le dos de l'oiseau, et celui-ci s'élança, volant à vive allure, les ailes grand écartées. Lax avait du mal à tenir, avec son sac démesurément grand.


Pikachu bondissait de cristal en cristal, regardait les parties de donjon, ne trouvait pas ses amis, bondissait encore.
Au même moment, le Grand-baron levait la tête, reniflant. Il y avait quelque chose de vivant, dans ce labyrinthe. Il tournait son cou, essayant de le diriger là où l'odeur était la plus forte. Enfin, il trouva. Mais la route était en spirale : il ne pouvait avancer droit devant lui, les murs épais du labyrinthe l'en empêchant. Le monaflèmit se gratta la tête, décidément embêté. Soudain, il eut une idée. Si aucun chemin n'existait, il n'avait qu'à en créer un, non ? Il posa sa paume contre la paroi et inspira fort. Il fronça ses sourcils, et les muscles du haut de son corps se contractèrent. Une onde de choc se propagea, détruisant tous les murs le séparant de sa proie.
Lockpin bondit à terre, couvrant sa tête de ses bras. Tout autour d'elle, un immense nuage de poussière s'élevait. Elle toussa. Ses oreilles sifflaient. Elle essayait de s'accrocher à quelque chose : l'explosion l'avait tellement surprise, qu'elle avait perdu tout sens de l'équilibre. Le cri… elle l'entendit à nouveau. Rampant pour sa survie, elle essayait de s'en éloigner. Plus le monstre s'approchait, plus elle pouvait ressentir sa présence, menaçante, qui laissait échapper une faim sèche, celle qui pourrait pousser au cannibalisme.
- Non, non… murmurait Lockpin.
La poussière se dissipait peu à peu. Elle se retourna, sentant quelque chose s'approcher, bien plus vite encore. Le gorille avait bondi en l'air, traversant l'équivalent de plusieurs minutes de marche rapide en un seul saut. Il atterrit d'une telle violence que le sol en trembla. Lockpin pouvait le voir, à présent – et réciproquement. Son visage était déformé par un rictus. De la salive pendait de sa gueule entrouverte, tombait par gouttes sur la roche, qui fondait. Ses bras pendaient le long de son corps. On aurait dit un zombie, et la comparaison était pertinente. Toute raison avait quitté cet animal, qui n'avait à présent qu'un seul besoin, qu'il allait satisfaire sous peu. Ses yeux étaient noirs, son iris, dissimulé. Son corps entier était mauve, à part quelques poils, blancs, au niveau du cou, surtout. Lockpin ne pourrait pas lui échapper, alors, à quoi bon courir ? Calmement, elle rangea sa carte dans son sac, par peur de l'abîmer, et se mit en posture de combat. Le Grand-baron, se sentant provoqué, frappa sur ses pectoraux, rugit. Lockpin était décontenancée, mais tentait, tant de bien que de mal, de ne pas céder. Elle ravala sa salive, lui jeta un regard ardent.


- Où allons-nous ? demanda Lax, qui avait le sentiment d'avoir forgé un lien avec le noarfang qui lui servait de monture.
- La Salle Cristal. Elle connecte différentes parties du donjon entre elles.
- Et où se trouve-t-elle ?
- Derrière n'importe quel cristal assez grand pour nous deux.
Lax allait pointer vers un « cristal assez grand » quand le Grand-duc piqua droit dessus. Le gourmet avait peur. A cette vitesse…
Et ils disparurent, se retrouvant dans un espace bien étrange – pour Lax, tout du moins. Au moment-même où ils pénétraient dans la salle, Pikachu en sortait.
Du haut d'un cristal, il pouvait voir le corps de Lockpin, dont les pattes tremblaient, sous la pression. Elle semblait sur le point de se battre. Alors, il posa ses quatre membres sur le cristal et prit une profonde inspiration. « Allez ! ». Au début, rien ne se produisit, et il s'agaça. Il fixa davantage le cristal, fit le vide dans sa tête, ferma les yeux. C'est ainsi qu'il se sentit aspiré, avant de réapparaître « de l'autre côté » du cristal, à quelques mètres de Lockpin.
Le monaflèmit bondit à nouveau, un bras en l'air, prêt à l'abattre. Lockpin levait la tête et les bras, qu'elle plaçait en croix : elle n'avait pas le temps d'éviter, ses jambes étant comme clouées sur place. Alors, Pikachu se chargea. Une lumière jaune l'accompagna dans son élan; il emporta Lockpin en sécurité, une demi-seconde avant que le Grand-baron ne frappe l'endroit où l'exploratrice se tenait.
Suivant sans peine la trajectoire de Pikachu, le Grand-baron tourna la tête, mollement, posant son regard lourd et railleur sur les deux explorateurs, qui le lui rendirent.
- Où est-ce que t'étais passé ? demanda Lockpin, d'un ton de reproche, comme si elle avait oublié la situation légèrement plus urgente dans laquelle ils se trouvaient.
- C'est une sacrée histoire. Je n'en sais franchement rien.
Le monaflèmit plissa les jambes et posa ses mains solides sur ses cuisses, en prenant une profonde inspiration. L'atmosphère changea. Les deux Pokémon se sentirent comme écrasés par un poids invisible.
Mais avant que l'imposant animal ne puisse frapper, un second miracle se produisit. C'était noarfang, qui fusait droit sur le monaflèmit, le percutant dans le dos, de sa tête. Ce dernier fut surpris, mais ne semblait pas avoir mal. Lax, qui était en réalité descendu de l'oiseau plus tôt, courrait maintenant vers ses amis.
Les deux grands étaient maintenant face à face. Et le regard du Grand-baron se perdait dans celui du Grand-duc… ses yeux ronds et rouges… qui tournaient, formant une spirale.
Lax avertit ses camarades.
- Ne le regardez-pas !
Et, bercé par l'hypnose, le gorille s'assoupit. Enfin, il s'endormit.
Tout de suite après, et pendant que le trio restait abasourdi par l'aisance avec laquelle le Grand-duc avait réussi à gérer le Grand-baron, comme si de tels incidents se produisaient souvent, le noarfang porta son aile à sa tempe, recevant un signal. Quelqu'un lui parlait, à distance. Ç'avait l'air d'être de la télépathie. Le hibou répondait : « Je vois. Oui. Certainement. Non. Ne vous en préoccupez pas. Je m'en occupe.»
Bien qu'il ne le laissât pas paraître, il était inquiet, pour une raison ou une autre. Seul Lax, qui avait tissé un lien fort avec ce qu'il voyait comme un mentor, pouvait percevoir ce changement mental. L'oiseau imposant s'approcha du groupe, posant son regard sur chacun d'eux, comme s'il scrutait leurs âmes.
- Auriez-vous à manger ? il montra, d'une aile, le baron endormi. Il se réveillera bientôt, et j'ai dépensé beaucoup d'énergie pour l'endormir.
Lax sortit de son sac quelques baies.
- Ça fera l'affaire. (Puis, à part :)De toutes façons, j'aurai besoin de lui énervé bien assez tôt… A propos, je vous conseillerais de quitter le donjon au plus vite.
Son regard se fit plus insistant. Et, avant que qui que ce soit n'ait pu demander une explication, il mit l'accent :
- Vraiment.
Des dents tombèrent de son bec, effrayant Lockpin et Pikachu. L'oiseau se retourna et s'assit auprès du Grand-baron.
Les explorateurs se regardèrent. Ils étaient de l'autre côté du labyrinthe, leur dit Lockpin, qui rajouta que son orbe de communication s'était cassé lorsqu'elle tomba dans le piège – elle ne s'attarda pas sur cet élément, ayant un peu honte de son imprudence. Tous s'inquiétaient pour Hakamo-o. Mais pouvaient-ils remonter en arrière ? Le Grand-duc, qui écoutait, leur répondit, sans entrer dans les détails :
- Je vous le déconseillerais fortement. Si votre ami ne s'en est pas sorti, ce n'est pas vous qui risqueriez de le sauver. D'ailleurs… (la lumière enveloppant son corps se dissipa). Je vais devoir replonger le donjon dans l'obscurité. J'espère que vous avez des torches.
Petit à petit, tout redevint obscur. Lax et Lockpin allumèrent leurs torches respectives. Le Grand-duc expliqua.
- Mes pouvoirs permettent de rendre la visite du donjon plus agréable. Et d'éloigner les Pokémon sauvages, entre autres. Ce qui veut dire, naturellement…
« Qu'il faudrait redoubler de vigilance ».
Et c'est ainsi que, le cœur lourd, et le noarfang se refusant à des réponses supplémentaires (il rappela à Lax qu'il ne lui exauçait qu'un seul vœu) le trio poursuivit sa route. Lax, de temps à autre, essayait d'entrer en communication avec l'orbe de Hakamo-o, en vain.
Peu de temps après qu'ils aient quitté le labyrinthe, le Grand-baron se réveilla, se grattant la tête. Sa fureur s'était calmée. Ses yeux plongeaient à nouveau dans ceux du Grand-duc, qui trahissaient une déception froide, une irritation sans bornes. Il lui tendit les baies, et l'animal se hâta de les avaler. Une fois le tout déglutit, il s'excusa.
- Ça m'a prit à nouveau, hein ?
D'abord, un silence.
- Je ne sais pas… je n'étais pas comme ça, avant. C'est de plus en plus… (il regarda autour de lui, constatant l'ampleur des dégâts qu'il avait causés). Oh ! Non. Si ça arrive encore, Grand-duc… Tu sais que ça ne peut pas se poursuivre. Pour la Maîtresse et pour son donjon, il faudra bien que tu me t-
- Pas un mot de plus, l'interrompit le noarfang. On trouvera un moyen de te faire passer tes crises.
Le Grand-baron se releva. Le Grand-duc poursuivit.

- Et surtout, il y a beaucoup plus urgent, dans l'immédiat. On a déjà de nouveaux visiteurs, et la Maîtresse s'en inquiète.