Chapitre 28 : L'Aveu
Enfin ! Enfin la chance lui souriait, enfin il pouvait avoir ses réponses !
Le traité sur la culture naine avait été une lecture intéressante : son auteur avait passé trois ans auprès d'une colonie sous terre et, déjà forgeron, avait réussi à s'intégrer relativement bien dans la communauté. Une fois revenu à la surface, il avait compilé ce qu'il avait appris dans un livre qu'il voulait offrir à son fils.
Qu'importe par quel hasard de succession il avait pu se retrouver parmi les archives, le fait est qu'il avait consacré plusieurs chapitres aux divers métaux et minéraux accessibles dans leurs mines et que les humains connaissaient très peu. Et que soudain, il avait trouvé une description de l'aionis, pierre utilisée par leurs chamans pour rentrer en contact avec le monde des esprits et dont les nains étaient persuadés qu'il s'agissait d'air fossilisé. L'auteur mentionnait même une légende comme quoi les humains capable d'assimiler la pierre gagneraient les pouvoir réservés aux elfes – et aux Demi-Elfes, avait complété intérieurement Kratos.
Il avait continué sa lecture après avec recopié toutes les informations qu'il avait pu trouver et il était déjà presque certain qu'Yggdrasil exploitait déjà l'Aionis pour permettre aux Élus d'avoir une signature mana compatible avec celle de Martel.
Enfin, il arriva à un chapitre qui traitait des légendes que l'auteur avec collectionnées. Avec soulagement il découvrit un récit à propos d'une princesse humaine venue chez les nains pour se faire forger un anneau magique. Si l'histoire différait beaucoup de ce qu'il savait d'Iris et des Balacruf – ce qui s'expliquait sans doute par l'hermétisme entre les humains et les nains – la construction de l'anneau était beaucoup plus documentée et il était certain qu'un nain serait capable de la refaire – s'il parvenait à réunir tous les ingrédients – seuls l'Aionis, l'adamantine et le bois sacré posaient véritablement problème.
Kratos s'obligea à patienter afin de recopier le récit. Enfin, il remit le livre à sa place et se mit en quête d'Anna, Noïshe bondissant, impatient, sur ses talons. Elle devait être à l'auberge à l'heure qu'il était, probablement en train d'écouter les plans du réseau. Il se dirigea donc vers là, sans penser à leur récente dispute, pressé de voir sa réaction devant ses découvertes.
Dans un coin de son cœur, il espérait qu'elle reviendrait sur son appartenance au réseau une fois qu'il lui aurait tout dit.
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J'ai suivi Colin jusqu'à l'auberge sans rien dire. Il semblait lui aussi plongé dans ses réflexions et la marche m'a donné le temps de maîtriser mes émotions. Il était un peu tard pour manger, rares étaient les personnes encore présentes. Nous nous sommes assis côte à côte et j'ai fini par prendre la parole, osant aborder le sujet qui me préoccupait avant ses révélations sur Rhiannon :
« Kratos ne veut pas que je vous accompagne à la ferme. »
Colin m'a regardée quelques secondes.
« Il trouve cela dangereux ? »
J'ai haussé les épaules et ai tenté de minimiser le tout :
« Oui. Comme si ce n'était pas mon lot. »
J'ai hésité quelques secondes, avant de continuer à dire tout ce que j'avais sur le cœur. Colin m'a écoutée, allant même jusqu'à me relancer quand il ne comprenait pas ce que je voulais dire – c'était... étrangement réconfortant et étonnamment ordinaire.
« C'est juste qu'il... pour lui, nous n'arriverons à rien, ai-je conclu. Nous courons à notre mort et – si nous étions réalistes, hé bien, nous ne tenterions rien. Et il ne veut pas l'entendre, il ne veut pas que je cesse de suivre ses idées. »
Colin est resté silencieux quelques secondes.
-Tu sais, a-t-il dit soudainement, ce n'est pas tellement surprenant. »
Je l'ai regardé sans comprendre ce qu'il voulait dire.
« Kratos. Sa façon de te protéger. Il est fou de toi – même un aveugle s'en rendrait compte. »
J'ai tourné la tête pour regarder Colin dans les yeux pour m'assurer qu'il ne plaisantait pas, prête à lui demander ce qu'il avait boire pour affirmer une telle énormité - et je l'ai vu, figé dans le cadre de la porte. Kratos. Il nous avait entendus. L'expression de son visage m'a rappelé fugitivement une proie qui venait d'entendre des chiens de chasse qui m'a arrêtée. Et comme tel, il a tourné les talons et a disparu.
D'accord.
Peut-être.
Je me suis tournée vers Colin, qui avait vu la fin de la scène :
« C'est... si évident que ça ? »
Mon interlocuteur s'est mordu les lèvres et n'a rien dit de plus. J'aurais pu en cet instant courir à la poursuite de Kratos, lui demander des explications. J'aurais pu – je ne sais pas – soudainement le voir avec d'autres yeux, me rendre compte qu'il était séduisant et le rejoindre et l'écouter déclarer sa flamme. N'est-ce pas ainsi dans les romans ?
Mais non. Je suis restée assise en face de Colin qui se mordait les lèvres d'avoir trop parlé.
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Elle savait.
La pensée courait dans son esprit sans qu'il puisse l'arrêter. Elle savait.
Il n'y avait ni soulagement, ni joie, ni déception. Seulement la certitude que tout allait changer. Seulement la certitude qu'il ne voulait pas qu'elle sache, parce qu'il avait quatre millénaires et plus de sang sur les mains qu'il ne pouvait nettoyer. Seulement l'impression de s'être approché trop près, de s'être brûlé les ailes.
Il le savait, pourtant. Elle n'avait pas besoin d'un amant – elle n'avait pas besoin qu'il l'aime. Elle était trop jeune, pas assez solide pour songer à –
Il secoua la tête, cherchant à interrompre le cours de ses pensées.
Il devait faire demi-tour. Lui expliquer que cela ne changeait rien, qu'il n'attendait rien, que ce n'était pas de sa faute s'il était amoureux. Qu'elle n'avait rien à craindre.
Mais il était incapable d'envisager de lui parler maintenant – il n'avait jamais été très éloquent et il avait peur d'être mal compris, peur de voir une nouvelle distance dans ses yeux. Il ne savait même pas ce qu'il voulait vraiment lui dire – qu'elle était libre, peut-être et qu'elle n'avait pas à choisir, qu'il ne lui demandait rien ? Qu'elle avait bien d'autres choses à faire que de s'occuper de cette folie qui avait bourgeonné dans sa poitrine ? Qu'il savait bien qu'il n'avait rien à espérer et que c'était aussi bien, parce qu'elle savait son histoire, savait ses péchés ? Que la cause qu'ils défendaient ensemble n'était pas qu'un prétexte pour l'accompagner, qu'il voulait vraiment sauver le monde de Mithos ?
Un couinement un peu doux le fit se retourner. : Noïshe le regardait de l'air le plus sympathique du monde.
« Hé bien, vieux camarade, me voilà dans de beaux draps, murmura-t-il. »
La seule réaction de l'animal fut de poser sa tête contre ses genoux pour quémander quelques caresses. Il lui gratta le museau d'une main absente pendant quelques secondes avant de le déloger : il avait besoin de marcher.
Quand il osa enfin rentrer à l'hôtel, le soir commençait à tomber. Anna l'attendait, les bras croisés sur sa poitrine comme un juge – ou comme un enfant qui veut se réconforter tout seul.
« Colin avait raison. »
Ce n'était pas une question mais pas encore une accusation. Il hocha la tête, incapable de lui mentir.
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J'étais restée là, dans notre pièce à vivre à l'attendre depuis longtemps. Je ressassais un monologue confus, où je me perdais souvent. La confirmation de Kratos m'a lancée dans cette accumulations de phrases qui n'avait pas grand sens, sauf un grand « non » paniqué. Je suis incapable de retrouver ce que j'ai pu lui dire... J'ai dû l'accuser d'avoir trahi trahi ma confiance, de cacher les raisons de notre alliance, de m'avoir menti. J'étais incapable de maîtriser la panique qui montait en moi dans ce refus, en bloc, de ce que j'avais cru partager avec lui.
Kratos a dû tenter de m'interrompre plusieurs fois, mais je n'ai rien perçu. Enfin, il m'a prise par les épaules, les yeux pleins d'une intensité que je remarquais pour la première fois – et qui m'étais étrangement familière.
« Je n'attends rien de toi, Anna. »
Sa voix a traversé tous les mots que j'élevais entre lui et moi. Je l'ai cru. La panique a un peu reflué. Il a aussitôt reculé.
« Oui, Colin a raison. Tu es une femme extraordinaire et sans toi je – Je n'en étais pas conscient en te sauvant, c'est plus tard que j'ai compris que... Mais jamais je n'ai pensé que tu l'apprendrais. Jamais je n'ai laissé cela diriger mes actes. »
Il s'est interrompu quelques secondes, cherchant ses mots, laissant son regard errer un peu partout – sauf sur moi. Aujourd'hui, je devine à quel point se révéler ainsi lui a été difficile, mais à ce moment là, j'étais simplement suspendue à ses lèvres.
« Tu es une femme extraordinaire, Anna, reprit-il. La seule personne à m'avoir donné la force de lutter contre mon propre immobilisme. La seule personne qui me donne l'espoir de pouvoir créer un autre monde, sans Mithos, qui puisse être plus juste. Mais je sais qui tu es et je ne te demande rien. Tu n'es pas prête à accepter ces sentiments de quiconque et si tu le deviens un jour, rien ne dit que je sois... Ce n'est pas important. Tu es libre, Anna, libre de faire tes choix et jamais – jamais – je n'attendrai de toi quelque chose que tu ne peux ou ne veux donner. »
J'ai été incapable de lui répondre, trop émue, trop perdue pour trouver mes mots. L'a-t-il senti ? Il s'est brusquement détourné, en affirmant qu'il était temps de manger. Il n'a pas pris la fuite, quand bien même sa déclaration l'avait mis mal à l'aise. Nous avons mangé en silence, sans oser nous regarder, mais la tension disparaissait peu à peu. Ce n'est que lorsqu'il s'est levé pour disparaître dans sa chambre que, sur une impulsion, j'ai attrapé son poignet pour le retenir.
« Kratos ? »
Il a posé sur moi un regard prudent et devait se préparer à un refus ou une attaque.
« Merci. »
Merci de ne rien me demander, de ne rien m'imposer, de comprendre ce dont j'ai besoin, de me laisser libre, tout simplement. Son visage s'est adouci, et il a haussé les épaules :
« Tu n'as à me remercier de rien, Anna. »
La porte s'est refermée derrière lui, et je suis restée assise, là, figée par la manière dont il avait dit mon prénom. C'est là que j'ai vraiment compris – que j'ai enfin intégré – que Kratos m'aimait.
A/N : Bon, ce ne serait pas champagne et roses pour tout de suite non plus (je vous avais prévenu que c'était une relation qui se faisait lentement). Mais... Bientôt. Promis !
Merci à Tetelle pour sa relecture et à Marina pour sa review. Je ne sais pas quand arrivera la suite, parce que je viens d'arriver à Québec pour un stage qui va me prendre du temps, et que j'ai aussi un mémoire qui n'avance pas à rédiger. Mais elle arrivera !
