28.

Grand sourire aux lèvres, Kei avait accueilli son capitaine quand il avait posé les pieds sur la passerelle de l'Arcadia, Clio et Toshiro en retrait.

- J'ai bien cru ne jamais te revoir… fit-elle d'une voix émue qu'elle ne contrôlait pas entièrement.

- C'était effectivement le projet de celui qui fut notre roi… Ce n'est pas passé loin. Soulagé pour ma part de savoir que vous avez tous pu revenir. Je m'en serais voulu de vous avoir mené à votre perte par mes décisions.

- C'est nous qui avons choisi ! jeta Kréon en passant rapidement entre eux pour rejoindre son poste. Sinon nous nous serions joints aux mutinés !

- Nous sentions tous que la vie de Pirate allait devoir prendre un tournant car tu prenais trop d'indépendance pour que Lothar puisse encore te tenir en laisse, poursuivit la blonde seconde de l'Arcadia.

- Il n'avait jamais eu qu'un seul but. Son tueur serait passé à l'acte, une fois que j'aurais dégommé Skendar Waldenheim, mon père !

- Oui, je l'avais entendu dire. Je n'y ai pas cru, je t'avoue, reconnut Kei.

- Et moi donc ! Skendar Waldenheim qui était venu pour en découdre avec une alliée, la capitaine de l'Ephaïstor, Salmanille Khurskonde.

Kei ne put s'empêcher de tiquer, surprise que son capitaine ait pris des informations sur ceux qu'il avait affrontés par le passé, ce qui était totalement en opposition avec ses habitudes de Pirate !

- Je peux te demander, pour le passager ? reprit-elle, préférant dévier de sujet, ce en quoi elle se trompait lourdement ! J'ai tout fait aménager comme tu le souhaitais, mais je n'ai pas compris… Et le Maître d'Equipage s'occupe de faire installer le contenu des containers que tu as amené avec toi. Quel fatras as-tu ramené, c'est d'avoir retrouvé tes racines a fait de toi une fashion victim ou quoi ?

Un regard noir du corsaire à la crinière caramel convainquit la jeune femme blonde que bien des choses en fait n'avaient pas changé et qu'il était inutile de le titiller !

- Voici notre passager, Alhannis. Ne vous fiez pas à sa taille…

- Oui, comme pour moi ! gloussa Toshiro en fourrageant dans ses cheveux brun foncés.

- … ses cordes vocales sont bien développées.

S'écartant légèrement, Albator dévoila Cyvelle que jusque-là il avait dissimulée.

Tous sur la passerelle sursautèrent à la vue de la nounou, aux bonnes joues roses, une sorte de bonnet désuet sur la tête, vêtue d'une combinaison de velours gris pâle qui la vêtait des pieds au cou.

- Qui est-ce ? souffla Kei. Enfin, je veux dire : à qui est-il ?

- A moi ! Alhannis est mon fils, bien que j'ignore d'où lui vienne ce duvet incandescent…

Sidérés, ceux de la passerelle avaient vu leur capitaine prendre adroitement le nourrisson qui s'était soudain mis à gazouiller.

- Et, qui est sa mère ? fit Kei qui sentait qu'elle n'aurait pas dû poser cette question !

- La capitaine du cuirassé Ephaïstor de la Flotte terrestre, Salmanille Khurskonde !

De longues minutes durant, il n'y eut de son sur la passerelle que les pépiements du bébé. Puis Albator le rendit à sa nounou.

- Sa chambre a été finie d'installée. Je vais aller le changer, il ne devrait plus tarder à me lâcher un paquet dans son lange. Ensuite, j'essayerai qu'il fasse sa sieste, puis biberon.

- Je viendrai le voir dès que je serai libre. Peut-être pas avant tard ce soir.

- Je prendrai bien soin de lui.

Paisible, le regard du capitaine de l'Arcadia fit le tour de la passerelle.

- Quelqu'un a encore une question ? persifla-t-il.

- Dis, capitaine, je peux savoir ce que c'est que ce truc sur le coin inférieur droit de notre drapeau ? lança alors Kréon depuis sa console.

- C'est l'écusson de notre statut de corsaire car autrement rien ne nous différencie au premier coup d'œil d'un vaisseau Pirate comme les autres. Au moins, quel que soit l'angle sous lequel nous soyons abordé, ceux d'en face constateront ce que nous sommes.

Le corsaire à la chevelure caramel eut un ricanement.

- Bien que je doute que cet écusson nous protège en quoi que ce soit ! ajouta-t-il dans un ricanement. Et ça nous désigne comme cible géante auxdits Pirates ! Il a fallu faire quelques compromis pour qu'au moins un de nos ennemis, et pas des moindres, nous laisse tranquilles.

- Tu leur fait confiance à ces Militaires ? grinça Kei.

- A quelques-uns d'entre eux, et ce ne sont pas nécessairement les décideurs… Mais tant qu'on pourra leur être utiles, ils prendront relativement soin de nous – enfin, j'espère !

- Et nous, que sacrifions-nous ? insista la blonde seconde de l'Arcadia.

- La liberté absolue d'aller où nous voulons, quoique. Le droit d'aborder et de piller pour subvenir aux besoins de l'équipage et du vaisseau, cela la Flotte va y pourvoir. Sinon, rien ne change vraiment, à ce qu'il me semble, nous suivons nos idées de vol mais aurons à porter assistance à tout qui le demandera.

- Oui, nous verrons avec le temps, conclut-elle avec une moue légèrement dubitative, bien que sans doute au fond d'elle-même elle devait songer que pour leurs vies son capitaine avait vendu son âme à ses pires ennemis !

Mais ce n'était pas vraiment son principal sujet d'interrogation.

« De toutes les femmes possibles, tu as choisi une capitaine de la Flotte terrestre ! Mais surtout, tu lui as fait un enfant… Rien ne pourra donc vous séparer… Je ne peux que m'incliner et demeurer ta fidèle seconde, c'est dans ce rôle uniquement que tu me voies, et non vraiment en femme. Tu l'attendais, elle ! En revanche, j'ignore si elle te mérite, ça m'étonnerait que vous ayez eu un entretien genre speed dating, et encore ! ».


En communication permanente avec la centrale de communication de l'état-major de la Flotte, l'Arcadia avait finalisé son départ.

- Où nous envoient-ils, ces Militaires ? Vers la nouvelle vie promise, ou à une autre sorte d'abattoir ? maugréa Kréon entre ses dents.

- Les deux, sans nul doute, siffla Albator depuis sa position à côté de la grande barre en bois. Coupe l'émetteur du micro de ton col quand tu voudras encore ronchonner.

- A tes ordres.

Le corsaire à la chevelure caramel resserra sa prise sur l'une des poignées de la barre.

- Nous partons, à nouveau comme il y a cinq ans, vers le plus parfait inconnu. Tout peut arriver, le meilleur et le pire, comme il se doit. Mais, vu votre choix, nous ferons ce, ou ces voyages ensemble. Nous sommes quarante sur ce cuirassé, avec une passagère Jurassienne et mon fils nouveau-né. Nous avons désormais à faire ce qui est juste, à vivre – en dépit de l'arrêt de mort que notre ancien roi avait mis sur nous. Comme on me l'a souvent répété ces derniers mois, notre destinée est entre nos seules mains, nous pouvons l'influencer. A chacun de nous de faire ce qu'il pense juste. Et chacun sera libre à tout instant de reprendre sa liberté, je ne retiendrai jamais personne contre son gré. Maintenant, à tous, nous repartons dans la mer d'étoiles qui est notre domaine, de toute éternité.

- La mer d'étoiles ? releva Kei.

- Oui, je trouve que cette appellation nous va bien puisque pirates et corsaires sillonnaient jadis les mers planètes, sourit le capitaine de l'Arcadia. A nous de ramener un équilibre plus juste dans cet univers, et à jouer notre rôle, à notre infinitésimale échelle. Soyons, au moins, dignes de nous.

Albator s'humecta les lèvres du bout de la langue.

- Maji, pleine puissance, nous nous désarrimons !

- C'est fait, capitaine. Et maintenant ?

Le corsaire borgne et balafré sourit.

- Arcadia, en avant !

Et il donna un grand coup de barre.

FIN