12 Avril 1979
Manoir des Rosier, Hayshire, Ecosse.
Demain. Demain était le jour de leur anniversaire. Il ne serait pas avec elle. Ce n'était pas important, après tout ils ne l'avaient jamais vraiment fêté, c'était juste un jour quelconque dans leur vie déjà bien remplie. Demain, ils auraient dix-neuf ans. Et elle les aurait sans lui. Où était-il ?
Trajan.
Elle s'était promise de ne plus penser à lui, à eux, à leur séparation. A sa fuite, à sa trahison. Seulement, il ne combattait pas avec l'Ordre. Et les questions affluaient. Elle ne pouvait se le cacher, elle était inquiète pour son frère. C'était stupide, il allait bien. Elle le savait. Comme elle savait qu'elle n'aurait plus de nouvelles de lui, comme elle savait qu'elle ne le reverrait pas. Alors, pourquoi s'en soucier ? Il avait choisi, il était «libre» comme il l'avait souhaité. Mais après des mois sans lui, la rancœur qu'elle croyait enfouie était réapparue, elle s'était muée en une peur, celle de le perdre à jamais. Juste parce que ce jour là, elle ne l'avait pas vu se battre.
Trajan.
Mais non, elle l'aurait su si il lui était arrivé quelque chose. Depuis ce mois de mai 1978, ils ne s'étaient plus revus en rêve. Une coupure nette, une frontière infranchissable s'était mise entre eux. Une plaie infectée qu'ils ne pouvaient soigner. Quelque chose avait changé ce jour là. Alors, pourquoi s'en soucier ? Il n'avait plus besoin d'elle, elle n'avait plus besoin de lui. C'était bien comme ça.
Presque un an sans lui. Et malgré ses efforts pour l'oublier. Juste parce qu'il ne combattait pas ce jour là. Tout son amour pour lui s'était réveillé. Une vague de chaleur dans son corps qui, depuis leur arrivée en Angleterre, n'avait fait que se rigidifier en une armure inattaquable. Plus un cadavre en vérité. Tout sentiment pourrissant au fond.
Pour sa mission, elle devait rester concentrée. Mais elle avait failli. Plusieurs fois, et jamais elle n'avait ressenti aussi fort. Aussi bien la colère que l'amour. La passion. Des sentiments incompatibles avec ses objectifs. Elle avait réussi à faire abstraction, oui elle souffrait, mais elle réussissait.
Et aujourd'hui, une vague déferlait sur elle, phénomène imprévisible qui l'engloutissait. Elle s'y noyait, asphyxiait dans ce trop plein, avalait et recrachait ses émotions étouffantes qu'elle voulait oublier. Elle voulait les balayer, nager vers la surface, là où son sang-froid était maître. Mais à la veille de son anniversaire, elle coulait.
Et elle comprenait, dans sa lente agonie, qu'Evan ne pourrait pas l'aider. Parce que ces sentiments, c'étaient elle.
Et elle seule.
19 Avril 1979
Manoir des Rosier, Hayshire, Ecosse.
Mara ajusta le col de sa robe. Elle resserra son chignon d'un coup de baguette. Inspecta les traits impassibles et nobles de son visage. Parfait.
Son anniversaire était passé. Sans heurt. Sans retrouvaille. Cet événement qu'elle avait craint, lui semblait dérisoire maintenant. Sa crise, sa prise de conscience s'était évanouie face à sa raison : elle savait ce qu'elle voulait et ce que cela impliquait. Des sacrifices. Elle ne devait pas se plaindre et ne rien regretter. Elle ne tolérerait plus aucun remord. Elle ne voulait pas exposer ses faiblesses. Evan en connaissait déjà trop et Trajan… Trajan ne devait plus exister pour elle.
Peu importait où il se trouvait en vérité. Il n'existait plus. Il n'était qu'un frein pour elle. Tout son amour, elle devait l'enfermer, l'écrouer, le briser jusqu'à se qu'il se taise. Il n'existait plus.
Et elle était seule. Seule, mais forte, elle le voulait. Seule elle, pouvait réaliser ses souhaits, les autres n'étaient que des obstacles.
Elle enleva une poussière inexistante de sa manche brodée et sortit de sa chambre. Une journée intense et éprouvante l'attendait. Elle referma la porte. Close, elle savait qu'elle y laissait ses peines et ses peurs. Ses secrets, qu'elle ne pouvait plus confier à personne, qu'elle ne supportait plus, elle les abandonnait là. Peut-être espérait-elle, qu'ils disparaissent sans qu'elle ait à les combattre.
Peut-être qu'elle se cachait la vérité.
1er Mai 1979
Chemin de Traverse, Londres, Angleterre.
Elle avançait royale, au bras de son mari. Ils étaient l'élite, riche, respectée. Pure. Se promener dans la rue commerçante, rencontrer des connaissances, discuter, marcher, acheter, faisaient partis d'un comportement calculé. Se montrer en public, endormir les méfiances, être nobles et en même temps si charmants. De par leur jeune âge, ils réussissaient à écarter les barrières. Oui, ils étaient des sang-purs aristocrates mais peut-être étaient-ils agréables ? Peut-être pouvait-on les côtoyer ? Personne ne connaissait leur statut de mangemort, à la rigueur des bruits sur leurs sombres convictions. Mais pas assez, pour attirer une animosité totale. La guerre grandissait, les sorciers avaient peur, mais recherchaient toujours une lumière d'espoir. Ou à se mettre du côté des vainqueurs. Vraiment, rien qu'en marchant, on découvrait des personnalités, des âmes corrompues, prêtes à tout pour survivre.
Oui, se promener ici, ne pouvait que leur être bénéfique. Ils apprenaient beaucoup de chose. Des rumeurs et des faits avérés. Des discutions intéressantes, entendues au détour d'un magasin, qu'il serait bon de rapporter plus tard lors de certaines réunions.
Arrivés près de Gringotts, lieu d'une de leur dernière bataille face à l'Ordre, Mara vit apparaître le couple, marié depuis peu, Potter. Sirius avait dû être leur témoin. Et lui ? James et Lily, que savaient-ils, eux qui avaient semblé si proche de lui ? Est-ce qu'ils savaient où il était ? Elle pinça les lèvres, détourna le regard de leurs visages heureux, presque oublieux de la guerre. Il n'existait plus. Elle tut la douleur sourde de son cœur. Fixa son regard face à elle.
Ils passèrent à côté d'eux, un simple hochement de tête pour signe de politesse. Ils n'étaient pas amis. Des connaissances éloignés, des relations emplies d'animosité, Serpentard contre Gryffondor. Mangemorts contre résistants. En fait des ennemis. Ils le savaient, ils ne le disaient pas, juste un mouvement de tête. Qui signifiait beaucoup de choses.
Elle vit la sorcière rousse, entrouvrir les lèvres et la regarder dans les yeux. Comme si elle voulait lui parler, lui dire quelque chose. Alors, Mara sut que c'était à propos de lui. Pour quoi d'autre ? C'était le seul lien qui pouvait les unir. Un lien qui était censé ne plus exister pour elle. Mais Lily Potter détournait déjà les yeux, le couple s'éloigna. Alors elle fit ce qu'elle s'était promis. Elle oublia, ces gestes, ce qu'ils signifiaient, ce qu'ils auraient pu signifier. Ce qu'elle avait voulu dire, ce qu'elle voulait lui demander. Si, elle avait parlé, ça n'aurait rien changé. Non, Mara aurait continué sa route.
20 Mai 1979
Manoir des Rosier, Hayshire, Ecosse.
Mara était satisfaite. Elle avait réussi à faire disparaître ses doutes. Et elle n'en était que plus efficace. Oubliées ces dernières semaines, elle avait vaincu, comme toujours. Tout allait de nouveaux pour le mieux. Les mangemorts devenaient plus forts et sûrs d'eux. Dans quelques temps, elle retrouverait Regulus et il serait un nouveau contentement dans sa vie. Elle tourna, distraite, quelques pages du journal qu'elle lisait. Elle s'étira.
« Tu sembles bien heureuse Mara, que se passe-t-il ?
- Aucune raison particulière…»
Elle lui sourit, lovée dans un imposant fauteuil. La lumière de cette fin de matinée venait réchauffer doucement ses bras et caresser ses cheveux. Il était assis face à elle, une tasse fumante de thé dans la main. Il la reposa en un tintement dans sa coupelle de porcelaine.
« Berry ! »
Dans un bruit, une elfe de maison apparut aux pieds d'Evan, minuscule, même pour un elfe, les oreilles immenses, le nez en pied de chaudron, les yeux gris et plein d'adoration. Un torchon rouge couvrant sa frêle stature, elle attendait respectueuse que son maître parle.
« Tu as ce que je t'ai demandé tout à l'heure ?
- Oui, maître. Berry a apporté ce que le maître a demandé.
- Bien. Tu peux disposer Berry.»
L'elfe de maison tendit à Evan un coffret de soie et s'inclina une dernière fois face à chacun de ses maîtres, avant de s'effacer.
Evan s'approcha de sa femme. Mara se releva, intriguée.
« Cela fait quatre mois que nous sommes unis maintenant, je souhaitais fêter cela.»
Mara prit le présent dans ses mains. Elle caressa le tissu satiné et l'ouvrit lentement. A l'intérieur, une rivière de pierres précieuses, des émeraudes chatoyants, des diamants étincelants se mirent à jouer avec les rayons du soleil et devinrent éblouissants. Une merveille. Une œuvre de joaillerie qu'elle saurait apprécier. Une richesse et un luxe qu'elle ne cesserait d'apprécier.
« Seulement pour ça ?
- Et aussi en l'honneur de notre réussite.»
En même temps qu'il prononçait ces mots, il sortit le collier de son lit et vint l'apposer sur la peau fine de sa gorge. Mara souleva ses cheveux et il referma la parure. Elle était ravie de la porter, ravie de sentir peser sur elle le poids de l'opulence. Ravie de sentir le faste presser sa poitrine. Ravie de voir l'abondance alourdir son cœur. Elle fit apparaître un miroir, et son reflet l'époustoufla, elle était splendide, elle était reine. Evan la regardait, souriant dans son dos.
« Je n'ai rien pour toi.
- Si tu as tout ce que je souhaitais.»
Il embrassa son cou, frôla de ses lèvres les pierres précieuses, caressa de sa bouche la finesse offerte.
Ils ne pouvaient être que comblés.
Et pendant ce temps, vous vous demandez peut-être où est Trajan ?! Réponse sous peu !
